01 juin 2020

Middlemarch - George Eliot

middlemarch" Middlemarch, ce livre magnifique qui, malgré toutes ses imperfections, est l'un des rares romans anglais écrits pour des adultes." (Virginia Woolf)

Alors que l'Angleterre est en proie à des bouleversements religieux et politiques, Tertius Lydgate, jeune et ambitieux médecin, vient s'installer à Middlemarch. Avec le soutien du riche M. Bulstrode, il veut créer un nouvel hôpital et bouleverser les pratiques traditionnelles de la médecine, au grand dam de ses confrères. La douce et belle fille du maire, Rosamond Vincy, est séduite par ce nouveau venu.
Dorothea Brooke, de son côté, rejette la main de Sir James Chettam, préférant s'unir au vieux M. Casaubon dans lequel elle voit un grand intellectuel, digne de Pascal ou Milton, qui aurait bien besoin d'une épouse aussi admirative que dévouée pour l'aider dans son travail.

Je pense que Middlemarch était dans ma PAL depuis ma découverte de la littérature anglaise, soit depuis 2006...
Comme souvent lorsqu'on découvre un tel livre, je me suis demandée pourquoi j'avais attendu si longtemps avant de le lire. Je suis cependant ravie de l'avoir gardé de côté puisque certains aspects qui m'ont enchantée m'auraient peut-être moins intéressée il y a quelques années. Il m'a fallu quelques pages pour entrer dans l'histoire, mais ensuite cela a été un plaisir jusqu'à la dernière page.

Si la plume de George Eliot n'a pas la finesse de celle de Jane Austen, si son monde est moins sombre et passionné que celui des soeurs Brontë, elle leur est supérieure par bien d'autres aspects. Middlemarch est un roman réaliste, brillant et complet. En le lisant, j'avais en tête les mots de Mona Chollet sur la tendance des auteurs féminins à parler de l'intime quand les auteurs masculins évoquent ce qui est considéré comme les "grands problèmes du monde". George Eliot réalise avec succès la synthèse de ces deux objectifs.

George EliotJ'ai dû au cours de ma lecture relire une brève biographie de l'auteur, parce que j'étais persuadée qu'elle était l'épouse tranquille d'un pasteur (ce qui est en réalité la vie d'Elizabeth Gaskell) et que cela me semblait très incompatible avec l'écriture d'un livre tel que Middlemarch. George Eliot a eu une vie bien plus sulfureuse, et cela se ressent dans ce roman, aussi bien dans la vision de la société qu'il offre que dans la peinture de ses personnages, les femmes en particulier.

L'auteur n'hésite pas à parler des affaires du monde, qu'il s'agisse de politique, de religion ou de sciences. Middlemarch est une ville dans laquelle les forces en présence sont représentatives de la société et s'affrontent plus ou moins violemment. Ce livre est loin de n'être qu'un roman intimiste comme on pourrait s'y attendre en lisant son résumé. La destinée des personnages est avant tout guidée par leurs prises de position (ou celles de leurs proches) dans les débats qui agitent la société anglaise. Le docteur Lydgate en particulier, très attaché à l'idée de pratiquer une médecine moderne et honnête, est immédiatement haï des autres médecins de la ville qui n'attendent qu'une occasion de lui faire perdre toute crédibilité. Son attitude déconcerte aussi nombre de ses patients en attente de miracles et de méthodes placebo.
Dorothea se bat pour l'amélioration des conditions de vie des métayers, harcèle son oncle et son beau-frère, se lamente lorsqu'elle ne peut trouver des individus à soutenir. Comme le souligne son ami Will Ladislaw, l'équilibre de la société est en train d'être bouleversé, que les Lords le veuillent ou non.

