17 septembre 2021

Ce que je ne veux pas savoir/Le Coût de la vie - Deborah Levy

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Grand succès de la rentrée littéraire 2020, ce diptyque raconte la vie de l'écrivaine Deborah Levy à des moments-clés de sa vie. Réfugiée à Majorque, elle raconte à l'épicier chinois son enfance en Afrique du Sud dans le contexte de l'Apartheid. Le Coût de la vie suit son divorce et ses difficultés à concilier ses obligations de mère et de femme ayant besoin d'un lieu à soi.

Je dois reconnaître qu'après ma lecture de Ce que je ne veux pas savoir, j'étais un peu perplexe face à l'enthousiasme provoqué par Deborah Levy. Ce texte visant à aborder les premiers contacts entre une femme en devenir et ce qu'elle ne veut pas savoir (même si, évidemment, elle sait déjà), est agréable à lire, mais je pensais l'oublier rapidement. Cependant, sa suite le fait brillamment résonner.

Ainsi, cette lecture est une pépite pleine d'anecdotes et de réflexions savoureuses, parsemée de références, dans lesquelles Deborah Levy montre tout son talent d'écrivaine poétesse. Ces livres parlent de l'intime, de l'impossibilité de faire rentrer une vie à deux dans une vie à un, de la difficulté d'être bien dans un endroit où l'on ne devrait pas être, de deuil. Et puis, surtout, des rapports inégaux entre les sexes et de la toute puissance de l'homme qui ne voit pas le problème lorsqu'il drague une jeune fille ayant l'âge de sa fille en ne faisant même pas semblant de s'intéresser à autre chose qu'à lui-même.

" Il n’avait pas imaginé une seconde qu’elle puisse se voir autrement que comme le personnage secondaire et ne pas le voir, lui, comme le personnage principal. En ce sens, elle avait déstabilisé une frontière, fait s’effondrer une hiérarchie sociale et mis à bas les vieux rituels."

S'inscrivant dans la lignée de Beauvoir, Deborah Levy dénonce les tâches cycliques auxquelles sont cantonnées les femmes quand les hommes peuvent transcender leur condition en participant à la vie de la société. Toute tentative de s'échapper est de plus sévèrement punie. Rien de plus écartelant qu'une vie de femme.

" Quand notre père fait ce qu’il a à faire dans le monde, nous comprenons que c’est son dû. Si notre mère fait ce qu’elle a à faire dans le monde, nous avons l’impression qu’elle nous abandonne. C’est miraculeux qu’elle survive à nos messages contradictoires, trempés dans l’encre la plus empoisonnée de la société. Ça suffit à la rendre folle."

Des muses sont invoquées : Sylvia Plath, George Sand, Virginia Woolf et surtout Marguerite Duras qu'elle réhabilite.

"Marguerite portait des lunettes surdimensionnées et avait un ego surdimensionné. Son ego surdimensionné l’aidait à réduire en bouillie les illusions concernant la féminité sous les semelles de ses chaussures – qui étaient plus petites que ses lunettes. Quand elle n’était pas trop soûle, elle retrouvait l’énergie intellectuelle pour passer à l’illusion suivante et la réduire, elle aussi, en bouillie. Quand Orwell parlait du pur égoïsme comme d’une qualité nécessaire à un écrivain, il ne pensait peut-être pas au pur égoïsme d’une écrivaine. Même la plus arrogante des écrivaines doit mettre les bouchées doubles afin de se constituer un ego assez robuste pour lui permettre de survivre au premier mois de l’année, alors survivre jusqu’au dernier, n’en parlons pas. L’ego durement gagné de Duras me parle à moi, à moi, à moi, en toute saison."

Ca ne vous donne pas envie, sinon de revoir vos jugements sur le personnage, du moins de vous jeter sur La Vie matérielle ?

Deux curiosités à côté desquelles il ne faut pas passer et qui seront rejointes par un dernier chapitre très prochainement.

Ce que je ne veux pas savoir. 135 pages. Editions du sous-sol. Traduit par Céline Leroy. 2013 pour l'édition originale.
Le Coût de la vie. 157 pages. Editions du sous-sol. Traduit par Céline Leroy. 2018 pour l'édition originale.

