27 avril 2022

J'ai épousé un communiste - Philip Roth

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" Vois les choses sous l'angle de Darwin. La colère sert à rendre efficace. C'est sa fonction de survie. C'est pour ça qu'elle t'est donnée. Si elle te rend inefficace, laisse-la tomber comme une pomme de terre brûlante. "

Nathan Zuckerman retrouve Murray Ringold, son ancien professeur, alors que ce dernier est au crépuscule de sa vie. Durant six soirées, ce passionné de Shakespeare va raconter l'histoire de son frère Ira, ancienne gloire de la radio et époux de la célèbre actrice Eve Frame. Ira a été à cette époque le mentor de Nathan avant de tout perdre à cause de son mariage et de ses idées politiques. On plonge alors dans l'Amérique de l'après-guerre, celle de la chasse aux sorcières et d'un antisémitisme habilement dissimulé mais toujours actif. C'est l'occasion pour les deux hommes de faire le procès de leur nation, celle d'hier et celle d'aujourd'hui. 

Je dois vous faire une confidence. Je crois que je suis en train de tomber amoureuse. Il s'appelle Philip, il me donne des claques, et j'aime ça.

Pastorale américaine m'a bouleversée, J'ai épousé un communiste m'a déprimée (j'ai hâte de voir si La Tâche me fait sauter par la fenêtre).

L'auteur n'est tendre avec personne. Surtout pas Eve, cette actrice digne de ces femmes fatales venimeuses que l'on trouve dans les vieux films. Depuis, j'ai lu que son personnage était inspiré de l'ex-femme de l'auteur, ce qui explique sans doute cette absence de nuances que Roth accorde à ses autres créatures et qu'il considère comme étant le privilège de la littérature sur la politique.

" Même quand on choisit d'écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d'élucider la complication, et d'impliquer la contradiction. Non pas d'effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l'intérieur de ses termes, se situe l'être humain tourmenté. Laisser de la place au chaos, lui donner droit de cité. Il faut lui donner droit de cité. Autrement, on produit de la propagande, sinon pour un parti politique, un mouvement politique, du moins une propagande imbécile en faveur de la vie elle-même – la vie telle qu'elle aimerait se voir mise en publicité. "

Roth n'est pas du genre à faire dans la dentelle, et avec ce roman je réalise qu'il aime aussi asséner des vérités que ses lecteurs ne sont pas prêts à entendre. Il le fait de façon presque sournoise, lorsqu'il n'est plus possible de nier l'évidence puisque les centaines de pages qui précèdent la conclusion sont là pour parer à toute tentative de se défiler.
Je vous annonce donc que nous sommes tous des abrutis ballotés par la politique comme de vulgaires marionnettes. Tout ce qu'ont fait Ira et Murray, de leur adhésion au communisme à leur vie maritale, a été dicté par leurs idéaux qui sont avant tout l'expression de leurs faiblesses et de leurs contradictions (au choix, comment concilier une vie de camarade et un fantasme de famille américaine idéale ?).

" Ce qui l'empêche c'est qu'il est comme tout le monde – on ne comprend les choses que quand c'est fini. "

Il y aurait de quoi désespérer de la nature humaine, si prompte à trahir et à abandonner lâchement ceux qui tombent. Heureusement, on est chez Roth qui ne manque ni d'humour (je crois que c'est l'auteur qui me fait le plus rire) ni de cette affection qu'il témoigne à ses témoins et à son alter-ego écrivain. Quel conteur hors pair !

Folio. 442 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1998 pour l'édition originale.

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16 décembre 2021

My Life on the road - Gloria Steinem

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"If you travel long enough, every story becomes a novel."

Icône du féminisme aux Etats-Unis, Gloria Steinem a passé sa vie à silloner les routes des Etats-Unis pour aller à la rencontre des gens. Dans ce livre où elle retrace son parcours depuis ses premiers voyages avec son nomade de père, Gloria Steinem explique comment son mode de vie lui a permis d'assister à certains des moments les plus marquants de l'histoire des Etats-Unis et de nourrir son combat en étant toujours proche du terrain et de sa complexité.

Je sais que l'on se met rarement en scène de manière négative lorsque l'on écrit sur soi, mais j'abandonne tout esprit critique pour dire que j'ai trouvé ce livre magnifique et cette femme bouleversante. Gloria Steinem incarne le contraire de la féministe privilégiée et enfermée dans sa tour d'ivoire qui espère éduquer les foules. Elle va partout, depuis les universités jusque dans les prisons en passant par les lieux de culte, les taxis (les meilleurs sondeurs selon elle) et les bordels. Elle prône l'intersectionnalité pour trouver l'universalisme (vous savez, ces deux mots qui sont censés être incompatibles). 

Ses rencontres sont souvent furtives, donnent parfois lieu à des amitiés durables, mais toutes sont touchantes parce qu'elles l'ont été pour Gloria. Elle nous les relate avec humour, malice ou tristesse. Cela va de cette femme hassidique qui lui chuchote un "Hello Gloria" complice dans un avion où les hommes, la reconnaissant, ont bien pris garde de l'isoler, à cet homme pleurant sa soeur assassinée qui vient la remercier d'avoir enquêté sur les féminicides de masse à la frontière américano-mexicaine. 
Chaque détail peut compter. Si une candidate démocrate n'avait pas manqué de quelques milliers de dollars lors de sa campagne, peut-être que certaines guerres n'auraient pas eu lieu ou que le réchauffement climatique aurait été pris plus sérieusement par les Etats-Unis (peut-être).

