05 septembre 2021

Vivre dans le feu : Confessions - Marina Tsvetaeva

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"Les livres sont notre perte. Celui qui a beaucoup lu ne peut pas être heureux. Le bonheur en effet est toujours inconscient, le bonheur n'est qu'iconscience."

Figure incontournable de la littérature russe du XXe siècle, Marina Tsvetaeva a connu une existence parsemée d'embûches qui s'est achevée avec son suicide en 1941. C'est d'ailleurs ce destin terriblement déprimant (on peut difficilement faire pire) qui m'a longtemps détournée de son oeuvre. C'est la lecture de certains de ses poèmes, d'une beauté incroyable et ma passion grandissante pour la Russie qui sont venues à bout de mes réticences.

Vivre dans le feu n'est pas un texte uniforme. Il s'agit d'un assemblage de textes (extraits de carnets, lettres...) de Tsvetaeva par Tzvetan Todorov, qui les a classés par ordre chronologique et thématique. L'oeuvre de Tsvetaeva étant directement liée avec son expérience vécue, ce livre est idéal pour une première approche. On y découvre une femme immense, exaltée, au caractère absolu, animée par la poésie et par une soif de vivre incroyable.

LA FEMME DE LETTRES  Evidemment, ce qui est le plus important dans ce portrait est la poétesse. On comprend pourquoi elle a préféré la misère aux travaux qui ne seraient pas de l'écriture, ainsi que la raison pour laquelle elle ne s'est jamais résignée à écrire sur commande. Une position difficile à assumer dans la communauté russe exilée, qui lui a surtout valu des portes claquées. Le fait qu'elle tente durant les dernières semaines de sa vie de se faire engager comme cantinière est la meilleure preuve que toute envie de vivre l'avait abandonnée.

Décrivant son activité d'écrivaine, elle affirme la supériorité de la poésie sur les autres formes, rejetant la prose avec mépris. Parmi ses contemporains, elle ne reconnaît que peu d'auteurs remarquables, dont Boris Pasternak avec lequel elle entretient une correspondance sur la durée. Etrangement, alors qu'elle subit nombre de coups durs, elle fait preuve d'une certitude concernant la valeur de ses écrits et leur publication future.

"(Cela aussi - vous l'imprimerez ! )"

LA FEMME EXILEE Bien née, fille du créateur du Musée des Beaux-Arts de Moscou, maîtrisant parfaitement le français et l'allemand, Tsvetaeva n'aurait jamais dû être une exilée cherchant refuge en Tchécoslovaquie puis à Paris. Elle vivote avec les siens grâce à une maigre bourse, de rares publications et l'aide de quelques amis. Sur la Russie, elle écrit de superbes passages remplis de nostalgie, mais aussi des lignes empreintes de terreur qui nous font réaliser combien l'Union soviétique était un point de non retour.

L'EPOUSE ET LA MERE Comme toutes les femmes, Tsvetaeva doit concilier son entreprise d'écriture et ses tâches domestiques. Passant de logement en logement durant tout son exil, elle éprouve de grandes difficultés à dégager du temps pour noircir les pages de ses carnets.

"Quand on a un enfant qui est mort de faim, on croit toujours que l'autre n'a pas assez mangé.
On n'a jamais eu un enfant, on l'a toujours."

Sa place de mère l'accapare beaucoup. Je crois n'avoir jamais lu des pages aussi sincères et dérangeantes sur la maternité. Reconnaissant qu'elle n'aimait pas beaucoup sa deuxième fille, ou du moins qu'elle lui préférait largement son autre fille, elle hurle sa douleur de l'avoir laissée mourir de faim. Rien n'est feint, c'est bouleversant. Sa relation avec Ariadna, l'aînée de ses enfants, est très intense et complexe.
En amour aussi Tsvetaeva recherche une plénitude qu'elle ne trouvera jamais. Moralement liée à son époux, elle vit d'inombrables engouements, souvent purement artificiels et narcissiques, qui s'évanouissent et sont remplacés par d'autres.

Si j'ai parfois jugé Tsvetaeva immature (mon côté vielle harpie), elle donne à travers ses écrits une démonstration peu commune de talent littéraire et de force de caractère. Découvrez-la. 

Le Livre de Poche. 732 pages.

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15 juillet 2021

Journal (1867) - Anna Dostoïevski

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Après la mort de sa première épouse, Fiodor Dostoïevski se remarie avec sa sténographe, âgée d'à peine vingt ans. Le couple, pour se soustraire aux problèmes financiers que rencontre l'auteur, se rend à l'étranger. Après un désastreux séjour à Baden, où l'auteur perd ses biens et ceux de sa femme aux jeux, ils s'établissent à Genève. En septembre, Anna débute un journal dans lequel elle va consigner ses réflexions, son quotidien, ainsi que ses souvenirs autour de sa rencontre avec son mari.

Cette lecture est à recommander aussi bien aux admirateurs de Dostoïevski qu'à ceux qui aiment les journaux intimes. Comme le souligne la préface, le fait qu'il ait été rédigé par une autrice qui ne le destinait qu'à son propre usage et souhaitait sa destruction rend son propos spontané et sincère.

La vie d'Anna Dostoïevski n'est pas simple, malgré toute l'affection qu'elle porte à son mari. On ressent vivement les humiliations répétées dues au manque d'argent, qui la contraignent à se rendre chaque jour à la poste, dans l'espoir de recevoir quelque argent. A de maintes reprises, elle doit mettre en gages ses maigres possessions pour pouvoir manger et se loger. Le simple fait d'envoyer des lettres fait l'objet de réflexions intenses en raison du coût que cela implique. Enceinte, la situation matérielle d'Anna ne lui permet pas d'appréhender aussi sereinement qu'elle le désire l'arrivée de cet enfant.