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15 septembre 2021

La formule préférée du professeur - Yôko Ogawa

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Saviez-vous que les nombres pouvaient être amis ?

Lorsqu'elle est engagée en tant qu'aide-ménagère d'un professeur de mathématiques, la narratrice s'attend à accomplir un travail pénible. Ses collègues n'ont pas supporté cette mission. Pourtant, un lien étrange va se nouer entre cette jeune mère célibataire, son fils (surnommé Root par le professeur) et ce prodige dont la mémoire immédiate est réduite à quatre-vingt minutes depuis un accident de voiture.

Il en faut beaucoup pour m'intéresser aux mathématiques (j'ai fait une allergie sévère il y a longtemps) et encore plus pour ne pas me donner l'impression d'être une idiote. Yôko Ogawa a pourtant réussi cet exploit. Mieux encore, elle nous initie à la beauté des mathématiques, présents partout, sincères et obsédants.

Créant une ambiance à la frontière entre le fantastique et le réel, l'autrice nous offre un professeur exprimant à merveille cette ambivalence. Cet homme à la mémoire cassée, remplacée par les nombreuses étiquettes accrochées à sa veste, incarne à la fois le savoir et la vulnérabilité, l'autorité de la vieillesse et l'insouciance de l'enfance. Il enseigne une discipline qui nous paraît tout à coup ludique et humaine.

Malgré ces qualités indéniables et le fait que je commence à percevoir des constantes dans l'univers de Yôko Ogawa, je déplore une certaine froideur dans ses romans qui m'empêche de les apprécier de façon globale. J'en savoure le début avant de me lasser de ne pas parvenir à ressentir toute la violence des drames qu'elle évoque.

Cette lecture a été faite dans le cadre d'un événement partagé entre blogueurs pour saluer notre compère Goran, co-organisateur de qualité des Mois de l'Europe de l'Est et de l'Amérique latine, disparu brutalement il y a quelques mois. Le titre choisi était Le Petit joueur d'échecs, mais mon cerveau m'a joué des tours. J'espère que ça l'aurait fait sourire.

Actes Sud. 246 pages.
Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle.
2005 pour l'édition originale.

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05 septembre 2021

Vivre dans le feu : Confessions - Marina Tsvetaeva

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"Les livres sont notre perte. Celui qui a beaucoup lu ne peut pas être heureux. Le bonheur en effet est toujours inconscient, le bonheur n'est qu'iconscience."

Figure incontournable de la littérature russe du XXe siècle, Marina Tsvetaeva a connu une existence parsemée d'embûches qui s'est achevée avec son suicide en 1941. C'est d'ailleurs ce destin terriblement déprimant (on peut difficilement faire pire) qui m'a longtemps détournée de son oeuvre. C'est la lecture de certains de ses poèmes, d'une beauté incroyable et ma passion grandissante pour la Russie qui sont venues à bout de mes réticences.

Vivre dans le feu n'est pas un texte uniforme. Il s'agit d'un assemblage de textes (extraits de carnets, lettres...) de Tsvetaeva par Tzvetan Todorov, qui les a classés par ordre chronologique et thématique. L'oeuvre de Tsvetaeva étant directement liée avec son expérience vécue, ce livre est idéal pour une première approche. On y découvre une femme immense, exaltée, au caractère absolu, animée par la poésie et par une soif de vivre incroyable.

LA FEMME DE LETTRES  Evidemment, ce qui est le plus important dans ce portrait est la poétesse. On comprend pourquoi elle a préféré la misère aux travaux qui ne seraient pas de l'écriture, ainsi que la raison pour laquelle elle ne s'est jamais résignée à écrire sur commande. Une position difficile à assumer dans la communauté russe exilée, qui lui a surtout valu des portes claquées. Le fait qu'elle tente durant les dernières semaines de sa vie de se faire engager comme cantinière est la meilleure preuve que toute envie de vivre l'avait abandonnée.

Décrivant son activité d'écrivaine, elle affirme la supériorité de la poésie sur les autres formes, rejetant la prose avec mépris. Parmi ses contemporains, elle ne reconnaît que peu d'auteurs remarquables, dont Boris Pasternak avec lequel elle entretient une correspondance sur la durée. Etrangement, alors qu'elle subit nombre de coups durs, elle fait preuve d'une certitude concernant la valeur de ses écrits et leur publication future.

