12 août 2009
Le Proscrit ; Sadie Jones
Buchet Chastel ; 377 pages.
Traduit par Vincent Hugon.
The Outcast. 2008.
J'attends depuis des mois que Fashion s'impatiente de ne pas revoir son livre, et qu'elle m'envoie le Docteur pour le récupérer. En vain...*
Angleterre, 1957. Lewis vient de sortir de prison, et il décide de rentrer à Waterford, chez son père et sa belle-mère, là où tout le monde voudrait l'avoir oublié. Deux ans plus tôt, alors qu'il n'avait que dix-sept ans, Lewis a incendié l'église du village.
Nous suivons dès lors le fil de sa vie, depuis le retour de Gilbert, son père, du front de la Deuxième Guerre mondial, alors que Lewis n'a que sept ans. Trois ans plus tard, sa mère, une femme aimante, et originale selon la communauté de Waterford, se noie sous les yeux impuissants de Lewis. Gilbert se remarie quelques mois plus tard avec Alice, une jeune femme qui ne parviendra pas plus que son époux à établir un lien avec l'enfant, qui va peu à peu être mis à l'écart par les autres, jusqu'à ce qu'il commette un crime. "Lewis était pour elle pareil à un oiseau blessé. Et les oiseaux blessés finissaient toujours par mourir."
Les Anglais ont vraiment un don pour savoir écrire des romans passionnants, oppressants, même lorsqu'au départ, le sujet n'était pas particulièrement original.
L'hypocrisie de la société, la peur de l'autre, le besoin de se trouver des boucs émissaires et d'en créer sont des éléments que l'on retrouve dans nombre de romans, mais c'est malgré tout une histoire particulièrement intense que nous livre Sadie Jones. Ce livre est douloureux et sa lecture n'est pas souvent agréable, car les personnages que l'on voit évoluer sont pour beaucoup au bord de l'étouffement. Il fait gris en permanence, et l'explosion finale semble de plus en plus inévitable. Rien n'est dit, aucune tentative de parler d'autre chose que du temps qu'il fait n'aboutit. Les personnages, qui s'expriment tour à tour, vont de malentendu en malentendu. C'est particulièrement visible entre Lewis, son père et sa belle-mère, mais chez les Carmichel, la situation est tout autant tendue. L'alcoolisme, la mort, les coups, la maladie, tout se fait en secret. Dire la vérité est donc le pire des crimes. "Frapper sa femme avait quelque chose d'irrationnel et leur avait toujours paru honteux à tous les deux, tandis que corriger sa fille, même avec une grande sévérité, appartenait au domaine des comportements admis. Peut-être Kit ne s'en porterait-elle que mieux. Claire ne voulait simplement pas voir ça."
Par conséquent, un personnage comme Lewis est tout simplement intolérable, d'autant plus que la petite Kit Carmichel est amoureuse de lui, et que sa famille lui a donné de nombreuses raisons de se rebeller. Le parcours de ce garçon, qui passe d'une enfance avec une mère aimante à un foyer froid se développe logiquement sous les regards dédaigneux des bourgeois de Waterford et impuissants du lecteur. Lewis est près à tourner la page et à rentrer dans le rang, mais il fait trop peur aux autres, qui ne tardent pas à le cataloguer, et finalement à le pousser à réagir exactement à l'opposé de ce qu'ils voulaient.
Un très beau roman qu'il est difficile de lâcher une fois commencé.
Les avis de Fashion (qui ajoute une vidéo du teaser, qui rappelle furieusement Expiation de Ian McEwan je trouve, mais qui donne bien le ton), de Cathulu, de Lily, de Cuné, de Clarabel, d'Amanda et de Tamara.
*merci quand même !
15 juin 2009
Vingt-quatre heures de la vie d'une femme ; Stefan Zweig
Le Livre de Poche ; 124 pages.
Traduit par Olivier Bournac et Alzir Hella.
1927.
