23 mars 2022

Le docteur Jivago - Boris Pasternak

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" — Ce n’est pas la première fois qu’on voit cela dans l’histoire. Ce qui est conçu d’une façon idéale et élevée devient grossier, se matérialise. C’est ainsi que la Grèce est devenue Rome, c’est ainsi que la Russie des lumières est devenue la révolution russe. Prends, par exemple, ce qu’a écrit Blok : « Nous sommes les enfants des années terribles de la Russie » et tu verras aussitôt ce qui sépare son époque de la nôtre. Quand Blok disait cela, il fallait l’entendre au sens figuré. Les enfants n’étaient pas des enfants, mais des fils, des rejetons spirituels,intellectuels ; les terreurs n’étaient pas terribles mais providentielles, apocalyptiques, ce n’est pas la même chose. Maintenant, le figuré est devenu littéral : les enfants sont des enfants, les terreurs sont terribles, voilà la différence. "

Iouri Jivago est encore un enfant lorsque sa mère meurt de maladie et que son père, qui l'a abandonné depuis longtemps, se suicide. Recueilli par son oncle et des amis de sa famille, Ioura grandit dans l'aisance. Malgré ses prédispositions pour l'art, il suit des études de médecine et épouse la fille de ses bienfaiteurs.
Lors de la Première Guerre mondiale, il est envoyé au front. Il y rencontre une infirmière à la recherche de son mari et issue d'une famille déchue, Larissa Antipova.

Du Docteur Jivago, j'avais l'image d'un grand roman d'amour sur un vague fond historique, probablement influencée par l'affiche du film (que je n'ai pas vu). De Pasternak, j'avais une représentation un peu méprisante, celle d'un auteur bien en-deça de ses illustres compatriotes du XIXe siècle. Si je n'ai pas éprouvé pour cet auteur la passion qu'il inspirait à Marina Tsvetaeva (sans aucun doute meilleur juge que moi, même si elle n'a connu que sa poésie), ce livre a été une belle découverte.

Il raconte l'histoire d'un homme, de sa quête de sens. Iouri Jivago est un artiste et un homme de sciences, mais aussi un individu pris dans le tourbillon de l'Histoire. Les oeuvres de Tolstoï, de Dostoeïvski ou de Blok ne peuvent lui être d'aucun secours tant qu'il est traîné au front, puis réduit à une existence laborieuse, prisonnier des partisans, ou encore sous la menace d'une arrestation pour un motif inconnu. Tout au long du livre, il est pris dans une course pour réconcilier les théories dont on l'a bercé ou qu'il a lui-même formulées et les faits qui le frappent. Le monde a changé d'une façon aussi brutale qu'irréversible et l'art est lui aussi sens dessus dessous.

Il y a une forte symbolique dans ce roman. Les personnages sont plus que des êtres humains. A travers les tourments de Iouri Jivago, Pasternak nous raconte la Russie de 1905 à l'aube de la Deuxième Guerre mondiale et cherche pourquoi ça a aussi mal tourné. Les populations, disputées entre Blancs et Rouges, sont brutalisées et terrorisées. Les gens vivent dans la misère, sont menacés de rafles, disparaissent parfois sans laisser de traces, et les chefs tombés en disgrâce sont éliminés sans vergogne.

" Chacun se préoccupe de vérifier ses idées par l’expérience, alors que les gens du pouvoir, eux, font ce qu’ils peuvent pour tourner le dos à la vérité au nom de cette fable qu’ils ont forgée sur leur propre infaillibilité. La politique ne me dit rien. Je n’aime pas les gens qui sont indifférents à la vérité. "

Vous ne rêverez pas vraiment avec l'histoire d'amour entre Jivago et Lara. Cette dernière n'est d'ailleurs que peu présente, bien qu'elle habite les pensées du docteur en permanence. Cé dernier voit en elle un idéal, une patrie, quelqu'un en qui il peut projeter de belles pensées (encore un exemple qui aurait pu nourrir la partie Littérature de Beauvoir...). C'est elle qui lui donne de l'espoir, qui permet à Jivago de remarquer la splendeur de la nature et le passage des saisons autour de lui. Plus qu'une compagne réelle, elle est une muse.

Je n'ai pas tout compris, mais j'ai aimé la nuance du docteur Jivago et sa capacité à faire surgir la poésie des ténèbres.

Les avis de Marilyne et de Patrice.

Folio. 695 pages.
1957 pour l'édition originale.

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13 mars 2022

Les Carnets de la maison morte -Fédor Dostoïevski

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" ... cette maison étrange dans laquelle j'allais devoir passer tant d'années, ressentir tant de sensations dont, si je ne les avais pas éprouvées en vérité, je n'aurais pas pu avoir une idée même approximative. "

🍂Pour ses idées, Dostoïevski est arrêté et condamné à mort en 1849. Après un simulacre d’exécution, il est finalement envoyé dans un bagne de Sibérie. Il relate cette expérience dans Les Carnets de la maison morte de façon romancée. Son alter ego est un homme qui a été condamné à dix ans de travaux forcés pour le meurtre de sa femme.