A travers toutes ces rencontres, c'est la grande Histoire qui s'est écrite. Gloria Steinem est présente lorsque Martin Luther King prononce son plus célèbre discours. Elle fait campagne pour les frères Kennedy. Elle nous transmet la sidération ressentie par l'Amérique lors de l'assassinat de ces hommes qui représentaient l'espoir, sa fierté lors de la Convention des Femmes de Houston en 1977, son enthousiasme pour Obama et Hillary Clinton.

Nous rencontrons aussi par son biais des individus qui ont fait l'Histoire, même s'ils ont été boudés par ceux qui l'ont rapportée. Qui connaît Mahalia Jackson, qui crie à Martin Luther King, "Tell them about the dream !" ? Ou Wilma Mankiller, la première femme chef de la Nation Cherokee ?

Si Gloria Steinem se montre ouverte face aux gens qu'elle rencontre, et qui sont parfois très différents d'elle, elle s'agace contre le discours dominant, qui considère que les Noires ne sont que des militantes des droits civiques, que les jolies filles ne peuvent pas s'indigner et qu'il est méprisable d'être une femme de quand les dynasties d'hommes sont parfaitement admises.

Ce livre est un vrai manuel du militantisme : par quels biais y pénétrer, comment s'assurer de ne pas être balayé par ses opposants ("Tout mouvement a besoin d'avoir quelques membres qui ne peuvent être renvoyés"), comment répondre un simple "oui" ou "merci" aux questions inappropriées sur son physique ou sa sexualité, comment ravaler son indignation parfois, comment savoir qu'il faut accepter de perdre certains combats :

"Obama didn't need me to win. Hillary Clinton might need me to lose."

Et surtout, comment savoir quels sont les vrais problèmes.

"If you want people to listen to you, you have to listen to them.
If you hope people will change how they live, you have to know how they live"

J'ai surligné des dizaines et des dizaines de passages dans ce livre, d'une richesse telle que je ne peux pas tout vous rapporter sans écrire un billet beaucoup trop long. Lisez-le.

Oneworld. 312 pages.
2016.

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18 août 2021

Le Coeur de l'Angleterre - Jonathan Coe

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« Vous voyez, c’est ce qui me plaît chez les Anglais. Vous passez pour des gens fiables, conservateurs. Et pourtant vous passez votre temps à enfreindre les règles. Quand ça vous permet d’arriver à vos fins, vous enfreignez allègrement les règles. » Il eut un rire ravi. « Même William Blake. »

2010. Benjamin et Loïs Trotter sont désormais des quinquagénaires émérites. Le monde dans lequel ils vivent n'a plus grand chose de commun avec l'Angleterre de leur adolescence. La génération précédente est de plus en plus clairsemée, Bowie, Alan Rickman et Prince vont mourir prématurément. Les réseaux sociaux occupent le devant de la scène, il n'est plus possible de faire nager nus ceux qui oublient leur maillot de bain. L'heure des bilans et des grandes décisions de la maturité est venue, le tout au milieu des débâcles politiques anglaises.

Si certains aspects de ce livre, en particulier les analyses politiques, m'ont autant passionnée que dans les précédents tomes, je dois admettre que Le Coeur de l'Angleterre n'est pas un coup de coeur. Les variations habiles de formes et de registres, qui rythmaient jusque-là l'histoire, sont moins présentes. De même, si les différents points de vue servaient à rendre l'intrigue palpitante, c'est beaucoup moins vrai ici. Benjamin est assez effacé, presque ennuyeux, surtout face à Doug et Sophie, et personne n'est venu prendre la place de Paul pour apporter un peu de contradiction.

Malgré cela, je dois reconnaître que cette lecture a été instructive et clôture de façon satisfaisante (et définitive ? ) la série. On peut noter un véritable attachement de l'auteur à suivre les thèmes qui l'ont toujours passionné. Le racisme et toutes les formes de discriminations, restent un point central de sa réflexion. La façon de les combattre aussi, qui évolue de génération en génération, avec des ratés parfois. Cela permet à l'auteur de lancer des petites piques affectueuses (je vous assure, il est nettement plus méchant avec les conservateurs et les communicants...).

« Petit ami/ami, ami/petit ami… C’est juste un type avec qui je partage un lit de temps en temps. Il faut toujours que votre génération voie tout en termes binaires, putain… »

Qu'est-ce qui fait l'identité anglaise ? Jusqu'à quel point est-elle solide ? C'est peu dire que le référendum sur l'Union Européenne divise les Anglais, rappelant furieusement un autre débat beaucoup plus proche de nous. Au sein même des familles, le débat fait rage. Les rumeurs, le populisme et les questions jamais vraiment réglées surgissent sans arrêt. Lassés de devoir choisir encore et toujours entre la peste et le choléra lors des élections, certains attendent la première occasion pour faire perdre ses illusions à ceux qui se croient un peu trop populaires. Jusqu'au coup de théâtre que nous connaissons et que personne n'avait vraiment anticipé.
Au passage, si vous aviez encore des doutes sur Boris Johnson, ce livre devrait vous donner un bon éclairage.