"(Cela aussi - vous l'imprimerez ! )"

LA FEMME EXILEE Bien née, fille du créateur du Musée des Beaux-Arts de Moscou, maîtrisant parfaitement le français et l'allemand, Tsvetaeva n'aurait jamais dû être une exilée cherchant refuge en Tchécoslovaquie puis à Paris. Elle vivote avec les siens grâce à une maigre bourse, de rares publications et l'aide de quelques amis. Sur la Russie, elle écrit de superbes passages remplis de nostalgie, mais aussi des lignes empreintes de terreur qui nous font réaliser combien l'Union soviétique était un point de non retour.

L'EPOUSE ET LA MERE Comme toutes les femmes, Tsvetaeva doit concilier son entreprise d'écriture et ses tâches domestiques. Passant de logement en logement durant tout son exil, elle éprouve de grandes difficultés à dégager du temps pour noircir les pages de ses carnets.

"Quand on a un enfant qui est mort de faim, on croit toujours que l'autre n'a pas assez mangé.
On n'a jamais eu un enfant, on l'a toujours."

Sa place de mère l'accapare beaucoup. Je crois n'avoir jamais lu des pages aussi sincères et dérangeantes sur la maternité. Reconnaissant qu'elle n'aimait pas beaucoup sa deuxième fille, ou du moins qu'elle lui préférait largement son autre fille, elle hurle sa douleur de l'avoir laissée mourir de faim. Rien n'est feint, c'est bouleversant. Sa relation avec Ariadna, l'aînée de ses enfants, est très intense et complexe.
En amour aussi Tsvetaeva recherche une plénitude qu'elle ne trouvera jamais. Moralement liée à son époux, elle vit d'inombrables engouements, souvent purement artificiels et narcissiques, qui s'évanouissent et sont remplacés par d'autres.

Si j'ai parfois jugé Tsvetaeva immature (mon côté vielle harpie), elle donne à travers ses écrits une démonstration peu commune de talent littéraire et de force de caractère. Découvrez-la. 

Le Livre de Poche. 732 pages.

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30 mai 2021

I am, I am, I am - Maggie O'Farrell

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Avant d'entamer le Mois Anglais, je me rapproche géographiquement en retrouvant l'Irlandaise Maggie O'Farrell, dont j'avais adoré il y a des années L'étrange disparition d'Esme Lennox.

Plutôt que de se livrer à un exercice autobiographique classique, Maggie O'Farrell nous raconte dix-sept moments où elle a côtoyé la mort. Tentatives d'agression, problèmes de santé gravissimes, accidents évités de justesse, l'écrivaine tisse chaque souvenir autour d'une partie de son corps.

En lisant ce livre, je me suis fait la même réflexion que l'un des amis de Maggie O'Farrell : "C'est fou d'avoir aussi peu de chance !" On a du mal à croire que toutes ces choses sont arrivées à une seule personne tant certaines sont exceptionnelles.

Les différents chapitres de ce livre sont écrits comme des nouvelles. Certains abordent des sujets qui relèvent de l'expérience personnelle, d'autres évoquent des thèmes universels comme les violences faites aux femmes ou la maladie. Ce sont ces derniers textes qui m'ont le plus intéressée, mais je dois reconnaître que je n'ai pas éprouvé le coup de coeur que j'espérais en lisant ce livre.

La construction, avec une chronologie éclatée et des pensées qui vont et viennent, m'a trop souvent laissée en dehors de ma lecture. C'est un procédé qui me plaît en général, mais cette fois cela donne lieu à des redites et à des digressions qui m'ont trop souvent fait oublier l'angoisse ou la colère que j'avais commencé à éprouver. Par ailleurs, Maggie O'Farrell est parfois trop mécanique dans ses explications pour que l'on se sente pris par les tripes (ce qui est surprenant pour un livre qui fait autant appel au corps).

Quand je lis un livre d'écrivain, j'espère y trouver des clés pour comprendre son oeuvre, son rapport à l'écriture, ça n'a pas été le cas ici. Il n'y a que quelques passages frustrants parce que trop courts à ce sujet.