🍂S’il m’arrive d’avoir des réserves concernant cet auteur, je n’en ai aucune en vous recommandant ce roman qui nous offre un témoignage factuel de la vie dans les bagnes au XIXe siècle ainsi que des questionnements beaucoup plus profonds sur la nature humaine et les châtiments auxquels on condamne les criminels (des éléments qui hantent l’œuvre de Dostoïevski).

🍂Protégé par ses origines nobles, le narrateur ne subit pas les sévices corporels que l’on inflige au petit peuple (marquage au fer rouge, centaines voire milliers de coups de cannes). Personne n'attend qu'il se compromette lors d'une rébellion contre le responsable du camp. De même, lorsque les prisonniers montent un spectacle de théâtre, ils espèrent son approbation d'homme de culture. Cela l’isole cependant de ses codétenus qui ne le considèreront jamais comme l’un des leurs.

🍂Si pour un homme libre, la prison semble être un espace hors du temps, à l’intérieur se recrée une société avec des groupes et des rituels qui rendent cet espace moins dépaysant qu’on l’imagine. Au bagne, on s’organise comme on peut, on magouille, parfois avec la silencieuse approbation des autorités qui préfèrent de l’alcool à un soulèvement.

🍂Les criminels sont des hommes qui ont parfois commis des actes monstrueux, mais ce qui ressort de ce récit est la façon dont ils s’accrochent à ce qui compte pour ne pas sombrer. Les fêtes religieuses sont un moment de grâce et permettent aux prisonniers de se sentir plus près de leurs semblables (qui les innondent de présents, puisque les dames patronesses de la ville envoient toutes des témoignages de leur magnanimité)..
De même, quoi de plus humain que de nier sa culpabilité ? À les croire, aucun forçat n’est responsable de sa situation.

🍂Il n’y a pas ici la haine des prisonniers qu’on lit dans les récits sur les camps nazis, ce qui change beaucoup de choses, mais l’absence de solitude, les magouilles, les fers et les soins sommaires rendent l’existence des détenus très difficile.

🍂Un livre magnifique faisant surgir l’humanité là où on tente de la faire taire.

Une première participation au Mois de l'Europe de l'Est de Patrice, Eva (et bien sûr Goran).

Babel. 543 pages.
Traduit par André Markowicz.
1861 pour l'édition originale.

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12 décembre 2021

La Promesse de l'aube - Romain Gary

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"Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours."

Largement autobiographique, La Promesse de l'aube raconte l'histoire de Romain Gary et de sa mère, depuis Wilno, où il naît, jusqu'à Nice, où ils s'installent définitivement, en passant par la Pologne. Leur seul objectif, édicté par la mère de l'écrivain, est de faire du jeune garçon un Français, un écrivain reconnu, un diplomate et un chevalier de la légion d'honneur (rien que ça).

Ce livre est l'histoire d'un amour fou. Pas celui qui unit Gary à ses nombreuses conquêtes, pour lesquelles il se passionne aussi vite qu'il les oublie. Non, celui de Romain Gary et de sa mère. A la petite-amie d'un compagnon d'armes qui ne croit pas qu'une femme est capable d'aimer un homme absent des années, Gary rétorque qu'il sait d'expérience qu'elle a tort. Mina n'a jamais vécu que pour lui et il en sera ainsi jusqu'à son dernier souffle.

A la fois prisonnier et victime consentante de cette affection maternelle, Gary met tout en oeuvre pour s'en rendre digne. Tant pis si ça lui vaut des tabassages en règle, de risquer sa vie ou de mentir.

"– Écoute-moi bien. La prochaine fois que ça t'arrive, qu'on insulte ta mère devant toi, la prochaine fois, je veux qu'on te ramène à la maison sur des brancards. Tu comprends ?"

L'auteur mêle l'héroïsme au ridicule, l'anecdotique à la grande Histoire et l'espoir au drame, si bien qu'on passe du rire aux larmes, puis de nouveau au rire en un clin d'oeil. Il est évident qu'il exagère souvent et qu'il se vante, mais cela ne révèle que davantage le lien qui unit le duo formé par Romain et sa mère. Mina aussi aimait se raconter. Derrière chaque passage visant à glorifier l'auteur se trouve une bonne couche d'autodérision et des confidences qui montrent que Gary est un homme abîmé et en proie aux doutes.

Comme souvent quand je rencontre un écrivain qui me touche à ce point, j'ai du mal à trouver les mots. La Promesse de l'aube est l'hommage d'un fils inconsolable à sa mère disparue. Bouleversant.

D'autres avis chez Moka, Kathel, Brize et d'Ingannmic.

Folio. 390 pages.
1960 pour l'édition originale.

05 septembre 2021

Vivre dans le feu : Confessions - Marina Tsvetaeva

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"Les livres sont notre perte. Celui qui a beaucoup lu ne peut pas être heureux. Le bonheur en effet est toujours inconscient, le bonheur n'est qu'iconscience."

