19 août 2018

Americanah - Chimamanda Ngozi Adichie

Americanah" À mes camarades noirs non américains : En Amérique, tu es noir, chéri

Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. "

Ifemelu décide, après treize ans en Amérique, de retourner vivre à Lagos. Alors qu'elle se fait coiffer dans un salon afro, elle se remémore son adolescence au Nigéria puis son arrivée aux Etats-Unis, où elle a découvert à quel point la couleur de sa peau comptait.
Devenue blogueuse à succès spécialisée dans les questions de race, elle interpelle les Américains à travers diverses anecdotes afin d'expliquer le quotidien d'une personne noire aux Etats-Unis, pays qui refuse de parler de race, tout en étant encore fondamentalement raciste.
A Lagos, Ifemelu espère retrouver son grand amour, Obinze, qu'elle n'a pas revu depuis son départ et qui a lui aussi été confronté à des difficultés lorsqu'il a voulu s'installer en Angleterre.

Dans un passage du livre, un personnage dit à Ifemelu qu'écrire un livre sur la race qui soit à la fois pertinent et accessible à tous, notamment les Blancs, est impossible. Americanah est la preuve que le défi a été brillamment relevé.
Je ne pense pas que Chimamanda Ngozi Adichie soit un écrivain hors du commun, son style étant très simple, mais elle a définitivement un don pour raconter des histoires d'une grande richesse, très documentées, et qui permettent à n'importe qui de comprendre son propos pourtant complexe. Ainsi, le choix du salon de coiffure spécialisée dans les cheveux crépus qui sert de fil conducteur aux trois-quart du roman n'a rien d'anecdotique. Les cheveux sont l'un des symboles de la différence faite entre les Noirs et les autres. Les cheveux crépus doivent être disciplinés, lissés ou tressés, c'est indispensable pour être pris au sérieux.

Quand elle parla à Ruth de sa prochaine entrevue à Baltimore, celle-ci lui dit : « Mon seul conseil ? Défaites vos tresses et défrisez vos cheveux. Personne n’en parle jamais, mais c’est important. Il faut que vous obteniez ce boulot. »

Un article paru dans le magazine Causette il y a quelques mois expliquait très bien ce phénomène. Les cheveux crépus ne font pas sérieux à tel point qu'ils sont un handicap pour s'insérer dans la société.
Ce point d'entrée capillaire est également accompagné de réflexions sur la ségrégation raciale encore présente aux Etats-Unis, réflexions souvent valables dans les autres sociétés occidentales. Americanah est un livre qui bouscule le lecteur, particulièrement lorsqu'il est blanc. J'ai eu un peu honte de me reconnaître dans certaines descriptions. Le racisme est tellement ancré dans nos sociétés que, même lorsqu'on est de bonne volonté et prêt à se remettre en question, on ne peut s'empêcher d'avoir des attitudes et de tenir des propos qui font légitimement bondir les personnes de couleur. Ifemelu, ainsi qu'Obinze à Londres, évoquent aussi bien les difficultés pour les Noirs de ne pas être vus comme des humains sous-éduqués ou trafiquant de la drogue, que les Blancs essayant de montrer leur tolérance en évoquant la "richesse" des cultures africaines ou leur volonté d'aider les pauvres petits Africains.

« Bonjour, je m’appelle Ifemelu.
— Quel beau nom, dit Kimberly. Est-ce qu’il signifie quelque chose de particulier ? J’adore les noms multiculturels parce qu’ils ont des significations merveilleuses, venant de cultures merveilleusement riches. » Kimberly avait le sourire bienveillant des gens qui voyaient dans la « culture » l’univers inhabituel et coloré des gens de couleur, un mot qui devait toujours être accompagné de « riche ». Elle ne pensait pas que la Norvège ait une « culture riche ».

" Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien nourris, n’avaient pas manqué d’eau, mais étaient englués dans l’insatisfaction, conditionnés depuis leur naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient aujourd’hui prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu’aucun d’entre eux ne meure de faim, n’ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d’avoir le choix, avide de certitude. "

L'auteur explique à quel point le racisme envers les Noirs est unique, et démontre à quel point dans une situation similaire, un Noir et un non Noir ne seront pas également désavantagés. Le seul point qui m'a gênée concerne les propos de l'auteur sur l'antisémitisme qui ne serait pas aussi humiliant que le racisme envers les Noirs car basé sur de la jalousie. Je pense qu'elle n'a pas, du fait de son expérience au Nigéria et aux Etats-Unis, une vision de ce qu'ont pu vivre les Juifs pendant des siècles en Europe, avec le bouquet final de l'horreur nazi. Les Juifs aussi ont été martyrisés, victimes de ségrégation et de préjugés terribles. Quant à la jalousie censée être une chose plutôt positive, elle a plutôt donné lieu à des faits divers sordides dans nos régions. C'est anecdotique (à peine quelques lignes), et je pense vraiment que Chimamanda Ngozi Adichie est de bonne foi, mais il me semble important de nuancer son propos. A aucun moment l'auteur ne se montre violente, agressive. Elle énonce des faits, adopte un ton railleur mais pas condescendant, et crée les conditions idéales pour que son lecteur l'écoute.