" Johnson établissait un parallèle entre l’UE et l’Allemagne nazie. L’une comme l’autre entretenaient le désir de créer un super-État européen sous la domination allemande par des moyens militaires dans un cas, et économiques dans l’autre. Benjamin, dont l’intérêt pour la politique avait augmenté dans des proportions exponentielles depuis quelques semaines, en fut effaré. Le débat politique était-il tombé si bas dans le pays ? Fallait-il incriminer la campagne, ou bien cet état des choses avait-il toujours existé sans qu’il y prenne garde ? Était-il désormais possible à un homme politique britannique de lancer une énormité pareille sans s’inquiéter d’une quelconque sanction ? Ou bien ce privilège était-il réservé à Johnson, avec son toupet de cheveux si attendrissant, son parler marmonnant d’ancien d’Eton et ce demi-sourire ironique aux commissures des lèvres ? "

Bilan plutôt positif malgré tout pour cet opus. Je n'en ai pas fini avec Jonathan Coe.

Folio. 598 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2018 pour l'édition originale.

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21 juin 2021

Bienvenue au club - Jonathan Coe

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"— Alors je t’emmène, Patrick. On va remonter le temps. Jusqu’au tout début. Jusqu’à un pays qu’on serait sûrement incapables de reconnaître. L’Angleterre de 1973."

Birmingham, années 1970. Benjamin Trotter est le deuxième enfant de sa fratrie, coincé entre une soeur qui épluche les petites annonces pour trouver un petit ami et un frère cadet dont la vanité gâche le potentiel. A l'école, Benjamin, surnommé Roteur, essaie de se faire une place avec ses amis, dont le fils du principal représentant syndical de l'usine dans laquelle travaille son propre père. Il rêve aussi d'attirer un jour l'attention de la belle Cicely.

Je savais que j'allais aimer cette lecture, mais je ne pensais pas avoir un tel coup de coeur pour ce livre aussi hilarant qu'émouvant.

Il fait surgir devant nous une époque que nous n'avons pas connue comme peu d'auteurs savent le faire. Surtout que, quand je lis "Personne ne remarquait ce marron envahissant, ou en tout cas n’y voyait un sujet de conversation. Le monde était marron.", je vois ça :

Life on Mars

"On a tendance à oublier à quoi ressemblaient vraiment les années soixante-dix. On se souvient des cols pelle à tarte et du glam rock, on évoque, avec des larmes dans la voix, les Monty Python et les émissions pour enfants, mais on refoule toute la sinistre étrangeté de cette période, tous ces trucs bizarres qui se passaient tout le temps. On se rappelle le pouvoir qu’avaient les syndicats à l’époque, mais on oublie comment réagissaient les gens : tous ces tordus militaristes qui parlaient de mettre sur pied des armées privées pour rétablir l’ordre et protéger la propriété quand la loi ne serait plus en mesure de le faire. On oublie l’arrivée des réfugiés indiens d’Ouganda à Heathrow en 1972, qui avait fait dire que Powell avait raison, à la fin des années soixante, de prophétiser un bain de sang ; on oublie à quel point sa rhétorique devait résonner pendant toute la décennie, jusqu’à cette remarque qu’un Eric Clapton ivre mort fit sur scène en 1976 au Birmingham Odeon. On oublie qu’à l’époque, le National Front apparaissait comme une force avec laquelle il allait falloir compter."

Mélangeant les genres (extraits de journaux intimes, poèmes, témoignages, extraits de journaux scolaires...) aussi bien que les registres, l'auteur en fait des tonnes sans jamais tomber dans l'excès. Jonathan Coe se moque des dirigeants, des responsables syndicaux hypocrites, des riches, des membres du National Front, des convaincus de la méritocratie, le tout avec une subtilité plus ou moins grande mais toujours efficace.

Il y a pourtant énormément de mélancolie dans ce livre. Le contexte n'aide pas, pour commencer. Les conflits sociaux de cette ère pré-Thatcher et les actions terroristes de l'IRA favorisent un racisme qui divise les travailleurs.
Une impression de temps perdu nous prend à la gorge tout au long du récit. Les instants de complicité et de bonheur ne reviendront jamais. Benjamin et ses amis sont en pleine adolescence, cette période si particulière et intense, aussi décevante qu'enthousiasmante. Comme les adultes, ils doivent concilier les angoisses liées à leur époque, qui s'ajoutent à celles de leur âge.

Dans ce livre, qui est parmi d'autres choses un roman d'apprentissage, Benjamin pose des questions universelles. Il a le sentiment de n'être pas perçu correctement par les autres. D'être invisible. Comment raconter la vie de quelqu'un ? Comment raconter sa propre vie ?

" Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels [...]. "

Si j'avais été mélomane, j'aurais eu une raison supplémentaire d'adorer ce livre. Je n'ai pas saisi le quart des allusions dans ce domaine, même si cela ne m'a pas empêché de sourire en lisant le paragraphe où l'auteur se demande comment on peut, à certaines époques de sa vie, s'enticher de certaines musiques.

