06 janvier 2016

Thérèse Raquin - Emile Zola

product_9782070418008_195x320Dès les premières lignes, lorsqu'on ouvre un Zola, il est impossible de ne pas être happé, tant les décors sont précis et vivants (oui, j'ai décidé d'écrire des choses étranges). C'est dans le passage du Pont-Neuf que le drame de la famille Raquin va se jouer, et nous y pénétrons pour la première fois alors que les protagonistes ont disparu depuis des années.

Thérèse Raquin est recueillie encore enfant par sa tante, qui l'élève du côté de Vernon, avec de son fils maladif, Camille. A l'âge adulte, les deux jeunes gens se laissent marier et mènent une vie calme à la campagne, jusqu'au jour où Camille décide de se rendre à Paris pour réussir sa vie professionnelle.
Mme Raquin finance pour elle-même et sa belle-fille l'achat d'une boutique surplombée par un appartement où ils logent. La monotonie de la vie que mène la famille n'est rompue que lors des soirées du jeudi, où un ancien commissaire de police, ami de Mme Raquin, vient en compagnie de son fils et de l'épouse de ce dernier.
La morne et maléable Thérèse est cependant transfigurée lorsque Camille invite un soir Laurent, une vieille connaissance. 

Après plus de deux ans sans lire Zola, j'avais oublié à quel point ses livres sont puissants.
Tout d'abord, je l'ai dit en introduction, ses descriptions des décors, des personnages, des scènes sont d'une qualité que je ne crois pas avoir croisée chez un autre auteur à part Balzac. On peut lui reprocher d'en faire toujours plus dans la noirceur, mais la scène à la morgue est l'une des plus fortes du roman.

"La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu’il y a un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent des émotions à bon marché, s’épouvantent, plaisantent, applaudissent ou sifflent, comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que la morgue est réussie, ce jour-."

Si Zola fascine toujours autant, c'est bien pour ce qu'il arrive à saisir et à retranscrire de la nature humaine. Nous connaissons les Rougon-Macquart et leurs vices, les personnages de ce roman sont tout aussi cupides, lâches et égoïstes, des amants meurtriers aux invités du jeudi soir qui considèrent qu'une hôte n'a pas à pleurer son fils devant ses invités.

Mais ce qui frappe surtout dans ce livre, ce qui le différencie de ceux de l'auteur que j'ai lus jusqu'à présent, c'est son appartenance au roman policier et au fantastique. En immense auteur, Zola n'aborde cependant pas ces genres de façon traditionnelle. Ainsi, nous vivont le meurtre, ses préparatifs et ses suites avec le point de vue des meurtriers. De plus, ce qui nous est décrit ne concerne pas le fait de savoir si oui ou non, ils seront pris. Laurent et Thérèse ont tué pour être ensemble, mais leur humanité leur revient en pleine face dès lors qu'ils n'ont plus de calculs froids à faire. C'est là qu'intervient le fantastique. A proprement parler, il n'y a rien de surnaturel dans Thérèse Raquin. Pourtant on y croise le fantôme le plus terrifiant. Zola, décrit les remords des meurtriers et leurs terreurs en jouant avec les décors, les ombres... La morsure de Camille dans la nuque de Laurent semble aussi vivante que le portrait du défunt, le corps de la victime se presse constamment contre les deux amants, entre eux.

Enfin, le portrait de Thérèse fascine. Elle est initialement en retrait, bien comme il faut, docile. Son coup de foudre pour Laurent en fait une créature fougueuse, sexuelle et volontaire. D'insipide, voire laide, elle devient belle au point de surprendre son amant qui voyait en elle une façon facile de se soulager. Elle est la digne compagne des personnages féminins de romans qui, comme elle, se perdent pour avoir voulu vivre.

C'est toujours un bonheur de lire Zola.

Folio. 344 pages.
1867.

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05 décembre 2015

L'intérêt de l'enfant - Ian McEwan

A14768Fiona Maye, soixante ans, est une magistrate renommée exerçant aux affaires familiales. Alors qu'elle traverse une crise conjugale, elle est confrontée à des cas judiciaires délicats. L'un d'entre eux fait la une des journaux. Un jeune homme de dix-sept ans atteint de leucémie refuse d'être transfusé en raison de son appartenance aux Témoins de Jéhovah.

Vous connaissez mon admiration pour Ian McEwan, auteur avec lequel j'aime jouer et qui aime piéger ses personnages et ses lecteurs.

En ouverture de ce roman, un extrait du Children Act, rappelant que "l'intérêt de l'enfant" prime sur tout dans les décisions de justice. Mais quelles sont les frontières de cette institution ? Comme souvent avec l'auteur, la réponse est froidement livrée à la fin du roman. Fiona est une pure héroïne de McEwan. Elle réalise les chaînes qui la retiennent aussi bien dans sa vie intime (où, pour une femme, faire pitié [signifie] en quelque sorte votre mort sociale, comme au XIXe siècle) que dans son métier. Assez âgée, elle appartient à une institution vieillissante, qui délaisse le contact humain pour "plus de cases à cocher, de rapports à croire sur parole". Qui doit remplir des quotas de condamnation pour viol et qui s'appuie de plus en plus sur des jurés qui s'informent sur internet.

