02 octobre 2009

Les Papiers de Jeffrey Aspern ; Henry James

0f862c41d54686a48179ff38a7a3df27_500x500_1_Le Livre de Poche ; 188 pages.
Traduit par M. Le Corbeiller.
The Aspern Papers. 1888
.

J'ai découvert Les Papiers de Jeffrey Aspern dans le cadre des lectures un peu fantastiques que je fais depuis quelques temps. La préfacière des Contes et récits d'Hawthorne le cite, et il n'en fallait pas plus pour me convaincre.

En fait, il n'y a pas de surnaturel dans cette histoire. Juste des êtres à l'esprit particulièrement aiguisé (ce qui est déjà suffisant chez un auteur comme James).
Jeffrey Aspern, un poète très célèbre au XIXe siècle, déchaîne les passions même après sa mort. L'un de ses admirateurs consacre ainsi son temps à rechercher des indices lui permettant de retrouver, de saisir Aspern. Accompagné par un autre passionné, il parvient à mettre à jour nombre d'événements de la vie du poète, mais il reste insatisfait. En effet, il sait qu'une vieille femme, Mrs Bordereau, établie à Venise, a été le grand amour d'Aspern, et qu'elle possède nombre de documents inédits et remplis d'informations.
Mais Mrs Bordereau refuse de céder ces documents, niant jusqu'à leur existence. Pour parvenir aux papiers d'Aspern, le narrateur imagine donc de s'introduire chez la vieille dame et la nièce de cette dernière en prenant pension chez elles.

Les Papiers de Jeffrey Aspern n'a pas la force du Tour d'écrou ou de Daisy Miller, mais j'ai pris beaucoup de plaisir à ma lecture de ce texte.
Il parle d'art, d'héritage, d'amour d'un personnage, et de ce que cela implique. "Hypocrisie, duplicité, voilà mon unique chance. J'en suis bien fâché, mais il n'y a pas de bassesse que je ne commette pour l'amour de Jeffrey Aspern." On a tous égoïstement été horrifié d'apprendre que tel auteur (ou son entourage) avait détruit des documents dévoilant des aspects de sa personne qu'il désirait ne pas partager, parce que certains individus sont pour nous presque des proches. Notre narrateur (qui lui n'assume pas même son vrai nom) est en même temps assez contradictoire. Il veut tout obtenir parmi les documents de l'objet de son étude, mais il a du mal à accepter les éléments qui ne collent pas avec son idée personnelle d'Aspern. Ainsi, la personnalité de Mrs Bordereau le perturbe beaucoup. Elle cache ses yeux (vanité ou symbole peut-on se demander), ne cache pas son besoin d'argent, ce qui la rend différente de l'image que le narrateur avait de la femme aimée d'Aspern.
Notre narrateur n'est pas un personnage très sympathique, et il a en face de lui une vieille dame qui semble également pleine de ressources. "Elle était une si subtile vieille sorcière qu'on ne savait jamais quelle attitude prendre avec elle." Entre eux, la nièce de Mrs Bordereau, l'insignifiante Tina, qui mène une existence morne auprès d'une tante qui l'affectionne de façon étrange et qui tombe très vite sous le charme de son pensionnaire. La psychologie de ces trois individus est parfaitement exposée, et constitue le noyau central du roman. Tous révèlent, dans cette lutte acharnée pour leur propre bien-être, une personnalité bien plus consistante (et sans doute pathétique) qu'au premier abord. La fin est cruelle, assaisonnée d'une ironie encore plus rageante.
Le tout se déroule dans l'étouffant été vénitien, avec ses palais parfois en ruines et ses gondoles. L'endroit idéal pour assister au spectacle donné en l'honneur des papiers d'Aspern.

Les avis de Dominique et Papillon.

 

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27 juin 2009

La Pleurante des rues de Prague ; Sylvie Germain

resize_3_Folio ; 128 pages.
1992.
 

Cette lecture commence à vraiment remonter. Tant pis, je voulais vraiment vous en parler.

Depuis quelques années déjà, les capitales d'Europe de l'est me fascinent. C'est donc tout naturellement que j'ai décidé de poursuivre ma découverte de Sylvie Germain avec ce titre.

" Elle est entrée dans le livre. Elle est entrée dans les pages du livre comme un vagabond pénètre dans une maison vide, dans un jardin à l'abandon. Elle est entrée, soudain. Mais cela faisait des années déjà qu'elle rôdait autour du livre. Elle frôlait le livre qui cependant n'existait pas encore, elle en feuilletait les pages non écrites et certains jours, même, elle a fait bruire imperceptiblement ces pages blanches en attente de mots.
Le goût de l'encre se levait sur ses pas. "

