20 mars 2016

Sarnia - G.B. Edwards

sarniaEbenezer Le Page, vieil homme de quatre-vingt ans, décide de coucher sur papier le récit de sa vie à Guernesey. A l'exception d'une rapide excursion sur Jersey et d'une nuit forcée sur l'île de Lihou, il n'a jamais quitté sa petite terre natale.
Il a connu deux guerres, vu vivre et mourir la plupart de ses proches, aimé les femmes (surtout la belle Liza Quéripel), soigné ses tomates. C'est aussi au cours de son existence que Guernesey est devenue un territoire moderne, touristique, contre lequel il a du mal à ne pas se dresser.

Je pensais en ouvrant ce roman trouver une oeuvre dont le souffle romanesque m'emporterait immédiatement. L'image qu'évoque Guernesey pour moi est tellement empreinte de romantisme, de vent, de furie, d'ambiance délicieusement désuète, que lorsque j'ai dû freiner mes ardeurs face à un début de récit tranquille et très factuel, je me suis demandé où j'avais atterri.
Au final, on tombe très vite sous le charme d'Ebenezer (en même temps, comment ne pas tomber sous le charme d'un Ebenezer ?). Il est ronchon, réactionnaire, assez misogyne (les femmes en pantalon, quelle horreur !), mais c'est un tel numéro qu'on ne peut que l'apprécier. 

"J'ai bien peur mon cher Mister Le Page, a-t-il dit, l'air franchement désolé pour moi, que vous soyez un anachronisme."


A travers son récit, on découvre l'histoire de Guernesey, cette île pas vraiment anglaise ni vraiment normande comme on a tendance à la désigner. Lorsqu'Ebenezer vient au monde à la fin du XIXe siècle, c'est une île dont les habitants ont pour beaucoup des liens de parenté, où l'on parle en patois, et qui est peu fréquentée par les touristes. Il y grandit avec sa soeur Tabitha, son ami Jim, ses petits cousins Raymond et Horace. La vie de famille est d'abord rythmée par les querelles ridicules des deux tantes, Hetty et Prissy. Puis, les premiers drames se produisent avec la Première Guerre mondiale, qui emporte des maris et des fils.
Ce qui m'a le plus plu dans ce livre, c'est de voir la petite Guernesey prise dans la grande Histoire. Cette île minuscule, du fait de son appartenance à la Grande-Bretagne, envoie des soldats, subit l'Occupation, et semble si fragile face à ces grandes armées.

"La guerre vint. Elle vint à mon insu. Un jour tout était normal, et le lendemain, c'était la guerre."

Mais n'allez pas croire que Sarnia est un livre déprimant. Certes, on passe du rire aux larmes à de nombreuses reprises. Mais c'est surtout une déclaration d'amour pour Guernesey (on a envie de s'y précipiter après avoir achevé notre lecture), pour ses habitants (Ebenezer est un grand sentimental) et une histoire pleine d'anecdotes familiales comme seules les vieilles personnes en ont, qui redonnent le sourire même dans les moments les plus sombres.

Un livre unique et passionnant servi par une magnifique plume.

Points. 637 pages.
Traduit par Jeanine Hérisson.
1981 pour l'édition originale.


30 mars 2014

"Et lorsque tout s'écroula, il ne sut que tirer, car il n'avait rien appris d'autre."

14La guerre est terminée, et les soldats rentrent chez eux. Ernst est l'un d'eux. Il a passé des années dans les tranchées, et retourne dans sa ville, retrouve ses parents et les bancs de l'école pour devenir instituteur. Mais reprendre le cours de sa vie est impossible quand on attend de lui qu'il soit un tout jeune homme, encore presque un enfant, alors qu'il est allé plus loin que tous ces gens restés à l'arrière.

Après est une véritable suite à A l'ouest, rien de nouveau. On y avait laissé nos jeunes soldats trop vite précipités dans l'âge adulte, désemparés devant l'inutilité de cette guerre et prêts à poser des questions.
Lorsque le livre débute, la rumeur court que cette fois, c'est la bonne, la paix va être signée. Les soldats ont du mal à le croire, surtout lorsqu'on les envoie au charbon une dernière fois pour la forme, et qu'on en voit mourir encore plus inutilement que les autres.
Finalement, le signal est donné, ils peuvent prendre la route du retour. Tout est confus, ils ne réalisent pas encore qu'ils circulent sans risque pour la première fois depuis des années. Le choc est tel qu'il n'est pas question d'être euphorique, les soldats restent bien regroupés, un peu comme s'ils craignaient la suite. 

