06 mai 2022

La Tache - Philip Roth

20220505_134857b

Alors que l'affaire Lewinsky défraie la chronique, Coleman Silk, respectable professeur de lettres classiques juif et ancien doyen de la faculté de lettres de l'université d'Athena, est accusé d'avoir tenu des propos racistes par deux étudiants n'ayant jamais assisté à ses cours. Ce scandale est une opportunité pour ses rivaux, en particulier Delphine Roux, la nouvelle doyenne. Même ses amis ne se bousculent pas pour le défendre. L'épouse de Silk ne survivra pas au scandale.
Deux ans plus tard, encore aigri au point d'avoir demandé à Nathan Zuckerman d'écrire un livre sur l'affaire, l'ancien universitaire désormais retraité reçoit un courrier l'accusant d'entretenir une relation abusive avec une femme de ménage de l'université âgée de trente-quatre ans.

Ce roman, pensé comme une suite de J'ai épousé un communiste, est d'une actualité brûlante tout en me semblant moins pertinent que d'ordinaire (pardon Philip). Le parallèle avec la chasse aux sorcières est à nuancer parce que les jeux de pouvoir sont bien différents. Quelle que soit la portée des discours antiracistes et féministes ou de leurs dérives, ils ne sont pas portés par des gouvernants (ou alors par opportunisme électoral, et donc à la merci d'un retournement de veste qui ne manquera pas d'intervenir). Le harcèlement et la cancel culture sont avant tout des armes servant les groupes dominants. Une Delphine Roux est au mieux une exception, plus probablement encore un pur personnage de papier, quoi qu'en disent les petits chéris terrorisés par le soit-disant "islamo-gauchisme".

En revanche, il serait réducteur et périlleux de considérer ce livre comme un simple pamphlet réactionnaire et provocateur. Si Coleman Silk ne peut être considéré comme un cas général, il n'en est pas moins un drame individuel scandaleux. Nous sommes peu de choses face au caractère définitif d'une étiquette. Les individus sont bien plus complexes que ce que n'importe quelle idéologie tente de nous faire croire, et cela vaut aussi pour les chevaliers blancs autoproclamés.

Et puis, quand bien même j'ai grincé des dents, Roth nous présente comme à son habitude des personnages principaux d'une intensité et d'un réalisme incroyables. A l'image d'Ira Ringold et Seymour Levov, Coleman Silk a mené une vie pleine d'espérance, a bâti son rêve américain avant de le voir s'effondrer. Est-on condamné à se piéger soi-même ?

Folio. 479 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2000 pour l'édition originale.


27 avril 2022

J'ai épousé un communiste - Philip Roth

20220426_131930b

" Vois les choses sous l'angle de Darwin. La colère sert à rendre efficace. C'est sa fonction de survie. C'est pour ça qu'elle t'est donnée. Si elle te rend inefficace, laisse-la tomber comme une pomme de terre brûlante. "

Nathan Zuckerman retrouve Murray Ringold, son ancien professeur, alors que ce dernier est au crépuscule de sa vie. Durant six soirées, ce passionné de Shakespeare va raconter l'histoire de son frère Ira, ancienne gloire de la radio et époux de la célèbre actrice Eve Frame. Ira a été à cette époque le mentor de Nathan avant de tout perdre à cause de son mariage et de ses idées politiques. On plonge alors dans l'Amérique de l'après-guerre, celle de la chasse aux sorcières et d'un antisémitisme habilement dissimulé mais toujours actif. C'est l'occasion pour les deux hommes de faire le procès de leur nation, celle d'hier et celle d'aujourd'hui. 

Je dois vous faire une confidence. Je crois que je suis en train de tomber amoureuse. Il s'appelle Philip, il me donne des claques, et j'aime ça.

Pastorale américaine m'a bouleversée, J'ai épousé un communiste m'a déprimée (j'ai hâte de voir si La Tâche me fait sauter par la fenêtre).

L'auteur n'est tendre avec personne. Surtout pas Eve, cette actrice digne de ces femmes fatales venimeuses que l'on trouve dans les vieux films. Depuis, j'ai lu que son personnage était inspiré de l'ex-femme de l'auteur, ce qui explique sans doute cette absence de nuances que Roth accorde à ses autres créatures et qu'il considère comme étant le privilège de la littérature sur la politique.