Le retour au pays d'Ifemelu permet à la jeune femme de laisser en grande partie la question de sa couleur de peau derrière elle, mais il n'est pas simple pour autant. Chimamanda Ngozi Adichie n'a pas mâché ses mots à propos de l'Amérique et de l'Angleterre, elle est tout aussi virulente envers le Nigéria et ses habitants. Elle évoque la politique et la corruption dans son pays, est sensible à la place des femmes (elle n'hésite pas à monter au créneau lorsqu'on lui parle des soi-disant sages et soumises Nigériannes), aux questions d'éducation et se moque du comportement des expatriés rentrés comme elles au Nigéria. Notre héroïne s'est parfois sentie très seule aux Etats-Unis, le Nigéria après treize ans d'absence est comme un étranger. Partie à peine sortie de l'adolescence, elle revient adulte.

On lit ce roman avec beaucoup de facilité parce que ses personnages sont très bien croqués. Ifemelu ne peut que plaire si l'on s'intéresse un peu aux questions de société. C'est aussi une personne attachante parce que faillible. Son parcours du combattant aux Etats-Unis nous fait rager et souffrir avec elle. Sa grande histoire d'amour avec Obinze est un peu trop belle, mais ça ne fait pas de mal. Comme dans son précédent roman, L'Autre moitié du soleil, l'auteur évoque surtout des personnages issus des classes moyennes ou aisées, éduqués, parfaitement anglophones, et ses héros sont igbos. Ces éléments ainsi que d'autres indices laissent penser que Chimamanda Ngozi Adichie a mis beaucoup de choses personnelles dans ce livre, et c'est peut-être ce qui lui permet de sonner si vrai.

Un livre passionnant et très facile à lire que je recommande à tout le monde. Difficile de faire un billet qui énumère toutes les pistes qu'il explore tant il y en a.

Les avis d'Ellettres, d'Ys et d'Hélène.

Folio. 684 pages.
Traduit par Anne Damour.
2013 pour l'édition originale.

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13 août 2018

Les Filles au lion - Jessie Burton

burton" Quasiment tous les Anglais, y compris les plus instruits, croyaient que nous avions plus de points communs avec les Soudanais qu’avec eux. Mais que connaissais-je du Sahara, des chameaux ou des Bédouins ? Pendant toute mon enfance, mon idéal de beauté et de glamour avait été la princesse Margaret. "

Odelle Bastien, installée à Londres depuis cinq ans, obtient un poste de secrétaire dans une grande galerie d'art. Pour cette jeune femme noire venue des Caraïbes, ce poste est inespéré dans l'Angleterre des années 1960. Peu après, elle rencontre Lawrie Scott, un jeune homme dont la mère vient de mourir en lui léguant uniquement un tableau étrange. Lorsque Lawrie montre cette oeuvre aux employeurs d'Odelle, ceux-ci sont stupéfaits : il pourrait s'agir de l'oeuvre d'un peintre de Malaga disparu pendant la guerre civile espagnole.
Nous remontons alors le temps jusqu'en 1936 pour rencontrer Olive Schloss, installée dans le sud de l'Espagne avec son père Harold et sa mère Sarah. Alors que les tensions sont à leur comble entre l'extrême-droite et les communistes, Harold Schloss, qui est marchand d'art, pense avoir découvert en son voisin un artiste hors du commun.

Lorsque l'on passe du temps sur la blogosphère, il est impossible de ne pas avoir entendu parler de Jessie Burton, dont le premier roman, Miniaturiste, a connu un succès énorme.
J'ai rapidement été captivée par cette histoire ressemblant à une sorte de chasse au trésor et alternant les époques et les lieux. Indéniablement, Jessie Burton a le sens du suspens. Chaque partie s'achève sur une révélation donnant une furieuse envie de connaître la suite de l'histoire. Les secrets de famille, les tableaux oubliés, les amours contrariés et surtout les intrigues que l'on pense cerner mais qui se révèlent bien plus tordues au dernier moment, j'adore ça. 
J'ai rapidement trouvé la construction des Filles au lion moins solide que des livres comme ceux de Marisha Pessl ou Confiteor de Jaume Cabré (je serais curieuse de savoir si Jessie Burton l'a lu) et j'avais deviné la principale supercherie dès le tout début du roman, mais l'enquête menée par Odelle est prenante, Marjorie Quick fascine et Lawrie ne manque pas non plus d'intérêt. Côté espagnol, on est aussi touché par Olive et Teresa, qui essaient de faire reconnaître leurs qualités dans un monde d'hommes. A défaut d'être particulièrement charismatiques et complexes, les personnages de Jessie Burton sont sympathiques.
Les descriptions des tableaux stimulent fortement notre imagination et nous amènent à nous interroger sur le sens de l'art, la nécessité ou non de connaître l'intention de l'artiste et également sur le sort des oeuvres lors des conflits.