Ce que montre Erich Maria Remarque dans ce livre, c'est l'impossible compréhension entre ceux qui ont fait la guerre et ceux qui n'y sont pas allés. Les anciens combattants semblent presque gêner la société allemande, leur présence empêchant d'oublier qu'une guerre est passée par là. On leur jette quelques vêtements pour les remercier, puis on les laisse se débrouiller ou crever de faim. Ernst et ses camarades sont plutôt débrouillards et leur condition physique n'est pas trop ébranlée, mais la procession des anciens combattants décrite à la fin du livre, qui fait défiler les mutilés de guerre comme d'inombrables morts-vivants, insiste sur le désintérêt dont les anciens soldats ont été victimes. Même parmi ses proches, Ernst se sent étranger. Ses parents ne comprennent pas qu'il quitte son travail d'instituteur. Pour eux aussi la guerre a été synonyme de privations et ils ne comprennent pas qu'elle a pris bien plus à leur fils.

Au début, en dehors des excès de rage des uns et des autres, nos jeunes anciens soldats ne s'en sortent pas trop mal. Ils sont ensemble, magouillent pour trouver de la nourriture, règlent leurs comptes et se soutiennent. Jusqu'au jour où ils réalisent qu'ils ne portent plus l'uniforme et que les simples cordonniers sont redevenus simples cordonniers quand les plus aisés ont retrouvé leur statut social. Ce n'est qu'un détail, mais cela montre à quel point ils sont seuls, et plusieurs d'entre eux ne trouvent qu'une seule façon d'y remédier. 

"Ah ! au front, c'était plus simple. Là-bas, il suffisait d'être vivant pour que tout aille bien !"

On pourrait s'attendre à les voir hurler, comme ils se l'était promis, pourtant ce n'est pas le cas. Il faut attendre que l'un des soldats soit jugé pour meurtre pour qu'enfin l'un de ces soldats mette la société en accusation. Parce qu'ils sont vidés, littéralement, et parce qu'ils savent à quel point le gouffre qui les sépare du monde des vivants est profond, rendant le dialogue impossible.

Ce que l'on ressent tout de suite en ouvrant Après, c'est qu'il s'agit d'un livre écrit avec les tripes, plein d'amertume et de lassitude malgré la franche camaraderie qui règne entre nos survivants. C'est toujours très bien écrit, mais il est difficile de ne pas en sortir écoeuré.

L'avis d'Aaliz.
Merci à Lise pour le livre.

Folio. 397 pages.
Traduit par Raoul Maillard et Christian Sauerwein.
1931 pour l'édition originale.

29 septembre 2013

A l'ouest rien de nouveau - Erich Maria Remarque

remarque-erich-maria-a-louest-rien-de-nouveauPaul Bäumer n'a pas vingt ans, mais il est déjà presque un vieux soldat dans les tranchées allemandes alors que la Première Guerre mondiale fait d'innombrables victimes. Aux côtés de ses camarades de moins en moins nombreux, il tente de défendre sa patrie et surtout de survivre à cette guerre dont il ne comprend pas les raisons.

En ouvrant ce livre qui m'attendait sagement depuis plusieurs années, j'ignorais que j'allais découvrir un aussi beau roman.
A l'ouest rien de nouveau est un livre très dur, et pourtant il est facile de s'y plonger et de suivre cette bande de gamins au milieu des tranchées.
Ils sont jeunes pour la plupart, y compris le narrateur donc. Et en Allemagne comme en France, cette jeunesse est sacrifiée sur l'autel d'on ne sait quoi. Faire la guerre à vingt ans, c'est courir à la mort, aux mutilations. C'est connaître une vie qui n'est faite que de cadavres et de violence, puisque contrairement aux soldats plus âgés, qui ont déjà une famille, les nouvelles recrues n'ont jamais connu autre chose. Ils n'ont même pas eu le temps d'apprendre, d'avoir les moyens de comprendre pourquoi ils détestent les Français. Comme des enfants, ils ont cru à la sagesse de l'âge adulte.

