11 janvier 2023

Le Rêve d'un homme ridicule - Fiodor Dostoïevski

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J'ai fini et commencé l'année avec deux très brefs textes russes. Le second est le dernier Dostoïevski qui s'ennuyait dans ma PAL russe.* Le Rêve d'un homme ridicule est l'histoire d'un individu désespéré ayant décidé de se supprimer d'un coup de révolver. Cependant, alors qu'il rentre chez lui le jour choisi pour accomplir son acte, il se heurte à une petite fille qui le supplie de l'aider. 

Il y a (selon moi) chez Dostoïevski du très bon comme du très médiocre, et malheureusement ce très court texte appartient plutôt à la seconde catégorie. C'est un conte de Noël à la Dickens sans l'émerveillement enfantin de ce dernier et avec les tourments existentiels d'un Tolstoï en fin de vie. Tout ce que j'aime (non).

Dostoïevski étant tout sauf un écrivaillon, ce texte n'est pas complètement raté. Ca avait même plutôt bien commencé avec des réflexions passionnantes sur le suicide (je vous assure). Le narrateur entre dans une colère noire lorsqu'il s'aperçoit que, bien qu'ayant décidé de se supprimer, tout ne lui est pas indifférent. Il s'interroge sur la relativité de la culpabilité et sur l'existence des autres par rapport à soi-même, de quoi alimenter bien des conversations.

L'auteur m'a cependant complètement perdue dans la deuxième partie du livre, à savoir le fameux rêve, où le héros a une révélation mystique qui lui donne la force de vivre ainsi qu'une mission. Même les quelques allusions à la passion du personnage pour la douleur (on est chez Dostoïevski après tout) et au caractère meurtrier des religions en général n'ont rien pu faire pour moi.

Espérons que ma prochaine rencontre avec l'auteur soit plus concluante...

*(il y en a bien un autre dans le volume de la Pléïade des Frères Karamazov, mais il est à mon conjoint donc ça ne compte pas).

Babel. 58 pages.
Traduit par André Markowicz.
1877 pour l'édition originale.

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07 janvier 2023

Mon Frère féminin - Marina Tsvetaeva

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"Ecoutez-moi, Vous n'avez pas à me répondre. Vous n'avez qu'à m'entendre. C'est une blessure droit au coeur que je Vous porte, au coeur de Votre cause, de Votre croyance, de Votre corps, de Votre coeur."

Que se passe-t-il lorsque, dans un couple formé de deux femmes, le désir d'enfant s'immisce ? Ce dernier est-il compatible avec l'amour passionnel ? Pourquoi fait-on parfois des choses dont on sait par avance qu'elles vont nous blesser ? Est-ce la malédiction du poète de voir la réalité dans toute sa cruauté ?

Mon Frère féminin est une lettre écrite par Marina Tsvetaeva en réponse à Pensées d'une amazone de Natalie Clifford Barney, livre introuvable en librairie. C'est donc avec un peu d'appréhension que j'ai entamé cette lecture, puisque Natalie Clifford Barney est une illustre inconnue pour moi, tout juste entraperçue dans Je serai le feu de Diglee.
Ce texte m'a pourtant touchée et passionnée. C'est finalement une histoire universelle que nous raconte Marina Tsvetaeva, qui fait de cette missive à la fois une lettre directe, une analyse d'oeuvre et une nouvelle dans laquelle elle s'approprie les personnages.

J'ai parfois jugé Tsvetaeva un peu immature à la lecture de Vivre dans le feu. Elle est également victime des préjugés de son époque puisqu'elle considère ici que les femmes, même lesbiennes, préfèrent la maternité à l'amour.
Toutefois, la beauté de la plume de la poétesse a pris le pas sur le reste. Elle décrit superbement la passion :

"[Les amants] n'ont pas le temps pour l'avenir qu'est l'enfant, ils n'ont pas d'enfants parce qu'ils n'ont pas d'avenir, ils n'ont que le présent qu'est leur amour et leur mort toujours présente."

"L'amour de par lui-même est l'enfance. Les amants sont des enfants. Les enfants n'ont point d'enfants."