" Même quand on choisit d'écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d'élucider la complication, et d'impliquer la contradiction. Non pas d'effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l'intérieur de ses termes, se situe l'être humain tourmenté. Laisser de la place au chaos, lui donner droit de cité. Il faut lui donner droit de cité. Autrement, on produit de la propagande, sinon pour un parti politique, un mouvement politique, du moins une propagande imbécile en faveur de la vie elle-même – la vie telle qu'elle aimerait se voir mise en publicité. "

Roth n'est pas du genre à faire dans la dentelle, et avec ce roman je réalise qu'il aime aussi asséner des vérités que ses lecteurs ne sont pas prêts à entendre. Il le fait de façon presque sournoise, lorsqu'il n'est plus possible de nier l'évidence puisque les centaines de pages qui précèdent la conclusion sont là pour parer à toute tentative de se défiler.
Je vous annonce donc que nous sommes tous des abrutis ballotés par la politique comme de vulgaires marionnettes. Tout ce qu'ont fait Ira et Murray, de leur adhésion au communisme à leur vie maritale, a été dicté par leurs idéaux qui sont avant tout l'expression de leurs faiblesses et de leurs contradictions (au choix, comment concilier une vie de camarade et un fantasme de famille américaine idéale ?).

" Ce qui l'empêche c'est qu'il est comme tout le monde – on ne comprend les choses que quand c'est fini. "

Il y aurait de quoi désespérer de la nature humaine, si prompte à trahir et à abandonner lâchement ceux qui tombent. Heureusement, on est chez Roth qui ne manque ni d'humour (je crois que c'est l'auteur qui me fait le plus rire) ni de cette affection qu'il témoigne à ses témoins et à son alter-ego écrivain. Quel conteur hors pair !

Folio. 442 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1998 pour l'édition originale.

Posté par lillylivres à 14:36 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

18 avril 2022

Pastorale américaine - Philip Roth

20220416_172725b

"La vie de Levov le Suédois avait été, à ma connaissance, très simple et très banale, et par conséquent formidable, l’étoffe même de l’Amérique."

Lorsqu'il était dans le secondaire, Nathan Zuckerman et tous ses camarades éprouvaient une admiration sans bornes pour Seymour Levov, dit "le Suédois", le héros du lycée. Juif, très beau garçon, grand sportif, la moindre attention de sa part provoquait une fierté immense à celui qui en était l'objet.
Un demi-siècle plus tard, lorsque le Suédois le contacte, officiellement pour lui parler de son père, Zuckerman, devenu romancier, n'a pas oublié l'idole de sa jeunesse. Pourtant, l'histoire qu'il va écrire n'est pas celle qu'il imaginait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire chez Philip Roth. Il commence par mettre en éveil nos préjugés, puis les retourne contre nous et en profite pour nous bouleverser. J'ai réellement cru détester Seymour Levov, au point de me demander comment j'allais réussir à le supporter durant presque six cents pages. Le style de l'auteur, volontairement lourd et ironique, ne me semblait pas assez séduisant pour apprécier ce que je croyais être une caricature.
En fin de compte, je ne suis que frustration depuis que j'ai achevé ce roman. Il me faut combler les blancs, chose impossible bien entendu.

Pastorale américaine, c'est l'histoire d'une ascension familiale à la façon du rêve américain. Sauf qu'il n'y a rien qui amuse autant les auteurs américains que de montrer que ça finit toujours par foirer, et nous en avons ici une démonstration magistrale et émouvante. Certes, Seymour Levov est l'homme le plus lisse du monde, marié à une reine de beauté et chef d'entreprise. Mais nous serions aussi à côté de la plaque que lui lorsque sa vie a volé en éclats si nous croyions qu'il n'y a rien de plus à en dire. Cet homme qui aime l'Amérique, qui n'a fait que la célébrer dans chacune de ses actions, a vu celle-ci lui exploser à la figure.

" Est-ce cela le détonateur ? Y a-t-il eu un détonateur ? Se peut-il que cette explosion n’ait pas eu besoin de détonateur ? "

Tout le récit va essayer de saisir où est-ce que ça a déraillé. Au sein de la famille Levov bien entendu, mais aussi dans l'Amérique des années 1960-1970, de la guerre du Vietnam, de la lutte pour les droits civiques, des affrontements sociaux. Nous allons croiser Angela Davis, parler politique, judaïsme, terrorisme et surtout paternité. Le tout jusqu'à un dîner final interminable où l'ancien dieu assiste impassible à la fin de son monde, sous le rire de l'une de ces personnes qui savourent la vue de "la crue du désordre".

