18 février 2007

Auprès de moi toujours ; Kazuo Ishiguro

2848930195Deux Terres ; 440 pages. 
Titre original : Never let me go.

Lettre "I" Challenge ABC 2007 :

" Jadis, Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham ; une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l'idée qu'ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelle raison les avait-on réunis là ? Bien des années plus tard, Kath s'autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Une histoire d'une extraordinaire puissance, au fil de laquelle Kath, Ruth et Tommy prennent peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n'a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d'adultes. "

J'ai découvert ce livre l'année dernière, avant que Kazuo Ishiguro ne devienne Kazuo Ishiguro pour moi, c'est à dire l'auteur du sublime roman Les vestiges du jour. La couverture et le titre du livre sont pleins d'une poésie mélancolique qui peut difficilement laisser de marbre. Cependant, les critiques étant assez mitigées, j'ai repoussé ma lecture. Puis j'ai lu Les vestiges du jour. Puis j'ai fait ma liste de Challenge ABC...

J'ai été assez déconcertée par les premières pages du livre. Les allusions à des "accompagnants" , à des "donneurs" , m'ont surprise. Heureusement, au bout de quelques pages, j'ai retrouvé le style calme, poétique et captivant de Kazuo Ishiguro. Encore une fois, il s'agit d'un réçit du passé, qui dévoile peu à peu ses mystères. L'auteur nous entraîne dans un univers qui n'existe pas ( ou pas encore), et qui ne ressemble au nôtre que de façade.Très rapidement, on s'attache à ces enfants, on imagine Hailsham comme une maison ensoleillée pleine de rires d'enfants. "Madame" m'a fait penser, au début au rôle de Mme de Maintenon dans Les colombes du Roi Soleil. Pourtant, quelque chose ne va pas. Les "Ventes" , les "Echanges" , qu'est-ce donc ? Pourquoi Kath ne nous parle pas du monde extérieur, de ses parents ? Pourquoi les enfants sont-ils stériles ?

Je me suis plongée dans ce livre qui suscite des interrogations de plus en plus nombreuses au fil de la lecture. Les personnages également, s'interrogent. Ils tentent de s'accrocher à un passé, de s'inventer un avenir, d'exister tout simplement. Je ne peux pas vous en dire trop, cela gâcherait votre plaisir. Mais je dois avouer que cette lecture, qui m'a passionnée, m'a également pas mal chamboulée. Les personnages sont attachants (sauf Ruth qui est carrément insupportable la plupart du temps), mais on ne comprend pas toujours leurs réactions, leurs gestes. Sauf si on considère que le besoin de solidarité, d'amitié est plus fort que tout.
Encore une fois avec Ishiguro, la fin m'a touchée. Cette résignation qui arrive en même temps que les plus grandes démonstrations de sensibilité est terrifiante.
Malgré le coup de coeur que j'ai éprouvé à la lecture de ce livre, c'est avec soulagement que je l'ai achevée. Kazuo Ishiguro m'a bousculée, a provoqué chez moi les réactions qu'il attendait probablement en écrivant ce livre. Ceci avec une écriture, une qualité de narration peu commune chez les auteurs contemporains.

" Auprès de moi toujours. Oh, bébé, mon bébé. Auprès de moi toujours... "
Elle hocha la tête comme pour approuver. " Oui, c'était cette chanson. Je l'ai entendue une ou deux fois depuis. A la radio, à la télévision. Et elle m'a ramenée vers cette petite fille qui dansait toute seule. "

(page 415)

Ce livre n'est pas le meilleur pour débuter avec Kazuo Ishiguro je pense. Il vaut mieux, afin de l'apprécier, avoir déjà eu un contact avec l'écriture de l'auteur, qui crée une ambiance particulière. Après, on est plus à même de se plonger dans le monde irréel de Auprès de moi toujours.

Vous pouvez consulter des avis sur les sites Lecture/Ecriture et Critiques Libres, chez Tamara et chez Clarabel.

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14 octobre 2006

Les Hauts de Hurle-Vent ; Emily Brontë

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(mise à jour : juin 2007)

Mr Lockwood, gentleman qui se croit misanthrope, décide de louer une maison dans un lieu isolé. Il fait alors la connaissance de son propriétaire, Mr Heathcliff, dont les manières avec ses semblables le surprennent et l’amènent à se demander à qui il a affaire.
C’est Nelly Dean, une servante, qui lui raconte comment, plus de trente ans auparavant, Mr Earnshaw, le maître des Hauts de Hurle-Vent, a recueilli un petit garçon, qui a introduit la désolation dans la lande isolée, Heathcliff. Ce dernier est tombé fou amoureux de la fille de son bienfaiteur, Catherine, qui l’a rejeté. Après s’être enfui trois ans durant, Heathcliff revient à Hurlevent, avec la ferme intention de se venger de ceux qui sont responsables de son malheur, à l’exception de Catherine, qu’il aimera même après la mort. 