Lettre Z du Challenge ABC :
J'aime beaucoup Zweig, mais pour une raison inexplicable, j'ai toujours un sentiment d'appréhension lorsque j'ouvre l'un de ses livres. Et pour celui-ci, c'était encore pire, j'étais certaine que j'allais m'ennuyer.
Nous sommes à Monte-Carlo, et les clients d'un hôtel sont sous le choc. Une femme d'une trentaine d'années, mariée et mère de famille, vient d'abandonner les siens pour fuir avec un jeune homme rencontré seulement quelques heures plus tôt. Bien entendu, les commentaires acerbes sont de la partie. Tous affirment que les deux amants se connaissaient de longue date, que la jeune femme était nécessairement dérangée, et que l'enlèvement était prévu depuis longtemps.
Seul notre narrateur s'oppose à cette vision, ce qui donne lieu à une forte dispute avec ses compagnons. Une vieille dame anglaise semble particulièrement intéressée par sa conception des choses et, après s'être assuré qu'il reste ferme sur ses positions, elle décide de se confier à lui, de lui raconter comment en vingt-quatre heures, la femme respectable qu'elle était a renoncé à tout.
Ce roman est une merveille ! Je pense même que je l'ai préféré à Lettre d'une inconnue, que j'ai longtemps confondu avec ce livre, et qui était jusque là mon favori de Zweig.
La patte de l'auteur est bien présente. L'ambiance est nostalgique, l'action ne se déroule pas au moment où nous la découvrons. La folie liée à une obsession guette, comme souvent chez Zweig. Folie ou humanité d'ailleurs, mais qui se révèle quoi qu'il en soit tragique.
La bonne société qui juge les "gourgandines" est remise en cause par ce portrait de femme qui n'avait pas prévu qu'elle serait celle qui aurait le droit de contempler la vie. Elle l'a payé cher, son coeur a été brisé et elle s'est sentie coupable pendant le restant de sa vie. Mais au final, sa rencontre avec notre narrateur est une récompense, un droit au soulagement. Zweig souligne les risques auxquels exposent les "bonnes manières". En étouffant les passions, elles éclatent avec une intensité encore plus violente, et au moment le moins opportun. "Seuls peut-être des gens absolument étrangers à la passion connaissent, en des moments tout à fait exceptionnels, ces explosions soudaines d'une passion semblable à une avalanche ou à un ouragan : alors, des années entières de forces non utilisées se précipitent et roulent dans les profondeurs d'une poitrine humaine". Et heureusement sans doute, parce qu'il est malheureux qu'un être humain dise que pendant plus de quarante ans, il n'avait rien vécu.
La minutie avec laquelle l'auteur étudie les caractères humains se révèle surtout dans la salle de jeux, endroit symbolique, où a lieu la rencontre entre Mrs C. et l'homme dont elle ne connaîtra jamais le nom. Etre impassible est un idéal dans une société tout en retenue, mais même dans les lieux où les émotions sont les plus dangereuses, les traîtres qui sont en nous se dévoilent. Je n'aurais jamais pensé lire un jour avec autant d'émotion des descriptions de mains, et pouvoir y trouver un tel désespoir !
Zweig m'a encore une fois fait passer un excellent moment, si vous n'avez pas encore découvert ce livre, il faut le faire au plus vite !
Karine :) , Karine, Keisha, Malice et bien d'autres ont également été conquis.
28 mai 2009
Eté ; Edith Wharton
10/18 ; 253 pages.
1917. V.O. : Summer.
J'ai découvert Edith Wharton l'année dernière, grâce à Lou, qui m'a offert deux livres de cette romancière américaine qu'elle apprécie énormément. Xingu m'avait beaucoup plus, mais n'était encore qu'un court texte, donc il s'agissait de choisir un livre qui me permettrait de vraiment pénétrer dans l'oeuvre de Wharton. Eté est le roman de cet auteur qui me semblait le plus abordable et le plus frais, donc j'ai choisi de me pencher sur ce titre.