De Jonathan Coe, j'avais lu et adoré Testament à l'anglaise, mais avec Bienvenue au club l'auteur intègre la liste de ceux dont je veux tout lire. Autre effet secondaire de cette lecture, j'éprouve une envie terrible de me rendre au Pays de Galles.

Comme je suis la dernière à le lire, vous pouvez trouver les avis de Kathel, Ingannmic, Mes pages versicolores, Sylire et Lili.

Folio. 540 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2001 pour l'édition originale.

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15 décembre 2020

Et m*** ! - Richard Russo

russoLe lendemain de l'élection de Donald Trump, David et sa femme Ellie, deux universitaires à la retraite, reçoivent deux couples d'anciens collègues et amis. Ces derniers ont profité de la fin de leur carrière professionnelle pour quitter le centre-ville et s'établir en périphérie.
A la fin de la soirée, Ellie découvre un étron dans le jacuzzi de la maison, le premier d'une série.

A la fin de l'été, Ingannmic a lancé l'idée d'une lecture commune autour de Richard Russo. J'avais prévu de me lancer dans l'une de ses oeuvres les plus connues, mais étant débordée de travail en ce moment et ayant déjà eu la riche idée de profiter de l'occasion pour poursuivre ma lecture du Deuxième sexe et entamer Les Frères Karamazov, j'ai dû me rabattre sur cette toute petite nouvelle sortie en début d'année.

Ce n'est pas forcément le livre le plus subtil de l'année, ni l'oeuvre la plus originale de Russo, qui comme dans les quelques autres oeuvres de lui que je connais met en scène des universitaires d'un certain âge, mais en peu de pages l'auteur nous dresse un portrait amusant de l'Amérique de Trump, dont les habitants se sont pour beaucoup réveillés avec la gueule de bois début novembre 2016.
Il est très courant aux Etats-Unis d'afficher publiquement pour qui l'on vote, et forcément cela ne plaît pas à tout le monde.
Alors ces étrons, farce, vengeance, menace ou métaphore ?
Car cette nouvelle évoque aussi en sous-texte l'amitié, le mariage et les relations entre hommes et femmes. Ceux qui nous sont proches agissent parfois d'une façon si étonnante à nos yeux que l'on est prêt à renoncer à des décennies d'amitié en un instant. La merde du titre est aussi celle que David a dans les yeux, qui l'empêche de voir le désarroi des femmes de sa famille, et surtout, qui lui fait considérer les avertissements de sa femme comme des manifestations de son hystérie.

Une curiosité rappelant avec humour que ce que l'on prend comme acquis peut disparaître en un battement d'aile (de mouche). Décidément, Russo est un très bon nouvelliste.

L'avis de Maeve.

La Table Ronde. 64 pages.
Traduit par Jean Esch.

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01 juin 2020

Middlemarch - George Eliot

middlemarch" Middlemarch, ce livre magnifique qui, malgré toutes ses imperfections, est l'un des rares romans anglais écrits pour des adultes." (Virginia Woolf)

Alors que l'Angleterre est en proie à des bouleversements religieux et politiques, Tertius Lydgate, jeune et ambitieux médecin, vient s'installer à Middlemarch. Avec le soutien du riche M. Bulstrode, il veut créer un nouvel hôpital et bouleverser les pratiques traditionnelles de la médecine, au grand dam de ses confrères. La douce et belle fille du maire, Rosamond Vincy, est séduite par ce nouveau venu.
Dorothea Brooke, de son côté, rejette la main de Sir James Chettam, préférant s'unir au vieux M. Casaubon dans lequel elle voit un grand intellectuel, digne de Pascal ou Milton, qui aurait bien besoin d'une épouse aussi admirative que dévouée pour l'aider dans son travail.

Je pense que Middlemarch était dans ma PAL depuis ma découverte de la littérature anglaise, soit depuis 2006...
Comme souvent lorsqu'on découvre un tel livre, je me suis demandée pourquoi j'avais attendu si longtemps avant de le lire. Je suis cependant ravie de l'avoir gardé de côté puisque certains aspects qui m'ont enchantée m'auraient peut-être moins intéressée il y a quelques années. Il m'a fallu quelques pages pour entrer dans l'histoire, mais ensuite cela a été un plaisir jusqu'à la dernière page.

Si la plume de George Eliot n'a pas la finesse de celle de Jane Austen, si son monde est moins sombre et passionné que celui des soeurs Brontë, elle leur est supérieure par bien d'autres aspects. Middlemarch est un roman réaliste, brillant et complet. En le lisant, j'avais en tête les mots de Mona Chollet sur la tendance des auteurs féminins à parler de l'intime quand les auteurs masculins évoquent ce qui est considéré comme les "grands problèmes du monde". George Eliot réalise avec succès la synthèse de ces deux objectifs.

