25 septembre 2009

Ethan Frome ; Edith Wharton & Ethan Brand ; Nathaniel Hawthorne

34869442_p_1_Gallimard ; 201 pages.
Traduit par Pierre Leyris.
1911
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Lorsque j'ai acheté Ethan Frome cet été, après avoir découvert de façon plus approfondie Edith Wharton par le biais de L'écueil et d'Eté, ma curiosité était d'autant plus piquée que ce livre de la romancière américaine semble s'inspirer d'un texte très court de Nathaniel Hawthorne, Ethan Brand. Ma récente lecture de La Maison aux sept pignons m'ayant donné envie de me replonger un peu dans la littérature américaine et plus particulièrement dans celle d'Hawthorne, j'en ai profité pour prendre connaissance des deux textes. Il ne s'agit pas du tout de comparer les deux textes, j'en suis bien incapable, mais ces deux lectures sont liées au moins dans mon esprit, donc je les regroupe dans un seul billet.

Notre narrateur est coincé pour une grande partie de l'hiver à Starkfield, un village du Massachussetts. Là-bas vit un étrange personnage, Ethan Frome. Il a une cinquantaine d'années mais en paraît trente de plus. Sa vie est misérable et sa mine basse.
Il porte toute la culpabilité du monde sur ses épaules depuis vingt-quatre ans, lorsqu'un "écrasement" l'a laissé boîteux. Il était alors un jeune homme volontaire, mais mal marié à l'acariâtre et hypocondriaque Zenobia. Dans son malheur était tout de même arrivée une bulle de fraîcheur, la cousine de Zenobia, Mattie. Recueillie par sa parente après le décès de son père, la jeune fille ne tarde pas à faire succomber Ethan.

Je crois que j'ai rarement lu un texte aussi sombre. Sachez qu'en ouvrant Ethan Frome, vous vous embarquez dans un hiver sans fin. Il symbolise les malheurs des personnages, l'isolement dans lequel ils se trouvent, et l'absence de toute issue. Ethan et Mattie sont des êtres naturellement gais, et leurs rires résonnent dans ce livre, mais le contexte dramatique qui les entoure est tel que l'on se sent oppressé en permanence.
Les trois personnages qui habitent la petite ferme des Frome sont emprisonnés, chacun à leur manière, par les autres. Ethan tout d'abord, s'est laissé marier à une femme qui ne sait que se plaindre, et avec laquelle il n'a jamais rien pu partager. La quitter est impossible pourtant, il a trop de conscience pour cela, et ses conditions matérielles ne le permettent pas. Mattie est une jeune fille sans ressources, fragile, maladroite, et qui aurait été condamnée à mort sans le "secours" de sa cousine. Quant à Zenobia, son personnage est peut-être le plus intrigant. Bien entendu, son opposition à l'amour unissant Ethan à Mattie s'explique par le fait qu'être la femme délaissée n'est pas un sort enviable, surtout au début du XXe siècle. Je lui donnerais presque un coeur lorsqu'elle fond en larmes devant son plat de mariage brisé. Mais elle est certainement davantage terrorisée à l'idée de ne plus avoir un petit chien auquel elle peut parler de ses délires d'hypocondriaque, que véritablement attachée à son mari. Tout le livre tourne autour de ce trio, avec seulement quelques incursions dans la vie du village de Starkfield.
Le dénuement du texte est d'ailleurs voulu par Edith Wharton, qui l'indique dans sa préface. Ses personnages sont tout en retenue, il n'y a pas d'étalage de grands sentiments, la misère s'impose d'elle même, et c'est sans doute ce qui rend ce texte si attachant. L'écriture de Wharton nous offre quelques pâles soleils d'hiver, beaucoup de neige et de mélancolie. C'est un très beau texte.

Si vous voulez vous remonter le moral, allez lire le fabuleux billet de la regrettée Renarde  (encore des malheurs) sur ce livre. Alice aussi a lu ce livre.