C'est l'été à North Dormer en Nouvelle Angleterre, et Charity Royall, la petite bibliothécaire s'ennuie. Elle a été recueillie très jeune par Mr Royall et son épouse, après avoir vécu plusieurs années dans la Montagne, au milieu de colons qui vivent en-dehors du système américain. Depuis, elle a été plutôt privilégiée, mais son existence offre peu de distractions. Aussi, quand un jeune homme élégant pénètre dans sa bibliothèque, les choses s'emballent.
Voilà un roman qui a dû faire couler beaucoup d'encre à sa sortie. Certes, il ne se passe rien à North Dormer et les choses sont dites de façon voilées, mais le décalage est grand entre la tranquilité de la nature et les tourments auxquelles Charity Royall est confrontée. La jeune fille, malgré son passé dans la montagne, est tout ce qu'il y a de plus convenable aux yeux de ses voisins, tant que les choses du sexe sont restreintes à l'intimité de son domicile (en gros, avoir un père adoptif qui louche sur vous n'est pas un sujet problématique si rien n'est ébruité).
Sa rencontre avec Lucius Harney change tout. L'éveil des sentiments chez cette jeune fille au caractère bien trempé est merveilleusement décrit par Edith Wharton, qui nous offre un livre dans lequel la sensualité réside dans des images telles un feu d'artifice du 4 juillet. Ironie du sort, cet amour, pourtant vrai, est inacceptable, et ses conséquences, bien que prévisibles, sont impitoyables.
Ce livre est bien plus sombre que je ne le pensais lorsque je l'ai ouvert. Il est frustrant aussi, puisque tout s'achève rapidement, et que l'on ignore la réaction de Harney aux nouvelles qui lui parviennent finalement.
Maintenant, je suis suffisamment intriguée pour vouloir continuer ma découverte de cet auteur.
"Un remous plus vif décoiffa un jeune homme qui passait par là, fit tournoyer un instant son chapeau et le déposa au milieu de l'étang.
Comme le jeune homme courait, cherchant à le repêcher, Charity Royall remarqua que c'était un étranger et qu'il était habillé avec une certaine recherche. Elles vit aussi qu'il riait à belles dents, comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures.
Le coeur de la jeune fille se contracta. Elle avait toujours eu ce mouvement de recul qui se produisait toujours chez elle à la vue d'un visage insouciant et heureux."
Les avis de Lou, Florinette, Tamara et Stéphanie.
26 mai 2009
L'Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ; Robert L. Stevenson
Le Livre de Poche ; 93 pages.
Traduit par Jean-Pierre Naugrette.
VO : The Strange case of Dr Jekyll and Mr Hyde. 1886.
Après ma lecture de Jean-Pierre Ohl, j'ai naturellement plongé dans ma PAL à la recherche de livres de Stevenson. Je n'ai pas trouvé Le maître de Ballantrae (erreur que j'ai réparée depuis), mais un livre beaucoup plus connu, acheté il y a dix jours parce que je ne trouvais plus l'exemplaire de ma soeur, L'Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Que j'avais déjà lu. Je ne m'en souvenais pas, mais certains détails m'ont vite interpellée. En plus de cela, j'ai vu une des adaptations du livre quand j'étais au collège, mais je ne suis pas capable de me rappeler laquelle.
L'histoire est narrée par un notaire, Mr Utterson, qui apprend une étrange histoire de la bouche de son cousin, Mr Enfield. Une nuit, ce dernier est témoin d'un choc frontal entre une petite fille qui courait et un homme qui marchait d'un pas vif. Au lieu de s'arrêter, l'homme piétine la fillette, et tente de continuer sa route avant d'être arrêté par les passants. Il doit alors dédommager les parents de l'enfant, et pour cela il pénètre dans la maison du Dr Jekyll, un vieil homme tout à fait respectable. Mr Utterson se trouve être le notaire et l'ami du docteur, et lorsqu'il entend le nom de l'agresseur, Mr Hyde, il se souvient qu'il s'agit de l'homme auquel Jekyll offre la totalité de ses biens dans son testament. Il s'inquiète dès lors beaucoup sur les liens qui unissent ce respectable docteur et ce jeune homme brutal.