"Or, le premier mort que nous vîmes anéantit cette croyance. Nous dûmes reconnaître que notre âge était plus honnête que le leur. Ils ne l'emportaient sur nous que par la phrase et l'habileté. Le premier bombardement nous montra notre erreur et fit écrouler la conception des choses qu'ils nous avaient inculquées."

Malgré cela, ils obéissent. Ils ramassent et regardent mourir leurs amis, ils serrent dans leurs bras les recrues terrorisées. Ils se font aussi tirer dessus par les leurs, donner puis retirer de belles tenues neuves lorsque le Kaiser vient les passer en revue... Et comme nous sommes du côté allemand, nous les voyons peu à peu sombrer et perdre la guerre.
Quelques permissions leur sont accordées, mais elle n'ont pas le goût du bonheur. Il faut prétendre que tout va bien, qu'il ne faut pas s'inquiéter et croire ce que l'on raconte. Et puis, ces moments de repos ont toujours une fin, ce qui les rend amers.
Paul Bäumer est un narrateur intelligent, qui se permet de questionner ce qui lui arrive en compagnie de ses camarades. Il est de plus en plus conscient de ce qu'on lui a fait, et espère bien qu'un jour on lui rendra des comptes. C'est aussi un jeune homme bouleversant. Il décrit la peur, la violence ou l'espoir qui l'étreignent, recherchant sans cesse un peu d'humanité dans toutes les bassesses et l'horreur qui l'entourent.

Pour donner un peu d'air à son lecteur, et surtout ne pas sombrer lui-même dans la folie, le narrateur dédramatise malgré tout la guerre en nous livrant des situations cocasses. Il est ainsi questions de caisses servant aux soldats à faire leurs besoins. D'abord pudiques, ils se réunissent peu à peu dans ces moments-là pour échanger et oublier quelques instants qu'ils sont de la chair à canon. Un peu plus loin dans le récit, les Français bombardent un cimetière où les Allemands se sont retranchés. Nous avons donc droit à la description de cercueils volants et de cadavres tués une nouvelle fois. Bien que souvent en demi-teinte, ces remarques sont les seules traces d'insouciance qui demeurent chez ces jeunes soldats.

A la fin du livre, tout ce qui nous reste est une impression de gâchis absolu. Ce réquisitoire contre la guerre superbement écrit est un livre à mettre entre toutes les mains.

Le Livre de Poche. 219 pages.
Traduit par Alzir Hella et Olivier Bournac.
1929 pour l'édition française.

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14 juillet 2013

Le chemin des âmes - Joseph Boyden

joseph-boyden-chemin-des-ames"La folie, c'est de nous apprendre à tuer ; c'est de récompenser ceux qui le font bien."

Une vieille indienne vient accueillir son neveu Xavier, qui rentre blessé d'Europe après avoir combattu avec les Alliés et son ami Elijah durant la Première Guerre mondiale. Ensemble, ils rentrent chez eux en canoë, elle inquiète et lui à demi-conscient, terrassé par ses blessures et la morphine qu'il s'injecte. Au cours de ce voyage, ils invoquent chacun les souvenirs de leur enfance et ceux relatifs à ce qu'il s'est passé dans le nord de la France.