Sa rencontre avec Adam est révélatrice de la difficulté de son métier de juge pour enfants. Cette affaire surmédiatisée concerne un adolescent auquel il ne manque que trois petits mois pour être un adulte. Sa foi lui interdit de recevoir le sang d'un autre, et la maturité du patient semble indéniable. Ici, le jugement de Fiona ne concerne pas ce qu'elle-même pense des Témoins de Jéhovah, elle doit se limiter à décider s'il faut respecter sa décision ou lui sauver la vie.
Or, ces limitations sont incompréhensibles pour un tout jeune homme en manque de repères et qui commence à percevoir la réalité de la vie, celle où les croyants les plus déterminés attendent simplement qu'on prenne les décisions à leur place, celle où ceux qu'on a cru voir comme des alliés, presque des amis, ne vous considèrent que comme un travail accompli.

Dans sa construction et dans son style, je trouve ce livre à rapprocher notamment de Sur la plage de Chesil. Le narrateur est extérieur, les faits sont exposés sans parti pris de l'auteur. Pourtant, cette sobriété dans L'intérêt de l'enfant m'a beaucoup trop laissée en dehors de l'histoire, et l'absurdité de ce qui se produit m'est apparue de façon beaucoup moins éclatante que d'habitude. D'ordinaire, on ressort d'un McEwan complètement bouleversé pour le personnage. Ici, Fiona est choquée, mais j'ai du mal à voir sa vie ne pas reprendre son cours normal assez rapidement. D'autant plus que sa solitude apparaît de façon bien moins éclatante que d'ordinaire.

Ian McEwan avait un sujet délicat à traiter. S'agissant d'enfants et de religion, il ne fallait surtout pas tomber dans le pathos. A l'inverse, il s'est peut-être trop retenu.

Lewerentz est dithyrambique. Un autre avis très intéressant ici.

Gallimard. 231 pages.
Traduit par France Camus-Pichon.
2014 pour l'édition originale.

31 juillet 2015

L'éveil - Kate Chopin

L_Eveil"Quelquefois, monsieur Pontellier se demandait si sa femme ne devenait pas un peu déséquilibrée. Il voyait clairement qu'elle n'était pas elle-même. C'est-à-dire qu'il ne voyait pas qu'elle devenait elle-même, et que chaque jour elle rejetait davantage cette personnalité factice dont nous nous affulblons comme d'un vêtement pour paraître aux yeux du monde."

Edna Pontellier appartient à la bonne société de Louisiane. Un été, elle se rend dans une pension de famille du Golfe du Mexique avec sa famille, et se lie d'amitié avec Robert Lebrun, le fils de la propriétaire des lieux.
Elle qui était jusque là une épouse modèle se met à avoir des comportements que ses proches ne s'expliquent pas. A la fin de la saison, Robert Lebrun part pour le Mexique et Edna rentre à la Nouvelle Orléans, mais sa soif d'indépendance ne se tarit pas.

Il y a quelques années, j'ai lu un étrange petit livre, La séquestrée de Charlotte Perkins Gilman. Comme L'éveil, il a été écrit à la fin du XIXe siècle, et il évoque de façon très frappante la maternité et surtout le baby-blues qui peut s'exprimer très sévèrement chez certaines femmes. Si je rapproche ces deux romans, c'est parce que ce qui me choque le plus, c'est la façon dont l'entourage d'Edna et de l'héroïne de La séquestrée réagissent. Dans les deux cas, un médecin est appelé à la rescousse par le mari. Une femme qui prend sa vie en main et qui ne travaille plus exclusivement au bonheur de son foyer et à la réussite de son époux est forcément malade. J'ignore s'il existe des oeuvres de ce type en nombre, mais il semble qu'une brise féministe traversait la littérature américaine à cette époque.

Malheureusement, le reste m'a beaucoup moins convaincue que ne l'avait fait La séquestrée. L'éveil est un joli livre, mais si je mets de côté le discours sur la condition féminine (qui lui est pertinent), je ne trouve pas ses qualités littéraires extraordinaires. Charlotte Perkins Gilman avait su créer une atmosphère oppréssante, son livre nous introduisait directement dans les pensées de son héroïne. Ici, Kate Chopin nous narre un peu trop platement l'histoire de son héroïne. Certains passages sont très beaux, la peinture de la Louisiane est intéressante, mais quelques semaines après avoir achevé ce livre, je n'en garde que peu de choses. La fin est évidemment frappante, mais le reste, les dîners, les belles maisons, les voitures, rappellent un peu tous les romans américains contemporains de celui de Kate Chopin.
On a aussi beaucoup comparé ce livre à Madame Bovary de Flaubert. J'ai beau avoir du mal avec ce dernier auteur, je trouve la comparaison très exagérée. Aucun personnage ici n'a la carrure d'une Emma ou d'un Rodolphe.

