05 avril 2020

Le Vagabond des étoiles - Jack London

9782859406813"N'envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi."
(John Donne)

Darrell Standing, professeur d'agronomie, va être pendu. Condamné à la prison à vie pour meurtre, il a passé de nombreuses années dans la prison de  San Quentin en Californie. Suite à l'agression d'un gardien et en application d'une règle absurde, sa peine a été transformée en condamnation à mort.
En attendant l'exécution de sa sentence, Darrell Standing écrit ses souvenirs. Il raconte la prison, les maltraitances endurées, mais aussi comment il a réussi à s'échapper de sa cellule à de nombreuses reprises pour remonter le fil des ses vies antérieures.

Le Vagabond des étoiles, s'il a légèrement titillé mon féminisme sur la fin et si la représentation d'autres populations y est parfois marquée par les préjugés, est un roman sublime. Je suis ravie d'avoir encore quelques livres de Jack London dans ma bibliothèque parce que je vais pouvoir les dévorer comme j'aime le faire lorsqu'un auteur entre dans mon panthéon personnel.

Mais revenons-en au Vagabond des étoiles. C'est l'un de ces livres dans lesquels il y a tout.
En premier lieu, c'est un livre politique. La préface de Francis Lacassin rappelle à quel point on a fait de Jack London un auteur pour enfants, racontant des histoires d'animaux, niant ainsi son engagement politique. L'auteur a fait un séjour de trente jours en prison en 1894 pour "vagabondage". A cette expérience s'ajoutera son envie d'aider l'un des personnages qu'il a inclus dans son livre. Pour cela, il décide d'alerter l'opinion publique sur les conditions de détention aux Etats-Unis. La camisole de force, les cellules d'isolement, la règle permettant à un directeur de condamner à mort certains détenus en cas d'agression, les violences physiques, l'encouragement de la délation (et surtout de la calomnie) entre prisonniers, Jack London ne nous épargne aucune de ces pratiques barbares et indignes qui ont cours dans l'univers carcéral.

" Non, aucun code n'a jamais pu promulguer une telle loi ! La Californie est un pays civilisé, ou du moins qui s’en vante. La cellule d’isolement à perpétuité est une peine monstrueuse dont aucun État, semble-t-il, n’a jamais osé prendre la responsabilité ! Et pourtant je suis le troisième homme, en Californie à avoir entendu prononcer contre lui cette condamnation. "

" Les profanes seraient peut-être tentés de croire qu’un condamné à vie a subi le pire et que, par suite, un simple gardien n’a aucune qualité ni aucun pouvoir pour le contraindre à obéir quand il lui défend de s’exprimer ainsi. Eh bien, non ! II reste la camisole. Il reste la faim. Il reste la soif. Il reste les coups. Et l'homme enfermé dans sa cellule est totalement impuissant à se rebiffer. "

Bien avant le héros de Stefan Zweig, Darrell Standing, privé de toute occupation, joue avec les mouches et imagine un jeu d'échecs. Entre deux séances de camisole de force, il parvient à communiquer avec ses co-détenus, Ed. Morrell et Jack Oppenheimer. C'est ainsi que le premier lui parle de sa capacité à s'évader de son corps, de tuer le physique pour préserver l'esprit quand la douleur et la sensation d'étouffement deviennent insupportables. Bien qu'enfermé, Darrell Standing va parvenir à s'enfuir par la pensée et transformer son histoire en roman d'aventure.

Il sera tour à tour duelliste français, colon américain, époux occidental d'une princesse coréenne, naufragé, viking à la solde de Rome, homme des cavernes... A chaque fois, les personnages dont Darrell Standing prend les traits sont querelleurs, dotés d'une volonté de fer. La plupart des histoires contées sont des ébauches de livres jamais publiés de Jack London. Elles sont toujours passionnantes et touchantes, en particulier celle reconstituant le Massacre de Mountain Meadows que l'on vit à travers les yeux d'un enfant. Jack London utilise les aventures de son héros pour étudier la nature humaine profonde et ce n'est pas reluisant.  

" J’ai vécu d'innombrables existences tout au long de temps infinis. L’homme, individuellement, n’a fait aucun progrès moral depuis les dix derniers milliers d'années, je l'affirme solennellement. La seule différence entre le poulain sauvage et le cheval de trait patient n'est qu’une différence de dressage. L’éducation est la seule différence morale qui existe entre l’homme d’aujourd’hui et celui d’il y a dix mille ans. Sous le faible vernis de moralité dont il a enduit sa peau, il est resté le même sauvage qu'il était il y a cent siècles. La moralité est une création sociale, qui s’est agglomérée au cours des âges. Mais le nourrisson deviendra un sauvage si on ne l’éduque, si ou ne lui donne un certain vernis de cette moralité abstraite qui s’est accumulée le long des siècles.
« Tu ne tueras point », quelle blague ! On va me tuer demain matin. « Tu ne tueras point », quelle blague, encore ! Dans tous les arsenaux des pays civilisés, on construit aujourd'hui des cuirassés et des croiseurs. Mes chers amis, moi qui vais mourir, je vous salue en vous disant : « Quelle blague ! » "

Pourtant, on voit à travers ce roman à quel point l'auteur était ambivalent. Bien que pessimiste (ou clairvoyant si l'on est cynique), Jack London aimait ses semblables. Il proclame l'unicité de l'homme et la supériorité de l'esprit sur la matière. Ce que vit l'homme, ce qu'il apprend, ce sont tous les hommes qui le vivent et l'apprennent. Jusqu'à un monde meilleur ?