Figure incontournable de la littérature russe du XXe siècle, Marina Tsvetaeva a connu une existence parsemée d'embûches qui s'est achevée avec son suicide en 1941. C'est d'ailleurs ce destin terriblement déprimant (on peut difficilement faire pire) qui m'a longtemps détournée de son oeuvre. C'est la lecture de certains de ses poèmes, d'une beauté incroyable et ma passion grandissante pour la Russie qui sont venues à bout de mes réticences.

Vivre dans le feu n'est pas un texte uniforme. Il s'agit d'un assemblage de textes (extraits de carnets, lettres...) de Tsvetaeva par Tzvetan Todorov, qui les a classés par ordre chronologique et thématique. L'oeuvre de Tsvetaeva étant directement liée avec son expérience vécue, ce livre est idéal pour une première approche. On y découvre une femme immense, exaltée, au caractère absolu, animée par la poésie et par une soif de vivre incroyable.

LA FEMME DE LETTRES  Evidemment, ce qui est le plus important dans ce portrait est la poétesse. On comprend pourquoi elle a préféré la misère aux travaux qui ne seraient pas de l'écriture, ainsi que la raison pour laquelle elle ne s'est jamais résignée à écrire sur commande. Une position difficile à assumer dans la communauté russe exilée, qui lui a surtout valu des portes claquées. Le fait qu'elle tente durant les dernières semaines de sa vie de se faire engager comme cantinière est la meilleure preuve que toute envie de vivre l'avait abandonnée.

Décrivant son activité d'écrivaine, elle affirme la supériorité de la poésie sur les autres formes, rejetant la prose avec mépris. Parmi ses contemporains, elle ne reconnaît que peu d'auteurs remarquables, dont Boris Pasternak avec lequel elle entretient une correspondance sur la durée. Etrangement, alors qu'elle subit nombre de coups durs, elle fait preuve d'une certitude concernant la valeur de ses écrits et leur publication future.

"(Cela aussi - vous l'imprimerez ! )"

LA FEMME EXILEE Bien née, fille du créateur du Musée des Beaux-Arts de Moscou, maîtrisant parfaitement le français et l'allemand, Tsvetaeva n'aurait jamais dû être une exilée cherchant refuge en Tchécoslovaquie puis à Paris. Elle vivote avec les siens grâce à une maigre bourse, de rares publications et l'aide de quelques amis. Sur la Russie, elle écrit de superbes passages remplis de nostalgie, mais aussi des lignes empreintes de terreur qui nous font réaliser combien l'Union soviétique était un point de non retour.

L'EPOUSE ET LA MERE Comme toutes les femmes, Tsvetaeva doit concilier son entreprise d'écriture et ses tâches domestiques. Passant de logement en logement durant tout son exil, elle éprouve de grandes difficultés à dégager du temps pour noircir les pages de ses carnets.

"Quand on a un enfant qui est mort de faim, on croit toujours que l'autre n'a pas assez mangé.
On n'a jamais eu un enfant, on l'a toujours."

Sa place de mère l'accapare beaucoup. Je crois n'avoir jamais lu des pages aussi sincères et dérangeantes sur la maternité. Reconnaissant qu'elle n'aimait pas beaucoup sa deuxième fille, ou du moins qu'elle lui préférait largement son autre fille, elle hurle sa douleur de l'avoir laissée mourir de faim. Rien n'est feint, c'est bouleversant. Sa relation avec Ariadna, l'aînée de ses enfants, est très intense et complexe.
En amour aussi Tsvetaeva recherche une plénitude qu'elle ne trouvera jamais. Moralement liée à son époux, elle vit d'inombrables engouements, souvent purement artificiels et narcissiques, qui s'évanouissent et sont remplacés par d'autres.

Si j'ai parfois jugé Tsvetaeva immature (mon côté vielle harpie), elle donne à travers ses écrits une démonstration peu commune de talent littéraire et de force de caractère. Découvrez-la. 

Le Livre de Poche. 732 pages.

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15 juillet 2021

Journal (1867) - Anna Dostoïevski

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Après la mort de sa première épouse, Fiodor Dostoïevski se remarie avec sa sténographe, âgée d'à peine vingt ans. Le couple, pour se soustraire aux problèmes financiers que rencontre l'auteur, se rend à l'étranger. Après un désastreux séjour à Baden, où l'auteur perd ses biens et ceux de sa femme aux jeux, ils s'établissent à Genève. En septembre, Anna débute un journal dans lequel elle va consigner ses réflexions, son quotidien, ainsi que ses souvenirs autour de sa rencontre avec son mari.

Cette lecture est à recommander aussi bien aux admirateurs de Dostoïevski qu'à ceux qui aiment les journaux intimes. Comme le souligne la préface, le fait qu'il ait été rédigé par une autrice qui ne le destinait qu'à son propre usage et souhaitait sa destruction rend son propos spontané et sincère.