Malgré cela, j'ai absolument adoré le dernier chapitre du livre. L'autrice, qui ne parle plus vraiment d'elle (est-ce la clé ? ), y met le souffle qui était trop souvent absent jusque-là. J'y ai enfin perçu le parallèle avec la citation de Sylvia Plath qui donne son titre au livre.

Une lecture en demi-teinte, mais qui ne me décourage pas de lire les autres livres de Maggie O'Farrell.

Audible. 6h44.
Lu par Amélie Céline.
2017 pour l'édition originale.

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31 juillet 2015

L'éveil - Kate Chopin

L_Eveil"Quelquefois, monsieur Pontellier se demandait si sa femme ne devenait pas un peu déséquilibrée. Il voyait clairement qu'elle n'était pas elle-même. C'est-à-dire qu'il ne voyait pas qu'elle devenait elle-même, et que chaque jour elle rejetait davantage cette personnalité factice dont nous nous affulblons comme d'un vêtement pour paraître aux yeux du monde."

Edna Pontellier appartient à la bonne société de Louisiane. Un été, elle se rend dans une pension de famille du Golfe du Mexique avec sa famille, et se lie d'amitié avec Robert Lebrun, le fils de la propriétaire des lieux.
Elle qui était jusque là une épouse modèle se met à avoir des comportements que ses proches ne s'expliquent pas. A la fin de la saison, Robert Lebrun part pour le Mexique et Edna rentre à la Nouvelle Orléans, mais sa soif d'indépendance ne se tarit pas.

Il y a quelques années, j'ai lu un étrange petit livre, La séquestrée de Charlotte Perkins Gilman. Comme L'éveil, il a été écrit à la fin du XIXe siècle, et il évoque de façon très frappante la maternité et surtout le baby-blues qui peut s'exprimer très sévèrement chez certaines femmes. Si je rapproche ces deux romans, c'est parce que ce qui me choque le plus, c'est la façon dont l'entourage d'Edna et de l'héroïne de La séquestrée réagissent. Dans les deux cas, un médecin est appelé à la rescousse par le mari. Une femme qui prend sa vie en main et qui ne travaille plus exclusivement au bonheur de son foyer et à la réussite de son époux est forcément malade. J'ignore s'il existe des oeuvres de ce type en nombre, mais il semble qu'une brise féministe traversait la littérature américaine à cette époque.

Malheureusement, le reste m'a beaucoup moins convaincue que ne l'avait fait La séquestrée. L'éveil est un joli livre, mais si je mets de côté le discours sur la condition féminine (qui lui est pertinent), je ne trouve pas ses qualités littéraires extraordinaires. Charlotte Perkins Gilman avait su créer une atmosphère oppréssante, son livre nous introduisait directement dans les pensées de son héroïne. Ici, Kate Chopin nous narre un peu trop platement l'histoire de son héroïne. Certains passages sont très beaux, la peinture de la Louisiane est intéressante, mais quelques semaines après avoir achevé ce livre, je n'en garde que peu de choses. La fin est évidemment frappante, mais le reste, les dîners, les belles maisons, les voitures, rappellent un peu tous les romans américains contemporains de celui de Kate Chopin.
On a aussi beaucoup comparé ce livre à Madame Bovary de Flaubert. J'ai beau avoir du mal avec ce dernier auteur, je trouve la comparaison très exagérée. Aucun personnage ici n'a la carrure d'une Emma ou d'un Rodolphe.

Un roman à lire, mais je conseille en priorité les autres oeuvres citées dans mon billet.

Liana Levi. 219 pages.
Traduit par Michelle Herpe-Volinsky.
1899 pour l'édition originale.

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20 octobre 2014

Les robots ont-ils une âme ?

esprit-d-hiver,M119310Holly se réveille avec un horrible pressentiment le matin de Noël. Elle a trop dormi, son mari Eric aussi. Alors que ce dernier se précipite à l'aéroport pour y chercher ses parents, elle se retrouve seule avec leur fille, Tatiana. Holly doit donc se préparer à l'arrivée de toute sa belle-famille ainsi que de deux familles d'amis, mais rien ne va.