Les quelques lignes qui ouvrent ce récit plongent immédiatement le lecteur dans une histoire au style très travaillé, et empreinte d'une mélancolie profonde.
Le narrateur nous guide à travers ses rencontres avec la Pleurante des rues de Prague, cette apparition au physique déformé, moins femme que symbole. Elle cristallise toutes les souffrances de la ville de Prague, le deuxième grand personnage de l'histoire. Depuis Jan Hus jusqu'au temps présent, en passant par la Seconde Guerre mondiale, nous traversons les époques, les rues, les blessures et les injustices renfermées par cette capitale mystérieuse à laquelle Sylvie Germain rend un vibrant hommage.
Nous explorons ainsi avec ce récit à fleur de peau, le coeur humain dans ce qu'il a de plus douloureux. Nous vivons l'absence, l'adieu, le manque, la mémoire, sentiments collectifs ou plus intimes, mais qui anéantissent, toujours. "Les gens dont le coeur est trop nu, inconsolé, sont ainsi. Plus rien ne peut vêtir ceux dont le coeur gît dans la nuit, dont les pensées s'effrangent au fil des rues désertes." Il n'y a pas un seul dialogue dans ce livre, les apparitions sont toujours furtives, mais la Pleurante est dotée d'un pouvoir de fascination suffisant pour porter le récit. "Elle a toujours cette allure de quelqu'un qui s'en va, de quelqu'un qui s'éloigne pour ne plus revenir, et cependant, chaque fois qu'elle paraît, elle arrive en plein coeur du témoin de son apparition. Elle avance à rebours dans le regard et la mémoire."

Je n'ai pas été captivée par chaque page de ce livre, et j'ai parfois trouvé les effets de style un peu lourds. Toutefois, La Pleurante des rues de Prague demeure un bel ouvrage qui nous donne envie de le chérir, et de découvrir toujours plus Sylvie Germain.

Les avis de Sylvie, Nanne (qui nous offre en plus de superbes photos) et Michel.

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18 mai 2009

La Triste Histoire d'Elvira Madigan et du lieutenant Sixten Sparre ; Paardekooper

resize_2_D'Elvira Madigan, je connaissais peu de choses, mais Alice m'a donné une irrésistible envie de me plonger dans ce livre.

En juillet 1889, deux corps sont retrouvés sur une île danoise. Il s'agit de deux amoureux ayant fuit la Suède. Elvira Madigan avait vingt et un ans, et elle était une somptueuse funambule. Sixten Sparre, son amant, était un déserteur de trente-cinq ans, marié et père de deux enfants.

Je ne sais vraiment pas comment vous parler de ce livre, qui est parmi les plus beaux et les plus bouleversants que j'ai jamais lus.
Elvira a tout de l'héroïne à laquelle on ne peut que succomber. Pure, jeune, belle et10058170_110249372062 vraie, amoureuse en fait. "Vingt et un ans elle avait attendu, avant d'embrasser un homme sur le corps. Vingt et un ans, avant de renverser la tête en arrière et de voir l'autre ciel." Elle qui vit en altitude, et qui est jusque là restée insensible à la foule de ses admirateurs, est touchée en plein cœur par ce lieutenant suédois brisé, qui reconnaît en elle son complément. "Lors de moments privilégiés, il s'imaginait qu'ils constituaient les pensées de l'autre, qu'il était en elle quand elle s'avançait sur la corde, et qu'elle était en lui, à l'aube, quand il chevauchait à travers les prés boueux. Qu'ils ne pensaient pas simplement l'un à l'autre, mais dans l'autre. L'obscurité ne se concevait que grâce à la lumière, et la lumière ne prenait son sens que dans l'obscurité. Elle était la lumière, lui, l'obscurité, dans un continuel échange d'énergie, une contraction alternée de l'union, la recherche corporelle d'une nouvelle identité, ou plutôt : d'une identité tout court." Nous les rencontrons alors qu'ils sont arrivés à Svendborg, dans le Danemark natal de la belle Elvira. Ils trouvent encore la force de se blottir l'un contre l'autre, de faire l'amour dans les arbres, de se mentir sur le temps qui reste, et de faire semblant de croire en d'autres possibilités que celle à laquelle ils sont pourtant inexorablement destinés.
Mais lorsque la note d’hôtel est trop grande, qu’il devient évident que personne ne les aidera, et surtout que leur amour n’a rien de terrestre, ils font mine de partir pour quelques jours, laissant des bagages dans leur chambre, puis se rendent sur l’île de Tasinge. Là, Sixten tire une balle dans la tempe d’Elvira, qui s’effondre, avant de se donner la mort.
ElviraEn remontant dans le temps après la mort d’Elvira et de Sixten, on découvre chez le lieutenant, qui est aussi poète, une âme pleine de tourments. Un homme enfermé dans un mariage sans amour, qui se sent mort. "Il pensait qu'il devrait abandonner pour de bon si cela continuait. Non plus seulement jouer à mourir, mais mourir vraiment. Cela arriverait tout seul, il n'aurait qu'à continuer à vivre." "L'argent de la lune se répandait au-dedans comme au-dehors par les fenêtres, se fixant aux murs comme le froid. Le matin, on n'en voyait aucune trace, mais on sentait que tout avait été gelé et recouvert d'une couche triomphale, semblable à la surface d'un miroir. Un suicidaire aurait aisément pu se couper les veines sur les candélabres aiguisés de la tablette de la cheminée." La rencontre d'Elvira semble à la fois la promesse d'un bonheur possible et une immense douleur, du fait de l'absence. Quand ils se rejoignent, c'est déjà trop tard. Ils fuient, mais peinent à respirer malgré leur liberté nouvelle. On assiste à la déception d’Elvira, qui est descendue de son fil pour être finalement rejetée par la terre. "Elle n'était pas descendue sur terre mais planait encore dans l'air. Une funambule sans fil. Une étoile sans firmament." Même eux, semblent s'effacer. Ils ne parviennent plus à se toucher, alors le temps presse.
Il s’agit d’un amour sans mots ou presque, qui est comme un rejet de la société qui n’a pas voulu d’eux. « Plus que tout, ils auraient aimé trouver une brèche dans le temps, une couveuse sexuelle, où ils auraient pu se lover en attendant que le monde leur fasse une place. » Tout n’est que poésie et émotions. Dans une langue magnifique et en s’aidant des saisons et des étoiles, Paardekooper nous décrit le bonheur intense et douloureux d’Elvira et de Sixten, ces êtres, si différents à première vue, qui recherchent dans l'autre une vitalité qui n'existe nulle part ailleurs. Tout n'est qu'hypothèse, puisque les personnages ont réellement existé. Mais la réalité de Paardekooper est sans aucun doute celle qui me convient le mieux.