J'ai donc, suite à ma lecture d'Ethan Frome, découvert Ethan Brand, un texte contenu dans le recueil Contes et récits de Nathaniel Hawthorne (que j'avais déjà commencé à lire l'année dernière et que9782742769308_1_ je recommande). 

Ce n'est pas la neige et le froid qui dominent dans ce texte, mais au contraire le feu et la lumière éblouissante qu'il dégage.

Un chaufournier et son fils s'apprêtent à passer la nuit près du four dont ils ont la garde lorsqu'un rire retentit, celui d'un homme "qui ne rit pas comme un homme qui est content." Lorsque l'inconnu se montre, c'est Ethan Brand, l'ancien chaufournier qui apparaît. Il était parti à la recherche du Péché sans Pardon.

On ne saura jamais avec exactitude ce qu'a fait Ethan Brand, mais ce texte se concentre, comme d'habitude semble t-il avec Hawthorne, sur la culpabilité des personnages. Le texte est très court (une vingtaine de pages), mais la plume d'Hawthorne est puissante et efficace, et l'on en ressort sonné.

Je n'irai pas au-delà de ces quelques mots, ce qui est indigne, parce qu'Ethan Brand mériterait davantage d'attention. J'espère que la curiosité vous amènera quand même à le lire.


13 septembre 2009

La Maison aux sept pignons ; Nathaniel Hawthorne

4681_1_

Gallimard ; 348 pages.
Traduit par Claude Imbert et Marie Elven.
The House of the Seven Gables. 1851
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Voilà un livre qui occupait ma bibliothèque depuis ma découverte de Nathaniel Hawthorne l'année dernière. C'est suite à ma lecture de Malpertuis de Jean Ray (dont je vous parle bientôt) que j'ai eu envie de me replonger dans cet auteur qui me semble de plus en plus fascinant.

La Maison aux sept pignons débute en Nouvelle-Angleterre, au XVIIe siècle. Le colonel Pyncheon est alors l'un des personnages les plus influents de la région, et sa volonté d'établir une dynastie portant son nom ne supporte aucune contradiction. Ainsi, lorsqu'il jette son dévolu sur la terre de Matthew Maule, un homme modeste qui a dégagé un coin de forêt pour s'établir, il est persuadé d'obtenir ce qu'il veut. Le bras de fer s'achève sur l'échafaud, où Maule doit être exécuté après avoir été reconnu coupable de sorcellerie. Ses dernières paroles sont pour le colonel Pyncheon, qui a orchestré la fin de son rival. Maule lui promet de façon solennelle qu'il périra en buvant du sang.
L'orgueilleux homme n'en tient aucun compte, et demande au fils de sa victime de lui bâtir une demeure somptueuse à l'emplacement même où se trouvait la terre des Maule. C'est ainsi qu'est bâtie la maison aux sept pignons, qui ne tarde pas à révéler que la malédiction des Maule la hante. Le jour où le colonel décide de convier tous les habitants de la région pour parader devant eux dans sa nouvelle demeure, il est retrouvé mort dans son fauteuil, du sang lui coulant de la bouche.
Les générations qui suivent seront également poursuivies par le mauvais sort. La source de Maule, qui coule dans leur jardin, est empoisonnée, la maison tombe en désuétude, et les Pyncheon perdent peu à peu de leur grandeur, sous le regard du portrait sévère du colonel trônant dans la demeure qu'il n'a pas eu le temps d'occuper.
Au XIXe siècle, il n'y a plus qu'un fantôme qui hante la vieille bâtisse : la vieille Hepzibah, si myope que son visage est parcouru en permanence d'une horrible grimace qui la rend encore plus laide qu'elle n'est. Son seul ami est un jeune photographe, Holgrave, qui habite l'un des pignons de la maison. Dépourvue de tout argent, Hepzibah est contrainte, alors que débute le livre, à ouvrir une épicerie dans le sein de sa maison. Il y a bien son oncle, le juge Pyncheon, l'image vivante de son cruel ancêtre, qui voudrait lui offrir de l'argent pour tenir son rang, mais Hepzibah refuse toute aide de sa part. Dans les jours qui suivent, Phoebé, une jeune cousine d'Hepzibah, arrive chez la vieille dame. Elle est imitée très vite par Clifford, le frère d'Hepzibah, qui vient d'être libéré après trente années passées en prison pour le meurtre de son oncle.