J'ai très longtemps hésité à lire ce livre pourtant encensé lors de sa sortie. Si le Canada m'attire, je suis toujours réticente face aux récits de guerre qui font du mal à mon petit coeur. Cette fois cependant, alors que j'avais commencé ma lecture en espérant que les passages dans les tranchées seraient aussi brefs que possible, je me suis surprise à les dévorer et même à les attendre à chaque interruption nous ramenant dans les forêts de l'Ontario.
Cela vient du fait que la plupart des événements qui se produisent n'ont rien d'une aventure. C'est le cheminement intérieur de Xavier que nous suivons. Né d'une mère indienne alcoolique, il est élevé par les bonnes soeurs jusqu'à l'âge de cinq ans dans une de ces écoles où l'on vous interdit de parler votre langue, où l'on vous inculque les merveilleuses valeurs chrétiennes et où l'on tente d'effacer en vous tout ce qui ne serait pas conforme au mode de vie occidental avant de vous expédier dans une réserve. Un jour, sa tante, qui a échappé à ce traitement, vient le chercher. Elle lui apprend à chasser, à vivre isolé, et surtout elle l'initie à la spiritualité. Ils descendent d'une lignée de chasseurs de windigos, ces créatures meurtrières jamais rassasiées ayant un jour dévoré l'un des leurs. Elijah, l'ami que Xavier a connu à l'école, vient les rejoindre quelques temps plus tard, d'abord pour les vacances puis de manière permanente. Devenus inséparables, c'est ensemble qu'ils s'engagent pour aller combattre en Europe, impatients et persuadés comme tout le monde que le conflit sera bref. Rien ne leur sera épargné. Après un entraînement intensif et un mode de vie auquel Xavier a beaucoup de mal à s'adapter, ils arrivent en France et sont envoyés en première ligne. Commencent alors les combats où l'on s'entretue pour gagner dix mètres, où celui qui a le malheur de s'endormir pendant sa garde est fusillé pour l'exemple, et où tuer devient une chose mécanique. Xavier et Elijah sont vite repérés pour leurs qualités de tireurs. Ils sont donc systématiquement envoyés en reconnaissance, ont le droit de se mettre à l'écart pour guetter l'ennemi et surtout gagnent le respect de leurs camarades. Xavier reste un peu en retrait, mal à l'aise avec la langue anglaise et vite lassé par ce conflit interminable qui lui prend son ouïe, mais Elijah ne manque pas une occasion de se vanter et de faire le fanfaron avec son bel accent de lord anglais.
Si ce livre parle de deux jeunes Cree qui vont à la guerre, il parle surtout de ce que la guerre leur fait. Pour la plupart, les soldats sont des gamins. Souvent, quelques mois, voire jours, suffisent à les rayer de la surface. Pour les autres, elle les rend sourds, les mutile, les transforme en morphinomanes, et pire, elle les change. Les amitiés ne tiennent pas, laissent place à la jalousie, la rivalité et la méfiance. De gamins effrayés, ils se transforment en bêtes assoiffées de sang, qui tuent avec plaisir. Pour résumer, elle les rend fous. C'est ce qui arrive à Elijah, qui se transforme en windigo sous le regard impuissant de son ami. Aux yeux de ses camarades, Elijah est un héros, un tireur d'élite, mais Xavier sait qu'il scalpe désormais ses ennemis, et sans doute même qu'il les dévore.
En s'appuyant avec beaucoup d'intelligence sur la culture indienne, Joseph Boyden nous livre sa vision de la guerre à travers ses deux héros. Le résultat est inéluctable et surtout puissant.

Un très beau roman.

L'avis de La petite marchande de prose.

Albin Michel. 391 pages.
Traduit par Hughes Leroy.
2004 pour l'édition originale.

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02 janvier 2013

La garde blanche - Mikhaïl Boulgakov

la-garde-blanche-4363-250-400"Simplement, la neige fondra, la verte herbe ukrainienne sortira et flottera comme une chevelure sur la terre... les épis splendides mûriront... l'air brûlant vibrera sur les champs, et toute trace de sang aura disparu. Le sang ne coûte pas cher sur les terres rouges, et personne ne le rachètera.
Personne."

Nous sommes à Kiev, en décembre 1918. De nombreuses familles russes issues des classes favorisées ont fuit la Russie bolchevik en 1917 pour se réfugier dans la capitale ukrainienne. Cependant, c'est la débandade lorsque le roman commence, puisque les Allemands, qui viennent de perdre la Première Guerre mondiale, abandonnent le navire. Le champs est donc libre pour le général Petlioura, opposant au régime, qui s'aprête à prendre la ville.
Les enfants Tourbine, trois frères et une soeur, enterrent leur mère. Les frères sont des soldats chargés de défendre la ville ou de soigner les blessés. Avec leur soeur Elena et plusieurs de leurs amis soldats, ils vont être les témoins du tumulte dans lequel Kiev va être plongée.