Ce texte pourrait faire l'objet d'une lecture à la lumière de ce que dénoncent les féministes d'aujourd'hui, tant la charge mentale de ce couple repose sur cette femme qui doit ruser et mentir pour garder quelques ressources de secours. Son époux n'est pas toujours facile à vivre. Il lui reproche ses dépenses, critique sa mise, l'incendie lorsque sa mère lui envoie des lettres non affranchies, et à deux reprises part se ruiner aux jeux, la laissant seule avec ses angoisses à Genève.

Anna Dostoïevski n'est pas qu'une jeune fille follement amoureuse de son époux et jalouse (même si cela lui arrive). Elle est aussi intelligente, cultivée (elle dévore Balzac, Dickens et George Sand) et fait preuve d'une grande vivacité d'esprit, comme lorsqu'elle analyse avec humour le passage de Garibaldi à Genève. Son admiration ne l'aveugle que jusqu'à un certain point. A plusieurs reprises, elle laisse éclater par écrit sa colère contre l'attitude inconséquente de son époux. Elle sait lorsqu'il lui ment et ne comprend pas le soin qu'il prend de sa belle-soeur dont il paie l'appartement alors qu'elle-même est contrainte à vivre dans la pauvreté.

Les références au travail d'écriture de Dostoïevski sont peu nombreuses, bien que l'on devine qu'il est alors en pleine rédaction de Crime et Châtiment, et que c'est à l'occasion de la rédaction du Joueur que les deux époux se rencontrent. Ce journal est avant tout un document remarquable pour pénétrer l'intimité de l'un des plus grands auteurs russes.

Syrtes. 234 pages.
Traduit par Jean-Claude Lanne.
2019.

30 mars 2021

La Plongée - Lydia Tchoukovskaïa

La Plongée"- Vous n'avez pas encore lu La Plongée ?
- Non, cela parle de quoi, du travail des plongeurs ?
- Ne le lisez pas, c'est d'un ennui mortel.
- Pas du tout, il faut absolument le lire. Il y a quelque chose dans ce livre. Si vous voulez, je vous l'apporterai. Il n'y est pas du tout question de plongeurs."

URSS, 1949. Nina Sergueïevna, traductrice, se rend dans une maison de santé pour écrivains. Là, elle savoure la beauté de la fin de l'hiver, qui modifie chaque jour la forêt dans laquelle elle se promène. Elle oublie son quotidien moscovite et mène son travail de traductrice.
Elle ne peut cependant empêcher le spectre de l'année 1937, lors de laquelle son mari a été arrêté et envoyé dans un camp pour dix ans "sans droit de correspondance", de la rattraper. Il est dans ses cauchemars et dans les rencontres qu'elle fait avec les autres pensionnaires de la pension. Ces écrivains et journalistes sont tous des témoins, des victimes ou des collaborateurs du pouvoir soviétique.
Durant ce mois de retraite, parviendra-t-elle à effectuer la plongée nécessaire à l'écriture d'un texte libérateur ?

Grâce à Marilyne, je termine le Mois de l'Europe de l'est en beauté avec cette pépite largement autobiographique.
Lydia Tchoukovskaïa, l'autrice, est une femme remarquable. Malgré l'arrestation et l'exécution de son mari, elle poursuivit ses relations avec les milieux littéraires russes et prit la défense de certains auteurs attaqués par le régime soviétique.

Ce livre est un magnifique hommage au poète et à la littérature. Pas celle que l'on trouve dans la presse officielle, vidée de son sens et intéressée. La vraie, celle dont les mots doivent toucher tous les êtres humains, indépendamment de leur instruction ou de leur classe sociale. Le poète montre ce qui échappe au commun des mortel. Il dit ce qui est indicible.

"Et pourquoi nous figurons-nous  que nous sommes toujours capable de comprendre un poète dans tout ce qu'il écrit ? Le poète est en avance sur nous. Il est suscité par cette forêt, cette langue, ce peuple, et envoyé loin dans l'avenir, si loin qu'il disparaît aux yeux de ceux qui l'ont envoyé. Et notre mission, à nous qui savons lire, est d'essayer, dans la mesure de nos forces, de le comprendre, et, après l'avoir compris, d'apporter ce bonheur à Ania et à Lisa... Mais nous nous dérobons à notre devoir et nous trahissons... le poète et Ania aussi... qui, si elle l'avait compris, aurait pu se surpasser..."

Et en même temps, quelle place pour la littérature dans l'URSS ? Comment écrire sous la terreur soviétique ? Aucun auteur ne peut exercer son travail sans avoir dans un coin de sa tête la menace d'une mauvaise interprétation, d'une dénonciation. Pendant le séjour de Nina, le quotidien des pensionnaires est bercé par la radio officielle, qui accuse les "cosmopolites", c'est à dire les Juifs, d'être des traîtres à la nation.
Dans ces conditions, la fonction expiatoire de la littérature est impossible. La terreur appauvrit et dénature les oeuvres. Elle impose le silence. La tentation de trahir ses idéaux, ses disparus et l'avenir est alors grande.
La narratrice ne peut pourtant pas occulter le souvenir de l'arrestation de son mari, ni l'attente interminable pour obtenir des informations sur ce qui lui est repproché, ni les incessants efforts de son esprit pour imaginer ce qui lui est arrivé.
Tous ne font pas ses choix, mais rien n'est jamais complètement binaire.