Les Hauts de Hurle-Vent est mon roman préféré depuis que j’ai quatorze ans, et à chaque fois que je le lis, il me bouleverse autant que les précédentes.

La lande isolée sur laquelle souffle le vent fait parfaitement écho au désespoir, à la souffrance et à la passion des personnages de ce roman.

La plume dynamique et poétique d’Emily Brontë nous attache à cette histoire aussi effrayante qu’attirante. Car tous les excès, qu’il s’agisse de l’amour, de la haine, ou du malheur, se concentrent dans ce roman, et lient les personnages entre eux.

Ces derniers sont souvent antipathiques, en particulier Heathcliff. Toutefois, je n’ai pu m’empêcher de ressentir de l’affection, ou au moins de les comprendre un peu (même Cathy Earnshaw, que je n’apprécie pourtant pas beaucoup). Celui qui parvient le plus à me toucher est Heathcliff. Malgré sa frustration, sa rudesse, et les tentatives de Mr Lockwood et surtout de Nelly pour nous le faire détester, je suis profondément émue par ce personnage.

Son désespoir est déchirant dès le début du roman, quand plus de vingt ans après la mort de Cathy, il continue à l’appeler, à rechercher son fantôme :

Page 48 : « Entre, entre, disait-il en sanglotant, Cathy, viens ! Oh ! viens… une fois encore ! Oh ! amour de mon cœur, écoute-moi enfin cette fois, Catherine ! »

Parce que, même s’ils sont souvent irritants avec leur orgueil, leur égoïsme, Catherine et surtout Heathcliff, laissent transparaître, qu’ils ont un cœur qui brûle d’une passion dévorante et déraisonnée, du plus bel amour qui soit. Je comprends que l’on puisse trouver les deux amoureux détestables, et donc être davantage apitoyés par leurs victimes. Pour moi, ces dernières sont le prix à payer pour entendre ces phrases sublimes que prononcent Heathcliff et Catherine, quand ils parlent de leur amour :

Page 105 : « Je l’aime non parce qu’il est beau, Nelly, mais parce qu’il est plus moi-même que je ne le suis.
»

Page 202 : «  Catherine Earnshaw, puissiez-vous ne pas connaître le repos aussi longtemps que je vivrai ! Vous avez dit que je vous avais tuée… Revenez pour me hanter alors ! Les victimes hantent leur meurtrier et je sais que des fantômes ont erré sur la terre. Restez toujours auprès de moi… prenez la forme que vous voudrez… rendez-moi fou ! Seulement ne me laissez pas seul dans cet abîme où je ne peux vous trouver ! Oh ! Dieu, c’est indicible ! Je ne peux vivre sans ma vie ! Je ne peux vivre sans mon âme ! »

Certes, j’avoue que l’attitude de Heathcliff me glace le sang par moments. Il se comporte de façon ignoble avec sa femme notamment, mais aussi avec Hareton et Catherine. Pourtant, je parviens à comprendre sa haine, même si elle brise des personnes qui ne l’ont pas mérité. A aucun moment, il n’est considéré comme un être humain par Hindley, les Linton, Joseph. Même Catherine le juge inférieur, et considère que ce serait dégradant pour elle de l’épouser ! Heathcliff est simplement un être qui a voulu échapper à une destinée misérable, et sur lequel on s'acharne, parce qu'on lui reproche d'avoir osé espérer le bonheur. Comment pourrait-il ne pas vouloir se venger alors qu'on lui a volé sa vie ?

Après la mort de celle qu’il aime, Heathcliff ne survit que grâce à la haine. C’est grâce à elle qu’il ne songe pas en permanence à sa peine. Ses moments de faiblesse nous sont décrits par des personnes qui le haïssent, et qui veulent nous faire adhérer à leur point de vue, nous convaincre qu’il n’est qu’un monstre qui n’a que ce qu’il mérite.

Pourtant, c’est justement parce qu’il est sans cesse excessif qu’Heathcliff est plus humain que ceux qui l’accusent d’être un monstre.  Heathcliff sait aimer et haïr comme personne, et utiliser son intelligence pour l’exprimer. Il est aussi suffisamment humain pour avoir des faiblesses, pour céder à l’envie de revoir celle qui l’a rejeté, ou encore pour errer pendant des nuits dans le jardin de son pire ennemi, afin d’être près de celle qui vient de l’abandonner pour toujours. Il est également incapable de haïr Hareton, qu’il a tant regretté d’avoir sauvé accidentellement.