Libretto. 390 pages.
Traduit par Paul Gruyer, Louis Postif et François Postif.
1915 pour la traduction originale.

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30 mars 2020

La Peste écarlate - Jack London

la-peste-ecarlate" Dès 1929, un illustre savant, nommé Soldervetzsky, avait annoncé qu’une grande maladie, mille fois plus mortelle que toutes celles qui l’avaient précédée, arriverait un jour, qui tuerait les hommes par milliers et par milliards. "

En 2073, James Howard Smith, désormais un très vieil homme, se promène en compagnie de jeunes garçons dans la baie qui était autrefois celle de San Francisco. Ils rencontrent des animaux sauvages, chassent, puis s'installent pour manger au coin du feu. Le grand-père raconte alors qu'en 2013, le monde a été ravagé par une terrible pandémie, la peste écarlate. Ce mal, qui terrassait ses victimes en quelques heures (voire quelques minutes), s'est répandu comme une traînée de poudre alors que Smith était un respectable professeur d'université et n'a laissé que de rares survivants.

Depuis quelques temps, La Peste de Camus connaît un regain de popularité. Gageons qu'avec les semaines de confinement encore devant nous, d'autres titres pourraient connaître le même sort, à commencer par cette nouvelle de Jack London. 
On y retrouve certains points communs avec notre actualité : l'émergence de la maladie qui n'inquiète pas vraiment pour commencer, puis une propagation rapide, la course contre la montre pour trouver un remède et l'exode massif depuis les villes vers les campagnes qui permettent l'expansion encore plus rapide de la Mort écarlate.

Même si cela peut sembler curieux d'imaginer le créateur de L'Appel de la forêt, de Croc-Blanc ou de Martin Eden en auteur de textes post-apocalyptiques, on retrouve dans La Peste écarlate les thèmes qui lui sont chers.
La nature, agressée par l'homme, a très vite repris ses droits. Les ours et les loups sont de retour. Certains animaux domestiqués sont retournés à la vie sauvage.
Jack London demeure un auteur attaché à la dénonciation des inégalités sociales. Le monde détruit par la peste écarlate était un monde injuste. Les classes dirigeantes exploitaient les producteurs tout en ne faisant rien ou presque d'elles-mêmes. Bien que le texte date du tout début du XXe siècle, Jack London avait pressenti la société de consommation.

" — Nous appelions, en théorie, ceux qui produisaient la nourriture des hommes libres. Il n’en était rien et leur liberté n’était qu’un mot. La classe dirigeante possédait la terre et les machines. C’est pour elle que peinaient les producteurs, et du fruit de leur travail nous leur laissions juste assez pour qu’ils puissent travailler et produire toujours davantage. "

Après la pandémie, les rapports de force vont être bouleversés. Plus personne ne sait lire, compter. La valeur de l'argent a disparu. Pour autant, l'auteur ne se fait aucune illusion sur le fait que l'homme, une fois devenu dominant, se comporte comme une brute avec ses semblables. Quelles que soient ses origines.

" Les trois types éternels de domination, le prêtre, le soldat, le roi y reparaîtront d’eux-mêmes. La sagesse des temps écoulés, qui sera celle des temps futurs, est sortie de la bouche de ces gamins. La masse peinera et travaillera comme par le passé. Et, sur un tas de carcasses sanglantes, croîtra toujours l’étonnante et merveilleuse beauté de la civilisation. Quand bien même je détruirais tous les livres de la grotte, le résultat serait le même. L’histoire du monde n’en reprendrait pas moins son cours éternel ! "

La perte du savoir humain a permis le retour des superstitions. Le Loucheur, charlatan sorcier, terrorise les gens avec son bâton de la mort. Une lueur d'espoir malgré tout, la préservation des ouvrages contenant les anciennes connaissances. On sait combien l'auteur était attaché aux livres.

Thélème. 2h27.
Lu par Pierre-François Garel.
1912 pour l'édition originale.

Une lecture commune organisée par Claudialucia.

Challenge jack london 2copie

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15 mars 2020

Ermites dans la taïga - Vassili Peskov

peskovEn 1978, un groupe de géologues russes découvre un ermitage au coeur de la taïga. Cinq personnes, un père et ses quatre enfants (déjà adultes) y vivent. Cela fait trente-cinq ans qu'ils n'ont pas vu les hommes et que même l'Union soviétique les a oubliés. Vassili Peskov, journaliste au quotidien Komsomolskaïa Pravda est fasciné par cette histoire, à tel point qu'il décide de se rendre sur place.
A son arrivée, seuls le vieux Karp Ossipovitch et sa fille Agafia sont encore en vie, les trois autres membres de la famille étant brutalement décédés. Durant une décénie, Peskov va nouer des liens avec ces ermites et raconter leur histoire qui va passionner les lecteurs de son journal.