J'ai apprécié ma lecture de cette nouvelle, mais ce n'est pas du tout pour les raisons que j'imaginais. Parce
que je suis une lectrice du XXIe siècle, et que toute cette histoire est entrée dans les moeurs, les révélations qu'elle contient n'en sont plus. Le texte est très court, et laisse donc peu de place pour faire gonfler l'intrigue, ou pour développer d'autres aspects plus sociaux. Mais avec énormément de subtilité, Stevenson y parvient. Durant la majeure partie du récit, les personnages m'ont de plus semblé très lointains. Sans doute assez bien croqués pour en faire des êtres universels, mais pas assez personnalisés pour émouvoir.
Et puis, le personnage du Dr Jekyll, la figure même de l'homme respectable, mais qui s'ennuie, captive et éclaire tout le récit. A partir du moment où il prend les rênes du récit, il se transforme en un être dont on ne peut que pardonner les méfaits. "Il m'arrivait d'avoir envie de m'amuser, et comme mes plaisirs étaient (pour le moins) peu distingués, comme j'étais non seulement très connu et très estimé, mais déjà d'un âge respectable, l'incohérence de mon existence me pesait chaque jour davantage. C'est par ce biais que je fus séduit par ce nouveau pouvoir avant d'en devenir l'esclave." Dans une société où la réputation est à la fois tout et très fragile, la frustration peut avoir des conséquences terribles. La dernière phrase est sobre en apparence, mais elle clôt un récit bouleversant.
Le fait de créer un personnage principal qui n'est pas celui qui vit le drame qu'il raconte me semblait étrange, mais il permet de berner le lecteur, et de le mettre entre les mains d'un personnage qui n'est pas aussi neutre qu'on le pensait. Mr Utterson est un honnête homme pour la société victorienne, mais je me demande maintenant comment il a réagi au récit de son ami. Et qui est vraiment à mépriser dans cette histoire.
J'ai maintenant commencé Le Maître de Ballantrae pour poursuivre avec cet auteur. Je vous en reparle très vite !
Les avis d'Isil, Romanza et de Fée Bourbonnaise. Erzébeth en a écrit deux mots. Lou n'a pas aimé.
18 mai 2009
La Triste Histoire d'Elvira Madigan et du lieutenant Sixten Sparre ; Paardekooper
Actes Sud ; 173 pages.
Traduit par Anne-Charlotte Struve.
2003.
D'Elvira Madigan, je connaissais peu de choses, mais Alice m'a donné une irrésistible envie de me plonger dans ce livre.
En juillet 1889, deux corps sont retrouvés sur une île danoise. Il s'agit de deux amoureux ayant fuit la Suède. Elvira Madigan avait vingt et un ans, et elle était une somptueuse funambule. Sixten Sparre, son amant, était un déserteur de trente-cinq ans, marié et père de deux enfants.
Je ne sais vraiment pas comment vous parler de ce livre, qui est parmi les plus beaux et les plus bouleversants que j'ai jamais lus.
Elvira a tout de l'héroïne à laquelle on ne peut que succomber. Pure, jeune, belle et
vraie, amoureuse en fait. "Vingt et un ans elle avait attendu, avant d'embrasser un homme sur le corps. Vingt et un ans, avant de renverser la tête en arrière et de voir l'autre ciel." Elle qui vit en altitude, et qui est jusque là restée insensible à la foule de ses admirateurs, est touchée en plein cœur par ce lieutenant suédois brisé, qui reconnaît en elle son complément. "Lors de moments privilégiés, il s'imaginait qu'ils constituaient les pensées de l'autre, qu'il était en elle quand elle s'avançait sur la corde, et qu'elle était en lui, à l'aube, quand il chevauchait à travers les prés boueux. Qu'ils ne pensaient pas simplement l'un à l'autre, mais dans l'autre. L'obscurité ne se concevait que grâce à la lumière, et la lumière ne prenait son sens que dans l'obscurité. Elle était la lumière, lui, l'obscurité, dans un continuel échange d'énergie, une contraction alternée de l'union, la recherche corporelle d'une nouvelle identité, ou plutôt : d'une identité tout court." Nous les rencontrons alors qu'ils sont arrivés à Svendborg, dans le Danemark natal de la belle Elvira. Ils trouvent encore la force de se blottir l'un contre l'autre, de faire l'amour dans les arbres, de se mentir sur le temps qui reste, et de faire semblant de croire en d'autres possibilités que celle à laquelle ils sont pourtant inexorablement destinés.