George EliotJ'ai dû au cours de ma lecture relire une brève biographie de l'auteur, parce que j'étais persuadée qu'elle était l'épouse tranquille d'un pasteur (ce qui est en réalité la vie d'Elizabeth Gaskell) et que cela me semblait très incompatible avec l'écriture d'un livre tel que Middlemarch. George Eliot a eu une vie bien plus sulfureuse, et cela se ressent dans ce roman, aussi bien dans la vision de la société qu'il offre que dans la peinture de ses personnages, les femmes en particulier.

L'auteur n'hésite pas à parler des affaires du monde, qu'il s'agisse de politique, de religion ou de sciences. Middlemarch est une ville dans laquelle les forces en présence sont représentatives de la société et s'affrontent plus ou moins violemment. Ce livre est loin de n'être qu'un roman intimiste comme on pourrait s'y attendre en lisant son résumé. La destinée des personnages est avant tout guidée par leurs prises de position (ou celles de leurs proches) dans les débats qui agitent la société anglaise. Le docteur Lydgate en particulier, très attaché à l'idée de pratiquer une médecine moderne et honnête, est immédiatement haï des autres médecins de la ville qui n'attendent qu'une occasion de lui faire perdre toute crédibilité. Son attitude déconcerte aussi nombre de ses patients en attente de miracles et de méthodes placebo.
Dorothea se bat pour l'amélioration des conditions de vie des métayers, harcèle son oncle et son beau-frère, se lamente lorsqu'elle ne peut trouver des individus à soutenir. Comme le souligne son ami Will Ladislaw, l'équilibre de la société est en train d'être bouleversé, que les Lords le veuillent ou non.

Dorothea Brooke et Will LadislawLa place des femmes est aussi un sujet central du roman. A la docile cadette des Brooke, Célia, qui trouve dans le mariage et la maternité l'aboutissement heureux de son existence, s'opposent les trois figures féminines principales du roman, Dorothea Brooke, Mary Garth, et même à sa façon et malgré elle, Rosamond Vincy. George Eliot en fait des personnages de caractère, ayant leur propre vision de ce qu'une femme est en droit d'exiger dans le mariage. De leur côté les hommes voient dans les femmes des êtres incapables de prendre des décisions bonnes pour elles-mêmes (et, souligne ironiquement George Eliot, pour la réputation de leur digne famille). Dorothea est ainsi tenue dans l'ignorance d'un fait la concernant soit-disant pour son bien, un fait décidé encore une fois pour l'empêcher de commettre une grave erreur. Même Lydgate, qui a à coeur le bonheur de sa femme et admire en Dorothea la femme indépendante et déterminée, espère trouver en Rosamond "ce parfait échantillon de féminité qui allait vénérer l'esprit de son mari à la manière d'une sirène accomplie et ne se servir de son peigne et de son miroir et ne chanter ses chansons que pour offrir à son mari une détente à la sagesse de ce seul homme adoré" (on appréciera le sarcasme dont fait preuve l'auteur).
Que ce soit en matière d'amour, de relation matrimoniale ou de politique, les représentantes de la gent féminine n'hésitent pas à interpeler violemment leurs interlocuteurs et à dénoncer leur lâcheté en les regardant droit dans les yeux. 

Pour finir, Middlemarch est également un roman délicieusement anglais, avec des vieilles filles appréciant de participer aux complots des amoureux, de vertueuses femmes mariées plaignant aussi sincèrement que possible les scandales éclaboussant leurs amies tout en savourant leur thé, et des individus prêts à se jeter sur le moindre morceau d'héritage ou d'argent à portée de main sans la moindre pudeur.

Un incontournable pour tous les amateurs de littérature anglaise et de quoi débuter ce Mois anglais de la meilleure façon !

Les avis de Keisha et de Dominique.

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Folio. 1152 pages.
Traduit par Sylvère Monod.
1862 pour l'édition originale.

09 mai 2020

Les Misérables - Victor Hugo

misérables" Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. "

En 1815, après avoir passé dix-neuf ans au bagne (initialement pour un simple vol de pain), Jean Valjean est libéré. " Il avait cru à une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. " Rejeté par tous, il trouve refuge pour une nuit chez le père Myriel, évêque de Digne.
Durant la nuit, l'ancien forçat vole les couverts en argent du prélat et s'enfuit. Arrêté par les gendarmes et ramené au domicile du père Myriel, Jean Valjean se croit perdu. Pourtant, l'évêque nie le vol et offre deux chandeliers au récidiviste.
" - Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. "
Décidé à ne plus faire que le bien, Jean Valjean s'établit à Montreuil-sur-Mer, fait fortune, aide les pauvres, conseille les paysans.
Cependant, un inspecteur de police, Javert, est bien décidé à traquer l'ancien forçat et à ne pas le laisser mener l'existence d'un homme ordinaire.

Jean Valjean à la sortie du bagne. Gustave Brion

Si Zola, Balzac et Dumas sont régulièrement évoqués sur les blogs littéraires, d'autres auteurs emblématiques du XIXème siècle sont beaucoup plus discrets. Victor Hugo est pourtant un auteur que j'apprécie depuis de très nombreuses années et que je compte bien découvrir davantage.

Je ne vais pas vous dire que je n'ai jamais trouvé le temps long. Hugo est un maître dans le domaine de la digression et, selon ses affinités, tel ou tel passage de cet énorme pavé va presque inévitablement sembler interminable au lecteur.

