23 avril 2020

Le Peuple d'en bas - Jack London

peupleLa civilisation est-elle synonyme de progrès ?

En 1902, lorsque Jack London arrive à Londres, l'Empire britannique est l'une des premières puissances mondiales. Pourtant, des millions d'Anglais se trouvent au bord de l'Abîme quand ils n'y sont pas déjà complètement engloutis. Beaucoup de ces oubliés de la société vivent dans l'East End, un quartier de la capitale britannique réputé pour sa saleté, sa pauvreté et sa criminalité élevée.
En se glissant dans la peau d'un marin américain, Jack London va se mêler aux habitants de l'East End, écouter leurs histoires, partager certaines de leurs misères.
Il va prendre des notes, des photos et s'en servir pour dénoncer ce que le capitalisme fait aux hommes.

Dans un premier temps, nous déambulons dans les rues de l'East End. Certaines rues sont occupées par des familles ayant la possibilité de vivre dans une maison entière. Avoir une employée de maison désagréable est un luxe. Rapidement, nous réalisons que non seulement ces classes populaires encore capables de vivre décemment sont peu nombreuses, mais qu'elles sont de plus vouées à disparaître. La pression immobilière, l'industrialisation, l'exode rural ont pour conséquence de rendre les ouvriers de plus en plus pauvres, génération après génération. La moindre maladie et le moindre accident accélèrent encore plus ce phénomène.

Ainsi, ce sont des millions de personnes en Angleterre qui vivent entassés, souvent dans une seule pièce au loyer exhorbitant. On y crève de faim, la vermine ronge les corps, et parfois on y côtoit les cadavres des enfants décédés, le temps de réunir l'argent pour financer leur enterrement.
Beaucoup n'ont même pas de toit au-dessus de leur tête, et déambulent toutes les nuits dans Londres, harcelés par les policiers qui les réveillent dès qu'ils s'endorment sur le pavé ou le pas d'une porte. On n'a pas le droit de dormir la nuit quand on est pauvre, il faut attendre le jour. A l'ouverture des parcs, les gens se précipitent sur les bancs pour obtenir un peu de repos.

Le regard sur ces pauvres gens est au mieux indifférent, au pire méprisant. Jack London, afin d'enquêter le plus efficacement possible revêt les vêtements de ces habitants de l'East End. Il réalise immédiatement combien ce simple changement d'habits modifie le comportement de tous ceux qu'il côtoie. Les policiers ne s'inquiètent plus de le voir traverser la rue sain et sauf.

" Je fus frappé par le fait que ma vie avait diminué de prix en proportion directe avec la modicité de mes vêtements. Avant, quand je demandais mon chemin à un policeman, il ne manquait pas de s’enquérir du moyen de transport que j’avais en vue : omnibus ou cab ? Maintenant, cette question se résumait à : « À pied ou en omnibus ? » Aux gares de chemin de fer, on me tendait automatiquement un ticket de troisième classe sans me laisser seulement le temps de formuler mes intentions. "

Pourtant, il s'aperçoit que ses vêtement miteux restent meilleurs que ceux des pauvres qu'il rencontre. Et puis surtout, il a toujours une pièce cousue dans ses vêtements en cas d'urgence, et l'assurance d'un bon bain et d'un lit où se reposer après une nuit d'errance.

Dorset Street, 1902. Photo de Jack LondonLes préjugés et les quelques aides permettent aux classes dirigeantes de dormir sur leurs deux oreilles. Malgré la lutte quotidienne que mènent nombre de ces déchus, on les traite de fainéants, on ne comprend pas pourquoi ils ne se montrent pas économes et on déplore la violence et l'alcoolisme de ces abrutis d'ouvriers. L'Armée du Salut et les asiles sont des lieux où l'on vous fait la morale, où il faut trimer dur et être reconnaissant pour la pitance infâme qu'on vous accorde. La Justice non plus n'est pas tendre pour ces incapables qui ne parviennent pas à se suicider correctement.

Entre eux, les habitants de l'East End sont souvent sympathiques, mais le racisme est très présent envers les populations émigrées qui viennent renforcer le nombre des aspirants au travail, faisant fatalement baisser le montant des salaires.