Puis le désamour et la vieillesse :

"Quitter l'infécond pour son frère fécond est autre chose que quitter l'éternelle inféconde pour l'ennemi éternellement fécond. Là je ne dis adieu qu'à un homme, ici je dis adieu à toute la race, toute la cause, toutes les femmes en une seule.

"Penchant fatal et naturel de la montagne vers la vallée, du torrent vers le lac...
La montagne, vers le soir, reflue entière vers la cime. Le soir, elle est cime. On dirait que ses torrents la remontent à rebours. Le soir elle se reprend."

Parfois, se laisser simplement porter par les mots.

Le Livre de Poche. 71 pages.
1932.

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04 janvier 2023

La Supplication : Tchernobyl, Chronique du monde après l'Apocalypse - Svetlana Alexievitch

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"Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur."

Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, une explosion se produit à la centrale nucléaire de Tchernobyl. Dix ans plus tard, Svetlana Alexievitch compile les témoignages d'individus, surtout Biélorusses (les plus touchés par l'explosion), directement impactés par la catastrophe : liquidateurs, habitants, enfants, scientifiques, réfugiés, responsables... Pour "reconstituer les sentiments et non les événements".

On a reproché à Svetlana Alexievitch de ne pas écrire des livres qui relevaient de la littérature puisque ses ouvrages sont des recueils de témoignages. C'est avec cette interrogation (mais sans a priori négatif) que j'ai débuté ma lecture, et je crois que les critiques ont une nouvelle fois fait preuve d'ignorance et d'absence de réflexion en disant cela.

La littérature, il me semble que c'est dire l'indicible, trouver les mots là où ils n'existent pas encore. Tchernobyl n'a pas de précédent. Tout au plus des comparaisons : les guerres qui ont traumatisé les personnes interrogées, Hiroshima et Nagasaki, la menace nucléaire qui occupait les esprits dans le contexte de la Guerre Froide. Mais un accident de cette ampleur, c'est bien plus que ce que ce terme courant peur exprimer. Ca a l'impact d'une guerre sans en être une.

" Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons presque rien. Une histoire manquée : voilà comment j’aurais pu l’intituler. "

Laisser les répétitions, ordonner les témoignages, laisser le lecteur faire son cheminement, c'est bien le travail d'un écrivain. Cela m'a rappelé Charlotte Delbo, qui avant Alexievitch, a su dire l'horreur tout en sortant aussi la beauté et la volonté de vivre qui s'y cache parfois (et à quoi bon l'art si ce n'est pour s'adresser à l'humanité ?).

La Supplication est un livre éprouvant. Nous voyons le sacrifice d'hommes dont le nombre exact, sans doute très élevé, est tenu secret. Certains meurent presque aussitôt. Les "Tchernobyliens" font peur même aux médecins tant leur agonie est horrible. Les populations sont sacrifiées au nom de la paix civile. Beaucoup de témoignages évoquent les animaux, abandonnés sur place et souvent exterminés par les patrouilles militaires.
L'exil est une épreuve de plus, parfois insurmontable. Les évacués font peur. Le retour est décevant.

"— Nous ne sommes pas rentrés chez nous. En fait, nous sommes revenus cent ans en arrière. Un correspondant de presse s’étonnait de tout ceci : nous moissonnons avec une faucille, nous fauchons avec une faux, nous battons le grain avec des fléaux directement sur l’asphalte."

C'est aussi un livre révoltant puisque se pose évidemment la question de la responsabilité. L'absence de protection des liquidateurs et des soldats est presque totale. L'ignorance des autorités ne peut être invoquée, les livres sur les radiations et le nucléaire en général se volatilisant immédiatement des bibliothèques après la catastrophe. La corruption bat son plein au point que des quantités phénoménales de matériel radioactif sont sortis de la zone contaminée et revendus.

"Le bordel russe habituel. C’est ainsi que nous vivons... On rayait des listes, on vendait des choses... D’un côté c’est dégoûtant, mais de l’autre... Allez tous vous faire foutre ! "

La résignation des Slaves est souvent invoquée comme la raison principale de leur attitude. La foi (et la peur) envers le régime soviétique permettent de contenir les protestations, rappelant les pires heures du stalinisme. "C’est à ce moment que j’ai réellement compris pour la première fois ce qu’avait été l’année 1937. Comment tout cela avait pu se passer..." "Parce que, dès que l’on perd la foi, on n’est plus un participant, on devient un complice et l’on perd toute justification. Je le comprends si bien."
La colère est pourtant présente, chez les scientifiques comme chez les particuliers :

"Il est courant de dire : peuple saint, gouvernement criminel... Je vous dirai tout à l’heure ce que j’en pense, de notre peuple et de moi-même..."