Et pourtant, quel souffle romanesque, quelle solennité, quelle richesse et quelle poésie on trouve dans ce livre !

Hugo nous offre un panorama du premier tiers du dix-neuvième siècle, de Waterloo aux débuts de la Monarchie de Juillet. Bien que l'Empire puis la royauté aient triomphé, ils portent involontairement en eux les apports de la Révolution française.
Les Misérables est un livre politique. Hugo y plaide à de nombreuses reprises pour l'instruction gratuite et obligatoire pour tous. Son héros, qui n'en a pas bénéficié, va s'instruire par les livres. L'auteur attaque aussi la gestion de la société par ses dirigeants. Il s'indigne du manque d'équité dans la redistribution des richesses (décidément, mes lectures se répondent en ce moment). Pour lui, toute réflexion, toute pensée doit avoir pour but le progrès, elle ne peut se suffire à elle-même. Les auteurs ont un rôle à jouer.
Le système judiciaire indigne Hugo. La peine de mort lui est insupportable, de même que le bagne, qui brise les hommes et les pousse à la récidive.

" Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant ; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré ; il en sortit sombre. Que s'était-il passé dans cette âme ? "

Cosette. Gustave BrionUn personnage incarne la Justice implacable, l'inspecteur Javert. Cet homme intelligent, incorruptible, même à son endroit, voit en Jean Valjean un criminel alors même que toutes ses actions en font un saint.

" Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent ; il n'avait le choix qu'entre ces deux classes ; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police. "

Javert n'est pas qu'un personnage, c'est le porte-parole de la société, qui ne voit pas l'homme derrière le forçat et qui n'attend qu'une occasion pour le renvoyer au bagne. Mais, est-ce cela, la justice ?

Je disais plus haut que certains passages m'avaient paru interminables. Je dois cependant reconnaître qu'ils ont malgré mon ressenti leur utilité. En effet, ce livre n'est pas l'histoire d'un pan de la société comme la plupart des autres romans. C'est un monde à lui tout seul. On y croise toutes les tendances politiques, le clergé, les riches et les pauvres, les honnêtes et les malfrats.

Pour incarner ce monde, on trouve dans Les Misérables une galerie de personnages inoubliables. L'évêque de Digne, qui devrait être insupportable tant il est bon. Le vieux conventionnel fidèle à ses idéaux révolutionnaires jusqu'à son lit de mort. Le Père Mabeuf, cet amoureux des livres et de son jardin, qui sacrifie son dernier trésor pour sa femme de charge. Eponine, la fille Thénardier, fidèle à celui qu'elle aime jusqu'à la mort. Monsieur Gillenormand, ce vieillard plein de défauts mais fou de son petit-fils. Javert et Jean Valjean, évidemment.

Et puis, les enfants. Hugo est magnifique lorsqu'il parle des enfants. J'ai été bouleversée par Cosette, brimée par les Thénardier, mais déposant son soulier dans la cheminée le soir de Noël.

L'Eléphant de la Bastille. Les Misérables" Cosette, avec cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.
C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a jamais connu que le désespoir. "

Mais mon préféré restera sans conteste Gavroche, ce bébé mal-aimé des Thénardier devenu un garçon aussi généreux qu'insolent, aussi brave qu'inconscient. On rit de toutes ses bêtises et de toutes ses effronteries. Croisant deux gamins abandonnés, il les ramène dans son abri, l'éléphant de la Bastille, projet artistique napoléonien avorté, mais refuge de choix.

" L'Empereur avait eu un rêve de génie ; dans cet éléphant titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et faisant jaillir de toute part autour de lui des eaux joyeuses et vivifiantes, il voulait incarner le peuple ; Dieu en avait fait une chose plus grande, il y logeait un enfant. "

Enfin, Les Misérables est un hommage à Paris. L'auteur connaît par coeur les rues, les bâtiments et même les égouts de la capitale, cette ville qui connaît tant de transformations au dix-neuvième siècle. Il nous en décrit les moindres briques.
Il connaît son peuple et la révolte qui l'anime.

Un roman que j'aurais aimé découvrir sans en connaître le moindre morceau. Je pense que je l'aurais encore plus apprécié.

L'avis d'Icath.

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Thélème. 56h52.
Lu par Michel Vuillermoz, Elodie Huber, Pierre-François Garel, Louis Arène et Mathurin Voltz.
1862 pour l'édition originale.

10 septembre 2018

Pères et Fils - Ivan Tourguéniev

pères et filsAlors que son père Nicolas Petrovitch Kirsanov l'attend impatiemment, Arcade, jeune homme issu de la bourgeoisie rurale, rentre chez lui accompagné de son ami Eugène Vassiliev Bazarov. Ce qui devait être des retrouvailles familiales chaleureuses se transforme alors, sous l'impulsion de Bazarov, en un affrontement passionné entre deux visions du monde. La visite ultérieure des deux jeunes gens aux parents de Bazarov ne sera pas plus agréable.