La vie d'Anna Dostoïevski n'est pas simple, malgré toute l'affection qu'elle porte à son mari. On ressent vivement les humiliations répétées dues au manque d'argent, qui la contraignent à se rendre chaque jour à la poste, dans l'espoir de recevoir quelque argent. A de maintes reprises, elle doit mettre en gages ses maigres possessions pour pouvoir manger et se loger. Le simple fait d'envoyer des lettres fait l'objet de réflexions intenses en raison du coût que cela implique. Enceinte, la situation matérielle d'Anna ne lui permet pas d'appréhender aussi sereinement qu'elle le désire l'arrivée de cet enfant.

Ce texte pourrait faire l'objet d'une lecture à la lumière de ce que dénoncent les féministes d'aujourd'hui, tant la charge mentale de ce couple repose sur cette femme qui doit ruser et mentir pour garder quelques ressources de secours. Son époux n'est pas toujours facile à vivre. Il lui reproche ses dépenses, critique sa mise, l'incendie lorsque sa mère lui envoie des lettres non affranchies, et à deux reprises part se ruiner aux jeux, la laissant seule avec ses angoisses à Genève.

Anna Dostoïevski n'est pas qu'une jeune fille follement amoureuse de son époux et jalouse (même si cela lui arrive). Elle est aussi intelligente, cultivée (elle dévore Balzac, Dickens et George Sand) et fait preuve d'une grande vivacité d'esprit, comme lorsqu'elle analyse avec humour le passage de Garibaldi à Genève. Son admiration ne l'aveugle que jusqu'à un certain point. A plusieurs reprises, elle laisse éclater par écrit sa colère contre l'attitude inconséquente de son époux. Elle sait lorsqu'il lui ment et ne comprend pas le soin qu'il prend de sa belle-soeur dont il paie l'appartement alors qu'elle-même est contrainte à vivre dans la pauvreté.

Les références au travail d'écriture de Dostoïevski sont peu nombreuses, bien que l'on devine qu'il est alors en pleine rédaction de Crime et Châtiment, et que c'est à l'occasion de la rédaction du Joueur que les deux époux se rencontrent. Ce journal est avant tout un document remarquable pour pénétrer l'intimité de l'un des plus grands auteurs russes.

Syrtes. 234 pages.
Traduit par Jean-Claude Lanne.
2019.


30 mars 2021

La Plongée - Lydia Tchoukovskaïa

La Plongée"- Vous n'avez pas encore lu La Plongée ?
- Non, cela parle de quoi, du travail des plongeurs ?
- Ne le lisez pas, c'est d'un ennui mortel.
- Pas du tout, il faut absolument le lire. Il y a quelque chose dans ce livre. Si vous voulez, je vous l'apporterai. Il n'y est pas du tout question de plongeurs."

URSS, 1949. Nina Sergueïevna, traductrice, se rend dans une maison de santé pour écrivains. Là, elle savoure la beauté de la fin de l'hiver, qui modifie chaque jour la forêt dans laquelle elle se promène. Elle oublie son quotidien moscovite et mène son travail de traductrice.
Elle ne peut cependant empêcher le spectre de l'année 1937, lors de laquelle son mari a été arrêté et envoyé dans un camp pour dix ans "sans droit de correspondance", de la rattraper. Il est dans ses cauchemars et dans les rencontres qu'elle fait avec les autres pensionnaires de la pension. Ces écrivains et journalistes sont tous des témoins, des victimes ou des collaborateurs du pouvoir soviétique.
Durant ce mois de retraite, parviendra-t-elle à effectuer la plongée nécessaire à l'écriture d'un texte libérateur ?

Grâce à Marilyne, je termine le Mois de l'Europe de l'est en beauté avec cette pépite largement autobiographique.
Lydia Tchoukovskaïa, l'autrice, est une femme remarquable. Malgré l'arrestation et l'exécution de son mari, elle poursuivit ses relations avec les milieux littéraires russes et prit la défense de certains auteurs attaqués par le régime soviétique.

Ce livre est un magnifique hommage au poète et à la littérature. Pas celle que l'on trouve dans la presse officielle, vidée de son sens et intéressée. La vraie, celle dont les mots doivent toucher tous les êtres humains, indépendamment de leur instruction ou de leur classe sociale. Le poète montre ce qui échappe au commun des mortel. Il dit ce qui est indicible.

"Et pourquoi nous figurons-nous  que nous sommes toujours capable de comprendre un poète dans tout ce qu'il écrit ? Le poète est en avance sur nous. Il est suscité par cette forêt, cette langue, ce peuple, et envoyé loin dans l'avenir, si loin qu'il disparaît aux yeux de ceux qui l'ont envoyé. Et notre mission, à nous qui savons lire, est d'essayer, dans la mesure de nos forces, de le comprendre, et, après l'avoir compris, d'apporter ce bonheur à Ania et à Lisa... Mais nous nous dérobons à notre devoir et nous trahissons... le poète et Ania aussi... qui, si elle l'avait compris, aurait pu se surpasser..."