Une superbe découverte.

L'avis de Patrice.

Le Bruit du Temps. 209 pages.
Traduit par André Bloch, revu par Sophie Benech.
1974 pour l'édition originale.

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05 mars 2021

Les Frères Karamazov - Fédor Dostoïevski

Les Frères Karamazov

Bon, voilà toute l’introduction. J’en conviens parfaitement, elle ne sert à rien du tout, mais, puisqu’elle est écrite, qu’elle reste.

Le vieux Fiodor Pavlovich Karamazov est un homme débauché et égoïste. De son premier mariage, il a un fils, Dmitri, qui a grandi abandonné de ses parents. Une seconde union a permis la naissance d'Ivan, un érudit, et d'Aliocha, un jeune homme pieux et généreux. Enfin, il y a Smerdiakov, à qui Fiodor Pavlovich a donné son nom sans reconnaître l'avoir engendré et qui lui sert de valet.
La réunion de ces personnages provoque une série de remises en question, de disputes et de menaces, jusqu'au point de non-retour.

Ma découverte de Dostoïevski n'est pas des plus faciles. Si je lui dois de très beaux moments de lecture, c'est aussi un auteur qui me résiste. Je crois cependant avoir enfin trouvé la clé pour faire de cet auteur l'un de mes indispensables.

Les Frères Karamazov est un livre-monde, mais d'une façon différente des Misérables par exemple. S'il évoque une multitude de thèmes et nous fait rencontrer des membres très divers de la société, Dostoïevski veut avant tout explorer les tourments de l'âme humaine et nous décrire une Russie également en proie à des bouleversements profonds.
L'auteur met donc dans cette oeuvre toutes ses observations, ses réflexions, et surtout ses contradictions. Je sais qu'il s'agissait d'un homme torturé, ayant vécu de vrais moments de crise, aussi les frères Karamazov ne me sont seulement apparus comme des individus distincts mais aussi comme les différentes facettes (elles-mêmes torturées ! ) d'une même personne.
Chez Dostoïevski, il n'y a pas vraiment de beauté pure, de richesse non dévoyée. Les personnages ne sont pas attachants, à de très rares exceptions près, comme le petit Kolia qui m'a fortement rappelé un certain Gavroche. Leurs qualités sont toujours contrebalancées par de grandes faiblesses. La folie (surtout chez les femmes) et la débauche ne sont jamais loin.

Il y a toutefois de grands moments de rire, comme lorsque le starets Zossima, maître spirituel bien-aimé d'Aliocha, décède, et que très vite son cadavre se met à dégager une odeur insoutenable. Les superstitions et les médisances vont alors bon train au monastère, entre ceux qui voyaient en leur starets un saint homme et ceux qui le détestaient.

À peine eut-on commencé à découvrir la décomposition qu’à la seule vue des moines qui entraient dans la cellule du défunt on pouvait deviner pourquoi ils venaient. Ils entraient, restaient quelques instants et ressortaient confirmer la nouvelle aux autres, qui faisaient foule dehors. Certains de ceux qui attendaient secouaient la tête d’un air consterné, mais d’autres ne cherchaient même pas à cacher la joie qui luisait clairement dans leur regard haineux. Et personne ne leur faisait plus le moindre reproche, personne ne disait plus une bonne parole, ce qui en devenait étonnant, car les moines dévoués au starets formaient tout de même la majorité ; mais non, visiblement, le Seigneur Lui-même autorisait cette minorité à prendre le pas, temporairement, sur le plus grand nombre. Très vite, on vit aussi se présenter dans la cellule, aussi à titre de badauds, quelques laïcs, surtout issus des cercles cultivés. Les gens du simple peuple entraient peu, même s’ils étaient nombreux à se presser devant le portail de l’ermitage. Il est indiscutable qu’après trois heures de l’après-midi le flot des visiteurs s’accrut sensiblement, et, ce, à la suite de cette rumeur tentatrice. Ceux qui, peut-être, ne seraient jamais venus ce jour-là et n’avaient pas du tout l’intention de venir se présentaient tout exprès à présent, et, parmi eux, des personnes d’un rang des plus notables.

De manière générale, la religion et la pratique religieuse sont aussi bien louées que moquées par Dostoïevski. Il en est de même pour le reste, y compris la psychologie. Lors du procès final, les magistrales plaidoieries de l'accusation et de la défense, montrent toutes les limites de cet angle d'analyse.

J'ai été ennuyée et perdue parfois, parce que je ne voyais pas le tableau d'ensemble  Pourtant, quand j'ai enfin réussi à situer les personnages et leur personnalité, j'ai englouti les pages restantes avec un plaisir et une admiration qui ne se sont pas démentis. Pour cette raison, je sais que je relirai Les Frères Karamazov. Cela tombe bien, j'en ai trois exemplaires chez moi (tous précieux, pour diverses raisons).

L'avis de Léo, qui m'a convaincue de faire cette lecture. L'avis d'un passionné de littérature russe ici.

Babel. 2 tomes. Traduction d'André Markowicz. 584 et 791 pages.
Thélème. Lu par Pierre-François Garel. 43h44.

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26 mars 2020

Drame de chasse - Anton Tchekhov

drameUn rédacteur en chef reçoit la visite d'un certain Ivan Kamychov qui lui remet le manuscrit de ce qu'il appelle un roman. Il laisse cependant entendre que son texte a une dimension autobiographique.