Si ce livre n'est pas aussi flamboyant que Le Maître et Marguerite, il reste un beau roman. En fait, ce qui me plaît le plus chez Boulgakov, c'est son écriture merveilleuse, qui le rend tour à tour peintre, conteur et dénonciateur. Durant tout le livre, on voyage ainsi entre monde réel et fantastique.
Les descriptions de Boulgakov font penser à des tableaux vivants et emprunts de surnaturel. On est également à la lisière du fantastique grâce à la place donnée aux rêves des personnages qui font revivre les grands hommes de l'époque tsariste.
L'histoire en elle-même ne m'a pas beaucoup intéressée. Un peu plus d'un mois après ma lecture, je n'en garde déjà plus beaucoup de souvenirs. Les personnages restant distants, ce sont vraiment les événements et la façon dont ils sont décrits qui ont retenu mon attention et provoqué mon admiration.
La ville de Kiev, centrale, apparaît comme un personnage du roman. Sa population semble à la fois faite de milliers de voix et d'une seule clameur. On sent tour à tour son calme, sa peur, son agitation et son incertitude, à mesure que l'attente devient insupportable, que les coups de feu retentissent ou que les rumeurs se répandent. Boulgakov ne nous épargne pas les horreurs de la guerre, et si certaines de ses descriptions nous font oublier le monde réel, d'autres se chargent de nous ramener là où les humains pleurent et cherchent leurs morts et là où l'on empile les cadavres.

Une lecture à faire donc, notamment pour ceux qui, comme moi, connaissent très mal l'histoire de l'Europe Centrale. C'est un belle occasion de l'aborder.

"Oh, seul celui qui a déjà été vaincu sait ce que signifie ce mot ! Il ressemble à une soirée hiver-russe1à la maison, quand il y a une panne de lumière. Il ressemble à une chambre dont le papier est mangé par la moisissure verte, pleine d'une vie morbide. Il ressemble à du beurre rance, à un petit monstre rachitique, à des injures obscènes lancées par des voix de femmes dans l'obscurité. En un mot, il ressemble à la mort."

Pocket. 317 pages.
Traduit par Claude Ligny.
1926 pour la version originale.

 

04 juillet 2009

Voyage au bout de la nuit ; Louis-Ferdinand Céline

resize_2_Folio ; 505 pages.
1932.

Parmi les romanciers qui me terrorisent, Céline occupe une place de choix. Voyage au bout de la nuit est acclamé par à peu près tout le monde, de nombreuses remarques relatives au style ou encore à l'ambiance du livre circulent et contribuent à faire de ce texte un épouvantail. Quant à la bête en elle même : 500 pages écrites en tout petit (d'ailleurs, si Folio réduit encore la police, je propose Voyage au bout de la nuit pour une prochaine chaîne de livres)...
Toutefois, vous me connaissez, je suis une blogueuse de parole, et je mets un point d'honneur à réaliser les défis que je me lance (hum), donc j'ai pris une grande inspiration, et je me suis lancée à la découverte de cette oeuvre.

Résumer cette oeuvre est très difficile. Disons simplement que nous suivons Bardamu, un jeune homme qui correspond à l'idée que l'on se fait d'un raté, dans la nuit humaine.

Il m'a fallu deux semaines pour achever cette lecture, mais quelle fin ! Ne vous en faîtes pas, je vais vous barber avec le style de Céline, mais la fin de Voyage au bout de la nuit m'a tellement impressionnée que c'est par là que je vais commencer. Les pérégrinations de Bardamu à la guerre, puis en Afrique et en Amérique se déroulent et s'achèvent de façon parfaitement naturelle. Mais à partir du moment où Bardamu s'installe à Rancy, même si la misère humaine est toujours décortiquée avec autant de brio, je voyais la fin se rapprocher dangereusement, en me demandant si j'allais avoir droit à une conclusion qui ne me laisserait pas sur le trottoir. Non seulement ça n'a pas été le cas, mais en plus les derniers événements donnent une telle puissance et un tel sens à tout le reste que Voyage au bout de la nuit restera un immense souvenir debbd82ed50350bb3597933445577434d414f4541_1_ lecture pour moi. En fait, à ce moment là, je me suis sentie un peu comme face à Lumière d'août il y a un an. Le texte de Céline est linéaire, mais à l'image de celui de Faulkner, on ne peut l'apercevoir qu'une fois la lecture achevée.
Attention, je ne suis pas en train de dire que j'ai compris le quart du tiers de la moitié de ce qui est contenu dans Voyage au bout de la nuit. Il va même falloir que je me documente sérieusement, parce que je veux en savoir plus à propos de ce texte. Toutefois, j'ai suffisamment goûté ma lecture pour me prendre une formidable gifle.
Outre les aspects de la construction que je viens d'évoquer, j'ai savouré la prose de Céline comme je l'avais rarement, voire jamais fait. Le texte semble avoir été écrit à la va vite, le récit de Bardamu est parsemé de fautes de langue qui le rendent parfois difficilement compréhensible, mais tout a en réalité été soigneusement pensé. J'ai voulu noter les phrases qui me frappaient, mais j'ai vite réalisé qu'il me faudrait recopier le texte en intégralité. Voyage au bout de la nuit est un livre qui transpire d'intelligence. Chaque phrase fait mouche, l'argot devient poésie, le sombre devient comique. Dans le même esprit, Bardamu, ce raté, et même Robinson, ce double raté, semblent finalement les seuls à avoir pris la mesure de la situation.
On m'avait dit que Céline vomissait le monde des hommes avec ce livre, je me suis contenté de le trouver vrai. L'absurdité de beaucoup de choses dans l'existence, la recherche de l'habitude et de la conformité plutôt que du bien être, la politique de l'autruche, ça ne vous rappelle vraiment rien ?
Je vais m'arrêter là, parce que j'ai vraiment honte de mon billet. Je vous livre quelques unes des citations que je n'ai pu m'empêcher de relever :