"Je veux témoigner que ma fille est morte à cause de Tchernobyl. Et qu’on veut nous faire oublier cela."

L'autrice ne cache pas l'enthousiasme qui animait certains jeunes soldats envoyés sur place, la passion morbide pour les scénarios catastrophes. Elle interroge aussi des individus ayant fuit la guerre dans des régions de ce pays qui n'en est pas vraiment un, et trouvé refuge dans la zone contaminée.

"Les gens me posent des questions et s’étonnent. L’un d’eux m’a posé la question tout de go : est-ce que j’aurais emmené mes enfants dans un endroit où sévirait la peste, ou le choléra ? Mais moi, je connais la peste ou le choléra. Je sais ce dont il s’agit. Mais, la peur dont on parle, ici, je ne la connais pas. Je ne l’ai pas dans ma mémoire..."

Un livre bouleversant permettant de prendre conscience de l'ampleur des changements qu'a connu le monde au cours du XXe siècle et dont la catastrophe de Tchernobyl n'est qu'une manifestation.

"Nous savons maintenant que nous pouvons boire du thé autour d’une table, parler et rire sans nous apercevoir que la guerre a commencé... Que nous n’allons même pas nous rendre compte de notre propre disparition..."

J'ai lu. 249 pages.
Galia Ackerman et Pierre Lorrain.
1997 pour l'édition originale.

31 mai 2022

Premier amour - Ivan Tourgueniev

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Lors d'une soirée entre amis, Vladimir Petrovitch lit le récit de sa rencontre avec Zinaïda, la fille d'une princesse ruinée, lorsqu'il avait seize ans. Eblouissante, la jeune fille s'entoure d'une nuée d'admirateurs espérant être son futur époux. Vladimir Petrovitch, fortement épris, ne tarde pas à soupçonner que Zinaïda aime un homme et cherche à l'identifier.

J'ai découvert la littérature russe avec ce livre il y a une quinzaine d'années. Le rebondissement final m'avait suffisamment marquée pour que je veuille le relire afin de déterminer si j'avais été aussi naïve que le narrateur. Je dois admettre que oui, qu'iil suffit d'un peu de cynisme et de résignation à l'égard de la nature humaine pour voir le problème arriver à des kilomètres.

Cette constatation de ma défunte et navrante nature fleur bleue mise à part, la redécouverte de cette nouvelle initiatique a été un enchantement. A ceux qui ont peur des auteurs russes, je conseille la lecture de Tourguniev. Il est moins survolté qu'un Tolstoï, moins perturbé qu'un Dostoïevski, tout en étant passionnant et propriétaire d'une très belle plume.

En peu de pages, nous plongeons dans cette intrigue de campagne et rencontrons la communauté dont est entouré le narrateur : ses riches parents qui ont fait un mariage de raison, leurs nouvelles voisines (Zinaïda et sa très vulgaire mère), ainsi que les vieux célibataires (cosaque, médecin, comte...) essayant d'obtenir les faveurs de la jeune princesse. 

Les rapports entre Vladimir Petrovitch et son père sont également très réussis. L'incompréhension entre les membres d'une famille est un thème cher à Tourgueniev, et même s'il ne s'agit pas de politique comme dans Pères et Fils, l'attitude du père du narrateur envers son fils est déterminante pour la construction de ce dernier.

Je suis bien plus friande de pavés que de nouvelles, mais celle-ci fait partie des exceptions.

Librio. 96 pages.
1860 pour l'édition originale.