Et en même temps, quelle place pour la littérature dans l'URSS ? Comment écrire sous la terreur soviétique ? Aucun auteur ne peut exercer son travail sans avoir dans un coin de sa tête la menace d'une mauvaise interprétation, d'une dénonciation. Pendant le séjour de Nina, le quotidien des pensionnaires est bercé par la radio officielle, qui accuse les "cosmopolites", c'est à dire les Juifs, d'être des traîtres à la nation.
Dans ces conditions, la fonction expiatoire de la littérature est impossible. La terreur appauvrit et dénature les oeuvres. Elle impose le silence. La tentation de trahir ses idéaux, ses disparus et l'avenir est alors grande.
La narratrice ne peut pourtant pas occulter le souvenir de l'arrestation de son mari, ni l'attente interminable pour obtenir des informations sur ce qui lui est repproché, ni les incessants efforts de son esprit pour imaginer ce qui lui est arrivé.
Tous ne font pas ses choix, mais rien n'est jamais complètement binaire.

Une superbe découverte.

L'avis de Patrice.

Le Bruit du Temps. 209 pages.
Traduit par André Bloch, revu par Sophie Benech.
1974 pour l'édition originale.

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05 mars 2021

Les Frères Karamazov - Fédor Dostoïevski

Les Frères Karamazov

Bon, voilà toute l’introduction. J’en conviens parfaitement, elle ne sert à rien du tout, mais, puisqu’elle est écrite, qu’elle reste.

Le vieux Fiodor Pavlovich Karamazov est un homme débauché et égoïste. De son premier mariage, il a un fils, Dmitri, qui a grandi abandonné de ses parents. Une seconde union a permis la naissance d'Ivan, un érudit, et d'Aliocha, un jeune homme pieux et généreux. Enfin, il y a Smerdiakov, à qui Fiodor Pavlovich a donné son nom sans reconnaître l'avoir engendré et qui lui sert de valet.
La réunion de ces personnages provoque une série de remises en question, de disputes et de menaces, jusqu'au point de non-retour.

Ma découverte de Dostoïevski n'est pas des plus faciles. Si je lui dois de très beaux moments de lecture, c'est aussi un auteur qui me résiste. Je crois cependant avoir enfin trouvé la clé pour faire de cet auteur l'un de mes indispensables.

Les Frères Karamazov est un livre-monde, mais d'une façon différente des Misérables par exemple. S'il évoque une multitude de thèmes et nous fait rencontrer des membres très divers de la société, Dostoïevski veut avant tout explorer les tourments de l'âme humaine et nous décrire une Russie également en proie à des bouleversements profonds.
L'auteur met donc dans cette oeuvre toutes ses observations, ses réflexions, et surtout ses contradictions. Je sais qu'il s'agissait d'un homme torturé, ayant vécu de vrais moments de crise, aussi les frères Karamazov ne me sont seulement apparus comme des individus distincts mais aussi comme les différentes facettes (elles-mêmes torturées ! ) d'une même personne.
Chez Dostoïevski, il n'y a pas vraiment de beauté pure, de richesse non dévoyée. Les personnages ne sont pas attachants, à de très rares exceptions près, comme le petit Kolia qui m'a fortement rappelé un certain Gavroche. Leurs qualités sont toujours contrebalancées par de grandes faiblesses. La folie (surtout chez les femmes) et la débauche ne sont jamais loin.

Il y a toutefois de grands moments de rire, comme lorsque le starets Zossima, maître spirituel bien-aimé d'Aliocha, décède, et que très vite son cadavre se met à dégager une odeur insoutenable. Les superstitions et les médisances vont alors bon train au monastère, entre ceux qui voyaient en leur starets un saint homme et ceux qui le détestaient.

À peine eut-on commencé à découvrir la décomposition qu’à la seule vue des moines qui entraient dans la cellule du défunt on pouvait deviner pourquoi ils venaient. Ils entraient, restaient quelques instants et ressortaient confirmer la nouvelle aux autres, qui faisaient foule dehors. Certains de ceux qui attendaient secouaient la tête d’un air consterné, mais d’autres ne cherchaient même pas à cacher la joie qui luisait clairement dans leur regard haineux. Et personne ne leur faisait plus le moindre reproche, personne ne disait plus une bonne parole, ce qui en devenait étonnant, car les moines dévoués au starets formaient tout de même la majorité ; mais non, visiblement, le Seigneur Lui-même autorisait cette minorité à prendre le pas, temporairement, sur le plus grand nombre. Très vite, on vit aussi se présenter dans la cellule, aussi à titre de badauds, quelques laïcs, surtout issus des cercles cultivés. Les gens du simple peuple entraient peu, même s’ils étaient nombreux à se presser devant le portail de l’ermitage. Il est indiscutable qu’après trois heures de l’après-midi le flot des visiteurs s’accrut sensiblement, et, ce, à la suite de cette rumeur tentatrice. Ceux qui, peut-être, ne seraient jamais venus ce jour-là et n’avaient pas du tout l’intention de venir se présentaient tout exprès à présent, et, parmi eux, des personnes d’un rang des plus notables.

De manière générale, la religion et la pratique religieuse sont aussi bien louées que moquées par Dostoïevski. Il en est de même pour le reste, y compris la psychologie. Lors du procès final, les magistrales plaidoieries de l'accusation et de la défense, montrent toutes les limites de cet angle d'analyse.

