24 février 2022

La Passion selon G.H. - Clarice Lispector

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" Pour le moment j’invente ta présence, tout comme un jour je ne saurai pas non plus me risquer à mourir toute seule, mourir est le plus grand risque, je ne saurai pas passer le seuil de la mort ni faire mon premier pas dans cette première absence de moi – en cette heure ultime et si première j’inventerai aussi ta présence inconnue et avec toi je commencerai à mourir jusqu’à être capable d’apprendre toute seule à ne pas exister, et alors je te libérerai. Pour le moment, je m’accroche à toi, et ta chaude vie inconnue fait mon unique organisation personnelle, moi qui sans ta main me sentirais lâchée dans l’énorme grandeur que j’ai découverte. Dans la grandeur de la vérité ? "

Une femme artiste découvre dans la chambre immaculée de son ancienne domestique, partie depuis six mois, une blatte. Ecoeurée, saisie d'une envie violente de l'écraser, G.H. (c'est son nom) va voir son existence complètement bouleversée par la vue de cet insecte symbolisant tant de choses négatives.

Sur cette thématique, il existe le fabuleux La Métamorphose. Mais alors que le héros de Kafka subit la violence des individus qu'il croise et est lui-même dégoûté de sa condition, la femme dont nous suivons les pensées dans ce roman de Clarice Lispector fait peu à peu corps avec la blatte et va s'en servir comme point de départ d'une réflexion sur ce qu'est la condition humaine.

Rejetant ce qu'elle prenait pour acquis, sur le beau, le laid, le bien, le mal, G.H. réalise peu à peu que tout est construction. Que d'une certaine manière, la blatte, dans son absence de pensée, est plus réelle qu'elle. Dès lors, comment se libérer ? Le veut-elle seulement ?

" Reproduire une vie me procurait sans doute – ou me procure encore ? à quel point l’harmonie de mon passé est-elle brisée ? – reproduire une vie me procurait sans doute une sécurité précisément parce que cette vie n’était pas la mienne : je n’en avais pas la responsabilité. "

L'une des forces de ce livre est son caractère universel. Les questions qu'il pose se retrouvent dans beaucoup de grands textes philosophiques relatifs à la perception du réel ou la question du je. Les expériences du lecteur vont conditionner sa lecture et lui permettre de s'approprier le texte à partir d'elles. Il va apprendre à relativiser puisque le Temps s'invite dans le récit.

" Ce qui m’effrayait encore c’était que même l’horreur impunissable serait généreusement ré-absorbée par l’abîme du temps interminable, par l’abîme des profondeurs insondables, par le profond abîme du Dieu : absorbée dans le sein d’une indifférence."

Cet aspect rend cependant la lecture particulièrement exigeante. Nous n'avons presque aucun point de repère, tout juste un lieu (un appartement cossu au dernier étage d'un immeuble de Rio), une femme (désignées par des initiales et une profession, artiste). La forme nécessite aussi une attention particulière puisqu'il s'agit du flot des pensées d'un personnage en état de choc essayant d'organiser et d'exprimer ce qu'elle décrit elle-même comme inatteignable par les mots.

" J’ai entrevu mais je suis tout aussi aveugle qu’auparavant parce que j’ai entrevu un triangle incompréhensible. "

Un programme qui peut sembler absurde tant Clarice Lispector allie ce qui normalement s'exclue mutuellement (on est responsable et on ne l'est pas, on est aujourd'hui et on est l'infini), qui effraie et rassure à la fois. Qui bouscule, assurément. Le tout servi par une plume superbe et des images à couper le souffle.

J'attendais avec impatience le Mois Latino-Américain pour découvrir Clarice Lispector. Ce fut une expérience de lecture peu commune, même si lire une telle autrice dans une période peu propice à la concentration a nuit à mon plaisir (j'ai lu la première moitié du livre en trois semaines, la seconde en une journée...).

Des Femmes - Antoinette Fouque. 225 pages.
Traduit par Paulina Roitman et Didier Lamaison.
1964 pour l'édition originale.