Source: Externe

23 mars 2022

Le docteur Jivago - Boris Pasternak

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" — Ce n’est pas la première fois qu’on voit cela dans l’histoire. Ce qui est conçu d’une façon idéale et élevée devient grossier, se matérialise. C’est ainsi que la Grèce est devenue Rome, c’est ainsi que la Russie des lumières est devenue la révolution russe. Prends, par exemple, ce qu’a écrit Blok : « Nous sommes les enfants des années terribles de la Russie » et tu verras aussitôt ce qui sépare son époque de la nôtre. Quand Blok disait cela, il fallait l’entendre au sens figuré. Les enfants n’étaient pas des enfants, mais des fils, des rejetons spirituels,intellectuels ; les terreurs n’étaient pas terribles mais providentielles, apocalyptiques, ce n’est pas la même chose. Maintenant, le figuré est devenu littéral : les enfants sont des enfants, les terreurs sont terribles, voilà la différence. "

Iouri Jivago est encore un enfant lorsque sa mère meurt de maladie et que son père, qui l'a abandonné depuis longtemps, se suicide. Recueilli par son oncle et des amis de sa famille, Ioura grandit dans l'aisance. Malgré ses prédispositions pour l'art, il suit des études de médecine et épouse la fille de ses bienfaiteurs.
Lors de la Première Guerre mondiale, il est envoyé au front. Il y rencontre une infirmière à la recherche de son mari et issue d'une famille déchue, Larissa Antipova.

Du Docteur Jivago, j'avais l'image d'un grand roman d'amour sur un vague fond historique, probablement influencée par l'affiche du film (que je n'ai pas vu). De Pasternak, j'avais une représentation un peu méprisante, celle d'un auteur bien en-deça de ses illustres compatriotes du XIXe siècle. Si je n'ai pas éprouvé pour cet auteur la passion qu'il inspirait à Marina Tsvetaeva (sans aucun doute meilleur juge que moi, même si elle n'a connu que sa poésie), ce livre a été une belle découverte.

Il raconte l'histoire d'un homme, de sa quête de sens. Iouri Jivago est un artiste et un homme de sciences, mais aussi un individu pris dans le tourbillon de l'Histoire. Les oeuvres de Tolstoï, de Dostoeïvski ou de Blok ne peuvent lui être d'aucun secours tant qu'il est traîné au front, puis réduit à une existence laborieuse, prisonnier des partisans, ou encore sous la menace d'une arrestation pour un motif inconnu. Tout au long du livre, il est pris dans une course pour réconcilier les théories dont on l'a bercé ou qu'il a lui-même formulées et les faits qui le frappent. Le monde a changé d'une façon aussi brutale qu'irréversible et l'art est lui aussi sens dessus dessous.

Il y a une forte symbolique dans ce roman. Les personnages sont plus que des êtres humains. A travers les tourments de Iouri Jivago, Pasternak nous raconte la Russie de 1905 à l'aube de la Deuxième Guerre mondiale et cherche pourquoi ça a aussi mal tourné. Les populations, disputées entre Blancs et Rouges, sont brutalisées et terrorisées. Les gens vivent dans la misère, sont menacés de rafles, disparaissent parfois sans laisser de traces, et les chefs tombés en disgrâce sont éliminés sans vergogne.

" Chacun se préoccupe de vérifier ses idées par l’expérience, alors que les gens du pouvoir, eux, font ce qu’ils peuvent pour tourner le dos à la vérité au nom de cette fable qu’ils ont forgée sur leur propre infaillibilité. La politique ne me dit rien. Je n’aime pas les gens qui sont indifférents à la vérité. "

Vous ne rêverez pas vraiment avec l'histoire d'amour entre Jivago et Lara. Cette dernière n'est d'ailleurs que peu présente, bien qu'elle habite les pensées du docteur en permanence. Cé dernier voit en elle un idéal, une patrie, quelqu'un en qui il peut projeter de belles pensées (encore un exemple qui aurait pu nourrir la partie Littérature de Beauvoir...). C'est elle qui lui donne de l'espoir, qui permet à Jivago de remarquer la splendeur de la nature et le passage des saisons autour de lui. Plus qu'une compagne réelle, elle est une muse.

Je n'ai pas tout compris, mais j'ai aimé la nuance du docteur Jivago et sa capacité à faire surgir la poésie des ténèbres.

Les avis de Marilyne et de Patrice.

Folio. 695 pages.
1957 pour l'édition originale.