Pour évoquer Portnoy et son complexe, j'avais parlé de livre provocateur, tendre et hilarant. Une description tout aussi juste de cette Pastorale américaine qui m'a encore plus touchée.

Folio. 580 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1997 pour l'édition originale.

Posté par lillylivres à 07:00 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : , , ,

26 avril 2020

Portnoy et son complexe - Philip Roth

rothAlexander Portnoy, trente-trois ans, est un brillant conseiller à la mairie de New York. Faisant des allées et venues entre le temps présent et sa jeunesse auprès de ses parents, des Juifs installés dans le New Jersey, il confie au Docteur Spielvogel ses réflexions sur sa famille, sa sexualité et sa religion.

Après mes lectures de John Steinbeck et de Jack London, j'avais envie de rire un peu. Mon visionnage de la série Unorthodox sur Netflix m'a aussi donné envie de lire des livres dans lesquels il est question du judaïsme (le cerveau fait parfois de curieux liens). N'ayant aucun livre d'Isaac Bashevish Singer sous la main, je me suis penchée sur le livre qui est probablement le plus célèbre de Philip Roth (qui aurait détesté mon raisonnement si j'en crois ce que j'ai lu à son sujet).

Portnoy et son complexe peut désarçonner à plus d'un titre. Par son style tout d'abord. Il s'agit d'un monologue faussement décousu, avec moults changements d'époque et de ton. C'est un livre à lire d'une traite ou presque, pour ne pas prendre le risque d'en perdre le fil et/ou la saveur.

Ensuite, je ne m'attendais pas à rire autant et encore moins à rire aussi franchement. Il s'agit d'un classique de la littérature américaine et il faut bien admettre que l'on ne se bidonne que très rarement en lisant les classiques, en tout cas ceux que j'ai l'habitude de lire. L'humour y est cinglant, froid, occasionnellement amical, mais je n'ai jamais recraché mon thé par les narines en lisant Austen ou Dostoïevski. Les scènes entre le narrateur et sa mère sont souvent hilarantes. Alexander Portnoy est un mauvais fils. Il ne croit pas en Dieu, refuse de se marier, mange des hamburgers et des frites à l'extérieur et court après les filles.

" Oh, Amérique ! Amérique ! Peut-être représentait-elle des rues pavées d'or pour mes grands-parents, peut-être représentait-elle le poulet rôti dans chaque foyer pour mon père et ma mère, mais pour moi, un enfant dont les plus lointains souvenirs de cinéma sont ceux d'Ann Rutherford et Alice Faye, l'Amérique est une Shikse, pelotonnée au creux de votre bras et murmurant, « Amour, amour, amour, amour, amour ! » "

Les anecdotes relatant les expériences sexuelles d'Alexander Portnoy sont tout aussi drôles. J'ai presque honte de l'avouer, mais j'ai pensé aux comédies qui faisaient fureur lorsque j'étais adolescente (American Pie, Mary à tout prix...) en lisant les exploits du jeune Alex.

" Et voilà. Maintenant vous connaissez la pire action que j'aie jamais commise. J'ai baisé le dîner de ma propre famille. "

Pourtant, malgré tous ses efforts, le héros de Philip Roth (qui ressemble au moins partiellement à l'auteur en personne) rend un hommage touchant à ses parents et à son héritage.

" Si vaste que fût ma confusion, si profond que semble m'apparaître rétrospectivement mon tourment intérieur, je ne me souviens pas avoir été de ces gosses qui passaient leur temps à souhaiter vivre sous un autre toit, avec d'autres gens, quelles qu'aient pu être mes aspirations inconscientes en ce sens. Après tout, où pourrais-je trouver ailleurs un public comme ces deux-là pour mes  imitations ? Je les faisais tordre en général au cours des repas — une fois, ma mère a effectivement mouillé sa culotte, Docteur, et prise d'un fou rire hystérique elle a dû courir à la salle de bains sous l'effet de mon pastiche de Mister Kitzel dans le « Jack Benny Show ». Quoi d'autre ? Des promenades, des promenades avec mon père dans Weequahic Park le dimanche, que je n'ai pas encore oubliées. Voyez-vous, je ne peux pas aller faire un tour à la campagne et trouver un gland par terre sans penser à lui et à ces promenades. Et ce n'est pas rien, près de trente ans après. "

Lors d'un voyage final en Israël, il réalise à quel point il est, bien malgré lui, marqué par sa culture.