" Comment ces gens pouvaient-ils avoir survécu non pas sous les tropiques parmi les bananiers mais au cœur de la taïga sibérienne où la neige vous monte à la ceinture et les froids dépassent les moins trente ? La nourriture, les vêtements, les accessoires quotidiens, le feu, l’éclairage, l’entretien du potager, la lutte contre les maladies, le décompte du temps – comment s’y prenaient-ils et avec quoi, par quels efforts et quelles connaissances ? Les hommes ne leur manquaient-ils pas ? Et comment les jeunes Lykov, que la taïga avait vu naître, concevaient-ils le monde environnant ? Quels étaient leurs rapports entre eux et avec leurs parents ? Que savaient-ils de la taïga et de ses habitants ? Comment voyaient-ils la vie "séculière" ? "

J'avais beaucoup apprécié de suivre les Tchouktches dans L'Etrangère aux yeux bleus auquel ce livre m'a fait penser, mais l'aspect documentaire du récit m'avait davantage séduite que les personnages qui l'habitaient. Dans Ermites dans la taïga, nous sommes bien entendu tenus en haleine par le mode de vie adopté par les Lykov, mais Karp Ossipovitch et surtout Agafia sont des individus patriculièrement attachants et intriguants que l'on prend un grand plaisir à cotoyer.

Vassili Peskov nous décrit avec moults détails leur vie au milieu de la nature sibérienne. Les Lykov, lorsqu'on les découvre, sont installés dans deux isbas, l'une près de la rivière pour les garçons et l'autre, la principale, où Karp Ossipovitch vit avec ses filles. Lorsque le père et la fille se retrouvent seuls, ce sera cette dernière qui sera occupée pendant quelques années. Le dénuement est total.

"En nous baissant pour passer la porte, nous nous retrouvâmes dans une obscurité presque totale. La lumière du soir n’émettait qu’un rayon bleuté par une fenêtre minuscule grande comme deux mains. Quand Agafia eut allumé et fixé une mèche de bois au milieu de la demeure, je pus tant bien que mal en regarder l’intérieur. Même à la lueur de la mèche les murs étaient noirs : la suie, vieille de plusieurs années, ne reflétait plus la lumière. Le plafond bas, lui aussi, était noir comme charbon. Des perches horizontales couraient sous le plafond pour le séchage du linge. A la même hauteur, des étagères longeaient le mur, chargées de récipients en écorce de bouleau pleins de pommes de terre séchées et de graines de cèdre. Plus bas, de larges bancs s’étiraient le long des murs. Comme en témoignaient quelques guenilles, on y dormait de même qu’on pouvait s’y asseoir."

Pour survivre, les Lykov doivent tout construire. Leur habitat, leurs ustensiles de cuisine, leurs vêtements. Ils cultivent la pomme de terre (l'aliment principal de leur alimentation), cueillent, chassent (jusqu'à la mort des fils) et pêchent. Ils doivent se protéger des ours, des écureuils qui mangent leurs semences et sont à la merci des intemperries (pluie, neige, incendies...). La lumière est un luxe dont ils jouissent peu.
La rencontre avec des personnes désintéressées change leur existence. Si dans un premier temps, les ermites refusent beaucoup des présents que leur apportent les géologues et Vassili Peskov, ils finissent par en accepter de plus en plus. A la base géologique, ils sont fascinés par le téléviseur. Quant à Agafia, elle finira même par prendre l'avion et le train.

Mais alors, comment une famille a-t-elle réussi à échapper au contrôle bolchevique ? Pourquoi les Lykov se sont-ils enfoncés dans la taïga et ont-ils adopté une existence si dure que la mère de famille a fini par mourir de faim ?

La réponse à ma première question n'est pas évidente. Sans doute, contrairement aux Tchouktches, les Lykov étaient-ils en nombre trop restreint pour réellement inquiéter les autorités. De plus, ils ne consommaient que leurs propres produits (et ignoraient jusqu'à la valeur de l'argent). Le pouvoir en place n'avait donc rien à leur prendre. Ils ont bien été poursuivis car soupçonnés d'héberger des déserteurs. Cependant, cela a eu pour seul effet de les repousser plus loin dans la taïga.
La raison du rejet par les Lykov de la vie dans "le siècle" est bien plus claire. Il s'agit d'une famille de vieux-croyants, un courant religieux s'étant séparés de l'Eglise orthodoxe russe lors des réformes menées par le patriarche Nikon au XVIIe siècle.

La Boyarine Morozova de Vassili Sourikov

Même au sein de leur communauté, les vieux-croyants ne respectent pas les mêmes traditions. Nous découvrons au fil du récit de Vassili Peskov l'existence de nombreux parents des Lykov, avec lesquels Karp Ossipovitch et sa défunte épouse, orthodoxes parmi les orthodoxes, ont rompu avant la Deuxième Guerre mondiale. 
La ferveur religieuse de la famille est grande et les quelques entorses à leurs principes consistant à obtenir un peu de confort ne remet rien en cause. Les quelques individus séduits par l'idée de vivre avec les Lykov sont très rapidement découragés, en particulier par l'intransigeance de Karp Ossipovitch. Malgré cela, le duo père-fille tisse des liens d'amitié profonds avec ses bienfaiteurs. Ils prient beaucoup, tiennent un compte rigoureux des jours et des fêtes religieuses, mais cela ne les empêche pas d'avoir un sacré caractère. Agafia en particulier est un personnage étonnant, à la fois enfant fidèle à son père, têtue comme une mule et drôle.