Mais lorsque la note d’hôtel est trop grande, qu’il devient évident que personne ne les aidera, et surtout que leur amour n’a rien de terrestre, ils font mine de partir pour quelques jours, laissant des bagages dans leur chambre, puis se rendent sur l’île de Tasinge. Là, Sixten tire une balle dans la tempe d’Elvira, qui s’effondre, avant de se donner la mort (ou de la fuir).
En remontant dans le temps après la mort d’Elvira et de Sixten, on découvre chez le lieutenant, qui est aussi poète, une âme pleine de tourments. Un homme enfermé dans un mariage sans amour, qui se sent mort. "Il pensait qu'il devrait abandonner pour de bon si cela continuait. Non plus seulement jouer à mourir, mais mourir vraiment. Cela arriverait tout seul, il n'aurait qu'à continuer à vivre." "L'argent de la lune se répandait au-dedans comme au-dehors par les fenêtres, se fixant aux murs comme le froid. Le matin, on n'en voyait aucune trace, mais on sentait que tout avait été gelé et recouvert d'une couche triomphale, semblable à la surface d'un miroir. Un suicidaire aurait aisément pu se couper les veines sur les candélabres aiguisés de la tablette de la cheminée." La rencontre d'Elvira semble à la fois la promesse d'un bonheur possible et une immense douleur, du fait de l'absence. Quand ils se rejoignent, c'est déjà trop tard. Ils fuient, mais peinent à respirer malgré leur liberté nouvelle. On assiste à la déception d’Elvira, qui est descendue de son fil pour être finalement rejetée par la terre. "Elle n'était pas descendue sur terre mais planait encore dans l'air. Une funambule sans fil. Une étoile sans firmament." Même eux, semblent s'effacer. Ils ne parviennent plus à se toucher, alors le temps presse.
Il s’agit d’un amour sans mots ou presque, qui est comme un rejet de la société qui n’a pas voulu d’eux. « Plus que tout, ils auraient aimé trouver une brèche dans le temps, une couveuse sexuelle, où ils auraient pu se lover en attendant que le monde leur fasse une place. » Tout n’est que poésie et émotions. Dans une langue magnifique et en s’aidant des saisons et des étoiles, Paardekooper nous décrit le bonheur intense et douloureux d’Elvira et de Sixten, ces êtres, si différents à première vue, qui recherchent dans l'autre une vitalité qui n'existe nulle part ailleurs. Tout n'est qu'hypothèse, puisque les personnages ont réellement existé. Mais la réalité de Paardekooper est sans aucun doute celle qui me convient le mieux.
Alice (que je remercie infiniment) et Michel ont eux aussi succombé à ce bijou.
Plusieurs films ont été tirés de cette histoire. Holly évoque celui de Bo Widerberg, qui utilise un concerto de Mozart rebaptisé ensuite le concerto Elvira Madigan.
18 mars 2009
Lumière pâle sur les collines ; Kazuo Ishiguro
10/18 ; 256 pages.
Traduit par Sophie Mayoux.
V.O. : A Pale View of Hills. 1982.
Lettre I du Challenge ABC :
Kazuo Ishiguro est l'un de mes auteurs préférés, même si jusque là je n'avais lu que Les vestiges du jour et surtout Auprès de moi toujours.
Avec Lumière pâle sur les collines, le premier roman de l'auteur, j'ai pu le suivre pour la première fois dans son pays d'origine, le Japon. Je pensais vraiment m'attaquer à une oeuvre assez mineure d'Ishiguro, mais je peux vous assurer que ce livre défend à lui tout seul le génie de l'auteur.