Esprit d'hiver avait beaucoup fait parler de lui lors de sa sortie l'an dernier. Je savais donc que je devais m'attendre à un rebondissement final frappant, mais il a dépassé toutes mes prévisions et je termine ma lecture nauséeuse (certes, je suis malade aussi).
Il y a beaucoup de choses dans ce livre, un peu trop d'ailleurs, mais les romans de Laura Kasischke ont toujours un côté too much pour moi. D'habitude, c'est la fin qui me dérange le plus, cette fois c'est plus l'accumulation de choses qui sont arrivées à Holly dans sa vie et qui rassemblées semblent avoir une signification qui me gêne. Je ne crois pas au destin, ce qui fait que j'aurais toujours à redire sur les livres de cet auteur. Je sais, je l'aime pourtant assez pour en être à mon troisième livre d'elle, elle me fascine et m'agace à la fois.
Fermons cette parenthèse pour évoquer ce qui est une réussite totale dans ce livre, le huis-clos auquel on assiste, et la tension qui se fait de plus en plus forte au fur et à mesure que l'on se rapproche de l'explication finale. Holly est une mère adoptive et plus généralement une femme angoissée, soucieuse de ce que l'on pense d'elle et désireuse de faire le bonheur de sa fille ramenée de Russie presque quatorze ans plus tôt. En ce jour de Noël, les invités vont se décommander les uns après les autres en raison de la mauvaise météo, laissant Holly en tête à tête avec une adolescente irritée, distante, puis progressivement violente et terrifiante.

Pourquoi Tatiana se change t-elle constamment ? Pourquoi accuse t-elle sa mère de choses complètement absurdes ? Qui est ce M. Inconnu qui harcèle Holly sur son portable ?

Par des allers-retours entre le présent et le passé, on remonte peu à peu le fil de l'histoire. Très habilement, Laura Kasischke nous laisse nous impatienter, capturer les indices qu'elle a semés, devenir presque hystérique à force de nous demander si l'on a trouvé la bonne explication (de la plus logique à la plus irrationnelle) à toute cette tension avant de nous asséner un coup de massue dans les dernières lignes.

Un roman sur la maternité très réussi et glaçant.

Les avis de Titine et d'Emma.

Esprit d'hiver. Laura Kasischke.
Christian Bourgeois.
283 pages. 2013

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13 mai 2009

Toute passion abolie ; Vita Sackville-West

34899188_p_1_Le Livre de Poche ; 224 pages.
Traduit par Micha Venaille.
V.O. : All Passion Spent. 1931.

Dans sa biographie de Virginia Woolf, Nigel Nicolson, qui était le fils de Vita Sackville-West, évoque la liaison que sa mère et l'auteur de Mrs Dalloway ont entretenue. Il semblerait d'ailleurs que la vie de Vita Sackville-West soit digne d'un roman. Epouse d'Harold Nicolson, lui-même bisexuel, elle mène une vie libre, et il me semble que les deux époux ont vécu à l'étranger du fait du statut de diplomate d'Harold.
Si je vous raconte tout ça, ce n'est pas parce que j'ai décidé de transformer mon blog en un répertoire d'informations sulfureuses, mais parce que ces éléments semblent avoir eu une incidence sur l'écriture de Toute passion abolie.

Lady Slane a quatre-vingt huit ans, et son mari vient de mourir. "C'est probablement parce qu'Henry Lyulph Holland, premier comte de Slane, vivait depuis si longtemps, qu'on avait finit par le croire immortel." Alors que ses enfants, qui sont tous plus irritants, hypocrites, et intéressés les uns que les autres, tentent de décider ce qu'ils vont faire de leur mère, Lady Slane prend une décision conséquente pour la première fois de sa vie. A la stupéfaction générale, elle s'installe à Hamstead, dans une petite maison pour laquelle elle avait eu un coup de foudre trente ans plus tôt, avec pour seule compagnie Genoux, sa servante français qui est à peine moins vieille qu'elle.
Elle décide de n'accepter que des individus ayant presque son âge et qu'elle apprécie pour lui rendre visite. Sa retraite lui permet ainsi de "pénétrer jusqu'au plus profond du coeur de la jeune fille qu'elle avait été", afin de sonder ses regrets, ses accomplissements, et de se créer enfin une existence qui ne soit pas celle que la société attend d'elle.