Ce même Hareton, qui est la seule âme pure du roman et qui a une affection sincère pour Heathcliff, parce qu’il voit plus loin que les autres. Grâce à lui, Heathcliff parvient, après des années, à cesser de haïr ce qui l’entoure, et de se détruire. Cet être incapable de mesure n’a alors plus rien à aimer ou à haïr, et peut enfin cesser d’errer pour aller rejoindre sa Cathy.

Page 372 : « - Triste fin, n’est-ce pas ? dit-il après avoir médité un moment sur la scène qu’il venait de surprendre. Absurde aboutissement de mes efforts acharnés ! Je prends des pioches et des leviers pour démolir deux maisons, et je m’entraîne à un travail d’Hercule et, quand tout est prêt, que j’approche du but, je m’aperçois que je n’ai plus l’envie d’ôter une simple tuile des toits. »

En refermant le livre, je me sens toujours apaisée. Je pardonne à Heathcliff toutes ses cruautés, parce qu’il en a été la principale victime et qu’à travers Hareton, Catherine et Linton, c’est lui même qu’il hait.

C’est l’âme humaine dépouillée que nous offre Emily Bontë dans ce livre absolument sublime. A sa façon, Heathcliff est un être humain dans toute sa pureté. Cette passion pour Cathy, si destructrice qu'elle soit, est incomparable. Et l'on ne peut s'empêcher de se dire que, si les choses avaient été différentes, Heathcliff, pour avoir osé l'éprouver, aurait mérité d'être le plus heureux des hommes. 

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20 septembre 2006

Maurice ; E.M. Forster

2264038470Edition 10/18 ; 279 pages.
7,30 euros.

Ce livre débute lorsque Maurice Hall, encore enfant, quitte l'école dans laquelle il est scolarisé pour aller étudier dans la classe supérieure. Lors d'une conversation avec son professeur, il affirme ne jamais vouloir se marier, ce que le maître prend pour une idée d'enfant insensée et sans conséquence. Puis, nous le retrouvons à Cambridge, où il fait ses études. Il rencontre Clive, un étudiant, qui ne tarde pas à le fasciner et à l'influencer par sa conduite pleine d'assurance. Une histoire d'amour ne tarde pas à naître entre les deux jeunes gens, qui doivent se cacher pour la vivre.
La lourdeur de ce secret, ajoutée au poids des conventions sociales de l'époque ne tarde pas à soulever une question : Est-ce qu'un amour homosexuel doit pouvoir s'épanouir, est-ce une bonne chose ou, comme l'affirment les idées de l'époque, est-ce condamnable comme l'un des pires crimes possibles ? Ne vaut-il pas mieux s'intégrer dans la société en s'abaissant devant ses préjugés ?
Mais, dans toute histoire d'amour, il y a deux personnes, dont les points de vue ne sont pas toujours semblables.

Parmi mes auteurs préférés, Edward Morgan Forster occupe indéniablement une place de choix. Nous nous sommes rencontrés tardivement, un peu timidement, mais j'ai très vite compris qu'il était l'un des rares écrivains dont je collectionnerai tout.
Maurice est un roman un peu à part dans la bibliographie de Forster, puisque ce dernier a refusé que cette histoire soit publiée de son vivant, par peur du scandale. Certes, dans ses nouvelles, que je n'ai pas toutes lues, l'on peut croiser régulièrement des personnages homosexuels.  Toutefois, dans ce roman, ce qui frappe au premier abord, c'est son caractère authentique. La sexualité est évoquée sans tabou, le droit d'aimer est proclamé, et pour cela je suis heureuse que Forster ait gardé son livre secret. Cela lui a permis de ne pas le remanier de façon à le rendre moins sincère.
Dans Maurice, on retrouve des éléments qui sont dans d'autres romans de Forster, davantage développés. J'ai ainsi été très touchée par le personnage de Clive. Il me fait penser à Cecil Vyse, de A Room with a View, et alors que j'ai toujours méprisé ce dernier personnage, je pense mieux le comprendre aujourd'hui. Clive, comme Cecil, a une haute idée de l'amour, et c'est pour cela qu'il rate sa vie. Incapable de voir en Maurice l'amour réel, il le laisse partir sans réaliser qu'il ne le reverra plus jamais. Route des Indes ne semble pas très loin non plus. La dernière scène des deux romans est à mon sens un peu semblable, bien que leurs origines soient différentes.   
Encore une fois, avec ce roman, Forster s'en prend aux règles de la société anglaise de la première moitié du XXe siècle. Non seulement le grand amour de Maurice sera un autre homme, mais en plus il s'agira d'un ancien domestique.