" Peu importe la vérité, ce que les gens croient devient la vérité. "

Pourtant, je suis un peu déçue, et ma lecture est devenue pénible dans les cent dernières pages. Les coïncidences, déjà nombreuses jusque là, s'enchaînent et ne surprennent pas le lecteur parce que Jessie Burton s'est montrée habile mais au contraire parce qu'elle cède à toutes les facilités. J'ai aussi regretté que certaines pistes intéressantes soient à peine explorées, comme le talent d'écrivain d'Odelle.

Une lecture d'été agréable, mais une intrigue cousue de gros fils qui gâche la dernière partie du roman.

Je remercie Folio pour cette lecture.

D'autres avis chez Hélène et Maggie.

Folio. 513 pages.
Traduit par Jean Esch.
2016 pour l'édition originale.

08 octobre 2017

Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka

9782356415783-TGros succès de la rentrée littéraire il y a quelques années, j'ai profité du Mois américain pour enfin découvrir ce livre de l'auteur américaine d'origine japonaise, Julie Otsuka.

Dans les années 1920, de nombreuses jeunes femmes japonaises prennent le bateau pour rejoindre aux Etats-Unis un mari qu'elles n'ont jamais rencontré. Les marieuses ont bien fait leur travail, promettant à ces filles issues de milieux sociaux hétérogènes qu'un avenir brillant les attendait. Après plusieurs semaines à voyager inconfortablement, les nouvelles mariées rencontrent enfin leur époux. Au déracinement s'ajoute alors la déception d'avoir été trompée : les maris n'ont pas la profession promise, ni les biens. Ils sont plus âgés et leurs manières souvent brutales. Parties trouver une vie meilleure, les jeunes femmes doivent exercer des professions fatiguantes, peu rémunératrices voire humiliantes, tout en étant de plus regardées comme des êtres inférieurs par les Américains.

Ce roman frappe d'abord par sa forme originale. On s'attend à découvrir des personnages dessinés nettement, une narratrice principale, mais nous n'entendrons jamais que le chant uni de ces femmes s'exprimant majoritairement à la première personne du pluriel. Loin d'affaiblir les individualités, ce choix de l'auteur renforce l'expression de leurs peurs, de leurs souffrances. Parfois, un "je" traverse le texte, mais sans que l'on sache qui l'a prononcé ni s'il s'agit d'une voix déjà entendue (et peu importe). Ce style est poétique, dansant, et très bien adapté au format court (je pense que ça lasse sur plusieurs centaines de pages). Lorsqu'à un moment, le chant s'interrompt pour laisser la place à d'autres narrateurs, on sent toute la brutalité de ce qui s'est produit.
Moi qui aime les livres évoquant des destins de femmes, j'ai été servie. Nos héroïnes ne sont pas des victimes sans personnalité, Julie Otsuka ne tombe pas dans le misérabilisme et décrit les faits simplement, voire avec détachement. Elle ne nous épargne rien des brutalités subies lors de la nuit de noce ou ensuite, du mépris dont elles sont victimes, de leurs difficultés à s'habituer à leur nouvelle vie, à avoir des enfants. Mais ce sont aussi des femmes déterminées. Dès la traversée vers les Etats-Unis, certaines choisissent de laisser leur corps s'exprimer ou de renoncer à leur projet marital. Le mariage n'est pas synonyme de malheur pour toutes, et certains passages concernant les Japonaises employées dans les belles maisons m'ont rappelé le meilleur des relations employeur/employée de La Couleur des sentiments. A l'image de la plupart des gens, elles construisent leur vie à partir des possibilités qui s'offrent à elles.
Être une femme n'est pas simple au début du XXe siècle, être une migrante l'est encore moins. Ces femmes sont d'abord contraintes de faire des métiers qui sont les plus mal vus dans leur pays d'origine. Leurs propres enfants finissent par rejeter leur mode de vie (il y a par ailleurs de superbes passages sur la maternité dans ce livre). Enfin, le regard qu'on porte sur elles n'est pas celui que l'on destine à des êtres humains libres et égaux. On souhaite posséder leur corps, leur savoir-faire. Certains compliments sur les Japonais sont de simples préjugés racistes auxquels elles ne peuvent que se conformer. Si elles ne tirent pas parti de l'idée selon laquelle les Japonais sont les plus sérieux, que pourront-elles faire ? 
Enfin, quand vient la guerre après l'attaque de Pearl Harbor, ces Japonaises réalisent que plusieurs décennies aux Etats-Unis ne les ont pas rendues moins suspectes. Traitées comme du bétail et jugées coupables sans procès, personne ou presque ne trouve anormal qu'on les déplace en leur faisant abandonner toute leur vie derrière eux. Pire, beaucoup profitent de la situation et prennent ce qu'ils ont toujours jalousé (les migrants mieux lôtis que les "vrais habitants", ça ne vous rappelle rien ? ).