" Dans une civilisation aussi matérialiste, fondée non pas sur l’individu mais sur la propriété, il est inévitable que cette dernière soit mieux défendue que la personne humaine, et que les crimes contre la propriété soient stigmatisés de façon plus exemplaire que ceux commis contre l’homme. Si un mari bat sa femme, s’il lui arrive de lui casser quelques côtes, tout cela n’est que du très banal, comparé au fait de dormir à la belle étoile parce qu’on n’a pas assez d’argent pour entrer à l’asile. Le gosse qui vole quelques poires à une très florissante compagnie de chemins de fer constitue une bien plus grande menace contre la société que la jeune brute qui, sans aucune raison, se livre à des voies de fait contre un vieillard de plus de soixante-dix ans. La jeune fille qui s’installe chez une logeuse en prétendant qu’elle a du travail commet une faute si grave que, si on ne la punit pas sévèrement, elle et toutes celles de son espèce pourraient jeter par terre les fondements de cette fabrique de propriétés qu’est devenue notre société. Par contre, si elle se promène dans un but peu avouable sur Piccadilly ou sur le Strand passé minuit, la police fermera les yeux, et elle n’aura aucune difficulté à payer son loyer. "

Pour Jack London, l'explication à toute cette misère est simple. Elle découle d'une mauvaise répartition des ressources entre les élites oisives exploitant les classes travailleuses jusqu'à ce que mort s'ensuive et le gros des troupes, qui nourrit, vêtit et sert tout en vivant dans le dénuement le plus total.

" On dirait que quarante millions de gens s’occupent d’une très grande maison, mais sans savoir comment. Le revenu est bon, certes, mais la gestion de l’affaire est aberrante. Qui donc oserait prétendre que cette grande maison n’est pas criminellement gérée, alors que cinq hommes produisent le pain de mille autres, et que des millions n’ont même pas de quoi manger ? "

Il ne dit pas que les ouvriers sont nécessairement des gens merveilleux, ni qu'ils travaillent tous d'arrache-pied. Cependant, il remarque que l'écrasante majorité d'entre eux ne demandent rien de plus que de l'ouvrage, de quoi subvenir à leurs besoins primaires et un peu de contact humain.

Une enquête édifiante et malheureusement toujours d'actualité si l'on change de lieu ou de population. La modernité de l'oeuvre de Jack London n'a pas fini de me surprendre.

Une lecture commune organisée par Claudialucia.

Libretto. 252 pages.
Traduit par François Postif.
1903 pour l'édition originale.

Challenge Jack Londo 03 copie

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17 septembre 2018

Charlie et la chocolaterie - Roald Dahl

charlieCharlie Bucket vit dans un tout petit logement avec ses parents et ses quatre grands-parents. Bien qu'il travaille dur, M. Bucket ne parvient pas à subvenir correctement aux besoins de sa famille. La seule entorse à la rigueur financière des Bucket est l'achat annuel d'une petite barre de chocolat pour l'anniversaire de Charlie. Ce chocolat n'est pas ordinaire puisqu'il vient de la fabrique de M. Willy Wonka, un créateur de génie qui vit cloîtré dans son usine pour échapper aux gens et à l'espionage industriel.
Un jour, alors que les Bucket doivent faire face à une nouvelle épreuve suite au licenciement du père de Charlie, Willy Wonka annonce qu'il a décidé d'ouvrir son usine aux cinq enfants qui trouveront un ticket d'or dans une barre de chocolat. 

J'ai découvert ce roman pour la première fois lorsque j'avais une dizaine d'années et j'avais été émerveillée. Ma relecture a été tout aussi délicieuse.
Les bruitages sont encore une fois excellents (le catalogue audio jeunesse de Gallimard est décidément irréprochable) et les comédiens font un travail remarquable. Je lirai sans nul doute d'autres titres de Roald Dahl dans ce format.
Le texte de Roald Dahl est également savoureux et intemporel. Nous plongeons avec délice dans la chocolaterie de Willy Wonka qui ressemble bien plus à un univers merveilleux qu'à une usine traditionnelle. 
L'histoire même de Charlie est un vrai conte. La pauvreté de sa famille est extrême. Malgré les sacrifices des adultes, le jeune garçon est maigre à force de manquer de nourriture. Heureusement, la famille reste unie et les relations entre Charlie et ses grands-parents sont très belles.
Je ne me souvenais pas que Willy Wonka était un homme aussi singulier, une sorte de génie à la fois hypersensible et complètement irresponsable. Moi qui aime les être inadaptés au monde, c'est sans doute le personnage qui m'a le plus touchée.