J'ai été ennuyée et perdue parfois, parce que je ne voyais pas le tableau d'ensemble  Pourtant, quand j'ai enfin réussi à situer les personnages et leur personnalité, j'ai englouti les pages restantes avec un plaisir et une admiration qui ne se sont pas démentis. Pour cette raison, je sais que je relirai Les Frères Karamazov. Cela tombe bien, j'en ai trois exemplaires chez moi (tous précieux, pour diverses raisons).

L'avis de Léo, qui m'a convaincue de faire cette lecture. L'avis d'un passionné de littérature russe ici.

Babel. 2 tomes. Traduction d'André Markowicz. 584 et 791 pages.
Thélème. Lu par Pierre-François Garel. 43h44.

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26 mars 2020

Drame de chasse - Anton Tchekhov

drameUn rédacteur en chef reçoit la visite d'un certain Ivan Kamychov qui lui remet le manuscrit de ce qu'il appelle un roman. Il laisse cependant entendre que son texte a une dimension autobiographique.

Un juge d'instruction, Serguéï Pétrovitch Zinoviev, jeune et beau garçon reçoit, après deux ans sans le voir, l'invitation du comte Karnéïev. Bien qu'il le méprise, Zinoviev n'a jamais pris la peine de refuser son amitié au noble propriétaire terrien. Ainsi se rend-il sur son domaine où, accompagné du comte, de son intendant Ourbénine et d'un invité hostile, il voit pour la première fois la jeune fille en rouge.
Lors de leur rencontre avec la jeune fille en rouge, Zinoviev, Karnéïev et Ourbénine sont envoûtés par elle. Vivant avec son père sénile, la jeune Olga va accorder sa main au vieil intendant de façon irréfléchie. Ses actions ultérieures et celles de ses deux autres prétendants vont précipiter tous les personnages vers leur perte.

Unique roman d'Anton Tchekhov et publié en feuilleton, Drame de chasse est présenté comme étant un roman policier. La préface précise que c'est surtout une parodie du genre.
Ainsi, si vous cherchez une enquête policière palpitante, je ne suis pas certaine que vous serez contenté avec ce livre dont Tchekhov, sous les traits du rédacteur en chef, avertit dès le début qu'il s'agit d'une oeuvre médiocre.

Union mal assortie de Vassili Poukirev"Ce récit n'est pas d'une qualité exceptionnelle. Il comporte bien des longueurs, bien des aspérités... L'auteur a un faible pour les effets et les phrases clinquantes... On sent bien que c'est la première fois de sa vie qu'il écrit, d'une main novice, inexpérimentée."

En effet, j'ai beau être bon public, il n'est pas difficile de deviner le pot aux roses bien avant la fin et Tchekhov n'est vraiment pas dans la nuance avec Drame de chasse.
La critique du "beau monde" est sévère. Les nobles passent les messes à discuter, organisent des orgies, sont ignorants de tout, hypocrites. Le domaine du comte est dans un état de délabrement indigne, le comte est grossier et son apparence physique ridicule.
Le seul personnage semblant digne de respect est le médecin, ami de Zinoviev, homme honnête et malheureux en amour. Tchekhov exerçant la même profession, il n'est pas étonnant qu'il ait accordé son indulgence à ce personnage en particulier.
J'ai eu de gros espoirs, pensé trouver dans la description de cette société une certaine complexité. Le narrateur et son ancienne conquête, Nadia, semblent être de nouveaux Eugène et Tatiana. Olga pourrait être autre chose qu'une écervelée. Le médecin, dont le nom m'échappe déjà, pourrait ne pas être présent uniquement parce que Tchekhov crée un personnage de cette profession dans chacune de ses oeuvres. Malheureusement, l'auteur semble avoir été déterminé à proposer une intrigue médiocre.

Un roman assez inégal, qui m'a tour à tour intriguée, passionnée puis lassée.

Babel. 316 pages.
Traduit par André Markowicz et Françoise Morvan.
1884-1885.

Un billet qui s'inscrit dans le Mois de l'Europe de l'Est de Patrice, Eva et Goran.

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23 mars 2020

Le Cheval blême - Boris Savinkov

blême" Je ne sais pas pourquoi il est interdit de tuer. Et je ne comprendrai jamais pourquoi il est bien de tuer au nom de la liberté, et mal au nom de l'autocratie. "

Alors que la Douma s'aprête à se réunir pour la première fois, notre narrateur, agissant sous le pseudo britannique de George O'Brien, organise avec quatre complices un attentat visant à assassiner le gouverneur général de Moscou. Durant des mois, le groupe terroriste observe et prépare son crime. Certains des membres s'interrogent aussi sur la signification de leurs actes.