"Mentir, baiser, mourir. Il venait d'être défendu d'entreprendre autre chose. On mentait avec rage au-delà de l'imaginaire, bien au-delà du ridicule et de l'absurde, dans les journaux, sur les affiches, à pied, à cheval, en voiture. Tout le monde s'y était mis. C'est à qui mentirait plus énormément que l'autre. Bientôt il n'y eut plus de vérité dans la ville."

"Le monde ne sait que vous tuer comme un dormeur quand il se retourne le monde, sur vous, comme un dormeur tue ses puces. Voilà qui serait certes mourir bien sottement, que je me dis, comme tout le monde, c'est-à-dire. Faire confiance aux hommes, c'est déjà se faire tuer un peu."

"La vérité, c'est une agonie qui n'en finit pas. La vérité de ce monde c'est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n'ai jamais pu me tuer moi."

"Elle leur cache tout la vie aux hommes. Dans le bruit d'eux-mêmes ils n'entendent rien. Ils s'en foutent. Et plus la ville est grande et plus elle est haute et plus ils s'en foutent. Je vous le dis moi. J'ai essayé. C'est pas la peine."

"Le train est entré en gare. Je n'étais plus très sûr de mon aventure quand j'ai vu la machine. Je l'ai embrassée Molly avec tout ce que j'avais encore de courage dans la carcasse. J'avais de la peine, de la vraie, pour une fois, pour tout le monde, pour moi, pour elle, pour tous les hommes.
C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.
Des années ont passé depuis ce départ et puis des années encore... J'ai écrit souvent à Detroit et puis ailleurs à toutes les adresses dont je me souvenais et où l'on pouvait la connaître, la suivre Molly. Jamais je n'ai reçu de réponse.
La Maison est fermée à présent. C'est tout ce que j'ai pu savoir. Bonne, admirable Molly, je veux si elle peut encore me lire, qu'elle sache bien que je n'ai pas changé pour elle, que je l'aime encore et toujours, à ma manière, qu'elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée. Si elle n'est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons ! J'ai gardé tant de beauté d'elle en moi et pour au moins vingt ans encore, le temps d'en finir.
Pour la quitter il m'a fallu certes bien de la folie et d'une sale et froide espèce. Tout de même, j'ai défendu mon âme jusqu'à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j'en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m'a fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d'Amérique. "

"Derrière la Pérouse, c'est la grande ruée du ciel. Une abominable débâcle, il en arrive tournoyants des fantômes des quatre coins, tous les revenants de toutes les épopées... Ils se poursuivent, ils se défient et se chargent siècles contre siècles. Le Nord demeure alourdi longtemps par leur abominable mêlée. L'horizon se dégage en bleuâtre et le jour enfin monte par un grand trou qu'ils ont fait en crevant la nuit pour s'enfuir."

