25 septembre 2022

Laissez-moi : Commentaire - Marcelle Sauvagot

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"Je veux bien perdre la tête, mais je veux saisir le moment où je perds la tête [...]. Il ne faut pas être absent de son bonheur. "

Alors qu'elle se soigne dans un sanatorium, une femme reçoit une lettre de rupture de l'homme qu'elle aime. Il lui annonce son mariage et l'assure de son amitié. La narratrice lui répond dans des lettres qu'elle ne lui enverra jamais.

Ce court texte écrit au début des années 1930 est un concentré de finesse et d’intelligence (sans parler du style, superbe). Cette introspection nous montre tout ce qu'il y a d'égoïste dans l'amour (et en quoi ce n'est pas forcément négatif). La narratrice commente les sentiments provoqués par sa rupture, mais aussi ses rapports passés avec son ancien partenaire et les actions qu’elle entreprend suite à l’annonce qui lui est faite.

Le sentiment d’être aimé nous fait exister, encore plus lorsqu’on vit comme la narratrice, hors du monde. La rupture fait douter, provoque une remise en question. Pour ceux qui la connaissent, elle provoque la crainte les heures sombres à venir.
On est avant Beauvoir et la femme comme Autre, pourtant cela n’a pas échappé à Marcelle Sauvageot. "L’homme est : tout semble avoir été mis à sa disposition. " Il serait ainsi, dans une rupture, facile d’oublier sa propre valeur face aux reproches pointés par l’homme pour justifier sa désertion.

Blessée et déçue ne veut pourtant pas dire détruite et incapable de raisonner. L’esprit d’indépendance de la narratrice, qui agaçait l’homme lorsqu’ils étaient en couple, est ce qui lui permet de conserver un certain contrôle sur sa vie.

Un texte remarquable. A lire en période de rupture ou pour ne pas oublier que l’on existe avant tout en tant qu’individualité.

Phébus. 134 pages.
1934 pour l'édition originale.

 

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18 novembre 2009

Faire l'amour ; Jean-Philippe Toussaint

1037346_gf_1_Minuit ; 159 pages.
2002
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Pour me repérer un peu dans l'actualité littéraire, j'ai décidé d'écouter Le masque et la plume il y a quelques semaines. Les chroniqueurs, très partagés sur les autres livres critiqués, ont tous adoré le dernier livre d'un auteur que je connaissais jusque là vaguement de nom, La Vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint. Il s'agit du troisième livre mettant en scène Marie et son narrateur et amant. Voulant pour une fois bien faire les choses (et aussi ne pas mettre encore de l'argent dans un livre que j'aurais ensuite envie de jeter), j'ai décidé de commencer par le début, à savoir Faire l'amour.

Nous sommes à Tokyo, et Marie pleure. Elle sait, comme notre narrateur, que son histoire d'amour est en train de s'achever, et qu'ils s'apprêtent à faire l'amour pour la dernière fois. "Mais combien de fois avons-nous fait l'amour pour la dernière fois ? Je ne sais pas, souvent." Ils occupent une chambre dont le lit est jonché de robes de collection, et ils ne savent pas encore exactement comment les choses vont s'achever. Elle se cache les yeux, lui se réconforte avec le flacon d'acide qu'il garde dans sa poche.

Faire l'amour est un livre ensorcelant, grâce à l'écriture de Jean-Philippe Toussaint, qui nous donne le sentiment de toucher ce qu'il décrit.  Tout est à l'envers. Le rythme est lent, mais il y a une tension permanente dans ce récit. Les personnages font l'amour, mais c'est de la haine qu'ils crient.

"... à mesure que l'étreinte durait, que le plaisir sexuel montait en nous comme de l'acide, je sentais croître la terrible violence sous-jacente de cette étreinte."

Le narrateur et Marie sont venus ensemble à Tokyo, mais tous d'eux savent qu'ils n'ont jamais été plus loin l'un de l'autre. La bouche de Marie est close, et son compagnon, malgré le désir infini qu'il éprouve pour elle, ne fera rien pour la reconquérir. Peu de mots sont échangés, mais tout ce qu'ils vont faire ou ne pas faire les précipite vers la fin de leur histoire. Comme ce parapluie tombé sur le sol, qui semble représenter une dernière chance.

"Il était impossible, de toute façon, qu'un de nous ramasse jamais ce parapluie à présent."

Dans un Japon hypnotique, à la fois complice et lointain, les derniers instants de cet amour défilent. Notre narrateur cherche des signes qu'il ne cesse finalement de repousser. Et l'on ignore jusqu'aux dernières lignes si la violence et la frustration, qui semblent parfois se substituer à son indécision va finalement prendre le dessus.

C'est un très belle surprise.

Pour un billet digne de ce nom, allez plutôt du côté de chez Gaëlle

Posté par lillounette à 12:15 - - Commentaires [22] - Permalien [#]
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