Un beau texte qui raconte bien plus que l'histoire de ces femmes et qui trouve une résonnance particulière encore aujourd'hui.

L'avis de Lili.

Audiolib. 3h47.
Traduit par Carine Chichereau.
Lu par Irène Jacob.
2012 pour l'édition originale.

03 septembre 2017

Pêle-mêle de lectures

J'ai lu un certain nombre de livres sur lesquels je n'aurais pas le temps de faire des billets spécifiques, alors c'est parti pour un post commun.

001992658Le premier livre que j'ai lu n'est plus vraiment à présenter puisqu'il a eu un immense succès lors de sa sortie en 2009 et a été adapté au cinéma dès 2011.

Nous suivons trois femmes à Jackson, dans le Mississippi, au début des années 1960. Minnie et Aibileen sont employées de maison, considérées comme des êtres pas tout à fait humains et même indignes de s'asseoir sur les mêmes toilettes que les Blancs. Skeeter est quant à elle la fille d'un propriétaire terrien. Fraîchement sortie de l'université et déterminée à percer dans le journalisme, elle décide d'écrire sur les conditions de travail des femmes noires dans le sud des Etats-Unis, traditionnellement attaché à la ségrégation entre Blancs et Noirs.

J'ai adoré ce livre que je craignais de ne pas apprécier après en avoir autant entendu parler.
Les personnages sont bien campés, crédibles. Sans être un roman trop violent (il n'aurait jamais pu toucher autant de monde si ça avait été le cas), il contient des épisodes montrant bien l'horreur de la ségrégation et la dangerosité de ce que font les trois héroïnes qui prennent tour à tour la parole.
J'ai aimé aussi l'absence de manichéisme dans les témoignages, l'existence de belles histoires, et aussi l'emploi de l'humour. Si certains, comme Holly, sont clairement cruels, on voit aussi que le racisme dont font preuve d'autres personnages n'est pas de la méchanceté, mais vraiment dû à leur ignorance (ce qui est encore plus difficile à combattre).

J'ai aussi apprécié la fin, qui montre les conséquences d'une telle entreprise tout en laissant un peu de place pour l'espoir.

Un découverte à faire absolument.

Actes Sud. 608 pages.
Traduit par Pierre Girard.
2009 pour l'édition originale.

 

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La loterie annuelle du village va avoir lieu. En attendant que les habitants se rassemblent, les enfants jouent avec des cailloux, les parents discutent. Deux heures plus tard, la fête sera finie et tout le monde pourra retourner vaquer à ses occupations. 

Suite à plusieurs billets sur l'album tiré de la nouvelle La Loterie de Shirley Jackson, j'ai pris le temps de découvrir cette histoire glaçante. Elle fait une dizaine de pages, mais l'auteur a le temps de créer une atmosphère angoissante en nous décrivant cette journée du 26 juin où toutes les conditions semblent réunies pour que tout se passe bien, mais qui va tourner au cauchemar. C'est cruel, gratuit, et c'est sans doute pour cela que ce texte réussit si bien à nous horrifier.
Je pense sortir rapidement Nous avons toujours vécu au château de ma bibliothèque.

Le billet de Brize sur l'album.

Pocket. 1949 pour l'édition originale.

 

 

 

9782356419910-TOn finit avec un autre succès planétaire en littérature young adult cette fois, Nos étoiles contraires.

Hazel est atteinte d'un cancer. Bien qu'elle se sente plutôt bien parfois, elle se sait condamnée à plus ou moins brève échéance. Alors qu'elle participe à une séance de thérapie de groupe, elle rencontre Augustus, lui aussi touché très jeune par la maladie, mais en rémission. Ensemble, ils découvrent l'amour évidemment, mais cherchent aussi à connaître la fin d'Une impériale affliction de Peter Van Houten, un roman qui raconte l'histoire d'une jeune fille dont le destin est semblable à celui d'Hazel et d'Augustus.

J'ai lu ce livre suite à des avis très enthousiastes de lectrices dont je respecte particulièrement les avis et qui juraient que John Green était une voix originale de la littérature jeunesse. Sans crier au chef d'oeuvre, c'est effectivement un bon roman, mêlant humour (parfois très noir, les funérailles anticipées étant une scène très réussie) et réalisme. Au-delà de la réflexion sur la maladie, John Green interpelle chacun de nous sur la brièveté de la vie et son intérêt. 

Le billet de Tiphanie.

Audiolib. Lu par Jessica Monceau.
7h57.
2012 pour l'édition originale.

Ces trois lectures permettent de participer au Mois américain de Titine.

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18 mars 2014

Sweet sixteen - Annelise Heurtier

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Sweet sixteen, c'est normalement l'occasion pour une jeune fille de fêter ses seize ans dans la joie et la bonne humeur. Ce ne sera pas le cas pour Molly. En 1957, avec huit autres adolescents noirs, elle s'est portée volontaire pour intégrer un grand lycée blanc de l'Arkansas. Mais dans cet Etat sudiste, plus de 80% de la population est contre le mélange des Blancs et des Noirs.