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13 mars 2022

Les Carnets de la maison morte -Fédor Dostoïevski

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" ... cette maison étrange dans laquelle j'allais devoir passer tant d'années, ressentir tant de sensations dont, si je ne les avais pas éprouvées en vérité, je n'aurais pas pu avoir une idée même approximative. "

🍂Pour ses idées, Dostoïevski est arrêté et condamné à mort en 1849. Après un simulacre d’exécution, il est finalement envoyé dans un bagne de Sibérie. Il relate cette expérience dans Les Carnets de la maison morte de façon romancée. Son alter ego est un homme qui a été condamné à dix ans de travaux forcés pour le meurtre de sa femme.

🍂S’il m’arrive d’avoir des réserves concernant cet auteur, je n’en ai aucune en vous recommandant ce roman qui nous offre un témoignage factuel de la vie dans les bagnes au XIXe siècle ainsi que des questionnements beaucoup plus profonds sur la nature humaine et les châtiments auxquels on condamne les criminels (des éléments qui hantent l’œuvre de Dostoïevski).

🍂Protégé par ses origines nobles, le narrateur ne subit pas les sévices corporels que l’on inflige au petit peuple (marquage au fer rouge, centaines voire milliers de coups de cannes). Personne n'attend qu'il se compromette lors d'une rébellion contre le responsable du camp. De même, lorsque les prisonniers montent un spectacle de théâtre, ils espèrent son approbation d'homme de culture. Cela l’isole cependant de ses codétenus qui ne le considèreront jamais comme l’un des leurs.

🍂Si pour un homme libre, la prison semble être un espace hors du temps, à l’intérieur se recrée une société avec des groupes et des rituels qui rendent cet espace moins dépaysant qu’on l’imagine. Au bagne, on s’organise comme on peut, on magouille, parfois avec la silencieuse approbation des autorités qui préfèrent de l’alcool à un soulèvement.

🍂Les criminels sont des hommes qui ont parfois commis des actes monstrueux, mais ce qui ressort de ce récit est la façon dont ils s’accrochent à ce qui compte pour ne pas sombrer. Les fêtes religieuses sont un moment de grâce et permettent aux prisonniers de se sentir plus près de leurs semblables (qui les innondent de présents, puisque les dames patronesses de la ville envoient toutes des témoignages de leur magnanimité)..
De même, quoi de plus humain que de nier sa culpabilité ? À les croire, aucun forçat n’est responsable de sa situation.

🍂Il n’y a pas ici la haine des prisonniers qu’on lit dans les récits sur les camps nazis, ce qui change beaucoup de choses, mais l’absence de solitude, les magouilles, les fers et les soins sommaires rendent l’existence des détenus très difficile.

🍂Un livre magnifique faisant surgir l’humanité là où on tente de la faire taire.

Une première participation au Mois de l'Europe de l'Est de Patrice, Eva (et bien sûr Goran).

Babel. 543 pages.
Traduit par André Markowicz.
1861 pour l'édition originale.

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12 décembre 2021

La Promesse de l'aube - Romain Gary

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"Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours."

Largement autobiographique, La Promesse de l'aube raconte l'histoire de Romain Gary et de sa mère, depuis Wilno, où il naît, jusqu'à Nice, où ils s'installent définitivement, en passant par la Pologne. Leur seul objectif, édicté par la mère de l'écrivain, est de faire du jeune garçon un Français, un écrivain reconnu, un diplomate et un chevalier de la légion d'honneur (rien que ça).

Ce livre est l'histoire d'un amour fou. Pas celui qui unit Gary à ses nombreuses conquêtes, pour lesquelles il se passionne aussi vite qu'il les oublie. Non, celui de Romain Gary et de sa mère. A la petite-amie d'un compagnon d'armes qui ne croit pas qu'une femme est capable d'aimer un homme absent des années, Gary rétorque qu'il sait d'expérience qu'elle a tort. Mina n'a jamais vécu que pour lui et il en sera ainsi jusqu'à son dernier souffle.

A la fois prisonnier et victime consentante de cette affection maternelle, Gary met tout en oeuvre pour s'en rendre digne. Tant pis si ça lui vaut des tabassages en règle, de risquer sa vie ou de mentir.