Impossible de ne pas succomber à ce récit dépaysant et passionnant !

L'avis de Patrice (qui m'a donné envie de lire ce livre).

Une lecture faite dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est.

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Babel. 297 pages.

Traduit par Yves Gauthier.
1992 pour l'édition française originale.

 

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02 février 2020

Faut-il manger les animaux ? - Jonathan Safran Foer

faut-il-manger-les-animaux-jonathan-safran-foer"Nous savons que si quelqu’un nous propose de nous montrer un film sur la façon dont notre viande est produite, ce sera un film d’horreur."

Alors que le monde est en proie à la panique en raison du coronavirus, la lecture de ce livre de Jonathan Safran Foer a eu une raisonnance particulière.

En effet, l'auteur s'y interroge sur la consommation d'animaux et sur la barbarie de l'élevage industriel, qui produit l'immense majorité de la viande que nous consommons en Occident, et pose des questions éthiques, environnementales et de santé publique.

Comment en est-on arrivé à élever des milliards d'animaux dans des espaces exigus, sans aucun respect de leurs habitudes sociales ou de leur croissance naturelle, au point que cela semble normal qu'ils ne soient plus capables de se reproduire naturellement et qu'un taux de mortalité de 10% semble acceptable ?

Qui est responsable ? Les grands groupes ? Les éleveurs (qui n'en sont plus vraiment) ? Les consommateurs ?

"Vous savez, le fermier américain a nourri le monde. On lui a demandé de le faire après la Seconde Guerre mondiale et il l’a fait. Jamais le monde n’a pu se nourrir comme il le fait aujourd’hui. Les protéines n’ont jamais été meilleur marché.[...] Ce que je déteste, c’est quand les consommateurs font comme si c’étaient les fermiers qui voulaient que ça se passe ainsi, alors que ce sont les consommateurs qui disent aux fermiers ce qu’ils doivent produire. Ils veulent de la nourriture bon marché ? Nous la leur fournissons. S’ils veulent des œufs de plein air, ils vont devoir les payer beaucoup plus cher. Parce que c’est plus économique de produire les œufs dans d’immenses élevages avec des poules en cage. C’est plus efficace, et donc plus durable, même si je sais que ce mot est souvent utilisé contre l’industrie. De la Chine à l’Inde et au Brésil, la demande de produits animaux est en augmentation – et en augmentation rapide. Vous croyez que de petites fermes familiales pourraient nourrir dix milliards d’hommes ? "

Je n'ai jamais eu le courage de regarder les vidéos tournées dans les abattoirs ou celles montrant les vaches hublots qui ont eu un grand retentissement il y a quelques mois. Elles démontrent cependant que l'on ne peut pas prendre le livre de Jonathan Safran Foer comme une description des seuls Etats-Unis. La pollution des sols par les élevages porcins est une réalité en France, tout comme la maltraitance des animaux dans les abattoirs et dans les élevages.
Pas plus qu'en France, l'auteur ne parvient à pénétrer légalement dans les élevages et les abattoirs qu'il dénonce. Il nous livre donc des témoignages et étudie les lois qui permettent d'élever des volailles, des porcs et des bovins de façon à ce qu'ils coûtent le moins possible, qu'ils grossissent rapidement, au détriment de leur bien-être, de leur santé et même de celle des consommateurs.

"Entre 1935 et 1995, le poids moyen des poulets de chair a augmenté de 65 %, tandis que la durée de leur croissance maximale chutait de 60 % et leurs besoins en nourriture de 57 %. Pour se faire une idée du caractère radical de ce changement, il faut imaginer des enfants atteignant 150 kilos à l’âge de dix ans tout en ne mangeant que des barres de céréales et des gélules de compléments vitaminés."

C'est un billet très engagé de Cachou, il y a déjà fort longtemps, qui avait attiré mon attention sur ce livre et probablement engagé ma réflexion sur le fait de manger ou non de la viande et du poisson (comme quoi l'auteur atteint bien son but).
Je ne suis pas végétarienne bien que, comme de nombreuses personnes autour de moi, j'ai diminué ma consommation de viande depuis plusieurs années et que j'essaie de favoriser au maximum de choisir des produits dont je connais la provenance. J'ai dans mon entourage des éleveurs respectueux de leurs bêtes et qui leur proposent ce que Jonathan Safran Foer considère comme la vie la moins désagréable que l'on puisse vivre lorsqu'on est destiné à être mangé. Mais je sais aussi que la plupart des produits animaliers que l'on consomme sont issus d'un système que je refuse de voir pour mon propre confort.

Dans ce livre, Jonathan Safran Foer décrit très concrètement le traitement réservé aux animaux d'élevage. De leur naissance jusqu'à leur abattage, ces êtres vivants sont soumis à des modes de vie que personne ne peut défendre. Il admet que l'homme est culturellement habitué à manger des produits animaliers dans la plupart des pays du monde. Il tort cependant le cou à l'argument selon lequel les végétariens et les végétaliens seraient de simples sentimentaux.