Attention, voilà un coup de coeur jeunesse !
Si vous suivez ce blog depuis un certain temps, vous savez que j'aime les romans ancrés dans l'Histoire. De cette tentative d'instaurer la mixité en milieu scolaire aux Etats-Unis, je n'avais qu'une vague connaissance. Dans ce livre, nous suivons tout le processus jusqu'à son échec final, et la reconstitution est particulièrement réussie et frappante.
Annelise Heurtier a choisi deux personnages pour nous raconter son histoire. D'un côté, nous avons Molly Costello, qui s'engage dans des événements dont elle ne perçoit pas tout de suite la portée. Avec ses camarades, elle souhaite simplement étudier dans un bon lycée. Le jour de la rentrée, le gouverneur, désobéissant ainsi à la Cour Suprême, aligne ses soldats pour empêcher les neufs candidats retenus d'entrer, et ne fait rien pour les protéger des milliers de personnes venues crier leur indignation de voir des Noirs entrer dans un lycée pour les Blancs. Il faudra finalement une intervention du président Eisenhower en personne et l'envoi de mille soldats pour assurer la protection des adolescents pour que Molly intègre le Lycée central.
De l'autre côté, nous écoutons le témoignage de Grace. Cette jeune fille très populaire est la meilleure amie de Brooke Sanders, la fille de l'une des pires opposantes au projet d'intégration. Grace n'est pas aussi radicale, bien que baignant dans une société raciste, et elle prend rapidement Molly en pitié. Toutefois, il s'agit avant tout d'une adolescente de quinze ans qui se préoccupe d'abord de son apparence, et elle n'a pas vraiment envie de risquer sa réputation et surtout sa relation avec le sublime Sherwood Sanders pour défendre les nouveaux élèves.
Sweet sixteen ne nous épargne rien des brimades dont Molly et ses camarades sont victimes. Plus que cette violence verbale et physique, ce qui choque est le fait que ce racisme ait pu être aussi normal il y a quelques décennies seulement (cela dit, quand on voit la manière décomplexée dont les gens ont défilé contre le mariage gay et tenu des discours à vomir sans gêne, il y a de quoi réfléchir sur l'ouverture d'esprit des gens actuellement). On pourrait penser les lycéens plus ouverts que leurs parents, c'est loin d'être le cas.

Voilà donc un livre très intéressant pour son côté historique, et facile à lire dès 13 ans car on n'a jamais le temps de souffler.

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12 janvier 2014

Zeitoun - Dave Eggers

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Zeitoun est un entrepreneur venu de Syrie établi à la Nouvelle Orléans depuis plus de dix ans en août 2005. Marié à une Américaine convertie à l'Islam, Kathy, il est aussi le père de trois filles et son activité professionnelle en fait une personne très respectée. 
Lorsque Katrina  s'abat sur la Nouvelle Orléans, il reste d'abord pour s'occuper de ses biens, puis se met à arpenter la ville, sur son canoë, afin de secourir des habitants et des animaux.  
Au bout de quelques semaines, il est finalement arrêté et accusé de pillage par les autorités.               

Ce livre est assez particulier dans sa forme. En fait, il raconte une histoire vraie. Les personnages existent, les faits se sont réellement produits. C'est cependant écrit comme un roman, avec des dialogues, des pensées retranscrites. Ca ne m'a pas du tout gênée en fin de compte, mais j'avoue avoir été un peu surprise. 
N'allez donc pas chercher un grand roman ici, l'intérêt principal de Zeitoun est qu'il nous rapporte comment la première puissance mondiale a géré le fait qu'une de ses grandes métropoles se soit transformée en espace du tiers monde suite à une catastrophe naturelle mal anticipée.       
Au début, les habitants de la Nouvelle-Orléans ne croient pas du tout au danger de Katrina. Zeitoun en a vu d'autres, il ne voit pas en quoi cela pourrait être différent cette fois. Même lorsque Kathy décide de fuir, et que les autorités ordonnent l'évacuation de la ville, il décide de rester, inconscient du danger.
Lorsque Katrina s'abat finalement sur la ville, la situation dépasse toutes les prévisions. La plupart des quartiers de la Nouvelle-Orléans sont inondés, il n'y a évidemment plus d'électricité, les habitants sont obligés de se réfugier dans les étages et d'attendre une aide qui ne vient pas forcément.
L'évacuation, qui ne devait initialement durer que quelques jours se prolonge. De nombreux animaux ont été laissés par leurs propriétaires et meurent donc de faim. Dans les rues, l'eau est de plus en plus polluée et les pillages commencent. Au début, Zeitoun se sent en sécurité. Il utilise son canoë pour aider des gens, surveiller des maisons. Il veut se rendre utile à cette ville qui lui a apporté la stabilité et ignore donc les supplications de sa femme et de son frère qui lui demandent de partir.
La tension monte au fil des jours, Zeitoun et le lecteur le sentent, mais l'entrepreneur décide de l'ignorer. Puis, Kathy doit affronter plusieurs semaines de silence, d'un seul coup. Elle apprend seulement grâce à un religieux qui a décidé d'enfreindre la loi que son mari a été arrêté et qu'il est emprisonné. En fait, Zeitoun et plusieurs de ses compagnons ont passé quelques nuits dans une prison de fortune, à dormir à même le sol et à se voir attribuer de la nourriture ne respectant pas ses convictions religieuses avant d'être tranférés vers une maison d'arrêt. L'attitude des gardiens dans ce premier lieu est à vomir. La situation est tellement hors de contrôle qu'ils gazent les prisonniers, s'en prenant même à un homme visiblement handicapé qui n'a pas respecté des consignes qu'ils ne peut pas comprendre.
Nous sommes dans une Amérique post-11 Septembre, et cela a un impact très fort sur ce qui arrive à Zeitoun. Certes, il n'est pas le seul à être arrêté, et parmi les prisonniers accusés injustement de pillage, certains sont des Américains pur jus. Cependant, de par ses origines, Zeitoun est suspecté de bien plus. Il faut à Kathy une énergie folle et de nombreux contacts pour avoir l'assurance que son mari est bien en vie, et encore plus pour le voir et le faire libérer. 