Dorothea Brooke et Will LadislawLa place des femmes est aussi un sujet central du roman. A la docile cadette des Brooke, Célia, qui trouve dans le mariage et la maternité l'aboutissement heureux de son existence, s'opposent les trois figures féminines principales du roman, Dorothea Brooke, Mary Garth, et même à sa façon et malgré elle, Rosamond Vincy. George Eliot en fait des personnages de caractère, ayant leur propre vision de ce qu'une femme est en droit d'exiger dans le mariage. De leur côté les hommes voient dans les femmes des êtres incapables de prendre des décisions bonnes pour elles-mêmes (et, souligne ironiquement George Eliot, pour la réputation de leur digne famille). Dorothea est ainsi tenue dans l'ignorance d'un fait la concernant soit-disant pour son bien, un fait décidé encore une fois pour l'empêcher de commettre une grave erreur. Même Lydgate, qui a à coeur le bonheur de sa femme et admire en Dorothea la femme indépendante et déterminée, espère trouver en Rosamond "ce parfait échantillon de féminité qui allait vénérer l'esprit de son mari à la manière d'une sirène accomplie et ne se servir de son peigne et de son miroir et ne chanter ses chansons que pour offrir à son mari une détente à la sagesse de ce seul homme adoré" (on appréciera le sarcasme dont fait preuve l'auteur).
Que ce soit en matière d'amour, de relation matrimoniale ou de politique, les représentantes de la gent féminine n'hésitent pas à interpeler violemment leurs interlocuteurs et à dénoncer leur lâcheté en les regardant droit dans les yeux. 

Pour finir, Middlemarch est également un roman délicieusement anglais, avec des vieilles filles appréciant de participer aux complots des amoureux, de vertueuses femmes mariées plaignant aussi sincèrement que possible les scandales éclaboussant leurs amies tout en savourant leur thé, et des individus prêts à se jeter sur le moindre morceau d'héritage ou d'argent à portée de main sans la moindre pudeur.

Un incontournable pour tous les amateurs de littérature anglaise et de quoi débuter ce Mois anglais de la meilleure façon !

Les avis de Keisha et de Dominique.

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Folio. 1152 pages.
Traduit par Sylvère Monod.
1862 pour l'édition originale.


09 mai 2020

Les Misérables - Victor Hugo

misérables" Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. "

En 1815, après avoir passé dix-neuf ans au bagne (initialement pour un simple vol de pain), Jean Valjean est libéré. " Il avait cru à une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. " Rejeté par tous, il trouve refuge pour une nuit chez le père Myriel, évêque de Digne.
Durant la nuit, l'ancien forçat vole les couverts en argent du prélat et s'enfuit. Arrêté par les gendarmes et ramené au domicile du père Myriel, Jean Valjean se croit perdu. Pourtant, l'évêque nie le vol et offre deux chandeliers au récidiviste.
" - Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. "
Décidé à ne plus faire que le bien, Jean Valjean s'établit à Montreuil-sur-Mer, fait fortune, aide les pauvres, conseille les paysans.
Cependant, un inspecteur de police, Javert, est bien décidé à traquer l'ancien forçat et à ne pas le laisser mener l'existence d'un homme ordinaire.

Jean Valjean à la sortie du bagne. Gustave Brion

Si Zola, Balzac et Dumas sont régulièrement évoqués sur les blogs littéraires, d'autres auteurs emblématiques du XIXème siècle sont beaucoup plus discrets. Victor Hugo est pourtant un auteur que j'apprécie depuis de très nombreuses années et que je compte bien découvrir davantage.

Je ne vais pas vous dire que je n'ai jamais trouvé le temps long. Hugo est un maître dans le domaine de la digression et, selon ses affinités, tel ou tel passage de cet énorme pavé va presque inévitablement sembler interminable au lecteur.

Et pourtant, quel souffle romanesque, quelle solennité, quelle richesse et quelle poésie on trouve dans ce livre !

Hugo nous offre un panorama du premier tiers du dix-neuvième siècle, de Waterloo aux débuts de la Monarchie de Juillet. Bien que l'Empire puis la royauté aient triomphé, ils portent involontairement en eux les apports de la Révolution française.
Les Misérables est un livre politique. Hugo y plaide à de nombreuses reprises pour l'instruction gratuite et obligatoire pour tous. Son héros, qui n'en a pas bénéficié, va s'instruire par les livres. L'auteur attaque aussi la gestion de la société par ses dirigeants. Il s'indigne du manque d'équité dans la redistribution des richesses (décidément, mes lectures se répondent en ce moment). Pour lui, toute réflexion, toute pensée doit avoir pour but le progrès, elle ne peut se suffire à elle-même. Les auteurs ont un rôle à jouer.
Le système judiciaire indigne Hugo. La peine de mort lui est insupportable, de même que le bagne, qui brise les hommes et les pousse à la récidive.

" Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant ; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré ; il en sortit sombre. Que s'était-il passé dans cette âme ? "

Cosette. Gustave BrionUn personnage incarne la Justice implacable, l'inspecteur Javert. Cet homme intelligent, incorruptible, même à son endroit, voit en Jean Valjean un criminel alors même que toutes ses actions en font un saint.

" Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent ; il n'avait le choix qu'entre ces deux classes ; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police. "

Javert n'est pas qu'un personnage, c'est le porte-parole de la société, qui ne voit pas l'homme derrière le forçat et qui n'attend qu'une occasion pour le renvoyer au bagne. Mais, est-ce cela, la justice ?

Je disais plus haut que certains passages m'avaient paru interminables. Je dois cependant reconnaître qu'ils ont malgré mon ressenti leur utilité. En effet, ce livre n'est pas l'histoire d'un pan de la société comme la plupart des autres romans. C'est un monde à lui tout seul. On y croise toutes les tendances politiques, le clergé, les riches et les pauvres, les honnêtes et les malfrats.

Pour incarner ce monde, on trouve dans Les Misérables une galerie de personnages inoubliables. L'évêque de Digne, qui devrait être insupportable tant il est bon. Le vieux conventionnel fidèle à ses idéaux révolutionnaires jusqu'à son lit de mort. Le Père Mabeuf, cet amoureux des livres et de son jardin, qui sacrifie son dernier trésor pour sa femme de charge. Eponine, la fille Thénardier, fidèle à celui qu'elle aime jusqu'à la mort. Monsieur Gillenormand, ce vieillard plein de défauts mais fou de son petit-fils. Javert et Jean Valjean, évidemment.

Et puis, les enfants. Hugo est magnifique lorsqu'il parle des enfants. J'ai été bouleversée par Cosette, brimée par les Thénardier, mais déposant son soulier dans la cheminée le soir de Noël.

L'Eléphant de la Bastille. Les Misérables" Cosette, avec cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.
C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a jamais connu que le désespoir. "

Mais mon préféré restera sans conteste Gavroche, ce bébé mal-aimé des Thénardier devenu un garçon aussi généreux qu'insolent, aussi brave qu'inconscient. On rit de toutes ses bêtises et de toutes ses effronteries. Croisant deux gamins abandonnés, il les ramène dans son abri, l'éléphant de la Bastille, projet artistique napoléonien avorté, mais refuge de choix.

" L'Empereur avait eu un rêve de génie ; dans cet éléphant titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et faisant jaillir de toute part autour de lui des eaux joyeuses et vivifiantes, il voulait incarner le peuple ; Dieu en avait fait une chose plus grande, il y logeait un enfant. "

Enfin, Les Misérables est un hommage à Paris. L'auteur connaît par coeur les rues, les bâtiments et même les égouts de la capitale, cette ville qui connaît tant de transformations au dix-neuvième siècle. Il nous en décrit les moindres briques.
Il connaît son peuple et la révolte qui l'anime.

Un roman que j'aurais aimé découvrir sans en connaître le moindre morceau. Je pense que je l'aurais encore plus apprécié.

L'avis d'Icath.

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Thélème. 56h52.
Lu par Michel Vuillermoz, Elodie Huber, Pierre-François Garel, Louis Arène et Mathurin Voltz.
1862 pour l'édition originale.

10 septembre 2018

Pères et Fils - Ivan Tourguéniev

pères et filsAlors que son père Nicolas Petrovitch Kirsanov l'attend impatiemment, Arcade, jeune homme issu de la bourgeoisie rurale, rentre chez lui accompagné de son ami Eugène Vassiliev Bazarov. Ce qui devait être des retrouvailles familiales chaleureuses se transforme alors, sous l'impulsion de Bazarov, en un affrontement passionné entre deux visions du monde. La visite ultérieure des deux jeunes gens aux parents de Bazarov ne sera pas plus agréable.

Pères et Fils est connu pour avoir popularisé le terme de "nihiliste", ce qui après ma lecture de Sophie Kovalevskaïa ne pouvait que m'intriguer. Chez Tourgueniev, cette appellation est cependant bien plus précise. En effet, les jeunes gens de ce roman, surtout Bazarov, ne sont pas de simples opposants au régime en place. Ils sont animés par un rejet presque total de tout ce qui fait l'humanité. Les sciences seules trouvent grâce à leurs yeux. Le reste, de l'autorité jusqu'aux sentiments humains les plus ordinaires (amour en tête), est décrié au nom d'un but plus grand.
Tourgueniev se moque clairement de ceux qu'il appelle des nihilistes dans ce livre. Ainsi, il fait ressembler Bazarov à un adolescent mal luné, sûr de sa toute puissance et de sa supériorité. Il le tourne en ridicule et montre tour à tour son égoïsme, son hypocrisie et ses failles. Ainsi, lorsque le jeune homme, qui rejette absolument toute forme de servitude se voit proposer des boissons, il fait mine de ne pas savoir que le domestique n'a pas d'autre choix que de faire son métier :