"– Écoute-moi bien. La prochaine fois que ça t'arrive, qu'on insulte ta mère devant toi, la prochaine fois, je veux qu'on te ramène à la maison sur des brancards. Tu comprends ?"

L'auteur mêle l'héroïsme au ridicule, l'anecdotique à la grande Histoire et l'espoir au drame, si bien qu'on passe du rire aux larmes, puis de nouveau au rire en un clin d'oeil. Il est évident qu'il exagère souvent et qu'il se vante, mais cela ne révèle que davantage le lien qui unit le duo formé par Romain et sa mère. Mina aussi aimait se raconter. Derrière chaque passage visant à glorifier l'auteur se trouve une bonne couche d'autodérision et des confidences qui montrent que Gary est un homme abîmé et en proie aux doutes.

Comme souvent quand je rencontre un écrivain qui me touche à ce point, j'ai du mal à trouver les mots. La Promesse de l'aube est l'hommage d'un fils inconsolable à sa mère disparue. Bouleversant.

D'autres avis chez Moka, Kathel, Brize et d'Ingannmic.

Folio. 390 pages.
1960 pour l'édition originale.

05 septembre 2021

Vivre dans le feu : Confessions - Marina Tsvetaeva

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"Les livres sont notre perte. Celui qui a beaucoup lu ne peut pas être heureux. Le bonheur en effet est toujours inconscient, le bonheur n'est qu'iconscience."

Figure incontournable de la littérature russe du XXe siècle, Marina Tsvetaeva a connu une existence parsemée d'embûches qui s'est achevée avec son suicide en 1941. C'est d'ailleurs ce destin terriblement déprimant (on peut difficilement faire pire) qui m'a longtemps détournée de son oeuvre. C'est la lecture de certains de ses poèmes, d'une beauté incroyable et ma passion grandissante pour la Russie qui sont venues à bout de mes réticences.

Vivre dans le feu n'est pas un texte uniforme. Il s'agit d'un assemblage de textes (extraits de carnets, lettres...) de Tsvetaeva par Tzvetan Todorov, qui les a classés par ordre chronologique et thématique. L'oeuvre de Tsvetaeva étant directement liée avec son expérience vécue, ce livre est idéal pour une première approche. On y découvre une femme immense, exaltée, au caractère absolu, animée par la poésie et par une soif de vivre incroyable.

LA FEMME DE LETTRES  Evidemment, ce qui est le plus important dans ce portrait est la poétesse. On comprend pourquoi elle a préféré la misère aux travaux qui ne seraient pas de l'écriture, ainsi que la raison pour laquelle elle ne s'est jamais résignée à écrire sur commande. Une position difficile à assumer dans la communauté russe exilée, qui lui a surtout valu des portes claquées. Le fait qu'elle tente durant les dernières semaines de sa vie de se faire engager comme cantinière est la meilleure preuve que toute envie de vivre l'avait abandonnée.

Décrivant son activité d'écrivaine, elle affirme la supériorité de la poésie sur les autres formes, rejetant la prose avec mépris. Parmi ses contemporains, elle ne reconnaît que peu d'auteurs remarquables, dont Boris Pasternak avec lequel elle entretient une correspondance sur la durée. Etrangement, alors qu'elle subit nombre de coups durs, elle fait preuve d'une certitude concernant la valeur de ses écrits et leur publication future.

"(Cela aussi - vous l'imprimerez ! )"

LA FEMME EXILEE Bien née, fille du créateur du Musée des Beaux-Arts de Moscou, maîtrisant parfaitement le français et l'allemand, Tsvetaeva n'aurait jamais dû être une exilée cherchant refuge en Tchécoslovaquie puis à Paris. Elle vivote avec les siens grâce à une maigre bourse, de rares publications et l'aide de quelques amis. Sur la Russie, elle écrit de superbes passages remplis de nostalgie, mais aussi des lignes empreintes de terreur qui nous font réaliser combien l'Union soviétique était un point de non retour.

L'EPOUSE ET LA MERE Comme toutes les femmes, Tsvetaeva doit concilier son entreprise d'écriture et ses tâches domestiques. Passant de logement en logement durant tout son exil, elle éprouve de grandes difficultés à dégager du temps pour noircir les pages de ses carnets.