Cette oeuvre écrite sous la forme d'un journal intime est fascinante à plus d'un titre. En effet, son auteur, Boris Savinkov, était lui-même un terroriste. Derrière le personnage de George, il est difficile de ne pas deviner ses traits. De même, le gouverneur général n'est autre que le grand-duc Serge, assassiné en 1905 par Savinkov.
D'un tueur professionnel, qui a réussi à se brouiller avec à peu près tous les responsables politiques qu'il a connus, on s'attendrait donc à lire un texte sans concession pour les états d'âme des apprentis terroristes. Pourtant, en lisant Le Cheval blême, on trouve un texte dans la droite ligne des oeuvres russes de cette époque, habité par des personnages en proie à des tourments profonds. Le texte de l'Apocalypse, qui donne son titre au livre, est abondemment cité dans Le Cheval blême. Savinkov invoque aussi Dostoïevski et Les Frères Karamazov à de nombreuses reprises.

"Si Dieu n'existe pas, tout est permis"

Vania, l'un des terroristes, est extrêmement pieux. Bien qu'hanté par le "Tu ne tueras point", il voit dans les actes terroristes qu'il pourrait commettre le sacrifice pour que plus personne dans le futur n'ait à se condamner à la damnation pour les mêmes motifs.

" - Oui, je le dis. Tue, pour qu'on ne tue plus. Tue, pour que les hommes vivent selon Dieu, pour que l'amour sanctifie le monde. "

Le champ de Khodynka, où eut lieu un mouvement de foule tragique lors du couronnement de Nicolas II. Le grand-duc Serge était l'un des responsables de la catastropheIl y aura malgré tout des ratés et des refus de commettre l'attentat à n'importe quel coût. Qu'importe, notre narrateur est convaincu que c'est le destin du gouverneur général de mourir. Bien qu'il ne semble de prime abord pas sujet aux hésitations, George est finalement touché par une sorte de spleen.
Savinkov va même plus loin avec son narrateur. Il ne lui accorde même pas le statut de terroriste honorable*. Je n'ai tout d'abord pas compris l'insistance avec laquelle Boris Savinkov nous impose la présence de l'amour perdu de George, Elena. Cette femme mariée avec laquelle il renoue et la description de leurs échanges sont insipides. Pourtant, c'est par ce biais que Savinkov va en finir cruellement avec son héros.

A découvrir.

Petit coup de gueule pour finir : les éditions Phébus font des choix fabuleux en matière d'édition, mais leur manie d'écrire des résumés qui spoilent la lecture (quand ils ne sont pas complètement à côté de la plaque) est insupportable...

* C'est une notion difficile à défendre de nos jours, mais certains groupes terroristes ont longtemps attiré une certaine sympathie du public, et c'était le cas en Russie. Dans sa préface, Michel Niqueux cite même la propre fille de Tolstoï qui se réjouissait du meurtre du grand-duc Serge.

Libretto. 187 pages.
Traduit par Michel Niqueux.
1913 pour l'édition originale.

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est de Goran, Eva et Patrice (heureusement que j'ai lu Olga Tokarczuk, sinon je me contentais d'un mois russe...).

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17 mars 2020

Le couple Tolstoï et La Sonate à Kreutzer

kreutzer"De nos jours, le mariage n'est rien d'autre qu'une imposture ! "

Lors d'un voyage en train, une discussion au sujet du divorce s'engage entre les occupants du compartiment qu'occupe le narrateur de notre histoire. Un vieillard regrette le temps où, selon lui, les femmes étaient de fidèles épouses qui ne partaient pas pour les beaux cheveux du voisin et craignaient leur mari. La dame et l'avocat auxquels il s'adresse défendent les mariages d'amour et voient en eux un rempart contre la séparation des époux. Intervient alors un homme d'un certain âge, discret. Celui-ci leur demande combien de temps dure l'amour selon eux, puis attaque violemment l'institution qu'est le mariage.
Il révèle alors qu'il s'appelle Pozdnychev et qu'il a tué sa femme, une histoire fortement relayée par les journaux lors du drame.
Une fois le vieillard, la dame et l'avocat descendus, Pozdnychev décide de raconter sa vie à notre narrateur.

J'ai récemment été emportée par Guerre et Paix, Anna Karénine est un roman qui m'habite encore. Pourtant, je dois reconnaître que La Sonate à Kreutzer est une déception.
J'ai cru à un texte moderne, avant-gardiste, féministe (je sais, ma naïveté est adorable...), je l'ai finalement trouvé parfaitement réactionnaire.
Je ne connais qu'imparfaitement la vie de Tolstoï, mais la dernière partie de sa vie a été marquée par les tourments psychologiques dont il était la proie et l'animosité qui régnait entre lui et son épouse. Bien que je n'adhère pas à l'idée qu'il faille systématiquement lier oeuvre de fiction et vie de l'auteur, connaître ces éléments me semble nécessaire pour appréhender La Sonate à Kreutzer.

Dans ce livre, l'auteur rejette l'idée selon laquelle l'amour, et particulièrement l'amour charnel, peut être le ciment du mariage. Il dénonce l'hypocrisie ambiante de la société dans laquelle il vit, où les hommes ont tous connu des aventures et ne sont pas conformes aux héros des romans. Pire encore, les jeunes filles sont élevées et exposées dans le monde dans le seul but de faire un beau mariage. Même les plus savantes ne sont censées exposer leurs compétences que dans la chasse aux maris. Puis, une fois mariées, les femmes continuent de séduire et délaissent leur rôle naturel, la maternité.
Il y a bien quelques remarques pertinentes, comme le fait que Tolstoï relève l'inadéquation entre émancipation des femmes et le fait qu'elles soient des objets de volupté, mais la définition d'une femme émancipée pour l'auteur ne convaincrait pas vraiment les féministes du XXIe siècle.
De plus, à l'amour charnel, Tolstoï oppose un idéal d'amour pur et chaste vers lequel il faudrait tendre. Une vision bien trop religieuse pour moi...