Un juge d'instruction, Serguéï Pétrovitch Zinoviev, jeune et beau garçon reçoit, après deux ans sans le voir, l'invitation du comte Karnéïev. Bien qu'il le méprise, Zinoviev n'a jamais pris la peine de refuser son amitié au noble propriétaire terrien. Ainsi se rend-il sur son domaine où, accompagné du comte, de son intendant Ourbénine et d'un invité hostile, il voit pour la première fois la jeune fille en rouge.
Lors de leur rencontre avec la jeune fille en rouge, Zinoviev, Karnéïev et Ourbénine sont envoûtés par elle. Vivant avec son père sénile, la jeune Olga va accorder sa main au vieil intendant de façon irréfléchie. Ses actions ultérieures et celles de ses deux autres prétendants vont précipiter tous les personnages vers leur perte.

Unique roman d'Anton Tchekhov et publié en feuilleton, Drame de chasse est présenté comme étant un roman policier. La préface précise que c'est surtout une parodie du genre.
Ainsi, si vous cherchez une enquête policière palpitante, je ne suis pas certaine que vous serez contenté avec ce livre dont Tchekhov, sous les traits du rédacteur en chef, avertit dès le début qu'il s'agit d'une oeuvre médiocre.

Union mal assortie de Vassili Poukirev"Ce récit n'est pas d'une qualité exceptionnelle. Il comporte bien des longueurs, bien des aspérités... L'auteur a un faible pour les effets et les phrases clinquantes... On sent bien que c'est la première fois de sa vie qu'il écrit, d'une main novice, inexpérimentée."

En effet, j'ai beau être bon public, il n'est pas difficile de deviner le pot aux roses bien avant la fin et Tchekhov n'est vraiment pas dans la nuance avec Drame de chasse.
La critique du "beau monde" est sévère. Les nobles passent les messes à discuter, organisent des orgies, sont ignorants de tout, hypocrites. Le domaine du comte est dans un état de délabrement indigne, le comte est grossier et son apparence physique ridicule.
Le seul personnage semblant digne de respect est le médecin, ami de Zinoviev, homme honnête et malheureux en amour. Tchekhov exerçant la même profession, il n'est pas étonnant qu'il ait accordé son indulgence à ce personnage en particulier.
J'ai eu de gros espoirs, pensé trouver dans la description de cette société une certaine complexité. Le narrateur et son ancienne conquête, Nadia, semblent être de nouveaux Eugène et Tatiana. Olga pourrait être autre chose qu'une écervelée. Le médecin, dont le nom m'échappe déjà, pourrait ne pas être présent uniquement parce que Tchekhov crée un personnage de cette profession dans chacune de ses oeuvres. Malheureusement, l'auteur semble avoir été déterminé à proposer une intrigue médiocre.

Un roman assez inégal, qui m'a tour à tour intriguée, passionnée puis lassée.

Babel. 316 pages.
Traduit par André Markowicz et Françoise Morvan.
1884-1885.

Un billet qui s'inscrit dans le Mois de l'Europe de l'Est de Patrice, Eva et Goran.

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23 mars 2020

Le Cheval blême - Boris Savinkov

blême" Je ne sais pas pourquoi il est interdit de tuer. Et je ne comprendrai jamais pourquoi il est bien de tuer au nom de la liberté, et mal au nom de l'autocratie. "

Alors que la Douma s'aprête à se réunir pour la première fois, notre narrateur, agissant sous le pseudo britannique de George O'Brien, organise avec quatre complices un attentat visant à assassiner le gouverneur général de Moscou. Durant des mois, le groupe terroriste observe et prépare son crime. Certains des membres s'interrogent aussi sur la signification de leurs actes.

Cette oeuvre écrite sous la forme d'un journal intime est fascinante à plus d'un titre. En effet, son auteur, Boris Savinkov, était lui-même un terroriste. Derrière le personnage de George, il est difficile de ne pas deviner ses traits. De même, le gouverneur général n'est autre que le grand-duc Serge, assassiné en 1905 par Savinkov.
D'un tueur professionnel, qui a réussi à se brouiller avec à peu près tous les responsables politiques qu'il a connus, on s'attendrait donc à lire un texte sans concession pour les états d'âme des apprentis terroristes. Pourtant, en lisant Le Cheval blême, on trouve un texte dans la droite ligne des oeuvres russes de cette époque, habité par des personnages en proie à des tourments profonds. Le texte de l'Apocalypse, qui donne son titre au livre, est abondemment cité dans Le Cheval blême. Savinkov invoque aussi Dostoïevski et Les Frères Karamazov à de nombreuses reprises.

"Si Dieu n'existe pas, tout est permis"

Vania, l'un des terroristes, est extrêmement pieux. Bien qu'hanté par le "Tu ne tueras point", il voit dans les actes terroristes qu'il pourrait commettre le sacrifice pour que plus personne dans le futur n'ait à se condamner à la damnation pour les mêmes motifs.

" - Oui, je le dis. Tue, pour qu'on ne tue plus. Tue, pour que les hommes vivent selon Dieu, pour que l'amour sanctifie le monde. "

Le champ de Khodynka, où eut lieu un mouvement de foule tragique lors du couronnement de Nicolas II. Le grand-duc Serge était l'un des responsables de la catastropheIl y aura malgré tout des ratés et des refus de commettre l'attentat à n'importe quel coût. Qu'importe, notre narrateur est convaincu que c'est le destin du gouverneur général de mourir. Bien qu'il ne semble de prime abord pas sujet aux hésitations, George est finalement touché par une sorte de spleen.
Savinkov va même plus loin avec son narrateur. Il ne lui accorde même pas le statut de terroriste honorable*. Je n'ai tout d'abord pas compris l'insistance avec laquelle Boris Savinkov nous impose la présence de l'amour perdu de George, Elena. Cette femme mariée avec laquelle il renoue et la description de leurs échanges sont insipides. Pourtant, c'est par ce biais que Savinkov va en finir cruellement avec son héros.