Je craignais un peu de me retrouver dans un récit ennuyeux sur la vieillesse, mais il ne se dégage de ce livre que fraîcheur, tranquillité, poésie et même exotisme. Evoquer la place d'une femme dans la société anglaise est certes un sujet qui peut sembler banal, mais Vita Sackville-West relève ce défi haut la main, et rend son récit bien plus complexe.
Il a suffit de quelques instants pour que la jeune Deborah Lee abandonne ses ambitions et, par son silence, autorise tous les membres de sa famille à décider comment elle doit mener sa vie. Ironie du sort, alors même qu'elle devient plus dépendante que jamais vis-à-vis des siens, une barrière insurmontable se dresse entre elle et eux. " Voilà l'instant où je suis descendue, balançant mon chapeau par son ruban, voilà celui où il m'a invitée à le suivre au jardin, s'est assis à mes côtés sur un banc près du lac, m'assurant qu'il n'était pas vrai qu'un cygne puisse briser la jambe d'un homme d'un seul coup d'aile [...] Brusquement, il cessa de parler du cygne, comme s'il l'avait seulement évoqué pour masquer sa gêne, et elle réalisa soudain que son ton était devenu différent, presque grave. Il se penchait vers elle, effleurant même un pli de sa robe, comme s'il était anxieux - tout en étant inconscient de son anxiété - d'avoir à établir un contact avec elle. Mais pour elle, ce lien avait été rompu à l'instant même où il avait commencé à parler si gravement, faisant du même coup s'envoler son désir d'avancer une main vers lui pour toucher les favoris bouclés de ses joues. "
Même ses enfants ne s'occupent que de lui dicter sa vie. Elle n'a plus d'époux pour le faire, ils croient pouvoir s'en charger. Les enfants Holland (qui ont tout de même la soixantaine bien avancée) sont dépeints comme de vrais vautours plein de mesquinerie, inconscients de leur ridicule, ce qui est pour le moins réjouissant. Deux d'entre eux seulement sont désintéressés, mais ils n'en sont pas moins surpris de voir leur mère penser par elle-même. Lady Slane sait s'amuser des tours qu'elle leur joue. Elle a beau s'être dévouée à ses enfants comme toute mère le doit, son affection pour eux semble, comme tout le reste, faire partie du rôle qui a été écrit pour elle.
Car au fond d'elle même, elle a toujours dissimulé une jeune personne qui rêvait de se travestir en homme pour fuir à l'étranger, explorer le monde sans avoir à porter les allures d'une vice-reine, et s'épanouir dans la peinture. Une jeune femme, qui a un jour dit à un jeune homme qu'il était romantique sur le ton de la moquerie, alors même qu'il lui offrait l'un des rares moments de vérité de sa vie. A quatre-vingt huit ans, Lady Slane peut enfin être elle même, et rejoindre ceux qui ont accepté de passer pour des excentriques. Ce livre adresse en effet une critique à la société dans son ensemble, à ces individus qui croient connaître les autres quand ils ne connaissent personne, et surtout pas eux-mêmes, et qui ont perdu leur détermination. Mais si le constat est sévère, il n'est pas ici question d'amertume, au contraire. Lady Slane refuse les médisances, elle préfère les laisser s'épanouir hors de chez elle. Elle n'a pas été malheureuse auprès de son époux, elle l'a aimé de toutes ses forces. Il lui manque simplement une occasion de croire qu'elle a pris une autre voie, pour imaginer à quoi sa vie aurait ressemblé.

Les avis du Bibliomane et de Lune de Pluie.

22 avril 2009

Mémoires de deux jeunes mariées ; Honoré de Balzac

177267_0_1_Le Livre de Poche ; 380 pages.
1842.

J'ai récemment fait la découverte d'un texte de Balzac intitulé Physiologie du mariage, qui contient des idées étonnantes (pour l'époque) sur les femmes en tant qu'épouses. Je ne l'ai pas lu (à part un bout d'extrait contenu dans mon édition du Père Goriot), mais ce qu'on m'en a dit m'a donné envie de dépoussiérer Mémoires de deux jeunes mariées, où je pensais voir développés des principes du même ordre.