Etsuko est une Japonaise, qui a quitté son pays d'origine quelques années après la guerre, en compagnie d'un deuxième époux. De son premier mariage, elle avait eu une fille Keiko. Celle-ci vient d'être retrouvée pendue dans sa chambre à Manchester lorsque le livre débute, des années plus tard. Elle avait quitté sa mère depuis six ans, incapable de s'adapter à la vie en Angleterre et à sa nouvelle famille.
A l'occasion d'une visite de sa deuxième fille Niki, Etsuko se remémore son passé. Elle se souvient de Jiro, son premier mari, au temps où elle attendait Keiki. Elle revoit aussi les deux occupantes mystérieuses d'une petite maison près de chez elle, Sachiko et sa fille Mariko. Cette gamine qui aimait tant les chats, et qui ne voulait pas s'en aller.
Dans ce livre, on retrouve tout ce qui fait le charme d'Ishiguro. Son style d'abord, faussement détaché, qui nous fait pourtant ressentir parfaitement l'atmosphère dans laquelle l'histoire se déroule. Les phrases se suffisent à elles mêmes, et ne nécessitent aucun artifice. Une remarque ironique n'a pas besoin d'être signalée, ni même un immense chagrin.
Etsuko nous emmène à Nagasaki, ville qui, comme chacun le sait, a été particulièrement meurtrie par la Deuxième Guerre mondiale. Les familles sont détruites, et les repères ont disparu. Car au-delà des personnages que nous cotoyons et des bâtiments détruits, le Japon tout entier voit s'opérer des changements très importants. Les légendes entourant l'Histoire du Japon sont remises en cause, les tenants de l'ancienne doctrine sont poussés vers la sortie. Tout n'est qu'opposition entre les modes de vie occidental et japonais, et l'existence d'Etsuko sera exactement à cette image.
Elle est mariée à un homme qui ne partage pas les événements qui le touchent avec elle, et qui lui accorde une place qui ferait bondir à peu près n'importe quel individu qui a intégré les valeurs occidentales (dans mes rêves en tout cas). Son beau-père est quant à lui profondément choqué d'apprendre qu'une femme peut ne pas partager les opinions politiques de son mari. En face d'Etsuko, se reflète l'image de Sachiko qui, elle, ne rêve plus que d'ailleurs, et qui refuse d'attendre la vieillesse dans les pièces vides et silencieuses de la maison de son oncle. Elle ne peut accepter une vie dans laquelle les femmes se battent pour faire le repas, non parce qu'elles aiment faire la cuisine, mais parce que cela leur permet de s'occuper un peu. Elle préfère espérer en vain plutôt que de renoncer. Elle veut offrir le meilleur à sa fille, et essaie de se convaincre qu'elle fait le bon choix.
Aucun jugement n'est prononcé dans ce livre, et personne n'est diabolisé. Au contraire, si on ressort de ce roman avec le sentiment que quelque chose n'a pas marché, on réalise surtout que toute décision aurait nécessité des sacrifices. Etsuko le sait, et l'on voit apparaître chez cette femme la terrible résignation propre aux personnages d'Ishiguro. Il m'arrive parfois de me demander comment je réagirais si dans quelques années, je devenais quelqu'un que la fille d'aujourd'hui mépriserait. Ce roman montre bien à quel point il s'agit d'une situation compliquée sans réponse toute faite.
Lumière pâle sur les collines ne lève pas tous ses mystères, mais il s'agit surtout d'un livre magnifique et bouleversant. J'ai été soufflée.
L'avis d'Erzébeth, conquise elle aussi (et là je vois que Fashion n'aime pas Ishiguro !!). Erzébeth, si tu passes par là, j'aimerais bien discuter de quelques trucs avec toi.
Rose aussi a aimé.
Mon compte en banque tient aussi à remercier la personne qui a revendu Un artiste du monde flottant dans sa toute nouvelle édition Folio à mon bouquiniste, sans même l'avoir ouvert visiblement.
19 septembre 2006
Avec vue sur l'Arno ; E.M. Forster
Edition 10/18 ; 287 pages.
7,41 euros.