A découvrir.

Petit coup de gueule pour finir : les éditions Phébus font des choix fabuleux en matière d'édition, mais leur manie d'écrire des résumés qui spoilent la lecture (quand ils ne sont pas complètement à côté de la plaque) est insupportable...

* C'est une notion difficile à défendre de nos jours, mais certains groupes terroristes ont longtemps attiré une certaine sympathie du public, et c'était le cas en Russie. Dans sa préface, Michel Niqueux cite même la propre fille de Tolstoï qui se réjouissait du meurtre du grand-duc Serge.

Libretto. 187 pages.
Traduit par Michel Niqueux.
1913 pour l'édition originale.

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est de Goran, Eva et Patrice (heureusement que j'ai lu Olga Tokarczuk, sinon je me contentais d'un mois russe...).

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17 mars 2020

Le couple Tolstoï et La Sonate à Kreutzer

kreutzer"De nos jours, le mariage n'est rien d'autre qu'une imposture ! "

Lors d'un voyage en train, une discussion au sujet du divorce s'engage entre les occupants du compartiment qu'occupe le narrateur de notre histoire. Un vieillard regrette le temps où, selon lui, les femmes étaient de fidèles épouses qui ne partaient pas pour les beaux cheveux du voisin et craignaient leur mari. La dame et l'avocat auxquels il s'adresse défendent les mariages d'amour et voient en eux un rempart contre la séparation des époux. Intervient alors un homme d'un certain âge, discret. Celui-ci leur demande combien de temps dure l'amour selon eux, puis attaque violemment l'institution qu'est le mariage.
Il révèle alors qu'il s'appelle Pozdnychev et qu'il a tué sa femme, une histoire fortement relayée par les journaux lors du drame.
Une fois le vieillard, la dame et l'avocat descendus, Pozdnychev décide de raconter sa vie à notre narrateur.

J'ai récemment été emportée par Guerre et Paix, Anna Karénine est un roman qui m'habite encore. Pourtant, je dois reconnaître que La Sonate à Kreutzer est une déception.
J'ai cru à un texte moderne, avant-gardiste, féministe (je sais, ma naïveté est adorable...), je l'ai finalement trouvé parfaitement réactionnaire.
Je ne connais qu'imparfaitement la vie de Tolstoï, mais la dernière partie de sa vie a été marquée par les tourments psychologiques dont il était la proie et l'animosité qui régnait entre lui et son épouse. Bien que je n'adhère pas à l'idée qu'il faille systématiquement lier oeuvre de fiction et vie de l'auteur, connaître ces éléments me semble nécessaire pour appréhender La Sonate à Kreutzer.

Dans ce livre, l'auteur rejette l'idée selon laquelle l'amour, et particulièrement l'amour charnel, peut être le ciment du mariage. Il dénonce l'hypocrisie ambiante de la société dans laquelle il vit, où les hommes ont tous connu des aventures et ne sont pas conformes aux héros des romans. Pire encore, les jeunes filles sont élevées et exposées dans le monde dans le seul but de faire un beau mariage. Même les plus savantes ne sont censées exposer leurs compétences que dans la chasse aux maris. Puis, une fois mariées, les femmes continuent de séduire et délaissent leur rôle naturel, la maternité.
Il y a bien quelques remarques pertinentes, comme le fait que Tolstoï relève l'inadéquation entre émancipation des femmes et le fait qu'elles soient des objets de volupté, mais la définition d'une femme émancipée pour l'auteur ne convaincrait pas vraiment les féministes du XXIe siècle.
De plus, à l'amour charnel, Tolstoï oppose un idéal d'amour pur et chaste vers lequel il faudrait tendre. Une vision bien trop religieuse pour moi...

Sur le thème de l'éducation des jeunes filles, je vous recommande bien plus chaleureusement la lecture de Pauline Sachs. Là où l'on sent surtout de l'amertume envers les femmes chez Tolstoï, Droujinine reporte sa colère sur la société à laquelle il appartient.

tolsoiJ'ai pris connaissance après ma lecture de l'existence d'une réponse écrite par la femme de Tolstoï, Sophie. Celle-ci, profondément blessée et choquée par La Sonate à Kreutzer (bien qu'elle ait agit de manière à ne pas rendre la querelle publique), rédigea en effet A qui la faute ? dont le sous-titre, Réponse à Tolstoï. La Sonate à Kreutzer ne pourrait être plus éloquent.

Ce texte raconte l'histoire d'Anna, jeune fille accomplie, que le prince Prozorski, qu'elle connaît depuis toujours, décide de courtiser. Anna est aussi heureuse qu'on peut l'être durant ses fiançailles et le jour de son mariage, même si certains regards appuyés du prince sur sa personne la rendent nerveuse.
Mais à peine le mariage célébré, la désillusion est sévère. Prozorski s'ennuie, se désintéresse de sa femme et de ses enfants. Quant à Anna, elle est bouleversée par ce mari qui ne l'utilise que pour le plaisir charnel et ne cherche aucunement à la connaître.

Cette nouvelle se lit avec intérêt puisque Sophie Tolstoï suit plus ou moins le schéma de l'oeuvre de son mari en le remaniant à sa façon, mais elle est encore plus révélatrice lorsqu'on connaît le texte dont elle est le pendant. Les personnages sont grossièrement tracés, en particulier celui du prince qui ressemble à Léon Tolstoï jusque dans son mépris des médecins. Impossible de ne pas y voir une oeuvre revancharde et la dénonciation de l'hypocrisie dont Tolstoï fait preuve selon sa femme. 