"Quand on a un enfant qui est mort de faim, on croit toujours que l'autre n'a pas assez mangé.
On n'a jamais eu un enfant, on l'a toujours."

Sa place de mère l'accapare beaucoup. Je crois n'avoir jamais lu des pages aussi sincères et dérangeantes sur la maternité. Reconnaissant qu'elle n'aimait pas beaucoup sa deuxième fille, ou du moins qu'elle lui préférait largement son autre fille, elle hurle sa douleur de l'avoir laissée mourir de faim. Rien n'est feint, c'est bouleversant. Sa relation avec Ariadna, l'aînée de ses enfants, est très intense et complexe.
En amour aussi Tsvetaeva recherche une plénitude qu'elle ne trouvera jamais. Moralement liée à son époux, elle vit d'inombrables engouements, souvent purement artificiels et narcissiques, qui s'évanouissent et sont remplacés par d'autres.

Si j'ai parfois jugé Tsvetaeva immature (mon côté vielle harpie), elle donne à travers ses écrits une démonstration peu commune de talent littéraire et de force de caractère. Découvrez-la. 

Le Livre de Poche. 732 pages.

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15 juillet 2021

Journal (1867) - Anna Dostoïevski

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Après la mort de sa première épouse, Fiodor Dostoïevski se remarie avec sa sténographe, âgée d'à peine vingt ans. Le couple, pour se soustraire aux problèmes financiers que rencontre l'auteur, se rend à l'étranger. Après un désastreux séjour à Baden, où l'auteur perd ses biens et ceux de sa femme aux jeux, ils s'établissent à Genève. En septembre, Anna débute un journal dans lequel elle va consigner ses réflexions, son quotidien, ainsi que ses souvenirs autour de sa rencontre avec son mari.

Cette lecture est à recommander aussi bien aux admirateurs de Dostoïevski qu'à ceux qui aiment les journaux intimes. Comme le souligne la préface, le fait qu'il ait été rédigé par une autrice qui ne le destinait qu'à son propre usage et souhaitait sa destruction rend son propos spontané et sincère.

La vie d'Anna Dostoïevski n'est pas simple, malgré toute l'affection qu'elle porte à son mari. On ressent vivement les humiliations répétées dues au manque d'argent, qui la contraignent à se rendre chaque jour à la poste, dans l'espoir de recevoir quelque argent. A de maintes reprises, elle doit mettre en gages ses maigres possessions pour pouvoir manger et se loger. Le simple fait d'envoyer des lettres fait l'objet de réflexions intenses en raison du coût que cela implique. Enceinte, la situation matérielle d'Anna ne lui permet pas d'appréhender aussi sereinement qu'elle le désire l'arrivée de cet enfant.

Ce texte pourrait faire l'objet d'une lecture à la lumière de ce que dénoncent les féministes d'aujourd'hui, tant la charge mentale de ce couple repose sur cette femme qui doit ruser et mentir pour garder quelques ressources de secours. Son époux n'est pas toujours facile à vivre. Il lui reproche ses dépenses, critique sa mise, l'incendie lorsque sa mère lui envoie des lettres non affranchies, et à deux reprises part se ruiner aux jeux, la laissant seule avec ses angoisses à Genève.

Anna Dostoïevski n'est pas qu'une jeune fille follement amoureuse de son époux et jalouse (même si cela lui arrive). Elle est aussi intelligente, cultivée (elle dévore Balzac, Dickens et George Sand) et fait preuve d'une grande vivacité d'esprit, comme lorsqu'elle analyse avec humour le passage de Garibaldi à Genève. Son admiration ne l'aveugle que jusqu'à un certain point. A plusieurs reprises, elle laisse éclater par écrit sa colère contre l'attitude inconséquente de son époux. Elle sait lorsqu'il lui ment et ne comprend pas le soin qu'il prend de sa belle-soeur dont il paie l'appartement alors qu'elle-même est contrainte à vivre dans la pauvreté.