Lucy Honeychurch, jeune anglaise du début du XXème siècle, se rend à Florence, chaperonnée par sa cousine, Charlotte Bartlett. Quand elles arrivent dans leur pension, les chambres qu'on leur attribue ne possèdent pas de fenêtres avec vue sur l'Arno, comme on le leur avait pourtant promis.
Lors d'une conversation avec les autres pensionnaires, Mr Emerson, vieil homme aux manières étranges, leur offre d'échanger sa chambre et celle de son fils, George, contre les leurs. Ceci, et les événements qui s'ensuivent vont lier le destin de Lucy à celui des Emerson. Il y aura le baiser volé de George, dans un champ de coquelicots sur les hauteurs de Florence, le départ précipité de Charlotte et Lucy pour Rome, et le retour en Angleterre avec l'intention de ne jamais revoir les Emerson.
Mais une nouvelle rencontre aura lieu, dans des circonstances bien différentes, ce qui permet à E.M. Forster de montrer une fois de plus toute sa sensibilité dans la description des sentiments.
J’avais adoré ce livre lors de mes deux premières lectures, mais cette fois-ci j’ai carrément l’impression d’avoir réussi à en savourer chaque mot et chaque phrase.
D’abord, ce livre est beaucoup plus virulent dans sa critique de la société et beaucoup plus drôle que dans mon souvenir. Les conceptions de Forster sur la vie, les femmes, ou encore la religion, sont très modernes. Il voit l’Eglise comme quelque chose qui fait souffrir les gens au lieu de les amener au bonheur comme elle le prétend.
Comme dans Maurice, les hommes ne vont pas à l’église, même si cela embarrasse les femmes. C’est mis en scène avec énormément d’humour de la part de Forster. J’aime beaucoup le passage où Cecil, Floyd et Freddy refusent d’aller à la messe, et ne sont pas loin de débaucher la jeune Minnie :
Page 203 : « Le paganisme cependant, plus dangereux que la diphtérie ou la piété, avait gagné la nièce du pasteur, qui menaça de se faire traîner à l’église. »
Mais Forster sait également mettre de la violence dans ses propos. Il le fait d’ailleurs tôt dans le livre par le biais de Mr Emerson :
Page 32 : « - Regardez-le, dit Mr Emerson à Lucy, joli résultat ! Un enfant qui a mal, qui a froid, qui a peur. Mais peut-on attendre autre chose d’une église ? »
L’immobilisme de la société anglaise coincée dans ses préjugés est habilement mis en valeur par la présence de personnages vaniteux et agaçants. Il est également souligné par une fin en demi-teinte, qui met les personnages ayant choisi d’assumer leurs choix loin devant et heureux, certes, mais aussi isolés.
Toutefois, j’apprécie infiniment le fait qu’E.M. Forster ne tombe pas dans la caricature. Même ses personnages les plus insupportables ne sont pas tout à fait sombres.
Dans cette société, deux personnages sont particulièrement analysés. Lucy Honeychurch surtout, mais également George Emerson. Dans une moindre mesure, Charlotte Bartlett ou encore Cecil évoluent, ou du moins apprennent à se connaître au cours du roman. C’est d’ailleurs l’une des grandes richesses de ce livre, la complexité de ses personnages.
Lucy, d’abord, est tiraillée entre sa sensibilité et son éducation, qui lui dictent les « bonnes » manières, et son tempérament impatient, curieux et passionné, qu’elle ne parvient pas toujours à réprimer, notamment quand elle joue du piano.
Ce tiraillement est bien représenté lorsqu’elle se reproche sa conduite à chaque fois qu’elle se libère. Elle se fiance à un homme qu’elle désire parvenir à aimer, elle tente de se rapprocher de Charlotte alors qu’elle l’irrite. Surtout, elle se ment à elle-même.