E.M. Forster prouve ici peut-être davantage qu'ailleurs qu'il sait saisir l'âme humaine comme peu d'autres.

Difficile de vous parler d'E.M. Forster et de Maurice sans évoquer James Ivory, qui l'a magnifiquement adapté. Je suis très mauvaise pour parler de films, alors je vous mets seulement une capture d'écran, celle de la scène finale, qui montre que tout ne s'achève pas si bien dans cette histoire :

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19 septembre 2006

Avec vue sur l'Arno ; E.M. Forster

 9782264043641Lucy Honeychurch, jeune anglaise du début du XXème siècle, se rend à Florence, chaperonnée par sa cousine, Charlotte Bartlett. Quand elles arrivent dans leur pension, les chambres qu'on leur attribue ne possèdent pas de fenêtres avec vue sur l'Arno, comme on le leur avait pourtant promis.

Lors d'une conversation avec les autres pensionnaires, Mr Emerson, vieil homme aux manières étranges, leur offre d'échanger sa chambre et celle de son fils, George, contre les leurs. Ceci, et les événements qui s'ensuivent vont lier le destin de Lucy à celui des Emerson. Il y aura le baiser volé de George, dans un champ de coquelicots sur les hauteurs de Florence, le départ précipité de Charlotte et Lucy pour Rome, et le retour en Angleterre avec l'intention de ne jamais revoir les Emerson. 

Mais une nouvelle rencontre aura lieu, dans des circonstances bien différentes, ce qui permet à E.M. Forster de montrer une fois de plus toute sa sensibilité dans la description des sentiments.

J’avais adoré ce livre lors de mes deux premières lectures, mais cette fois-ci j’ai carrément l’impression d’avoir réussi à en savourer chaque mot et chaque phrase.

D’abord, ce livre est beaucoup plus virulent dans sa critique de la société et beaucoup plus drôle que dans mon souvenir. Les conceptions de Forster sur la vie, les femmes, ou encore la religion, sont très modernes. Il voit l’Eglise comme quelque chose qui fait souffrir les gens au lieu de les amener au bonheur comme elle le prétend.
Comme dans Maurice, les hommes ne vont pas à l’église, même si cela embarrasse les femmes. C’est mis en scène avec énormément d’humour de la part de Forster. J’aime beaucoup le passage où Cecil, Floyd et Freddy refusent d’aller à la messe, et ne sont pas loin de débaucher la jeune Minnie :

Page 203 : « Le paganisme cependant, plus dangereux que la diphtérie ou la piété, avait gagné la nièce du pasteur, qui menaça de se faire traîner à l’église. »


Mais Forster sait également mettre de la violence dans ses propos. Il le fait d’ailleurs tôt dans le livre par le biais de Mr Emerson :

Page 32 : « - Regardez-le, dit Mr Emerson à Lucy, joli résultat ! Un enfant qui a mal, qui a froid, qui a peur. Mais peut-on attendre autre chose d’une église ? »


L’immobilisme de la société anglaise coincée dans ses préjugés est habilement mis en valeur par la présence de personnages vaniteux et agaçants. Il est également souligné par une fin en demi-teinte, qui met les personnages ayant choisi d’assumer leurs choix loin devant et heureux, certes, mais aussi isolés.
Toutefois, j’apprécie infiniment le fait qu’E.M. Forster ne tombe pas dans la caricature. Même ses personnages les plus insupportables ne sont pas tout à fait sombres.

Dans cette société, deux personnages sont particulièrement analysés. Lucy Honeychurch surtout, mais également George Emerson. Dans une moindre mesure, Charlotte Bartlett ou encore Cecil évoluent, ou du moins apprennent à se connaître au cours du roman. C’est d’ailleurs l’une des grandes richesses de ce livre, la complexité de ses personnages.
Lucy, d’abord, est tiraillée entre sa sensibilité et son éducation, qui lui dictent les « bonnes » manières, et son tempérament impatient, curieux et passionné, qu’elle ne parvient pas toujours à réprimer, notamment quand elle joue du piano.
Ce tiraillement est bien représenté lorsqu’elle se reproche sa conduite à chaque fois qu’elle se libère. Elle se fiance à un homme qu’elle désire parvenir à aimer, elle tente de se rapprocher de Charlotte alors qu’elle l’irrite. Surtout, elle se ment à elle-même.