Elle-même s'incarne dans le personnage d'Anna, jeune, naïf et inexpérimenté, alors que le prince a déjà connu de nombreuses femmes. Anna est une excellente mère pour ses enfants, elle les allaite, leur lit des histoires. C'est une femme érudite, passionnée par le dessin, lisant Lamartine, Shakespeare et Jules Verne. Elle se soucie de l'éducation des plus pauvres et finit même par briller en société. En résumé, elle est l'épouse que Tolstoï décrit comme idéale dans La Sonate à Kreutzer, celle qui selon lui n'existe pas car les femmes préfèrent minauder.
Malgré l'attitude blessante de son mari, Anna fait tout pour qu'il lui demeure fidèle. Bien que ce ne soit pas l'intention première de l'auteur, on en apprend beaucoup sur le sort des jeunes épouses, à qui leur mère conseille pratiquement de se laisser violer lors de leur nuit de noces et qui n'osent se refuser à leur mari bien qu'elles soient exténuées par les nuits de leurs jeunes enfants.

"Se peut-il que ce soit là tout le destin des femmes, songeait Anna, un corps au service de l’enfant, un corps au service du mari ? L’un après l’autre, et ainsi de suite, sans qu’on en voie la fin ! Où est donc ma propre vie ? Où est mon moi ? Mon vrai moi qui jadis aspirait à quelque chose de sublime, à servir Dieu et un idéal ?

» Épuisée, tourmentée, je me perds. Je n’ai pas de vie qui soit à moi, ni matérielle ni spirituelle. Pourtant, le ciel m’a tout donné : la santé, la force, le talent… et même le bonheur. Pourquoi suis-je si malheureuse ? "

Toute sa vie, Anna essaiera de se persuader que son bonheur est auprès de son mari et qu'il n'y a pas de vie plus heureuse qui l'attend. Sans vraiment y croire. Pour elle évidemment, le fautif est toujours l'homme.

Le plus ironique est peut-être le fait que, comme son mari, Sophie Tolstoï voit dans le lien spirituel le seul amour durable. Deux textes mettant en lumière une incompréhension maritale complète.

L'avis de Johan sur le texte de Tolstoï et sur celui de Sophie.

Des lectures faites encore une fois dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est.

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La Sonate à Kreutzer.
Léon Tolstoï.
Thélème. 3h09.
Lu par Guillaume Ravoire.
1889 pour l'édition originale.

A qui la faute ? Réponse à Léon Tolstoï. La Sonate à Kreutzer. Sophie Tolstoï.
Albin Michel. Traduit par Christine Zeytounian-Beloüs.
1994 pour l'édition russe.

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15 mars 2020

Ermites dans la taïga - Vassili Peskov

peskovEn 1978, un groupe de géologues russes découvre un ermitage au coeur de la taïga. Cinq personnes, un père et ses quatre enfants (déjà adultes) y vivent. Cela fait trente-cinq ans qu'ils n'ont pas vu les hommes et que même l'Union soviétique les a oubliés. Vassili Peskov, journaliste au quotidien Komsomolskaïa Pravda est fasciné par cette histoire, à tel point qu'il décide de se rendre sur place.
A son arrivée, seuls le vieux Karp Ossipovitch et sa fille Agafia sont encore en vie, les trois autres membres de la famille étant brutalement décédés. Durant une décénie, Peskov va nouer des liens avec ces ermites et raconter leur histoire qui va passionner les lecteurs de son journal.

" Comment ces gens pouvaient-ils avoir survécu non pas sous les tropiques parmi les bananiers mais au cœur de la taïga sibérienne où la neige vous monte à la ceinture et les froids dépassent les moins trente ? La nourriture, les vêtements, les accessoires quotidiens, le feu, l’éclairage, l’entretien du potager, la lutte contre les maladies, le décompte du temps – comment s’y prenaient-ils et avec quoi, par quels efforts et quelles connaissances ? Les hommes ne leur manquaient-ils pas ? Et comment les jeunes Lykov, que la taïga avait vu naître, concevaient-ils le monde environnant ? Quels étaient leurs rapports entre eux et avec leurs parents ? Que savaient-ils de la taïga et de ses habitants ? Comment voyaient-ils la vie "séculière" ? "

J'avais beaucoup apprécié de suivre les Tchouktches dans L'Etrangère aux yeux bleus auquel ce livre m'a fait penser, mais l'aspect documentaire du récit m'avait davantage séduite que les personnages qui l'habitaient. Dans Ermites dans la taïga, nous sommes bien entendu tenus en haleine par le mode de vie adopté par les Lykov, mais Karp Ossipovitch et surtout Agafia sont des individus patriculièrement attachants et intriguants que l'on prend un grand plaisir à cotoyer.

Vassili Peskov nous décrit avec moults détails leur vie au milieu de la nature sibérienne. Les Lykov, lorsqu'on les découvre, sont installés dans deux isbas, l'une près de la rivière pour les garçons et l'autre, la principale, où Karp Ossipovitch vit avec ses filles. Lorsque le père et la fille se retrouvent seuls, ce sera cette dernière qui sera occupée pendant quelques années. Le dénuement est total.