"Vouloir se renseigner sur le traitement des animaux d’élevage traduit-il une volonté de confrontation avec les faits relatifs aux animaux et à nous-même, ou bien est-ce une façon de les fuir ? Soutenir qu’on devrait accorder plus de valeur à un sentiment de compassion qu’au fait de pouvoir obtenir un hamburger moins cher (ou même que de manger un hamburger) est-il l’expression d’une émotion ou d’une réaction impulsive, ou bien le résultat d’une confrontation avec la réalité et avec nos intuitions morales ?"

Jonathan Safran Foer est végétarien. Son propos est donc de nous exposer ses arguments pour nous convaincre de bannir la viande issue de l'élevage industriel de nos assiettes, voire d'adhérer au végétarisme.
Pour lui, être végétarien ne suffit pas. Il faut faire des émules, militer, voire participer à des choses que l'on ne cautionne pas. Il prend ainsi l'exemple d'un végétalien ayant oeuvré pour la construction d'un abattoir. A première vue, on plonge dans l'absurde. Cependant, lorsque l'on comprend qu'il s'agit de proposer aux rares éleveurs de volailles soucieux des techniques d'abattage un endroit où leurs bêtes ne seront pas abattues dans des conditions atroces (à base de tortures plus ou moins volontaires), cela semble un moindre mal.

Outre les tortures infligées aux animaux, l'élevage industriel est une catastrophe pour l'environnement. Les déjections animales ne peuvent être absorbées par les sols, qu'elles polluent tout comme l'air, tuant la faune environnante.

"Dans le monde entier, les municipalités se battent pour se protéger de la pollution et de la puanteur des élevages industriels, en particulier des zones de confinement de l’élevage porcin."

La pêche industrielle n'est pas en reste.

"Et les lignes de traîne ne tuent pas que leurs « espèces cibles », mais 145 autres avec elles. Une étude a montré qu’environ 4,5 millions d’animaux marins sont tués chaque année en tant que prises accessoires par les lignes de traîne, dont à peu près 3,3 millions de requins, un million de marlins, 60 000 tortues de mer, 75 000 albatros et 20 000 dauphins et baleines."

Quant aux hommes, l'élevage industriel n'est finalement pas la solution pour leur permettre de manger à leur faim, et encore moins d'être en bonne santé. La faute notamment aux antibiotiques administrés systématiquement aux animaux, alors même que l'on nous martelle constamment que ces médicaments ne doivent être pris que de manière ciblée, afin de ne pas rendre les bactéries résistantes.

"Et qu’arrive-t-il aux gens qui mangent ces volailles ? Pas plus tard que l’autre jour, un pédiatre me disait qu’il diagnostiquait tout un tas de maladies qu’il ne voyait jamais avant. Et pas seulement du diabète juvénile, mais aussi des maladies inflammatoires et auto-immunes que beaucoup de médecins ne savent même pas identifier. Les gamines commencent leur puberté beaucoup plus jeunes, les gosses sont allergiques à peu près à tout, l’asthme est totalement hors de contrôle. Tout le monde sait que ça vient de notre nourriture. On tripatouille les gènes de ces animaux et ensuite on les nourrit avec des hormones de croissance et toutes sortes de produits dont on ne sait pas grand-chose. Et ensuite on les mange. Les gosses d’aujourd’hui sont la première génération à être nourrie avec ces trucs-là et en réalité on les utilise comme des cobayes. N’est-ce pas curieux de voir comment les gens s’excitent à propos de quelques dizaines de joueurs de base-ball qui prennent des hormones de croissance quand nous faisons ce que nous faisons à nos animaux de consommation et que nous les donnons à manger à nos enfants ?"

Un livre passionnant et percutant à mettre entre toutes les mains.

Points. 388 pages.
Traduit par Gilles Berton et Raymond Clarinard.
2009 pour l'édition originale.

09 mars 2016

Les forêts du Grand Nord...

9782859409043"D'autres voix lui parlaient encore. Des profondeurs de la forêt, il entendait résonner tous les jours plus distinctement un appel mystérieux, insistant, formel ; si pressant que parfois, incapable d'y résister, il avait pris sa course, gagné la lisière du bois."

Buck mène une vie de chien confortable auprès de son riche propriétaire lorsqu'il est enlevé par des trafiquants de chiens et envoyé au Canada pour devenir chien de traîneau. Cette superbe bête au grand coeur va devoir affronter l'hiver du grand Nord, mais aussi la brutalité de certains maîtres et certains de ses semblables pour avoir la chance de conduire tout à l'avant du traîneau.

Ceux qui me connaissent peuvent témoigner que je n'ai pas l'âme d'une aventurière. J'aime voyager, me promener au grand air, voir des paysages à couper le souffle. En revanche, je suis une trouillarde doublée d'une snob qui a besoin d'avoir son petit confort. Autant dire que les voyages de plusieurs semaines par des températures polaires sur un traîneau tiré par des chiens avec nuit sous une tente de fortune, c'est un peu la définition du cauchemar pour moi.

Cela ne m'empêche pas d'apprécier les récits comme ceux de Jack London, qui m'a une nouvelle fois comblée avec ce très court roman. Cet homme brillant prend les traits d'un loup pour nous parler des hommes et de leur faiblesse face à la nature. Il évoque aussi les liens qui peuvent attacher un chien à son maître, même lorsque l'appel de la forêt se fait de plus en plus fort. Le tout avec une écriture sombre et poignante.