Les références au travail d'écriture de Dostoïevski sont peu nombreuses, bien que l'on devine qu'il est alors en pleine rédaction de Crime et Châtiment, et que c'est à l'occasion de la rédaction du Joueur que les deux époux se rencontrent. Ce journal est avant tout un document remarquable pour pénétrer l'intimité de l'un des plus grands auteurs russes.

Syrtes. 234 pages.
Traduit par Jean-Claude Lanne.
2019.

30 mars 2021

La Plongée - Lydia Tchoukovskaïa

La Plongée"- Vous n'avez pas encore lu La Plongée ?
- Non, cela parle de quoi, du travail des plongeurs ?
- Ne le lisez pas, c'est d'un ennui mortel.
- Pas du tout, il faut absolument le lire. Il y a quelque chose dans ce livre. Si vous voulez, je vous l'apporterai. Il n'y est pas du tout question de plongeurs."

URSS, 1949. Nina Sergueïevna, traductrice, se rend dans une maison de santé pour écrivains. Là, elle savoure la beauté de la fin de l'hiver, qui modifie chaque jour la forêt dans laquelle elle se promène. Elle oublie son quotidien moscovite et mène son travail de traductrice.
Elle ne peut cependant empêcher le spectre de l'année 1937, lors de laquelle son mari a été arrêté et envoyé dans un camp pour dix ans "sans droit de correspondance", de la rattraper. Il est dans ses cauchemars et dans les rencontres qu'elle fait avec les autres pensionnaires de la pension. Ces écrivains et journalistes sont tous des témoins, des victimes ou des collaborateurs du pouvoir soviétique.
Durant ce mois de retraite, parviendra-t-elle à effectuer la plongée nécessaire à l'écriture d'un texte libérateur ?

Grâce à Marilyne, je termine le Mois de l'Europe de l'est en beauté avec cette pépite largement autobiographique.
Lydia Tchoukovskaïa, l'autrice, est une femme remarquable. Malgré l'arrestation et l'exécution de son mari, elle poursuivit ses relations avec les milieux littéraires russes et prit la défense de certains auteurs attaqués par le régime soviétique.

Ce livre est un magnifique hommage au poète et à la littérature. Pas celle que l'on trouve dans la presse officielle, vidée de son sens et intéressée. La vraie, celle dont les mots doivent toucher tous les êtres humains, indépendamment de leur instruction ou de leur classe sociale. Le poète montre ce qui échappe au commun des mortel. Il dit ce qui est indicible.

"Et pourquoi nous figurons-nous  que nous sommes toujours capable de comprendre un poète dans tout ce qu'il écrit ? Le poète est en avance sur nous. Il est suscité par cette forêt, cette langue, ce peuple, et envoyé loin dans l'avenir, si loin qu'il disparaît aux yeux de ceux qui l'ont envoyé. Et notre mission, à nous qui savons lire, est d'essayer, dans la mesure de nos forces, de le comprendre, et, après l'avoir compris, d'apporter ce bonheur à Ania et à Lisa... Mais nous nous dérobons à notre devoir et nous trahissons... le poète et Ania aussi... qui, si elle l'avait compris, aurait pu se surpasser..."

Et en même temps, quelle place pour la littérature dans l'URSS ? Comment écrire sous la terreur soviétique ? Aucun auteur ne peut exercer son travail sans avoir dans un coin de sa tête la menace d'une mauvaise interprétation, d'une dénonciation. Pendant le séjour de Nina, le quotidien des pensionnaires est bercé par la radio officielle, qui accuse les "cosmopolites", c'est à dire les Juifs, d'être des traîtres à la nation.
Dans ces conditions, la fonction expiatoire de la littérature est impossible. La terreur appauvrit et dénature les oeuvres. Elle impose le silence. La tentation de trahir ses idéaux, ses disparus et l'avenir est alors grande.
La narratrice ne peut pourtant pas occulter le souvenir de l'arrestation de son mari, ni l'attente interminable pour obtenir des informations sur ce qui lui est repproché, ni les incessants efforts de son esprit pour imaginer ce qui lui est arrivé.
Tous ne font pas ses choix, mais rien n'est jamais complètement binaire.

Une superbe découverte.

L'avis de Patrice.

Le Bruit du Temps. 209 pages.
Traduit par André Bloch, revu par Sophie Benech.
1974 pour l'édition originale.

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