Viennent alors les questions : comment une ville comme la Nouvelle-Orléans a t-elle pu être dévastée dans de telles proportions par un ouragan ? Comment les autorités ont-elles pu être prises de cours à ce point ? Comment la situation a t-elle ensuite pu dégénérer, donnant libre cours aux pillages d'une part, aux arrestations arbitraires et au non respect des bases de la justice d'un sytème démocratique d'autre part ?                        

C'est évidemment une histoire révoltante et un livre à charge. A découvrir.           

Merci à Lise pour le livre.

Folio. 416 pages.
Traduit par Clément Baude. 
2009 pour l'édition originale.

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08 octobre 2011

Entre chiens et loups - Malorie Blackman

Je sais, je délaisse beaucoup ce blog, encore une fois. Plein de boulot, les séries préférées qui recommencent, la flemme... Mais, je n'arrête pas de lire, et j'ai fait quelques découvertes en littérature jeunesse dont il faut absolument que je vous parle.

9782745918499FSOn commence avec le premier tome d'une série sur laquelle je n'ai entendu que des louanges, auxquelles je vais me joindre.

Sephy est une Prima, et son père est membre du gouvernement. Elle vit dans une belle maison, avec sa mère et sa soeur, va dans une école réputée, jusque là réservée aux Primas.
Seulement, Callum, son meilleur ami, fils d'une employée de la maison, est Nihil. Lorsque le roman commence, Sephy et Callum sont encore des enfants qui profitent de leur insouciance.
Trois ans plus tard, Callum a réussi l'examen d'entrée au collège de Sephy. Les deux adolescents sont heureux à l'idée de se voir tous les jours, mais les choses vont se révéler bien plus difficiles, et les vexations ne vont pas tarder à envahir leur relation.

Ce livre traite du racisme en adoptant un point de vue intéressant, puisque les Blancs sont dans la position d'inférieurs, et certains personnages et événements, comme les escortes policières accompagnants les élèves dans les lycées d'élite, rappellent singulièrement ce qui s'est réellement passé pour les Noirs aux Etats-Unis au milieu du XXe siècle. En théorie, il n'y a plus d'esclavage ni d'inégalités dues à la couleur de peau. En pratique, les Primas refusent d'abandonner leurs privilèges, et les considérations que Primas et Nihils ont les uns pour les autres n'ont pas bougé.
Du côté des personnages, bien qu'ils soient esquissés simplement, ils sont tellement malmenés qu'il n'est pas possible de rester indifférent. Lorsqu'ils sortent de l'enfance, Callum et Sephy ne vont cesser de se blesser mutuellement, par maladresse, et découvrir à quel point leur relation est impossible. De part et d'autre de la population, les attaques fusent, et font monter en Callum (parce qu'il est celui qui prend le plus) une haine farouche de tout ce que Sephy représente. On en arrive alors à la question inévitable de savoir si les aspirations justes justifient de recourir à n'importe quoi. Ce balancement perpétuel des personnages entre victime et bourreau est habilement mené, et ajoute à la qualité de l'étude de la nature humaine que propose Malorie Blackman dans ce livre.

L'histoire rapportée par Entre chiens et loups se déroule sur plusieurs années, et s'achève sur un point de non retour (je ne peux en dire plus sans tout raconter). J'ignore si je lirais la suite (j'ai terminé ma lecture complètement écoeurée), mais je ne peux que vous inciter à vous plonger dans cette histoire.

Si vous n'êtes pas convaincus, allez chez Laël.

Milan. 396 pages.
Traduit par Amélie Sarn. 2001.

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02 juillet 2011

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur - Harper Lee

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"Tirez sur tous les geais bleus que vous voudrez, si vous arrivez à les toucher, mais souvenez vous que c'est un péché de tuer un oiseau moqueur."