Page 220 : « Subtilement tissée d’obscures mailles, l’armure de la fausseté ne cache pas seulement un homme aux autres, elle le cache à son âme propre. En peu d’instants, Lucy se trouva équipée pour la bataille. »

D’un autre côté, sans savoir la portée qu’auront ses propos, qui se révèleront être davantage les fantasmes d’un homme sur la gent féminine qu’une réelle ouverture d’esprit, le pasteur Beebe, garant des « bonnes » manières par sa profession, déclare à Lucy que « - Si Miss Honeychurch s’avisait de vivre comme elle joue, ce serait fort intéressant à la fois pour elle et pour nous. »

Quant à George, il est d’abord un jeune homme taciturne, qui n’apprécie pas la vie, et qui se pose moult questions.

Page 39 : « Mon bébé à moi vaut tout le paradis ; pourtant c’est en enfer qu’il vit, à ce que je peux voir. »


Mais le meurtre de l’Italien sous ses yeux et ceux de Lucy lui font prendre conscience de la beauté de la vie. Il se met à la désirer.

Page 65 : « Le fait n’était pas exactement qu’un homme fut mort, quelque chose était arrivé aux vivants : ils avaient atteint le point où le caractère a son mot à dire et où l’Enfance s’engage sur le chemin bifurquant de la Jeunesse. »

Page 212 : « Je voudrais vivre, je vous l’affirme. » Maintenant, il voulait vivre, gagner au tennis et tenir sa place au soleil – au soleil qui, précisément, avait baissé et que Lucy avait désormais dans les yeux ; il gagna donc. »

Dès lors, George devient un « amoureux passionné ». Il parvient, grâce aux coups de pouce du cocher, puis du « Destin », puis de Cecil, à agir pour son bonheur, même si cela doit en choquer certains.
Enfin, Charlotte est d’abord un chaperon irritant, maladroit et droit dans ses bottes. Au contact de George Emerson, elle comprend ce à côté de quoi elle est passée. Au final, c’est elle qui, même inconsciemment, œuvre pour une fin heureuse.

Afin de donner de la légèreté à son roman, outre l’humour, Forster crée des personnages dont la franche camaraderie est très plaisante. Freddy et Lucy par exemple, sont très complices. Un peu loufoque, ce jeune garçon est passionné par les os, partage avec sa sœur une passion pour la musique et les chansons comiques. Il n’hésite pas non plus à se rouler dans l’herbe, à vouloir étrangler (pour rire) Minnie Beebe, et est démocrate. Son amitié avec George Emerson commence d’une façon extrêmement étrange, par un bain dans le « Lac Sacré ».

En plus d'un fond très riche, ce livre bénéficie d’un style absolument magnifique. Forster nous dépeint avec beaucoup d’humour et de fraîcheur, une histoire avec des dieux cachés, parfois parmi les plus humbles, et qui viennent souffler leurs actions aux jeunes gens. Ce style poétique, ces allusions répétées à la mythologie sont un délice :

Page 97 : « Le regard de l’Italien fuyait : peut-être se sentait-il particulièrement mortifié de sa défaite. Lui seul avait joué la partie avec ruse, y engageant tout son instinct, et non, comme les autres, quelques miettes d’intelligence. Lui seul avait eu de l’affaire et du dénouement qu’il lui souhaitait une divination exacte. Lui seul avait fidèlement interprété le message transmis voici cinq jours par le mourant à la jeune fille. Perséphone eût compris aussi, elle qui passa dans la tombe la moitié de son existence. Mais ces Anglais comprenaient lentement, trop tard peut-être. »

L’auteur joue également à associer son lecteur à l’histoire, il lui explique notamment ce que Lucy refuse d’admettre. Avec ce procédé, il se moque gentiment d’elle, appuyant sur les défauts de la jeunesse auxquels elle n’échappe pas.

Page 195 : « Lucy aimait Cecil ; George la rendait nerveuse ; le lecteur sera-t-il assez bon pour intervertir les termes ? »

Avec vue sur l’Arno est le livre le plus léger d’Edward Morgan Forster (même si c'est à nuancer), et permet une très bonne insertion dans le monde de cet auteur trop peu connu. Ceux qui aiment Jane Austen et l’humour anglais, ainsi que les belles histoires d’amour seront probablement comblés par cette petite merveille.

A Room with a view.
10/18. 287 pages.

Traduit par Charles Mauron.
1908 pour l'édition originale.