Pères et Fils est connu pour avoir popularisé le terme de "nihiliste", ce qui après ma lecture de Sophie Kovalevskaïa ne pouvait que m'intriguer. Chez Tourgueniev, cette appellation est cependant bien plus précise. En effet, les jeunes gens de ce roman, surtout Bazarov, ne sont pas de simples opposants au régime en place. Ils sont animés par un rejet presque total de tout ce qui fait l'humanité. Les sciences seules trouvent grâce à leurs yeux. Le reste, de l'autorité jusqu'aux sentiments humains les plus ordinaires (amour en tête), est décrié au nom d'un but plus grand.
Tourgueniev se moque clairement de ceux qu'il appelle des nihilistes dans ce livre. Ainsi, il fait ressembler Bazarov à un adolescent mal luné, sûr de sa toute puissance et de sa supériorité. Il le tourne en ridicule et montre tour à tour son égoïsme, son hypocrisie et ses failles. Ainsi, lorsque le jeune homme, qui rejette absolument toute forme de servitude se voit proposer des boissons, il fait mine de ne pas savoir que le domestique n'a pas d'autre choix que de faire son métier :

" Pas d'ordres, pas d'ordres, mon vénérable ami, répondit Bazarov ; à moins que vous ne vouliez bien nous apporter un petit verre de Vodka, par un effet de votre bonté. "

Arcade également est un peu malmené par Tourgueniev. Doté d'une sincère affection pour ses père et oncle, il apparaît très vite qu'il acquiesce souvent aux paroles de son gourou sans réellement saisir leur signification.
Les pères sont moins caricaturaux. Chez les Kirsanov, la réforme de 1861 a été anticipée et la bienveillance est de mise. La fin du servage apporte son lot de bouleversements et un appauvrissement des propriétaires terriens, mais Nicolas Petrovitch et son frère sont plus résignés qu'abattus. Il me semble que l'on a reproché à Tourgueniev d'avoir ridiculisé les nihilistes, mais ce roman montre bien que l'auteur n'était pas un opposant aux libéraux.

Outre sa dimension politique, ce livre est une peinture romanesque de la société russe de la fin du XIXe, dans laquelle les relations familiales sont superbement décrites. J'ai été particulièrement touchée par le lien unissant les Kirsanov qu'ils soient frères ou père et fils. Arcade, Nicolas Petrovitch et Paul Petrovitch forment un foyer uni, mais les "anciens" (qui, ayant bien entamé la quarantaine, sont indéniablement des vieillards...) se sentent rejetés par celui qui a été le point central de leur existence et dont le retour est la source d'un bonheur immense.

" - Oui, il est prétentieux, dit Nicolas Petrovitch. Mais cela paraît inévitable ; il n'y a qu'une chose que je n'arrive pas à saisir. Je crois que je fais tout pour ne pas être en retard sur mon temps : j'ai assuré l'avenir des paysans, j'ai créé une ferme, tant et si bien que je passe pour un rouge dans toute la province ; je lis, je m'instruis, enfin j'essaie de me maintenir au niveau des exigences du monde actuel, et ils disent que j'ai fait mon temps. Que veux-tu, frère, je commence à croire qu'ils disent vrai. "

Une belle lecture.

Ne manquez pas le superbe billet de Claudialucia sur ce livre.

Folio. 314 pages.
Traduit par Françoise Flamand.
1862 pour l'édition originale.

06 septembre 2018

Une Place à prendre - J.K. Rowling

placeBarry Fairbrother, conseiller paroissial à Pagford et père de quatre enfants très apprécié, s'écroule le soir de son dix-neuvième anniversaire de mariage, victime d'une rupture d'anévrisme. Les habitants de la bourgade sont choqués, mais très vite ce sont surtout les prétendants à sa succession qui se manifestent. D'un côté, certains voudraient préserver le travail de Barry en faveur d'un quartier défavorisé et d'une clinique à destination des toxicomanes. De l'autre, les notables locaux, emmenés par Howard Mollison, entendent bien profiter de l'occasion pour se débarasser de ceux qu'ils jugent indignes d'attention.

J'ai commencé cette lecture en imaginant retrouver l'auteur de Harry Potter dans son univers habituel. Si on peut retrouver dans ce livre le soin habituel que J.K. Rowling met dans ses personnages, le parallèle avec sa série phare s'arrête là. Et encore, je n'étais pas au bout de mes surprises. L'auteur a un style cru, sarcastique. Aucun de ses personnages, à l'exception des adolescents, qui sont avant tout des victimes, ne peut se vanter de vouloir autre chose que satisfaire sa petite personne. J'étais décidée à me moquer d'eux tout en grinçant occasionnellement des dents. Finalement, il n'y a rien d'amusant dans Une place à prendre. J'ai ragé contre ces ordures de Mollison, espérant jusqu'au bout qu'ils finiraient par mourir dans d'atroces souffrances, les mots de Parminder à sa fille harcelée et mal-aimée m'ont soulevé le coeur et les discours des conseillers paroissiaux sur l'argent inutilement dépensé pour les plus défavorisés m'ont trop rappelé les politiques actuelles pour que je me sente autrement qu'impuissante. Je crois que c'est ce qu'il y a de pire dans ce livre. Il a l'air caricatural, mais les propos tenus par les personnages, sur les services d'aide à l'enfance, la mixité sociale ou les allocations n'ont rien d'inventé.