Sur le thème de l'éducation des jeunes filles, je vous recommande bien plus chaleureusement la lecture de Pauline Sachs. Là où l'on sent surtout de l'amertume envers les femmes chez Tolstoï, Droujinine reporte sa colère sur la société à laquelle il appartient.

tolsoiJ'ai pris connaissance après ma lecture de l'existence d'une réponse écrite par la femme de Tolstoï, Sophie. Celle-ci, profondément blessée et choquée par La Sonate à Kreutzer (bien qu'elle ait agit de manière à ne pas rendre la querelle publique), rédigea en effet A qui la faute ? dont le sous-titre, Réponse à Tolstoï. La Sonate à Kreutzer ne pourrait être plus éloquent.

Ce texte raconte l'histoire d'Anna, jeune fille accomplie, que le prince Prozorski, qu'elle connaît depuis toujours, décide de courtiser. Anna est aussi heureuse qu'on peut l'être durant ses fiançailles et le jour de son mariage, même si certains regards appuyés du prince sur sa personne la rendent nerveuse.
Mais à peine le mariage célébré, la désillusion est sévère. Prozorski s'ennuie, se désintéresse de sa femme et de ses enfants. Quant à Anna, elle est bouleversée par ce mari qui ne l'utilise que pour le plaisir charnel et ne cherche aucunement à la connaître.

Cette nouvelle se lit avec intérêt puisque Sophie Tolstoï suit plus ou moins le schéma de l'oeuvre de son mari en le remaniant à sa façon, mais elle est encore plus révélatrice lorsqu'on connaît le texte dont elle est le pendant. Les personnages sont grossièrement tracés, en particulier celui du prince qui ressemble à Léon Tolstoï jusque dans son mépris des médecins. Impossible de ne pas y voir une oeuvre revancharde et la dénonciation de l'hypocrisie dont Tolstoï fait preuve selon sa femme. 

Elle-même s'incarne dans le personnage d'Anna, jeune, naïf et inexpérimenté, alors que le prince a déjà connu de nombreuses femmes. Anna est une excellente mère pour ses enfants, elle les allaite, leur lit des histoires. C'est une femme érudite, passionnée par le dessin, lisant Lamartine, Shakespeare et Jules Verne. Elle se soucie de l'éducation des plus pauvres et finit même par briller en société. En résumé, elle est l'épouse que Tolstoï décrit comme idéale dans La Sonate à Kreutzer, celle qui selon lui n'existe pas car les femmes préfèrent minauder.
Malgré l'attitude blessante de son mari, Anna fait tout pour qu'il lui demeure fidèle. Bien que ce ne soit pas l'intention première de l'auteur, on en apprend beaucoup sur le sort des jeunes épouses, à qui leur mère conseille pratiquement de se laisser violer lors de leur nuit de noces et qui n'osent se refuser à leur mari bien qu'elles soient exténuées par les nuits de leurs jeunes enfants.

"Se peut-il que ce soit là tout le destin des femmes, songeait Anna, un corps au service de l’enfant, un corps au service du mari ? L’un après l’autre, et ainsi de suite, sans qu’on en voie la fin ! Où est donc ma propre vie ? Où est mon moi ? Mon vrai moi qui jadis aspirait à quelque chose de sublime, à servir Dieu et un idéal ?

» Épuisée, tourmentée, je me perds. Je n’ai pas de vie qui soit à moi, ni matérielle ni spirituelle. Pourtant, le ciel m’a tout donné : la santé, la force, le talent… et même le bonheur. Pourquoi suis-je si malheureuse ? "

Toute sa vie, Anna essaiera de se persuader que son bonheur est auprès de son mari et qu'il n'y a pas de vie plus heureuse qui l'attend. Sans vraiment y croire. Pour elle évidemment, le fautif est toujours l'homme.

Le plus ironique est peut-être le fait que, comme son mari, Sophie Tolstoï voit dans le lien spirituel le seul amour durable. Deux textes mettant en lumière une incompréhension maritale complète.

L'avis de Johan sur le texte de Tolstoï et sur celui de Sophie.

Des lectures faites encore une fois dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est.

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La Sonate à Kreutzer.
Léon Tolstoï.
Thélème. 3h09.
Lu par Guillaume Ravoire.
1889 pour l'édition originale.

A qui la faute ? Réponse à Léon Tolstoï. La Sonate à Kreutzer. Sophie Tolstoï.
Albin Michel. Traduit par Christine Zeytounian-Beloüs.
1994 pour l'édition russe.

Posté par lillylivres à 15:40 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
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