Une centaine de pages de pur bonheur littéraire.

1903 pour l'édition originale.

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31 janvier 2015

Le mur invisible - Marlen Haushofer

cvt_le-mur-invisible_2772Pour commencer l'année 2015 (oui, il était temps...), voici un livre aussi étrange que captivant, auquel je n'aurais peut-être pas accordé d'attention sans le conseil avisé d'une libraire.

Une femme d'âge plutôt avancé se rend au chalet de chasse de sa cousine et du mari de celle-ci, Hugo. Peu après leur arrivée dans ce lieu reculé, le couple part au village et ne revient jamais. En effet, un mur invisible est apparu entre la clairière et la vallée, protégeant notre narratrice de ce qui a tué tous les hommes tout en la retenant prisonnière. Elle va dès lors devoir organiser sa survie dans la montagne avec pour seuls compagnons un chien, une chatte et une vache. Deux ans plus tard, elle débute le récit de ce qui lui est arrivé, avec les quelques stylos et feuilles de papier dont elle dispose.

D'après la postface, le contexte d'écriture de ce livre est important pour comprendre le point de départ du roman de Marlen Haushofer. Que signifie ce mur ? La peur d'une guerre nucléaire sans doute, le livre ayant été rédigé en pleine Guerre Froide. Vraisemblablement, notre narratrice a échappé à une attaque qui a fait d'inombrables victimes. Elle soupçonne même pire, qu'il n'y ait pas eu de vainqueur, que la course aux armements ait conduit à l'extinction pure et simple de la race humaine.

Mais ce livre ne s'arrête pas là. Il nous fait aussi réfléchir à ce qui fait appartenir au genre humain dès lors qu'il n'y a plus qu'une seule survivante. L'homme est un animal sociable, et notre héroïne n'a plus personne pour connaître et prononcer son nom. Elle ne nous dira jamais comment elle s'appelle, mais chacun de ses animaux se voit attribuer un nom, lui permettant ainsi de faire mine de vivre entourée et de combattre la solitude. Elle prend soin de ses bêtes, s'y attache, et souffre cruellement de leur perte.

Ce portrait de femme qui n'a plus rien à perdre est d'autant plus touchant qu'elle ne succombe jamais au désespoir. Elle tombe malade, a tout perdu, mais on s'identifie d'autant plus facilement à elle qu'elle ne passe pas son temps à se plaindre. Au contraire, elle se laisse aller à certaines confidences que son statut de dernière survivante lui autorise. Elle avoue que sa place de femme, d'épouse et de mère ne l'a pas autant comblée que ce qu'elle a toujours laissé croire. Cette catastrophe qu'elle vit est une libération pour elle dans une certaine mesure. S'il n'y a plus de regard extérieur, il n'y a plus non plus de faux-semblants. Ce mur n'a pas seulement fait d'elle une prisonnière.
Quelque part, pour la première fois, elle existe, vit l'instant présent, est dans un lieu où rien ne peut être dénaturé par une personne extérieure. A un moment, alors qu'elle tente de décrire quelque chose, elle réalise à quel point les mots ont le pouvoir de changer les choses, et à quel point ils peuvent être vains parfois.

Cette histoire, dans laquelle il ne se passe rien, et qui n'est que le récit des journées répétitives d'une femme qui doit subvenir à tous ses besoins en puisant ses ressources dans la nature, est difficile à lâcher. Ce n'est pourtant pas parce que je me sens l'âme d'un Robinson. Laissez-moi deux jours dans les même conditions et je vous assure que je vais surtout réussir à me couper un doigt, me casser une jambe et me faire encorner (et c'est loin d'être le pire scénario imaginable quand on connaît mes capacités). C'est cette tension permanente qui anime notre narratrice, ses réflexions, sa capacité à faire de ses bêtes et de son environnement de véritables personnages qui nous fait tourner les pages.

Si je devais vous résumer ce livre en quelques mots, "bizarre", "oppressant" et, curieusement, "espoir" sont ceux qui me viennent spontanément. Puis, je vous conseillerais de le découvrir, pour qu'il vous hante aussi.

L'avis de Cuné.

Actes sud.
1963 pour l'édition originale.

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25 octobre 2011

Hunger Games - Suzanne Collins

hunger-games_suzanne-collinsPour prouver sa domination sur les douze districts, le Capitole organise chaque année la Moisson. Ainsi, un garçon et une fille de chaque district sont sélectionnés pour participer aux Hunger Games, un jeu de télé-réalité dans lequel les participants s'affrontent jusqu'à la mort dans une arène où ils doivent aussi trouver de quoi se nourrir et un abri pour dormir. Le dernier survivant remporte le jeu.
Katniss vit dans le district Douze, le plus défavorisé. Elle nourrit sa mère et sa petite soeur, Prim, en braconnant avec son ami Gale. Mais le jour de la Moisson, le nom de Prim est tiré au sort. Katniss décide alors de prendre sa place. Le garçon sélectionné pour le district Douze est Peeta, le fils du boulanger. Il a permis à Katniss de ne pas mourir de faim autrefois, mais seul un participant peut gagner la partie.