 

Sp___Mad

 

Alice et Michel ont eux aussi succombé à ce bijou.
Plusieurs films ont été tirés de cette histoire. Holly évoque celui de Bo Widerberg, qui utilise un concerto de Mozart rebaptisé ensuite le concerto Elvira Madigan.

Actes Sud ; 173 pages.
Traduit par Anne-Charlotte Struve.
2003.

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12 mars 2009

Tobie des marais ; Sylvie Germain

resize_3_Folio ; 264 pages.
1998.

J'ai acheté ce livre il y a des mois, suite à une recommandation de Lou. Je connaissais seulement l'auteur de nom jusque là, et je n'avais aucune envie de la lire. En fait, j'associais son nom à la couverture hideuse de l'édition Albin Michel de Magnus. Je suis ravie d'avoir mis mes préjugés de côté, parce que j'ai découvert une très jolie plume de la littérature française.

Un soir d'orage, un conducteur et son passager rencontrent un bambin en ciré jaune, avec un tomahawk en plastique vert pomme accroché dans le dos, qui pédale comme un fou sur un tricycle rouge. Son père l'a envoyé au Diable, après que sa mère soit rentrée chez elle décapitée sur le dos de sa jument. Ce petit garçon s'appelle Tobie, et la tête de sa mère reste introuvable. Fou de douleur, son père refuse de sceller la tombe de son épouse tant que le corps restera mutilé, et sombre dans la folie. C'est donc Déborah, l'arrière grand-mère de Tobie, qui vient s'occuper du petit garçon. Toute sa vie, cette femme que le destin a mystérieusement épargné, a vu les siens non pas mourir, mais disparaître.

Pour écrire son livre, Sylvie Germain, s'est appuyée très librement sur Le Livre de Tobie. Déborah est effectivement juive, même si elle a arrangé un peu sa manière de pratiquer sa religion. Il s'agit de la seule chose réconfortante qu'elle a pu conserver depuis sa Pologne natale jusqu'à Ellis Island, puis en Europe. Le reste n'est que malheur et malédiction, et Sylvie Germain nous le raconte avec un style d'une incroyable poésie et très imagé. Tobie des marais n'est pas un roman comme les autres. On se croit dans un conte plus que dans la réalité, mais les émotions qu'il provoque en sont d'autant plus fortes. J'ai particulièrement aimé l'image de la tombe qui pleure toutes les larmes que Déborah n'a pas su verser malgré les chagrins qu'elle a connus.

Les personnages appartenant à un même ensemble, à une même histoire, à une même famille, leurs drames se répondent, et nous permettent de voyager durant près d'un siècle, de traverser plusieurs guerres, et de voir comment un seul petit garçon peut tout apaiser.

Un livre triste et mélancolique, mais qui réconforte finalement. Sylvie Germain et moi n'en avont pas terminé. 

Les avis de Lou, Sylvie, Lisa, Anne et Malice.

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18 décembre 2006

Adieu ; Alfred de Musset

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La Pie ; Claude Monet

Adieu

Adieu ! Je crois qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais.
Dieu passe, il t'appelle et m'oublie ;
En te perdant je sens que je t'aimais.

Pas de pleurs, pas de plainte vaine.
Je sais respecter l'avenir.
Vienne la voile qui t'emmène,
En souriant je la verrai partir.

Tu t'en vas pleine d'espérance,
Avec orgueil tu reviendras ;
Mais ceux qui vont souffrir de ton absence,
Tu ne les reconnaîtras pas.

Adieu ! tu vas faire un beau rêve
Et t'enivrer d'un plaisir dangereux ;
Sur ton chemin l'étoile qui se lève
Longtemps encor éblouira tes yeux.

Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un
coeur qui nous comprend,
Le bien qu'on trouve à le connaître,
Et ce qu'on souffre en le perdant.

Alfred de Musset

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