1824. Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe viennent de quitter le couvent où elles ont vécu pendant un peu moins de dix ans.
La première appartient au meilleur monde, et retrouve à Paris une famille qui ne désirait pas vraiment la revoir. Elle découvre peu à peu la société des hommes, mais aucun ne provoque en elle un intérêt quelconque. Alors que son père est nommé à Madrid, pour l'accompagner, elle prend des leçons d'espagnol avec un jeune homme exilé. Il est laid, mais il l'intrigue de plus en plus. Elle finit par apprendre qu'il est un grand d'Espagne déchu, qui a renoncé à son titre et à sa fiancée au profit de son frère.
Louise est une amoureuse de l'amour, aussi va t-elle se lancer à coeur perdu dans son histoire avec Felipe, et jouir de la passion qu'il éprouve à son endroit, sans éprouver le bonheur de la maternité (je n'aurais jamais pensé écrire ces mots ici...).
Renée a quant à elle été sortie du couvent pour être mariée à un noble campagnard, Louis de l'Estorade. Il a été brisé par la retraite de Russie, de laquelle il n'est rentrée qu'après des années d'angoisse pour ses parents. Il a trente-sept ans, et s'éprend follement de Renée, qui ne l'aime pas, mais qui se laisse épouser. Pour la jeune fille, le bonheur viendra de la maternité.
Nous suivons les deux amies au gré des lettres qu'elles s'échangent durant plus de dix années, rythmées par les nombreux bouleversements politiques que connaît la France.

Que dire, si ce n'est que j'ai encore passé un excellent moment avec Balzac grâce à ce livre ? Pour être tout à fait honnête, il n'aurait pas fallu que ce soit plus long, mais j'ai lu ce livre pratiquement d'une traite. Je suis impressionnée par les capacités de l'auteur à se mettre dans la peau des deux héroïnes. Si je n'avais pas su qu'il s'agissait d'un roman de Balzac, j'aurais été convaincue que seule une femme pouvait avoir écrit un tel roman. 
Avec ces lettres, on entre directement dans le domaine de l'intime de ces deux héroïnes, entre lesquelles un280px_BalzacMemoirsYoungWives01_1_ parallèle se tisse tout au long du livre. Elles sont jeunes et piquantes au début, dans une certaine mesure, mais surtout pleines de considérations sur le monde, considérations issues de leur éducation au couvent et de quelques lectures (autrement dit, pas grand chose de concret). Elles parlent de bonheur, le vivent différemment. Renée est comblée par la maternité, et se contente d'une vie morne à travers ses enfants. Elle suit le schéma qui a été décidé pour elle.
Louise est différente. Elle méprise sa mère qu'elle a du mal à considérer comme telle, et son choix de vivre passionnément et pleinement ses amours semble la priver de la possibilité d'avoir des enfants. Elle est manipulatrice (j'ai trouvé la scène où Felipe descend de son arbre au plus vite extrêmement drôle, j'ai honte), et devient peu à peu pathétique, mais je préfère mille fois sa vie à celle de Renée. Son insouciance, qui va jusqu'à lui faire croire que l'on peut vivre indéfiniment d'amour et d'eau fraîche est naïve, et lui coûte très cher, mais il s'agit d'un trait de personnalité que je ne peux reprocher. Ce n'est d'ailleurs pas comme si elle ignorait la fragilité de sa position : "Je suis si haut que s'il y avait une chute je serais brisée en mille miettes."
Ces deux jeunes femmes sont en effet étranges, complexes, et mènent leur bonheur en fonction de leurs illusions, tout en ayant une conscience des réalités très poussée.
On voit assez peu la société dans ce roman de Balzac, ou plutôt on la voit avec un angle différent de celui qui était adopté dans Le Père Goriot par exemple. Mais son ombre est bien présente : "tu as sagement accompli les lois de la vie sociale, tandis que je suis en-dehors de tout. "
Et l'on a ce qui me touche le plus chez cet auteur, les décors vivants, dans lesquels se reflètent les hommes.

Je dois encore vous parler de Ferragus, et je devrais ensuite passer à un autre auteur. Peut-être qu'Emma Bovary va finalement me convaincre...