23 janvier 2022

Mes vies secrètes - Dominique Bona

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"J’ai souvent songé à dévier le cours de l’histoire, à la détourner de son flux. Je ne l’ai jamais fait. Cela n’en valait pas la peine : toute vie a sa part de mystère, et je ne prétends pas en posséder les clefs. Le mystère est même un des attraits d’une vie."

Dominique Bona revient sur le parcours qui l'a conduite à écrire sur Romain Gary, Stefan Zweig, Berthe Morisot, Clara Malraux, Colette et d'autres encore. Romancière débutante mais soutenue en grande partie par son éditrice, Simone Gallimard, elle choisit un genre moins réputé qui lui vaudra une belle renommée. 

N'ayant jamais lu cette autrice auparavant, ce n'est pas son nom qui m'a donné envie de découvrir ces Vies secrètes, mais les personnages marquants de la vie artistique européenne dont elle a suivi les traces.

Le choix des sujets n'a pas forcément été évident. Certaines biographies ont mené aux suivantes, d'autres ont été commandées par des proches conquis par le travail de Dominique Bona. Parfois, un hasard a convaincu la biographe de débuter son travail de recherche. Prenant le contrepied de la tradition anglo-saxonne qui porte aux nues les biographies sommes (dont certaines m'attendent depuis une décennie dans ma bibliothèque), elle choisit de ne pas tout raconter. Je n'ai jamais lu Bona jusqu'à présent, mais ce parti pris de les ressusciter avant tout par le biais de ce qui constituait leur intimité rend ses personnages incroyablement touchants dans les quelques paragraphes qu'elle accorde à chacun ici. Je n'ai jamais lu une ligne d'André Maurois ou de Paul Valery, mais ce livre a dépoussiéré leur image dans mon esprit.

Evoquant Stefan Zweig, cet auteur dont la destinée fait encore rougir les Autrichiens aujourd'hui, elle écrit " qu'il n'aimait que les héros vaincus, humiliés. " Si ce n'est pas le cas de tous les sujets de Dominique Bona, on la sent particulièrement émue par les personnes que ses vainqueurs à elle ont blessées, souvent leurs épouses, dont les mérites ont été au mieux occultés au pire récompensés par un abandon (à la notable exception de Gala Dali).

Le travail du biographe est semé de tentations. Celle d'inventer (pourquoi les lettres d'Edouard Manet à Berthe Morisot ont-elles disparu ? ), de combler les blancs avec des suppositions. Celle d'abandonner le sujet central pour raconter l'histoire de personnages secondaires passionnants. Il doit également composer avec les embûches que l'on met sur son chemin (les portes claquées, les secrets enfouis, les découvertes pesantes). Mais c'est aussi le biographe qui a le pouvoir incroyable de rendre palpables des personnages et leur époque pourtant disparus depuis longtemps.

Gallimard. 318 pages.
2019.


12 décembre 2021

La Promesse de l'aube - Romain Gary

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"Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours."

Largement autobiographique, La Promesse de l'aube raconte l'histoire de Romain Gary et de sa mère, depuis Wilno, où il naît, jusqu'à Nice, où ils s'installent définitivement, en passant par la Pologne. Leur seul objectif, édicté par la mère de l'écrivain, est de faire du jeune garçon un Français, un écrivain reconnu, un diplomate et un chevalier de la légion d'honneur (rien que ça).

Ce livre est l'histoire d'un amour fou. Pas celui qui unit Gary à ses nombreuses conquêtes, pour lesquelles il se passionne aussi vite qu'il les oublie. Non, celui de Romain Gary et de sa mère. A la petite-amie d'un compagnon d'armes qui ne croit pas qu'une femme est capable d'aimer un homme absent des années, Gary rétorque qu'il sait d'expérience qu'elle a tort. Mina n'a jamais vécu que pour lui et il en sera ainsi jusqu'à son dernier souffle.

A la fois prisonnier et victime consentante de cette affection maternelle, Gary met tout en oeuvre pour s'en rendre digne. Tant pis si ça lui vaut des tabassages en règle, de risquer sa vie ou de mentir.

"– Écoute-moi bien. La prochaine fois que ça t'arrive, qu'on insulte ta mère devant toi, la prochaine fois, je veux qu'on te ramène à la maison sur des brancards. Tu comprends ?"

L'auteur mêle l'héroïsme au ridicule, l'anecdotique à la grande Histoire et l'espoir au drame, si bien qu'on passe du rire aux larmes, puis de nouveau au rire en un clin d'oeil. Il est évident qu'il exagère souvent et qu'il se vante, mais cela ne révèle que davantage le lien qui unit le duo formé par Romain et sa mère. Mina aussi aimait se raconter. Derrière chaque passage visant à glorifier l'auteur se trouve une bonne couche d'autodérision et des confidences qui montrent que Gary est un homme abîmé et en proie aux doutes.

Comme souvent quand je rencontre un écrivain qui me touche à ce point, j'ai du mal à trouver les mots. La Promesse de l'aube est l'hommage d'un fils inconsolable à sa mère disparue. Bouleversant.

D'autres avis chez Moka, Kathel, Brize et d'Ingannmic.

Folio. 390 pages.
1960 pour l'édition originale.