" Pas d'ordres, pas d'ordres, mon vénérable ami, répondit Bazarov ; à moins que vous ne vouliez bien nous apporter un petit verre de Vodka, par un effet de votre bonté. "

Arcade également est un peu malmené par Tourgueniev. Doté d'une sincère affection pour ses père et oncle, il apparaît très vite qu'il acquiesce souvent aux paroles de son gourou sans réellement saisir leur signification.
Les pères sont moins caricaturaux. Chez les Kirsanov, la réforme de 1861 a été anticipée et la bienveillance est de mise. La fin du servage apporte son lot de bouleversements et un appauvrissement des propriétaires terriens, mais Nicolas Petrovitch et son frère sont plus résignés qu'abattus. Il me semble que l'on a reproché à Tourgueniev d'avoir ridiculisé les nihilistes, mais ce roman montre bien que l'auteur n'était pas un opposant aux libéraux.

Outre sa dimension politique, ce livre est une peinture romanesque de la société russe de la fin du XIXe, dans laquelle les relations familiales sont superbement décrites. J'ai été particulièrement touchée par le lien unissant les Kirsanov qu'ils soient frères ou père et fils. Arcade, Nicolas Petrovitch et Paul Petrovitch forment un foyer uni, mais les "anciens" (qui, ayant bien entamé la quarantaine, sont indéniablement des vieillards...) se sentent rejetés par celui qui a été le point central de leur existence et dont le retour est la source d'un bonheur immense.

" - Oui, il est prétentieux, dit Nicolas Petrovitch. Mais cela paraît inévitable ; il n'y a qu'une chose que je n'arrive pas à saisir. Je crois que je fais tout pour ne pas être en retard sur mon temps : j'ai assuré l'avenir des paysans, j'ai créé une ferme, tant et si bien que je passe pour un rouge dans toute la province ; je lis, je m'instruis, enfin j'essaie de me maintenir au niveau des exigences du monde actuel, et ils disent que j'ai fait mon temps. Que veux-tu, frère, je commence à croire qu'ils disent vrai. "

Une belle lecture.

Ne manquez pas le superbe billet de Claudialucia sur ce livre.

Folio. 314 pages.
Traduit par Françoise Flamand.
1862 pour l'édition originale.

06 septembre 2018

Une Place à prendre - J.K. Rowling

placeBarry Fairbrother, conseiller paroissial à Pagford et père de quatre enfants très apprécié, s'écroule le soir de son dix-neuvième anniversaire de mariage, victime d'une rupture d'anévrisme. Les habitants de la bourgade sont choqués, mais très vite ce sont surtout les prétendants à sa succession qui se manifestent. D'un côté, certains voudraient préserver le travail de Barry en faveur d'un quartier défavorisé et d'une clinique à destination des toxicomanes. De l'autre, les notables locaux, emmenés par Howard Mollison, entendent bien profiter de l'occasion pour se débarasser de ceux qu'ils jugent indignes d'attention.

J'ai commencé cette lecture en imaginant retrouver l'auteur de Harry Potter dans son univers habituel. Si on peut retrouver dans ce livre le soin habituel que J.K. Rowling met dans ses personnages, le parallèle avec sa série phare s'arrête là. Et encore, je n'étais pas au bout de mes surprises. L'auteur a un style cru, sarcastique. Aucun de ses personnages, à l'exception des adolescents, qui sont avant tout des victimes, ne peut se vanter de vouloir autre chose que satisfaire sa petite personne. J'étais décidée à me moquer d'eux tout en grinçant occasionnellement des dents. Finalement, il n'y a rien d'amusant dans Une place à prendre. J'ai ragé contre ces ordures de Mollison, espérant jusqu'au bout qu'ils finiraient par mourir dans d'atroces souffrances, les mots de Parminder à sa fille harcelée et mal-aimée m'ont soulevé le coeur et les discours des conseillers paroissiaux sur l'argent inutilement dépensé pour les plus défavorisés m'ont trop rappelé les politiques actuelles pour que je me sente autrement qu'impuissante. Je crois que c'est ce qu'il y a de pire dans ce livre. Il a l'air caricatural, mais les propos tenus par les personnages, sur les services d'aide à l'enfance, la mixité sociale ou les allocations n'ont rien d'inventé.