Je commence mes vacances avec ce grand classique de la littérature américaine dont j'entends parler depuis de nombreuses années.

L'histoire se déroule au milieu des années 1930, en Alabama. Nous suivons Scout, une gamine, qui vit avec son grand-frère, Jem, et son père, Atticus Finch. Ce dernier est avocat, et éduque ses enfants d'une manière qui fait jaser les bien pensants. Il y a aussi Calpurnia, la servante noire, qui veille sur la maison et ses habitants.
Scout joue, va à l'école, se bagarre, fait des bêtises, observe et grandit. Un été, elle et son frère font la connaissance de Dill, le neveu d'une voisine. Tous les trois sont fascinés par la maison des Radley, dans laquelle l'étrange Arthur "Boo" Radley a disparu depuis de longues années.  
Par ailleurs, Atticus est commis d'office dans une affaire sordide. Une jeune fille blanche de la famille Ewell accuse Tom Robinson, un Noir, de l'avoir violée. Bien que les Ewell soient aborrés de tous, et que l'innocence de Tom soit évidente, cela reste la parole d'une Blanche contre celle d'un Noir, et les esprits s'emballent.

" - Comment ont-ils pu faire ça, comment ont-ils pu?
  - Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Ce n'est ni la première ni la dernière fois, et j'ai l'impression que quand ils font ça, cela ne fait pleurer que les enfants."

Comme beaucoup de blogueurs dont j'ai parcouru les avis, le contenu du livre m'a plutôt surprise. En effet, il est loin de se concentrer sur le procès de Tom Robinson. Il s'agit en réalité de voir le monde à travers les yeux de Scout.
De ce fait, durant la première moitié du livre, on l'observe dans son quotidien. Elle n'est qu'une toute petite fille au début, inséparable de son frère, toujours à faire ce qu'elle veut. Puis, arrivent des événements qui égratinent son enfance. Lors de ses premiers jours d'école, la maîtresse en veut à Scout de savoir lire et écrire. Les difficultés de l'implantation de la scolarité obligatoire et les expériences éducatives sont alors brièvement abordées. Scout doit aussi faire face, au fil du livre, au fait que Jem ne souhaite plus s'occuper d'elle en permanence. Lui aussi grandit, ce qui implique de ne pas lui parler à l'école, de ne pas l'accompagner lorsqu'il se baigne nu avec Dill. Etant une fille, Scout doit enfin supporter les remarques sur la "dame" qu'elle est censée devenir. Plus tard, la scène du goûter où elle porte une robe et où elle finit crucifiée par les rires de ces dames devant sa spontanéité est l'une des plus marquantes du roman.
Le procès achève de lui ouvrir les yeux sur l'absurdité des choses, les histoires sur les familles soit disant plus vieilles que les autres, les cris d'horreur face à Hitler quand soi-même on est atroce envers ses propres voisins...

" Je crois que je commence à comprendre quelque chose ! Je crois que je commence à comprendre pourquoi Boo Radley est resté enfermé tout ce temps. C'est parce qu'il n'a pas envie de sortir. "

J'ai trouvé ce livre très beau, à la fois simple et foisonnant. Cotoyer des individus tels qu'Atticus, Miss Maudie, Scout et Jem le temps d'un livre, ça fait un bien fou !

Plein d'autres avis chez Canthilde, Tamara, Katell, Sylire, Papillon, Karine, Keisha, Kalistina, B. et Romanza.

Le Livre de Poche. 447 pages.
1961.

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12 décembre 2009

"Vivre devrait être aussi facile que bouffer une glace..."

7427_medium_1_Le Saule ; Hubert Selby Jr
Editions de l'Olivier ; 302 pages.
Traduit par Francis Kerline.
1998
.

Last Exit to Brooklyn a été une lecture coup de poing en début d'année, si bien que, profitant de l'esprit de Noël qui règne actuellement, j'ai décidé de me refaire une lecture particulièrement réjouissante en compagnie d'Hubert Selby Jr. Je ne croyais pas si bien penser.

Bobby est un jeune Noir qui vit dans le Bronx, avec sa mère, ses frères et soeurs, ainsi que les rats qui occupent les murs de leur taudis. Sa maman peut encore le consoler à ce moment, lorsqu'il a peur.

"Bobby savait que quand elle aurait fini elle ne crierait plus pendant un moment et qu'elle lui ferait un câlin et lui donnerait peut-être une grenadine et tout irait bien...
                                                               pendant un moment..."
 