Bien qu'il soit souvent grave dans son propos, Charlie et la chocolaterie est un livre avant tout réjouissant. Roald Dahl est un maître de l'humour noir. Nous nous réjouissons de voir certains personnages caricaturés à l'extrême et les sales gosses pris dans des situations fort désagréables (d'autant qu'il ne leur arrive rien de vraiment fâcheux). L'adulte que je suis a forcément un peu froncé les sourcils en écoutant les remarques humiliantes sur le physique de certains enfant (j'ai le même problème avec la famille Dudley dans Harry Potter, série que je vénère pourtant) et les Oompas-Loompas sont un peu trop considérés comme des animaux à mon goût. Cela dit, remis dans son contexte, la magie opère, et il n'y a rien d'étonnant à ce que ce livre ait fait rêver des générations d'enfants.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour ce livre.

Ecoutez lire. 2h52.
1964 pour l'édition originale.

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16 octobre 2006

Mansfield Park ; Jane Austen

2264024704Mansfield Park est le roman préféré de beaucoup de janéites, à en croire ce que j'ai pu lire. Pour ma part, c'est celui qui m'a le moins plu.

Il raconte l'histoire de Fanny Price, recueillie et élevée dans une belle demeure anglaise, par son oncle et ses tantes. Mais ce n'est pas par amour filial que l'on reçoit cette petite fille sale et inculte, dont la mère a osé déshonorer la famille en faisant un mariage d'amour avec un homme de basse condition. Mrs Norris voit là un moyen de faire un acte de charité, d'une drôle façon d'ailleurs, puisqu'elle confie l'enfant à la charge de son beau-frère, Sir Thomas Bertram.

La petite fille grandit donc à Mansfield Park, entourée de ses quatre cousins, dont seul Edmund lui porte de la sympathie et de l'intérêt. Cette attitude lui vaudra d'abord de la reconnaissance et de l'affection, sentiments innocents et enfantins, puis de l'amour. Pourtant, lui continue à voir Fanny comme sa cousine, qu'il aime certes profondément, mais pas d'amour. Ainsi, lorsqu'un riche et élégant jeune homme viendra faire la cour à Fanny, il en sera ravi pour elle, et ne tardera pas lui même à tomber amoureux d'une belle jeune fille. Mais Jane Austen est un maître en l'art d'étudier les comportements humains, aussi pouvons nous nous douter que ce ne sera pas si simple.

Dans ce livre, Jane Austen nous présente une héroïne qui possède très peu de caractère, et dont le seul repère est son amour pour Edmund. Mais, un amour n'est pas toujours inébranlable, surtout lorsque le devoir et l'honneur se rappellent à la personne qui l'éprouve. Plus que les autres héroïnes pauvres de Jane Austen, Fanny est confronté à un choix difficile lorsqu'un homme qu'elle n'aime pas lui demande de l'épouser.
Mansfield Park est un vrai roman austenien, avec le sujet traditionnel du mariage d'une jeune fille de condition modeste. Les personnages ridicules sont également présents pour nous distraire, à l'image de Mrs Norris, qui martyrise la Cendrillon de Jane Austen.
Ce roman met aussi en scène des personnages vils prêts à se marier par intérêt tout en simulant des sentiments d'amitié et d'amour qu'ils n'éprouvent pas. Mary Crawford pourrait ainsi presque donner des leçons à une Isabella Thorpe.
Ce livre a aussi une particularité, celle d'avoir une fin dont nous ne sommes pas totalement sûrs jusqu'à la fin. Car nous sommes amenés à douter du fait que Jane Austen achève son roman de manière habituelle.

Malgré tout, j'admets que le suspens ne m'a pas vraiment tenue en haleine. Ce livre est trop long à mon goût. Emma excepté, je n'avais jamais vu passer les pages des autres romans d'Austen. Cette fois-ci, ma concentration a été mise à rude épreuve.