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01 février 2021

Fictions - Jorge Luis Borges

borgesDans toutes les fictions, chaque fois que diverses possibilités se présentent, l’homme en adopte une et élimine les autres ; dans la fiction du presque inextricable Ts’ui Pên, il les adopte toutes simultanément. Il crée ainsi divers avenirs, divers temps qui prolifèrent aussi et bifurquent. De là, les contradictions du roman. Fang, disons, détient un secret ; un inconnu frappe à sa porte ; Fang décide de le tuer. Naturellement, il y a plusieurs dénouements possibles : Fang peut tuer l’intrus, l’intrus peut tuer Fang, tous deux peuvent être saufs, tous deux peuvent mourir, et cetera. Dans l’ouvrage de Ts’ui Pên, tous les dénouements se produisent ; chacun est le point de départ d’autres bifurcations.

Il y a plus de dix ans, une enseignante de l'université où j'étudiais avait inscrit ce livre dans la bibliographie associée à son cours. Elle nous avait particulièrement recommandé la lecture de La Bibliothèque de Babel. Je ne me souviens plus si j'ai réussi à lire ce texte en entier. Ce qui est certain, c'est que malgré sa brièveté (les nouvelles de ce recueil excèdent rarement les dix pages), je n'y ai rien compris. 

Des penseurs créent une planète où la réalité que nous connaissons n'existe plus. Un auteur du XXe siècle essaie de réécrire Don Quichotte en imaginant être Cervantès. Un homme utilise le pouvoir du rêve pour créer un individu et se brûle. Babylone invente une étrange loterie pour explorer les méandres du hasard. La Bibliothèque de Babel est un monstre infini qui engloutit les hommes. Un auteur écrit moultes fois la même histoire ou presque. Pendant la Première Guerre mondiale, un espion se rend chez un homme en possession de l'oeuvre de son aïeul qui se révèle être un livre infini...

Fictions est indiscutablement un livre déstabilisant et exigeant. Il ne ressemble à rien d'autre et nécessite à la fois une grande concentration et un grand lâcher-prise. Cependant, c'est un énorme coup de coeur. Un de ces livres qui vous arrache des exclamations d'admiration à chaque page. A peine ai-je trouvé quelques nouvelles un peu moins réussies que les autres.

Sur le papier, il serait facile de se lasser. Ces nouvelles sont une sorte de mise en abîme. Borges réécrit sans cesse le même texte, dans lequel il est question des inombrables tournures que pourraient prendre un récit. Mais l'ennui ne vient pas. L'auteur change de genre, d'époque, de ton. On commence avec une sorte de dystopie aux accents orwelliens, on voyage dans l'absurde, le rêve, l'espace, l'Histoire... Borges est un formidable conteur.

Tout est fiction, y compris la réalité. D'ailleurs, qu'est-ce que la réalité ? Peut-on la saisir?  Le doit-on ? Lorsque Borges découvre des secrets, il s'empresse de les recouvrir. Lorsque l'homme croit saisir la complexité de la réalité, il paie de sa vie son erreur. La condition humaine n'est rien face à la Littérature, et rien n'est impossible en matière de fiction. 

Est-il possible de créer des oeuvres nouvelles ? D'écrire à la manière de, des siècles plus tard ? L'Histoire est-elle cyclique, et donc condamnée à se répéter ? Le Temps existe-t-il ? Avec des effets de miroir, l'appel à la philosophie, en se contredisant parfois, Borges nous emmène dans les méandres de sa prolifique imagination.

On se pose beaucoup de questions avec ces nouvelles. On doit admettre qu'on ne comprendra pas tout. Mais on joue aussi, beaucoup. J'ai toujours aimé les auteurs qui trompent et déstabilisent leur lecteur. Borges est indiscutablement un maître du genre. 

L'avis d'Ellettres.

Folio. 185 pages.
Traduit par P. Verdevoye, Ibarra et Roger Caillois.
1944 pour l'édition originale.

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