    
Et puis, il a Maria, une jeune Portoricaine, avec laquelle il vit le grand amour. Le livre débute à peine lorsque le couple est agressé en pleine rue par une bande qui n'accepte pas qu'un Noir et une Hispanique se fréquentent. Bobby est sauvagement battu avec une chaîne, tandis que Maria reçoit de l'acide en plein visage. Elle est transportée d'urgence à l'hôpital, où accourent sa mère et sa grand-mère. Quant à Bobby, il est recueilli par un vieillard étrange, un Allemand au prénom juif, Moishe. Il s'agit d'un ancien rescapé des camps de la mort, qui a perdu son fils au Viêtnam, puis la femme de sa vie. Moishe, qui n'avait plus la moindre raison de vivre, s'attache à Bobby, le soigne, et tente de le faire renoncer à ses plans de vengeance en essayant de ne pas se le mettre à dos. Il essaie aussi, à travers cette rencontre, de surmonter ses propres démons.   

Curieusement, Le Saule, livre de la douleur, de la haine de la solitude et de l'injustice, se révèle plutôt tourné vers l'espérance, le pardon, la rédemption (trop sur la fin). L'arbre du titre symbolise d'ailleurs l'immortalité, la renaissance, tout un programme.
Mais avant d'y parvenir, il faut parcourir un chemin composé d'allers-retours, et de moments d'immobilisme. Ce texte est tout en contrastes durant la quasi-totalité de l'histoire. On passe de la terreur au rire, de la haine aux souvenirs heureux presque à chaque page.

"il savait que c'était une erreur de lanterner ici, à chialer, sans défense, incapable de voir à plus d'1 mètre à cause de la buée qu'il avait dans les yeux, mais il était collé sur place, il pouvait pas bouger parce que, s'il bougeait, s'il cessait de regarder ses larmes tomber de la hauteur vertigineuse de son visage sur le sol entre ses pieds, alors peut-être il n'entendrait plus jamais la voix de Maria, et là maintenant planté sans défense au milieu du danger qu'il avait essayé d'éviter, il entendait sa voix... "

Certaines scènes sont d'une violence inouïe. L'agression de Bobby et de Maria intervient alors que le lecteur n'a pas encore eu le temps de comprendre qui sont ces enfants. Et déjà il faut courir, suivre Maria qui hurle de douleur, s'inquiéter pour Bobby, complètement brisé. Savoir ce qu'il faut faire, ou pas. Lorsque l’on souffre, que l’on n’a plus rien, et que l’on n’est plus rien, il est facile de se mettre dans une cage, aussi moisie soit elle, pour ne plus voir le monde tel qu’il est. C’est réconfortant, mais aussi terrifiant, pire parfois. Moishe s’est bâti un bunker, Maria s’envole pour ne plus souffrir, sa grand-mère se terre dans son silence, et Bobby se réfugie dans sa haine. Les personnages de ce roman frappent par le déni de leurs souffrances dont ils font preuve, qui les rend si proches du lecteur.
Une fois cachés, ils cherchent un sens à ce qui s'est passé, mais il n'y en a pas.

"Il regardait Moishe [...] Moishe qui sentait la douleur de Bobby lui moudre les boyaux et relancer sa propre douleur tout à l'heure réveillée par ces souvenirs revécus, et son coeur qui faisait mal et pleurait en voyant Bobby enrager, éventré par la colère, par la bestialité totale, insensée de la mort de Maria, une petite fille qui pour une raison inconnue s'était jetée dans la mort et dont Bobby cherchait les morceaux épars, et personne ne pourrait expliquer pourquoi ça s'était passé, personne ne pourrais avancer un argument rationnel, dire Eh bien voici la cause, nous avons compris, ça ne se produira plus...personne..."

Ce sens que l'on cherche, c'est avant tout sa propre responsabilité dans les drames de sa vie. Moishe, alors appelé Werner, a été accusé d'être juif par un associé crapuleux. L'horreur des camps est telle qu'il est convaincu que la punition infligée aux juifs a forcément une raison d'être. La grand-mère et la mère de Maria ont quitté leur île, et cherchent à savoir si c'est pour cela que Maria, une enfant presque, qui prend soin des siens, a été tuée avec une telle haine. Accepter qu'il n'y a aucun sens à l'horreur, que le hasard est tout-puissant est aussi frustrant qu'effrayant. C'est pourtant le quotidien des personnages de ce livre, d'autant plus qu'ils évoluent dans un espace où la justice ne s'exerce pas. Tous n'ont jamais été considérés que comme des déchets de la société, et leur volonté de s'en sortir semble à la fois admirable et totalement vaine.
Être encore plus cynique que l'auteur de Last Exit to Brooklyn me fait un peu peur, mais j'ai trouvé la fin du roman presque naïve. Je n'imagine pas des lendemains glorieux pour Bobby, et je ne trouve pas réconfortant de se dire qu'il a surmonté ses démons, et que c'est ce qui compte le plus. Maria continuera éternellement à tomber, et tous les principes chrétiens du monde n'y changeront rien.
Toutefois, si le roman s'arrête là, il ne nous dit certainement pas que tout sera simple désormais. Selby est un immense écrivain dont l'écriture, faite de phrases très longues, parfaitement rythmées, jonglant avec les registres, les modes de discours, exprime toutes ces nuances, toutes ces émotions, et Le Saule un très beau livre que l'on ne lâche pas avant de l'avoir fini.

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