Dans une langue somptueuse*, qui décrit aussi bien les merveilles de la nature que la misère des âmes,250px_Nathaniel_Hawthorne_1_ Nathaniel Hawthorne étudie l'héritage que l'on reçoit nécessairement de ses ancêtres, le fil qui relie "un passé lointain au présent qui déjà s'éloigne de nous", et qu'il aimerait bien pouvoir rompre. Il utilise ici une famille, mais l'on ne peut que songer à faire un parallèle avec la jeune Amérique qui possède déjà un lourd passé empreint de puritanisme et d'immuable à l'époque d'Hawthorne. En effet, La Maison aux sept pignons, bien que plus fantaisiste et ensoleillé que La Lettre écarlate, est un roman très engagé. La critique du puritanisme, de son hypocrisie, et de l'idée de classes supérieures, est grinçante. C'est l'auteur lui même qui se charge de narrer son histoire, ce qui donne un caractère à la fois désinvolte et assumé au livre. La Chasse aux sorcières dont a été victime Matthew Maule est l'occasion d'une vive critique des autorités religieuses et laïques. "Ce fut l'un des martyrs de cette terrible illusion qui devrait nous montrer, entre autres leçons, que les classes influentes et ceux qui prennent la tête du peuple sont capables des mêmes erreurs et des mêmes passions que les foules les plus frénétiques. Prêtres, juges, hommes d'Etat - les plus sages, les plus calmes, les plus saints personnages du temps - aux meilleures places devant les potences, furent les premiers à applaudir à cette oeuvre sanguinaire, et les derniers à reconnaître leur misérable erreur."
La conséquence de toute cette folie est un gâchis immense. La vieille Hepzibah, qui a un nom et une personnalité qui m'ont un peu fait penser à Dickens, est murée dans sa demeure délabrée, et ne parvient plus à en franchir le seuil, quand son aïeul imaginait un destin de seigneur pour les siens. La culpabilité est trop grande. "Ils ne pouvaient pas s'enfuir : le geôlier avait bien pu laisser la porte entrouverte, et se cacher pour les voir fuir, au seuil ils avaient senti sa poigne ! Car il n'est de pire cachot que son propre coeur, ni de plus inexorable geôlier que soi-même !" 
Il y a eu d'autres drames avant celui d'Hepzibah. Celui d'Alice tout d'abord, qui un jour a jeté des graines entre deux pignons, donnant ainsi naissance au "bouquet d'Alice", avant d'être victime de la haine entre les Maule et les Pyncheon. Quant à Clifford, le frère d'Hepzibah, c'est brisé qu'il rentre chez lui après sa libération. Amoureux du beau et de la lumière, c'est en Phoebé qu'il retrouve la force de vivre.
On oscille entre ombre et lumière dans ce roman. Les très nombreuses descriptions pleine de poésie et souvent d'humour m'ont donné le sentiment d'être dans une maison magique inoffensive. Les premiers pas d'Hepzibah en tant que marchande sont touchants, tout comme l'apétit pantagruélique du jeune Ned Higgins. Mais la cruauté et les sarcasmes ne sont jamais loin (le chapitre XVIII est à la fois abominable et jouissif) et donnent des accents gothiques à ce roman, rappelant ainsi au lecteur la malédiction qui pèse sur la maison aux sept pignons.

Alors bien sûr, La Maison aux sept pignons n'a pas la puissance de La Lettre écarlate. J'aurais aimé une fin plus tragique, et ne pas deviner tous les secrets de cette demeure avant qu'ils ne soient expliqués. Cela ne m'a pas cependant empêché d'en savourer chaque ligne.

* en VF en tout cas, je n'ai malheureusement pas osé tenter la version anglaise.