Enorme coup de coeur pour le premier volet de la trilogie de Suzanne Collins. J'avais à peine entamé sa lecture que je ne pouvais plus m'arrêter de lire. A partir de l'entrée des participants dans le jeu, c'était encore pire. J'avais succombée au voyeurisme le plus honteux, que le roman dénonce clairement, même si c'est loin d'être ce qui est le plus mis en avant ou ce qui fait le plus le charme de l'histoire. Bien sûr, un tel jeu de téléréalité peut sembler irréaliste, mais quand on voit certains programmes télévisés et leur succès, on peut se demander si les gens seraient capables de résister à l'appel du sang au cas où la fiction deviendrait réalité.
Dans l'arène, c'est un peu le retour de Lord of the flies, les alliances se forment, et les candidats laissent s'exprimer leur instinct de survie. Certains meurtres sont terriblement tristes, et j'avais beau savoir dès le début que mon héroïne allait s'en sortir (le suspens ne tient pas dans l'originalité de l'histoire), je me demandais dans quel état, et ce que les autres allaient se faire subir entre eux.
Mais j'ai aussi aimé ce livre grâce à son histoire d'amour pas du tout banale, ni facile (hum !). Mon coeur balance entre Gale et Peeta, mais je savoure chaque moment où ils sont évoqués quand même. Peeta, qu'il n'est pas toujours simple de cerner, surtout au début, et qui n'est pas autant le chevalier en armure que ce que l'on croyait au début (ce qui lui permet peut-être de ne pas basculer du côté obscur). Et Gale, plus sauvage, qu'on devrait revoir rapidement. Si je ne vois pas forcément l'intérêt d'une suite en ce qui concerne le jeu, je sais déjà que je succomberai pour connaître le fin mot du triangle amoureux.

Un excellent roman jeunesse, pour adolescents et grands adolescents (voire très grands adolescents) !

Vous pouvez vous rendre chez Cuné, Laël, Caro[line], Stephie, Praline, Kalistina..., vous verrez que c'est un incontournable.

En plus, un film doit bientôt sortir !!

26 mars 2011

"la réalité est un piètre conteur..."

36552413_8268928 J'ai découvert Somerset Maugham il y a quelques années avec La Passe dangereuse, qui a ensuite fait l'objet d'un film de qualité avec Edward Norton et Naomi Watts que je vous recommande. Ce que j'ignorais, c'est que cet auteur, outre sa carrière de romancier, avait mené une autre vie, celle d'agent secret britannique. Il a lié ces deux existences dans certaines de ses oeuvres.

Il se met ainsi en scène dans les huit nouvelles qui composent le recueil dont je vais vous parler sous les traits d'un certain Ashenden. Nous rencontrons ce personnage dans Miss King. Alors que la Première Guerre mondiale fait rage, Ashenden est posté à Genève, dans un hôtel qui grouille d'espions dont la couverture est risible. Bien que personne ne dise clairement les choses, chacun connaît ses ennemis, ce qui donne lieu à des situations cocasses. Ashenden s'entend ainsi très bien avec une baronne au service des empires centraux. Les intérêts anglais sont également menacés par le grondement de nationalistes dans les pays colonisés. C'est ainsi qu'un prince égyptien préoccupe Ashenden, qui aimerait bien obtenir des informations de la part de la vieille gouvernante anglaise des filles du prince, mais celle-ci refuse de lui accorder le moindre intérêt.
Dans Le Mexicain chauve, Ashenden doit faire équipe avec un général mexicain en exil à la gâchette facile, pour exécuter un émissaire turc chargé d'entrer en contact avec les Allemands.
Giulia Lazzari est une femme que les services secrets britanniques contraignent à livrer son amant indien, en faisant appel à Ashenden pour la surveiller et la guider.
Le Traître met en scène un couple formé d'un Anglais et d'une Allemande établis en Suisse. Ashenden doit entrer en contact avec le mari, qui a trahi l'Angleterre, et déterminer le sort qui lui sera réservé.
Son Excellence se déroule alors qu'Ashenden doit effectuer une mission avec le soutien des ambassades britannique et américaine. Lors d'une soirée avec le très protocolaire ambassadeur britannique, Ashenden reçoit des confidences troublantes.
Dans Pile ou face, Ashenden se trouve confronté à une décision impossible, que ses supérieurs lui délèguent afin de ne pas se mouiller.
Le linge de Mr Harrington se déroule en Russie. Ashenden doit prendre le transsibérien (soit plus de dix jours de voyage) en compagnie d'un Américain insupportable. Arrivé à Moscou, il doit empêcher la signature d'une paix séparée entre l'Allemagne et la Russie. Il retrouve aussi un ancien amour, mais la révolution éclate...
Enfin, Sanatorium met en scène un Ashenden diminué par la tuberculose, qui se rend dans un sanatorium afin de se faire soigner. Il y fait des rencontres étonnantes.