« … mentalité d’assisté, disait Aubrey Fowley. Des gens qui n’ont littéralement jamais travaillé de leur vie.
— Et, voyons les choses en face, ajouta Howard, la solution à ce problème est très simple. Qu’ils arrêtent de se droguer. »

Il faut un temps d'adaptation avant d'identifier clairement la multitude de personnages, adultes et adolescents, dont nous suivons les traces. J'ai cru comprendre que certains avaient trouvé que l'auteur prenait trop de temps à poser son cadre, mais je n'ai pas eu ce sentiment. Ce n'est pas un roman rempli d'action, c'est certain, et j'imagine que cela a causé de nombreuses déceptions. Pour ma part, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Ce dont l'auteur parle, c'est de la vie de tous les jours, avec simplicité et éloquence. A moins d'être de mauvaise foi, après avoir lu ce livre, on ne peut plus considérer que vouloir une grossesse et vivre des allocations est forcément un acte stupide et égoïste. Parfois, c'est une question de survie, la seule porte de sortie possible.

Une fable sociale désenchantée et cruelle, qui prouve que J.K. Rowling est un auteur capable de proposer des oeuvres très différentes sans sacrifier son talent. J'ai hâte de la découvrir en tant qu'auteur de romans policiers désormais.

Karine a adoré mais Maggie a été très déçue (une telle discordance entre nous deux est surprenante ! ).

Grasset. 20h57.
Traduit par Pierre Demarty.
Lu par Philippe Résimont.
2012 pour l'édition originale.

pavé

24 août 2018

Une Nihiliste - Sophie Kovalevskaïa

KovaleskaïaNée princesse Barantsov dans la Russie tsariste, Vera vit une enfance protégée. Lorsqu'en 1861, Alexandre II met fin au servage, les Barantsov s'effondrent, forcés de vendre la plupart de leurs terres et de se séparer de leurs domestiques. Vera passe les années suivantes à battre la campagne et à oublier les leçons apprises du temps où elle avait des précepteurs. Lorsque le voisin des Barantsov, Stepan Mikhaïlovitch Vassiltsev, ancien éminent professeur à Saint-Pétersbourg, est assigné à résidence, il ne tarde pas à croiser la route de Vera et à éveiller chez cette adolescente mal dégrossie une conscience politique.

Voilà encore un classique de la littérature russe déterré par Libretto et dont je n'avais jamais entendu parler. Ce n'est pas le roman le plus réussi du monde. Sophie Kovalevskaïa écrit très bien, mais l'intrigue est assez déséquilibrée entre le début plutôt lent et la fin presque expédiée. Il y a aussi tout un passage écrit au présent dans un récit au passé et le traducteur signale qu'un des personnages change de nom au fil du livre. Pourtant, cette lecture a été passionnante et me permettra peut-être d'ouvrir enfin Pères et Fils de Tourgueniev qui m'attend depuis trop longtemps.
Comme le titre l'indique, il s'agit d'un livre politique, largement autobiographique si j'en crois la quatrième de couverture. Pourtant, la majeure partie du roman se concentre sur l'enfance puis l'adolescente de Vera, ce qui en fait presque un roman d'apprentissage. Avant de décrire les avancées permises par les réformes ou les grands procès de contestataires, Sophie Kovalevskaïa nous fait pénétrer dans ces immenses domaines entretenus par une armée de serfs. Du point de vue des Barantsov, l'époque du servage est merveilleuse. Leurs filles sont éduquées avec soin et dotées, tous les traitent avec un respect immense. La réforme de 1861 bouleverse complètement cet équilibre et la détresse s'empare des aristocrates.
La rencontre entre Vera et Vassiltsev transforme la jeune fille. Leur relation est à la fois belle et libératrice pour celle dont personne ne se souciait plus depuis longtemps. Au-delà de leurs échanges intellectuels, une histoire d'amour passionnée ne tarde pas à les lier.
Nous avons généralement des nihilistes une vision très négative en raison du nombre d'attentats qu'ils ont commis. Ici, le terme décrit très généralement tout individu ayant une attitude d'opposition face au pouvoir en place. Dans les dernières pages du livre, nous suivons le procès romancé d'un groupe ayant réellement existé mais dont les membres, ainsi que le souligne l'auteur, n'étaient pas du tout organisés voire ne se connaissaient absolument pas. Je n'ai encore jamais lu les livres écrits sur l'univers concentrationnaire soviétique, mais ce livre, comme d'autres de la même époque, montrent que l'organisation des bagnes et la répression ne datent pas de 1917. Ces écrits montrent également que de nombreux individus éclairés, hommes et femmes, pauvres et aristocrates, étaient engagés dans la lutte contre les injustices de leur société. 