Page 220 : « Subtilement tissée d’obscures mailles, l’armure de la fausseté ne cache pas seulement un homme aux autres, elle le cache à son âme propre. En peu d’instants, Lucy se trouva équipée pour la bataille. »
D’un autre côté, sans savoir la portée qu’auront ses propos, qui se révèleront être davantage les fantasmes d’un homme sur la gent féminine qu’une réelle ouverture d’esprit, le pasteur Beebe, garant des « bonnes » manières par sa profession, déclare à Lucy que « - Si Miss Honeychurch s’avisait de vivre comme elle joue, ce serait fort intéressant à la fois pour elle et pour nous. »
Quant à George, il est d’abord un jeune homme taciturne, qui n’apprécie pas la vie, et qui se pose moult questions.
Page 39 : « Mon bébé à moi vaut tout le paradis ; pourtant c’est en enfer qu’il vit, à ce que je peux voir. »
Mais le meurtre de l’Italien sous ses yeux et ceux de Lucy lui font prendre conscience de la beauté de la vie. Il se met à la désirer.
Page 65 : « Le fait n’était pas exactement qu’un homme fut mort, quelque chose était arrivé aux vivants : ils avaient atteint le point où le caractère a son mot à dire et où l’Enfance s’engage sur le chemin bifurquant de la Jeunesse. »
Page 212 : « Je voudrais vivre, je vous l’affirme. » Maintenant, il voulait vivre, gagner au tennis et tenir sa place au soleil – au soleil qui, précisément, avait baissé et que Lucy avait désormais dans les yeux ; il gagna donc.
Dès lors, George devient un « amoureux passionné ». Il parvient, grâce aux coups de pouce du cocher, puis du « Destin », puis de Cecil, à agir pour son bonheur, même si cela doit en choquer certains.
Enfin, Charlotte est d’abord un chaperon irritant, maladroit et droit dans ses bottes. Au contact de George Emerson, elle comprend ce à côté de quoi elle est passée. Au final, c’est elle qui, même inconsciemment, œuvre pour une fin heureuse.
Afin de donner de la légèreté à son roman, outre l’humour, Forster crée des personnages dont la franche camaraderie est très plaisante. Freddy et Lucy par exemple, sont très complices. Un peu loufoque, ce jeune garçon est passionné par les os, partage avec sa sœur une passion pour la musique et les chansons comiques. Il n’hésite pas non plus à se rouler dans l’herbe, à vouloir étrangler (pour rire) Minnie Beebe, et est démocrate. Son amitié avec George Emerson commence d’une façon extrêmement étrange, par un bain dans le « Lac Sacré ».
En plus d'un fond très riche, ce livre bénéficie d’un style absolument magnifique. Forster nous dépeint avec beaucoup d’humour et de fraîcheur, une histoire avec des dieux cachés, parfois parmi les plus humbles, et qui viennent souffler leurs actions aux jeunes gens. Ce style poétique, ces allusions répétées à la mythologie sont un délice :
Page 97 : « Le regard de l’Italien fuyait : peut-être se sentait-il particulièrement mortifié de sa défaite. Lui seul avait joué la partie avec ruse, y engageant tout son instinct, et non, comme les autres, quelques miettes d’intelligence. Lui seul avait eu de l’affaire et du dénouement qu’il lui souhaitait une divination exacte. Lui seul avait fidèlement interprété le message transmis voici cinq jours par le mourant à la jeune fille. Perséphone eût compris aussi, elle qui passa dans la tombe la moitié de son existence. Mais ces Anglais comprenaient lentement, trop tard peut-être. »
L’auteur joue également à associer son lecteur à l’histoire, il lui explique notamment ce que Lucy refuse d’admettre. Avec ce procédé, il se moque gentiment d’elle, appuyant sur les défauts de la jeunesse auxquels elle n’échappe pas.
Page 195 : « Lucy aimait Cecil ; George la rendait nerveuse ; le lecteur sera-t-il assez bon pour intervertir les termes ? »
Avec vue sur l’Arno est le livre le plus léger d’Edward Morgan Forster, et permet une très bonne insertion dans le monde de cet auteur trop peu connu. Ceux qui aiment Jane Austen et l’humour anglais, ainsi que les belles histoires d’amour seront probablement comblés par cette petite merveille.