Si vous cherchez des nouvelles d'espionnage pur, passez immédiatement votre chemin. Les missions dont Ashenden est chargé par le mystérieux R. sont avant tout des prétextes que Somerset Maugham utilise pour sonder la nature humaine. De ce fait, nous avons droit à d'énormes surprises la plupart du temps. (d'autant plus que certaines nouvelles ne sont reliées que de très loin avec l'espionnage, du moins à première vue). Ashenden n'est pas James Bond. Il ne court pas partout, mais il observe, évalue, se trompe, dans un contexte où les cartes sont brouillées. Certaines nouvelles sont cocasses, la plupart sont cruelles et à la limite du cynisme, à l'exception de la dernière nouvelle qui a un goût étrange de générosité, mais c'est remarquablement fait.
L'amour, le patriotisme, l'hypocrisie, la stupidité, la solitude sont passés au peigne fin par le double de Somerset Maugham, qui est aussi vif d'esprit que son créateur. Lui-même n'est pas en reste, et se trouve souvent en position d'être espionné par le lecteur.1718394131

Je pensais avoir des difficultés à me plonger dans ce recueil de nouvelles (genre que j'aborde toujours avec réticence), mais elles sont toutes parfaitement maîtrisés, généralement d'une longueur raisonnable, et le fait de retrouver le même personnage ajoute naturellement à la cohérence de l'ensemble.

Merci à BOB et aux éditions Robert Laffont.

Mr Ashenden, agent secret. William Somerset Maugham. Robert Laffont ; 435 pages.

28 novembre 2009

Lord of the Flies ; William Golding

Eighty_Years_of_Book_Cove_006_1_Faber and faber ; 225 pages.
1954
.

Lettre G du Challenge ABC :

J'ignore comment, mais j'ai réussi à passer le bac sans avoir jamais eu à étudier ni 1984 d'Orwell, ni Sa Majesté des mouches de Golding, ce qui relève plutôt de l'exploit si je me fie à mes amis et aux étiquettes indiquant chaque année que ces deux livres sont au programme de terminale. Heureusement, ma passion pour l'Angleterre et tout ce qui y touche m'a permis de réparer ces lacunes.

Un avion s'est écrasé sur une île du Pacifique, laissant un groupe de jeunes garçons anglais livrés à eux-mêmes. Conscients de la nécessité de s'organiser, ils désignent Ralph, l'un des plus âgés, qui semble à la fois fort, séduisant et sûr de lui, pour être leur chef. Ceci se fait au détriment d'un autre garçon, Jack, qui prend la tête d'un groupe de "chasseurs" pour nourrir le groupe. Ralph insiste également sur la nécessite qu'il y a de maintenir un feu en permanence au cas où un bateau passerait à proximité de l'île. La situation, bien que fragile, est stable dans un premier temps, car les garçons sont encore guidés par les principes qu'on leur a inculqués. 
Cependant, si l'île est belle le jour, la nuit rôde une "bête" qui effraie peu à peu le groupe de garçons, des plus petits aux plus grands. La cruauté n'a pas non plus disparu. Le garçon obèse, asthmatique et trop sérieux, est immédiatement surnommé Piggy par ses camarades, et a bien du mal à se faire entendre. C'est dans cette voie de la déraison que les naufragés risquent en permanence de s'engouffrer, sans retour possible.

Sur la quatrième de couverture de mon édition, mon cher E.M. Forster décrit ce livre en quelques mots : "Beautifully written, tragic and provocative". Je suis on ne peut plus d'accord. L'écriture de Golding nous emporte dans de très belles descriptions tout en maintenant une tension permanente, qui n'est brisé que par l'effroi suscité lors des drames qui secouent le groupe de garçons, quand des marches vers la déshumanisation sont franchies. Je pense notamment à la mort de Simon, qui précipite d'autant plus la fuite de toute une partie vers une situation où la haine et la conformité prennent le dessus que ceux qui prônent la raison décident de ne pas mettre de mots sur ce qui s'est passé.
Les personnages ou les fantômes qui occupent ce récit symbolisent une partie de l'âme humaine, chacun à leur manière. Les garçons sont isolés, dans le Pacifique, loin de tout danger extérieur, mais la bête est là qui rôde. Être loin de la guerre et des adultes, c'est aussi sentir peu à peu s'éloigner les contraintes imposées par la vie en société démocratique, et établir peu à peu ses propres règles.

"Roger gathered a hanful of stones and began to throw them. Yet there was a space round Henry, perhaps six yards diameter, into which he dare not throw. Here, invisible, yet strong, was the taboo of the old life. Round the squatting child was the protection of parents and school and policemen and the law. Roger's arm was conditioned by a civilization that knew nothing of him and in ruins."

Cela peut sembler d'autant plus choquant que ce sont des enfants qui sont mis en scène, et donc un symbole de pureté et d'innocence. Plus que le fait que Golding n'avait visiblement pas une grande confiance en l'esprit humain, ce qui m'a choquée est le fait de m'apercevoir que ces garçons, à peine adolescents pour quelques uns, et encore de très jeunes enfants pour les autres, perdent pied sans être capables de le réaliser. Lord of the Flies date de 1954, et il est difficile de ne pas voir des échos de ce qui s'est produit notamment dans le nazisme lorsqu'on lit ce livre.

Lord of the Flies est donc un roman dérangeant, mais aussi captivant, et toujours autant nécessaire.   

Erzébeth, plutôt convaincue.
Les avis déçus d'Allie et de Karine.
(je me sens très seule d'un coup)