« … mentalité d’assisté, disait Aubrey Fowley. Des gens qui n’ont littéralement jamais travaillé de leur vie.
— Et, voyons les choses en face, ajouta Howard, la solution à ce problème est très simple. Qu’ils arrêtent de se droguer. »

Il faut un temps d'adaptation avant d'identifier clairement la multitude de personnages, adultes et adolescents, dont nous suivons les traces. J'ai cru comprendre que certains avaient trouvé que l'auteur prenait trop de temps à poser son cadre, mais je n'ai pas eu ce sentiment. Ce n'est pas un roman rempli d'action, c'est certain, et j'imagine que cela a causé de nombreuses déceptions. Pour ma part, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Ce dont l'auteur parle, c'est de la vie de tous les jours, avec simplicité et éloquence. A moins d'être de mauvaise foi, après avoir lu ce livre, on ne peut plus considérer que vouloir une grossesse et vivre des allocations est forcément un acte stupide et égoïste. Parfois, c'est une question de survie, la seule porte de sortie possible.

Une fable sociale désenchantée et cruelle, qui prouve que J.K. Rowling est un auteur capable de proposer des oeuvres très différentes sans sacrifier son talent. J'ai hâte de la découvrir en tant qu'auteur de romans policiers désormais.

Karine a adoré mais Maggie a été très déçue (une telle discordance entre nous deux est surprenante ! ).

Grasset. 20h57.
Traduit par Pierre Demarty.
Lu par Philippe Résimont.
2012 pour l'édition originale.

pavé

24 août 2018

Une Nihiliste - Sophie Kovalevskaïa

KovaleskaïaNée princesse Barantsov dans la Russie tsariste, Vera vit une enfance protégée. Lorsqu'en 1861, Alexandre II met fin au servage, les Barantsov s'effondrent, forcés de vendre la plupart de leurs terres et de se séparer de leurs domestiques. Vera passe les années suivantes à battre la campagne et à oublier les leçons apprises du temps où elle avait des précepteurs. Lorsque le voisin des Barantsov, Stepan Mikhaïlovitch Vassiltsev, ancien éminent professeur à Saint-Pétersbourg, est assigné à résidence, il ne tarde pas à croiser la route de Vera et à éveiller chez cette adolescente mal dégrossie une conscience politique.

Voilà encore un classique de la littérature russe déterré par Libretto et dont je n'avais jamais entendu parler. Ce n'est pas le roman le plus réussi du monde. Sophie Kovalevskaïa écrit très bien, mais l'intrigue est assez déséquilibrée entre le début plutôt lent et la fin presque expédiée. Il y a aussi tout un passage écrit au présent dans un récit au passé et le traducteur signale qu'un des personnages change de nom au fil du livre. Pourtant, cette lecture a été passionnante et me permettra peut-être d'ouvrir enfin Pères et Fils de Tourgueniev qui m'attend depuis trop longtemps.
Comme le titre l'indique, il s'agit d'un livre politique, largement autobiographique si j'en crois la quatrième de couverture. Pourtant, la majeure partie du roman se concentre sur l'enfance puis l'adolescente de Vera, ce qui en fait presque un roman d'apprentissage. Avant de décrire les avancées permises par les réformes ou les grands procès de contestataires, Sophie Kovalevskaïa nous fait pénétrer dans ces immenses domaines entretenus par une armée de serfs. Du point de vue des Barantsov, l'époque du servage est merveilleuse. Leurs filles sont éduquées avec soin et dotées, tous les traitent avec un respect immense. La réforme de 1861 bouleverse complètement cet équilibre et la détresse s'empare des aristocrates.
La rencontre entre Vera et Vassiltsev transforme la jeune fille. Leur relation est à la fois belle et libératrice pour celle dont personne ne se souciait plus depuis longtemps. Au-delà de leurs échanges intellectuels, une histoire d'amour passionnée ne tarde pas à les lier.
Nous avons généralement des nihilistes une vision très négative en raison du nombre d'attentats qu'ils ont commis. Ici, le terme décrit très généralement tout individu ayant une attitude d'opposition face au pouvoir en place. Dans les dernières pages du livre, nous suivons le procès romancé d'un groupe ayant réellement existé mais dont les membres, ainsi que le souligne l'auteur, n'étaient pas du tout organisés voire ne se connaissaient absolument pas. Je n'ai encore jamais lu les livres écrits sur l'univers concentrationnaire soviétique, mais ce livre, comme d'autres de la même époque, montrent que l'organisation des bagnes et la répression ne datent pas de 1917. Ces écrits montrent également que de nombreux individus éclairés, hommes et femmes, pauvres et aristocrates, étaient engagés dans la lutte contre les injustices de leur société. 

Une curiosité littéraire que j'ai lue avec un vif intérêt et qui m'a permis de découvrir une femme hors du commun puisque Sophie Kovalevskaïa était surtout une scientifique de grand talent. Encore une fois cependant, ne lisez pas le résumé proposé par l'éditeur, bien trop bavard, réducteur voire mensonger !

Libretto. 146 pages.
Traduit par Michel Niqueux.
1892 pour l'édition originale.