Une curiosité littéraire que j'ai lue avec un vif intérêt et qui m'a permis de découvrir une femme hors du commun puisque Sophie Kovalevskaïa était surtout une scientifique de grand talent. Encore une fois cependant, ne lisez pas le résumé proposé par l'éditeur, bien trop bavard, réducteur voire mensonger !

Libretto. 146 pages.
Traduit par Michel Niqueux.
1892 pour l'édition originale.

06 novembre 2013

Son Excellence Eugène Rougon - Emile Zola

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Alors que tout Paris se prépare à célébrer le baptême du prince impérial, Eugène Rougon démissionne de la présidence du Conseil d'Etat. Ses amis se précipitent chez lui pour le réconforter et l'assurer de leur soutien. Parmi eux, la belle Clorinde est déterminée à l'aider à reconquérir le pouvoir.
Le grand homme a beau jurer qu'il ne souhaite plus que devenir propriétaire terrien et s'éloigner de la vie politique, ses proches ne sont pas dupes et refusent encore plus de renoncer aux privilèges qu'il leur avait promis avant sa chute.

Bon, ce livre ne sera pas mon Zola préféré, je reste sous le charme de La Curée, mais il reste un excellent roman.
Le sujet central est la politique sous le Second Empire, et là où il y a du pouvoir, il y a toujours un Rougon. Eugène, fils de la terrible Félicité, est entouré d'une clique que nous ne quitterons pas du livre, qui est en effet une succession de scènes où ces personnages se retrouvent (baptême impérial, soirée entre amis, bal à la préfecture des Deux-Sèvres...). Comme nous sommes chez Zola, les personnages sont bien entendu tous plus vils, intéressés et détestables les uns que les autres. J'ai même eu de la peine pour Rougon, c'est dire. Ses "amis" attendent de lui des pluies de faveur, lui en veulent de ne pas accomplir de miracle, et lorsqu'ils s'aperçoivent que sa chute est inéluctable, ils ne font qu'agir pour la précipiter un peu plus tout en sauvant leur peau.
Clorinde est un personnage particulièrement révélateur à ce sujet. Cette jeune et belle italienne que Rougon ne parvient pas à saisir sait se rendre aussi irrésistible aux yeux des grands hommes que fatale lorsqu'elle décide de détruire un homme qui l'a vexée et qui ne peut plus lui servir. Sa cruauté envers Rougon lors de la vente de charité à l'Orangerie est magistralement décrite par Zola.
Cela dit, cette manie de toujours se raccrocher aux branches et de ne pas hésiter à renier ses précédentes prises de position pour conserver sa place dans la vie politique me semble réaliste et toujours très actuelle.

"En France, dès qu'il y a cinq messieurs dans un salon, il y a cinq gouvernements en présence. Ca n'empêche personne de servir le gouvernement reconnu. Hein, n'est-ce pas ? C'est histoire de causer."

Derrière ces personnages et leurs manigances, Zola décrit la vie politique sous Napoléon III, les bouleversements dans l'attitude de celui qui était pourtant arrivé au pouvoir dans une république avant d'être proclamé empereur, de faire museler la presse et d'encourager les excès de zèle du ministère de l'Intérieur.

"... je vous conseille de frapper haut. Vous avez bien là-bas des avocats, des négociants, des pharmaciens, qui s'occupent de politique. Coffrez-moi tout ce monde là. Ca fait plus d'effet."

Etrangement, les choses ne tournent pas si mal. Heureusement qu'Eugène est un Rougon, et non pas un Mouret ou un Macquart... Il est quand même bien seul avec tout son pouvoir.

Folio. 474 pages.
1876 pour l'édition originale.

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