03 décembre 2022

Le Pigeon - Patrick Süskind

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Le Pigeon est une longue nouvelle mettant en scène Jonathan Noël, quinquagénaire ayant vécu une existence presque invisible, pour les autres et pour lui-même, à partir de son départ pour Paris il y a trente ans. Installé dans une chambre de bonne, petite mais familière, il occupe un poste de vigile dans une agence bancaire. Tout vacille lorsqu'à la veille de devenir définitivement propriétaire de ses sept mètres carrés, un pigeon s'introduit dans le couloir qui dessert son domicile. 

A partir d’un événement mineur qui prend des proportions absurdes et en peu de pages, l’auteur nous livre un récit aussi énigmatique que prenant. 
Qui est le pigeon dans cette histoire ? Que symbolise-t-il ? Jonathan Noël s’est coulé dans une existence lisse et rassurante après les traumatismes de son enfance. Il n’a jamais dérangé personne, ne semble jamais remarqué par quiconque tant il est fiable. N’est-il pas passé à côté de sa vie ? Est-ce son passé qui ressurgit ? A moins que tout ceci ne soit qu’une "banale" histoire de phobie... 

En lisant les premières pages, je m’attendais à une nouvelle dans la lignée d’un Kafka ou d’un Gogol. Sans aller jusque-là, voilà un texte qui se dévore avec plaisir et curiosité. Des retrouvailles réussies avec Patrick Süskind.

Le Livre de Poche. 96 pages.
Traduit par Bernard Lortholary.
1987 pour l'édition originale.

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19 octobre 2022

La Maison des Feuilles - Mark Z. Danielewski

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" Vous essaierez alors peut-être, comme je l'ai fait, de trouver un ciel si rempli d'étoiles qu'il vous aveuglera à nouveau. Sauf qu'aucun ciel ne pourra plus désormais vous aveugler. Même avec toute cette magie iridescente là-haut, votre oeil ne s'attardera plus sur la lumière, il ne parcourra plus les constellations. Vous ne vous préoccuperez plus que de l'obscurité, vous la fixerez pendant des heures, des jours, peut-être même des années, vous efforçant de croire en vain que vous êtes en quelque sorte indispensable, une sentinelle engagée par l'univers, comme si le simple fait de regarder vous permettait de tout garder à distance. Les choses empireront au point que vous aurez peur de détourner les yeux, peur de dormir. "

En rentrant d'un mariage, Will et Karen Navidson découvrent une nouvelle pièce dans leur maison (un côté TARDIS en nettement moins sympa). Leurs tentatives de rationnaliser le phénomène s'avèrent vaines. Des explorations sont alors entreprises et le fossé se creuse au sein du couple, puisque Will est obsédé par les secrets de sa demeure tandis que Karen ne souhaite rien d'autre que fuir. Tout est enregistré par des caméras que les protagonistes utilisent en permanence.
Cela donne lieu à un film présenté comme un véritable documentaire, Le Navidson Record, qui bénéficie de la popularité de Will, photo-reporter mondialement reconnu. D'innombrables universitaires décortiquent alors à la fois le film, cette maison défiant les lois de la physique, la personnalité et la vie intime des Navidson.
Johnny Errand, jeune homme paumé, découvre l'existence du film en visitant l'appartement de Zampano, un vieil homme aveugle qui vient de mourir. Des liasses de feuilles présentes dans l'appartement compilent toute l'histoire du Navidson Record et des publications qu'il a provoquées. Johnny va alors lui-même se perdre dans cette histoire et ajouter ses propres commentaires à la thèse de Zampano.

C'est après avoir lu Intérieur nuit de Marisha Pessl que j'ai entendu parler pour la première fois de ce roman culte, qui était alors publié chez Points (édition épuisée depuis, et à des prix délirants en occasion, renforçant ainsi l'hystérie autour de l'oeuvre). Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ayant décidé de proposer une réédition en couleurs et plus proche de la version anglaise, j'ai acquis cette version et ait enfin trouvé le courage de découvrir ce texte.

Tout d'abord, ce livre est extrêmement original par sa forme (à la fois dans son esthétisme et dans son agencement). Feuilleter l'objet est ainsi une première expérience pouvant se révéler intimidante. Le lecteur est invité à repérer les passages correspondant à tel ou tel narrateur. Certains mots sont mis en couleur, il faut parfois tourner le livre ou chercher des notes et des annexes situés des centaines de pages plus loin. Le fond n'est pas moins complexe puisque nous lisons trois histoires qui elles-mêmes s'analysent de différentes manières.
Cependant, la lecture du livre est très fluide, n'allez pas imaginer un texte qui serait réservé seulement à quelques happy few dignes de le lire.

J'ai lu ou vu des avis reprochant à ce livre un enrobage faramineux dissimulant une intrigue très mince (un sentiment que j'éprouve face à Murakami). Je comprends la critique (Le Navidson Record peut se résumer en très peu de lignes), mais je pense que l'intérêt du livre n'est pas seulement là (en bonne angoissée, la dimension horrifique du livre m'a quand même touchée). Ce sont les échos que provoque ce qui arrive aux Navidson qui font de La Maison des Feuilles un roman passionnant et riche. Même si l'auteur en fait des tonnes, se moquant ostensiblement des universitaires (fictifs ou réels) y allant chacun de sa théorie pour analyser la moindre tasse, les différentes interprétations proposées et les répercussions sur les personnages m'ont passionnée.

"Le monde des adultes, toutefois, produit des devinettes d'une variété différente. Elles n'ont pas de réponses et sont souvent qualifiées d'énigmes ou de paradoxes. Mais la trace d'une formulation propre à la devinette les corrompt et laisse entendre l'écho de la règle fondamentale du genre : il doit y avoir une réponse. De là naît le tourment."

La réflexion sur le cinéma, la fonction de l'art et l'image sont aussi diablement d'actualité à l'heure des deepfakes et de la profusion d'informations que l'on avale aussi vite qu'on les oublie.

Un roman protéiforme dans tous les sens du terme. Qui souhaite s'y perdre ?

L'avis de Karine.

Monsieur Toussaint Louverture. 693 pages.
Traduit par Claro.
2000 pour l'édition originale.