Un livre provocant, hilarant et tendre à la fois. Ce n'est pas donné à tout le monde de réussir un tel cocktail.

Folio. 373 pages.
Traduit par Henri Robillot.
1969.

20 janvier 2016

Le complot contre l'Amérique - Philip Roth

51DgC-NjtoLPhilip Roth a sept ans lorsque Charles Lindbergh, héros de l'aviation et antisémite notoire, remporte l'élection présidentielle américaine de 1940, privant ainsi Franklin D. Rossevelt d'un troisième mandat, et les Alliés d'une aide certaine dans leur combat contre l'Allemagne nazie.
Si certains juifs décident de travailler avec l'administration Lindbergh, d'autres, dont la famille Roth, sont effondrés par la nouvelle et redoutent le pire. Car les républicains ont beau jurer qu'ils n'oeuvrent que pour le bien de leur patrie, et qu'ils ne visent aucune communauté en particulier, les comportements antisémites se multiplient sans réaction ferme des autorités. De plus, les relations diplomatiques avec le régime hitlérien ont beau se faire sous couvert de vouloir préserver la paix aux Etats-Unis, elles semblent trop cordiales pour tromper les esprits critiques.

C'est une remarque de Cuné dans un de ses billets qui m'a poussée à enfin ouvrir un roman de Philip Roth, qui me tentait et m'effrayait depuis des années. J'aime l'histoire, les dystopies/uchronies, les romans sur l'enfance, alors celui-ci m'a comblée.
J'ai trouvé l'auteur très habile de mêler ses souvenirs d'enfance à une histoire qui n'a pas existé. Cela donne au récit une authenticité qui trouble le lecteur et lui fait ressentir d'autant plus fortement le drame de l'élection de Lindbergh. J'ignore si les incidents antisémites que vit son petit personnage ont eu lieu, mais j'imagine qu'il s'est servi de sa propre expérience pour relater l'expulsion de la famille Roth d'un hôtel de Washington et surtout les remarques des personnages qu'ils croisent.
Ce qui démarque cette uchronie de beaucoup d'autres (pourtant appréciées dans ces pages) sorties ces dernières années, c'est son actualité et l'engagement clair de son auteur. En lisant ce livre, je n'ai pu que penser à certains événements politiques actuels. L'élection de Lindbergh décomplexe un discours autrefois chuchoté par ses partisans. En France en 2015, grâce à l'intervention de politiques pas forcément d'extrême-droite, il n'est plus surprenant de tenir publiquement et fièrement des propos racistes ou de se vanter de voter pour des idées nauséabondes. Je me suis récemment demandé si la caissière qui me parlait des réfugiés comprendrait que je signale ses propos inadmissibles à sa direction il y a quelques semaines (je ne l'ai pas fait).
Ce que raconte ce livre, c'est aussi la façon dont une famille vit cet événement dramatique. Très peu d'autres personnages interviennent en dehors du cercle familial des Roth, et le théâtre des événements est essentiellement leur petit trois pièces du quartier juif de Newark. Chacun des membres de la famille vit l'élection de Lindbergh et ses conséquences sur sa vie à son échelle. Les parents de Philip sont effondrés, et leur responsabilité d'adulte vis à vis des enfants qu'ils ont à charge est difficile à tenir (faut-il fuir ? résister pour montrer l'exemple, au risque de perdre beaucoup socialement ?), la tante Evelyn y voit un moyen d'élever sa médiocre existence. Pour les plus jeunes, ils ne peuvent que mêler cette crise aux bouleversements qu'ils traversent en raison de leur âge. L'un s'engage dans l'armée canadienne, l'autre collabore en guise de crise d'adolescence. Le petit Philip, lui, ne comprend pas tout, écarquille les yeux, et continue à être un enfant. Quelles que soient les circonstances, un enfant rêve d'aventure, d'ailleurs, et n'ose pas se rendre à la cave sans demander aux morts qui s'y cachent de ne pas l'effrayer.

La maîtrise de Roth s'exprime jusqu'au bout. Ne pas savoir exactement ce qu'il advient de Lindbergh était la meilleure des fins. Après tout, ceci n'était qu'un fantasme, un cauchemar.

Un très beau livre et une belle rencontre avec Philip Roth.

Folio. 557 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2004 pour l'édition originale.