"En nous baissant pour passer la porte, nous nous retrouvâmes dans une obscurité presque totale. La lumière du soir n’émettait qu’un rayon bleuté par une fenêtre minuscule grande comme deux mains. Quand Agafia eut allumé et fixé une mèche de bois au milieu de la demeure, je pus tant bien que mal en regarder l’intérieur. Même à la lueur de la mèche les murs étaient noirs : la suie, vieille de plusieurs années, ne reflétait plus la lumière. Le plafond bas, lui aussi, était noir comme charbon. Des perches horizontales couraient sous le plafond pour le séchage du linge. A la même hauteur, des étagères longeaient le mur, chargées de récipients en écorce de bouleau pleins de pommes de terre séchées et de graines de cèdre. Plus bas, de larges bancs s’étiraient le long des murs. Comme en témoignaient quelques guenilles, on y dormait de même qu’on pouvait s’y asseoir."

Pour survivre, les Lykov doivent tout construire. Leur habitat, leurs ustensiles de cuisine, leurs vêtements. Ils cultivent la pomme de terre (l'aliment principal de leur alimentation), cueillent, chassent (jusqu'à la mort des fils) et pêchent. Ils doivent se protéger des ours, des écureuils qui mangent leurs semences et sont à la merci des intemperries (pluie, neige, incendies...). La lumière est un luxe dont ils jouissent peu.
La rencontre avec des personnes désintéressées change leur existence. Si dans un premier temps, les ermites refusent beaucoup des présents que leur apportent les géologues et Vassili Peskov, ils finissent par en accepter de plus en plus. A la base géologique, ils sont fascinés par le téléviseur. Quant à Agafia, elle finira même par prendre l'avion et le train.

Mais alors, comment une famille a-t-elle réussi à échapper au contrôle bolchevique ? Pourquoi les Lykov se sont-ils enfoncés dans la taïga et ont-ils adopté une existence si dure que la mère de famille a fini par mourir de faim ?

La réponse à ma première question n'est pas évidente. Sans doute, contrairement aux Tchouktches, les Lykov étaient-ils en nombre trop restreint pour réellement inquiéter les autorités. De plus, ils ne consommaient que leurs propres produits (et ignoraient jusqu'à la valeur de l'argent). Le pouvoir en place n'avait donc rien à leur prendre. Ils ont bien été poursuivis car soupçonnés d'héberger des déserteurs. Cependant, cela a eu pour seul effet de les repousser plus loin dans la taïga.
La raison du rejet par les Lykov de la vie dans "le siècle" est bien plus claire. Il s'agit d'une famille de vieux-croyants, un courant religieux s'étant séparés de l'Eglise orthodoxe russe lors des réformes menées par le patriarche Nikon au XVIIe siècle.

La Boyarine Morozova de Vassili Sourikov

Même au sein de leur communauté, les vieux-croyants ne respectent pas les mêmes traditions. Nous découvrons au fil du récit de Vassili Peskov l'existence de nombreux parents des Lykov, avec lesquels Karp Ossipovitch et sa défunte épouse, orthodoxes parmi les orthodoxes, ont rompu avant la Deuxième Guerre mondiale. 
La ferveur religieuse de la famille est grande et les quelques entorses à leurs principes consistant à obtenir un peu de confort ne remet rien en cause. Les quelques individus séduits par l'idée de vivre avec les Lykov sont très rapidement découragés, en particulier par l'intransigeance de Karp Ossipovitch. Malgré cela, le duo père-fille tisse des liens d'amitié profonds avec ses bienfaiteurs. Ils prient beaucoup, tiennent un compte rigoureux des jours et des fêtes religieuses, mais cela ne les empêche pas d'avoir un sacré caractère. Agafia en particulier est un personnage étonnant, à la fois enfant fidèle à son père, têtue comme une mule et drôle.

Impossible de ne pas succomber à ce récit dépaysant et passionnant !

L'avis de Patrice (qui m'a donné envie de lire ce livre).

Une lecture faite dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est.

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Babel. 297 pages.

Traduit par Yves Gauthier.
1992 pour l'édition française originale.

 

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01 mars 2020

L'Inondation - Evgueni Zamiatine

inondationSofia et Trofim Ivanytch sont mariés depuis treize ans, mais ce mariage d'amour bat de l'aile car ils n'arrivent pas à avoir d'enfants. Lorsque Sofia décide de recueillir Ganka, une adolescente orpheline, son mari est ravi. Au bout de quelques années cependant, Sofia découvre que sa protégée et son mari ont une liaison.
Alors que la Neva monte, l'épouse doit continuer à vivre auprès du nouveau couple qui ne se dissimule plus à ses yeux.

Evgueni Zamiatine était un illustre inconnu pour moi avant que je ne m'intéresse à la littérature russe. Révolutionnaire puis opposant au régime soviétique, il est connu pour Nous autres qui aurait inspiré Orwell. Il a aussi écrit des oeuvres plus intimistes (bien qu'il y ait de discrètes allusions au régime soviétique dans la nouvelle que je vous présente).
L'Inondation
est une très brève nouvelle, mais elle plaira sans aucun doute aux amateurs de belles écritures et de Dostoïevski. En effet, ce texte semble presque être une réécriture de Crime et Châtiment.
Il se concentre sur le personnage de Sofia, qui se retrouve à vivre dans un huis-clos insupportable.