" Mais si! qu'il lui a répondu. Que j'en ai du courage! et sûrement bien autant que toi !... Seulement moi si tu veux tout savoir... Tout absolument... Eh bien, c'est tout, qui me répugne et qui me dégoûte à présent ! Pas seulement toi !... Tout!... L'amour surtout !... Le tien aussi bien que celui des autres... Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble moi ? Ça ressemble à faire l'amour dans des chiottes! Tu me comprends-t-y à présent ?... Et tous les sentiments que tu vas chercher pour que je reste avec toi collé, ça me fait l'effet d'insultes si tu veux savoir... Et tu t'en doutes même pas en plus parce c'est toi qui es une dégueulasse parce que tu t'en rends pas compte... Et tu t'en doutes même pas non plus que tu es une dégoûtante!... Ça te suffit de répéter tout ce que bavent les autres... Tu trouves ça régulier... Ça te suffit parce qu'ils t'ont raconté les autres qu'il y avait pas mieux que l'amour et que ça prendrait avec tout le monde et toujours... Eh bien moi je l'emmerde leur amour à tout le monde !... Tu m'entends ? Plus avec moi que ça prend ma fille... leur dégueulasse d'amour !... Tu tombes de travers !... T'arrives trop tard ! Ça prend plus, voilà tout !... Et c'est pour ça que tu te mets dans les colères ?... T'y tiens quand même toi à faire l'amour au milieu de tout ce qui se passe?... De tout ce qu'on voit?... Ou bien c'est-y que tu vois rien ?... Je crois plutôt que tu t'en fous !... Tu fais la sentimentale pendant que t'es brute comme pas une... Tu veux en bouffer de la viande pourrie ? Avec ta sauce à la tendresse ?... Ça passe alors ?... Pas à moi !... Si tu sens rien tant mieux pour toi ! C'est que t'as le nez bouché ! Faut être abrutis comme vous l'êtes tous pour pas que ça vous dégoûte... Tu cherches à savoir ce qu'il y a entre toi et moi ?... Eh bien entre toi et moi, il y a toute la vie... Ça te suffit pas des fois ? "

Les avis de Wictoria, Roxane, Julien et Thom.
Lu dans le cadre du défi Blog-o-trésors que j'achève ainsi.

07 décembre 2008

Le voyage dans le passé ; Stefan Zweig *spoilers*

51kw2haF1vLGrasset ; 172 pages.
Traduction de Baptiste Touverey. 1976.
V.O. : Die Reise in die Vergangenheit.

Inédite en français jusque là, Grasset a entrepris de traduire cette nouvelle de Stefan Zweig, qui raconte les retrouvailles de deux amants, séparés par le travail et la guerre. Ils se sont connus quand il était le secrétaire particulier de son époux à elle. Ils se sont aimés secrètement et de façon presque platonique durant les quelques jours précédant le départ de Louis pour l'Amérique, et elle lui a promis d'être à lui à son retour, quand il le désirerait. Son absence devait initialement durer deux ans, le premier conflit mondial les aura finalement faits patienter neuf longues années, soit "quatre mille nuits".  Elle est veuve, lui s'est finalement marié et est père de famille.

Cette nouvelle est un véritable bijou, un de plus de la part de Zweig, qui sait décrire les sentiments amoureux avec une habilité peu commune. Ayant déjà lu l'auteur, je m'attendais un peu à des retouvailles contrariées. Cependant, j'ai quand même été surprise par la justesse avec laquelle nos deux amants sont décrits. Ils ont conservé le goût d'inachevé de leur histoire, mais neuf ans ont passé, et la réalité les frappe de plein fouet lorsqu'ils réalisent qu'ils ne peuvent reprendre leur relation là où ils l'ont laissée. Il luttait pour son indépendance quand ils se sont connus, et c'est l'extrême lucidité dont elle faisait preuve à son égard qui l'avait conquis. Au Mexique, il est devenu un personnage respectable, et elle est désormais presque une vieille dame. Les souvenirs qui finissent par leur remonter ne sont que ceux qui présageaient de l'échec de leurs retrouvailles. Ainsi, ces mots de Verlaine qu'elle avait lus à Louis :

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres cherchent le passé

C'est incroyable que ces quelques mots, glissés dans les réflexions de Louis, puissent contenir autant de sens.

Magnifique.

A noter que le texte français est suivi de la version allemande. L'avis de Fashion.