"Sur le rebord de la fenêtre se trouvait un bocal renversé où avait échoué, on ne sait comment, une mouche. Il n'y avait aucune issue, mais cela n'empêchait pas la mouche de ramper en tous sens du matin au soir. Le soleil dardait sur le bocal une chaleur indifférente, sourde, lente, la même qui pesait sur toute l'île de Vassilevski. Ce qui n'empêchait pas Sofia de sortir, de s'affairer du matin au soir. Pendant la journée, de gros nuages de pluie s'amassaient fréquemment, se faisaient menaçants ; le ciel au-dessus était comme une vitre verte pouvant céder à tout instant, faisant éclater et déferler l'averse. Mais les nuages se dispersaient sans un son ; la nuit, la vitre se faisait plus épaisse, plus impénétrable, plus étouffante. Nul ne les entendait, qui respiraient chacun à leur façon : l'une, la tête enfoncée sous l'oreiller pour ne rien entendre, et les deux autres, entre leurs dents serrées, du halètement avide et brûlant d'un gicleur de chaudière."

Trompée par son mari sous son propre toit, ce dernier continue à la considérer comme sa domestique. C'est elle qui lui prépare le lit depuis lequel il rejoint sa maîtresse chaque nuit. C'est elle qui continue à lui prodiguer de bons soins, comme une bonne épouse. C'est encore elle qui passe ses journées avec l'insolente et cruelle Ganka, qui ricane face à la douleur de Sofia. Alors que le trio doit se réfugier chez les voisins suite à la crue de la Neva et que Trofim Ivanytch est contraint de partager la couche de son épouse, celle-ci reprend un peu de vigueur. Mais la situation ne dure pas et le curieux trio doit regagner son appartement.

Je ne veux pas trop vous en dire, mais Zamiatine manie l'art de la nouvelle à la perfection. Son écriture est fine et mêle magnifiquement les tourments de la nature à ceux de l'âme humaine.

Une découverte faite à l'occasion du Mois de l'Europe de l'Est d'Eva, Patrice et Goran.

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Sillage. 60 pages.

Traduit par Marion Roman.
1929 pour l'édition originale.

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10 avril 2019

L'Etrangère aux yeux bleus - Youri Rythkéou

étrangèreJe voulais absolument participer au Mois de l'Europe de l'Est cette année, et comme Patrice et moi avions parlé d'une lecture commune autour de ce titre, il se trouvait dans ma PAL. En fin de compte, je suis hors délais et l'histoire se passant aux confins orientaux du territoire russe, donc je ne suis pas certaine qu'il remplisse les critères du challenge. Cela n'en reste pas moins un très beau livre, le genre que l'on retrouve souvent chez Dominique, qui nous fait voyager dans des territoires dont on ne soupçonnait que vaguement l'existence. 

Peu après la Seconde Guerre mondiale, Anna Odintsova, jeune russe originaire de Leningrad, se rend en Tchoukotka afin d'étudier les Tchouktches, peuple nomade vivant de l'élevage de rennes et de la chasse aux mammifères marins. Son objectif est de marcher dans les pas de Margaret Meade, anthropologue ayant travaillé en Océanie dans les années 1930, qu'elle admire. A peine arrivée, elle fait sensation grâce à son physique, et son regard bleu ne tarde pas à conquérir Tanat, un jeune tchouktche, qui se destinait à une carrière loin de la toundra.
Ensemble et mariés, ils retournent finalement vivre dans le camp de la famille de Tanat, dominé par le père de ce dernier, Rinto.

Anna n'est pas une romantique. Elle épouse Tanat avant tout parce qu'il lui sert de porte d'entrée vers la vie dans la toundra. Elle voit dans son mariage l'occasion de vérifier bien plus clairement que ne le ferait un simple observateur les coutumes tchouktches. D'abord circonspects, les membres de la nouvelle famille d'Anna vont peu à peu l'adopter, la faire participer à leur vie quotidienne et l'initier à leurs coutumes, même les plus confidentielles.

"Anna était loin d'approuver ce que ses compatriotes avaient introduit en Tchoukotka. Elle jugeait stupide, notamment de considérer l'histoire du peuple tchouktche comme une "survivance néfaste". "S'il est vrai, raisonnait-elle, que vous avez toujours vécu dans l'ignorance et l'obscurantisme, comment expliquer alors que vous ayez réussi à survivre jusqu'au XXe siècle ?... En quoi la balalaïka et l'accordéon conviendraient-ils mieux aux Tchouktches et aux Esquimaux que votre bon vieux tambour ?... Si tu laisses un Russe en pleine toundra, l'hiver, avec son blouson molletonné et ses bottes de feutre, il ne tiendra pas une journée... Sans oublier que l'humanité n'a toujours rien inventé de plus fiable que les traîneaux à chiens pour voyager dans le désert polaire."

Bien qu'ils soient géographiquement très éloignés de Moscou, les Bolchéviques comptent bien procéder à la collectivisation des troupeaux de rennes et faire de leurs anciens propriétaires de simples pâtres, ou des exemples en les envoyant dans des camps ou en les faisant exécuter. Pour parvenir à leurs fins, des responsables sont choisis parmi la population locale. Ainsi, Atata poursuit férocement les campements et applique avec cruauté le petit pouvoir qu'on lui a octroyé.
Autre absurdité induite par la Guerre Froide, l'interdiction pour les pêcheurs de communiquer avec les populations vivant de l'autre côté du Détroit de Bering, considérées comme des nids d'espions à la solde des Américains.
Il devient vite évident que les procédés employés ne font que précipiter les Tchouktches dans une situation catastrophique en laissant mourir une grande partie des rennes, mais remettre en question les ordres n'est malheureusement pas une solution.

J'ai beau ne pas être une grande adepte des récits de voyage, ce séjour dans une toundra évoluant au fil des saisons et aux côtés de Rinto le chamane m'a complètement séduite.

Babel. 273 pages.
Traduit par Yves Gauthier.
1998 pour l'édition originale.

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