Un roman à lire, mais je conseille en priorité les autres oeuvres citées dans mon billet.

Liana Levi. 219 pages.
Traduit par Michelle Herpe-Volinsky.
1899 pour l'édition originale.

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13 avril 2015

L'âge difficile - Henry James

imageM. Longdon, un vieux gentleman, renoue avec la vie londonienne. C'est ainsi qu'il devient le protecteur de Nanda Brookenham, la petite-fille de la femme qu'il a passionément aimée autrefois. Celle-ci s'apprête à faire son entrée dans le monde, un monde odieux.

Dire que cette lecture a été laborieuse est un sacré euphémisme. Pour résumer la situation, lorsqu'on me demandait de quoi parlait ce roman, j'étais très embarassée. Il est très difficile à résumer, et on ne peut pas le lire distraitement sans devoir tout reprendre pour saisir les allusions ultérieures.

Nous entrons en tant que simples témoins dans les discussions de tout un cercle de connaissances (je n'ose écrire amis). Ils parlent essentiellement d'amour, de liaisons et de mariages, le tout sur fond d'argent, de pédanterie et de vieux souvenirs. Si ce résumé fait de prime abord penser à Edith Wharton ou à tout autre auteur ayant fait des discussions de salon son sujet principal, il n'en est rien tellement la forme est différente.
Ici, les personnages, qui semblent être des gens très respectables dans un premier temps, deviennent tous plus méprisables les uns que les autres au fur et à mesure que l'on saisit leurs sous-entendus. Là où d'autres utilisent un narrateur pour expliciter la situation, James laisse son lecteur saisir l'essence de ses personnages directement à la source, en leur servant des dialogues d'une très grande finesse (parfois un peu trop pour une lectrice pas toujours concentrée telle que moi) et en abondance.
Cet art des dialogues est vraiment ce qui a retenu mon attention même s'il rend les personnages trop mécaniques dans leur attitude à mon goût. On se croirait devant une pièce dont les acteurs récitent le texte d'un voix monocorde. Les choses dont il est question sont évoquées avec une grande froideur ou une passion qui sonne complètement faux. J'ai été destabilisée par l'absence totale de gestuelle, ou d'indications sur le ton employé pour prononcer les dialogues (j'ai l'air d'une folle en reprochant à un livre de ne pas avoir de son et d'image...).

En raison de ce manque de repères, j'ai attendu vainement des indices pour comprendre. Je pensais que la fin éclairerait tout, mais je dois me contenter de supposer quels sont les personnages que James veut sortir du lot et le message qu'il transmet. 

Je suis déçue mais pas vaincue. Henry James est un auteur qui me résiste alors que je voudrais l'apprécier. J'ai trouvé ce livre interminable. Pourtant, je suis paradoxalement convaincue d'avoir eu affaire à un très grand auteur, le genre que l'on savoure quand on a enfin compris comment pénétrer dans son univers.

Je remercie Célia et les éditions Denoël pour ce livre.

Denoël. 571 pages.
Traduit par Michel Sager.
2015 (1889 pour l'édition originale).

 

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03 avril 2013

Le roman du mariage - Jeffrey Eugenides

C_Le-roman-du-mariage_9524"Il n'y a pas de bonheur en amour, sauf à la fin d'un roman anglais." 

Contre toute attente, voilà l'un des meilleurs romans victoriens que j'ai lus ces derniers temps. En effet, le but de Jeffrey Eugenides avec son dernier roman est d'écrire un roman à la sauce XIXe bien que l'on soit au XXIe siècle. C'est une véritable réussite.

Madeleine, la vingtaine, est étudiante à l'université de Brown au début des années 1980. Ses idoles sont les auteurs anglos-saxons du XIXe siècle, de Jane Austen à Henry James, en passant par Elizabeth Gaskell ou encore George Eliot. Lorsqu'elle s'inscrit à un cours de sémiologie, elle découvre Jacques Derrida et surtout Roland Barthès, au point de ne plus voir la vie qu'à travers Fragments d'un discours amoureux. Ce livre hante même sa relation avec Leonard, le jeune homme brillant qu'elle a rencontré dans son fameux cours, qui est aussi doué en biologie qu'il est maniaco-dépressif. Une autre silhouette apparaît dans le sillon de Madeleine, celle de Mitchell, étudiant en théologie et amoureux fou de notre héroïne.  

Nous suivons ces trois personnages se débattant chacun dans leur domaine pour trouver la réponse aux questions qu'ils se posent sur une année environ, bien davantage si l'on prend en compte les souvenirs d'enfance, les changements de points de vue et les bouleversements qui s'opèrent en Madeleine, le personnage central du récit. La construction du livre est un véritable atout. Elle rend le récit dynamique, passionnant, elle fait cogiter le lecteur et elle sert à mettre en perspective bon nombre d'aspects qui seraient apparus anodins ou opaque si l'histoire avait été contée de façon linéaire.
Le fond n'est pas en reste. Les questions centrales du livre sont le mariage et le roman, ainsi que la manière dont les deux s'articulent. Si le mariage a été l'un des sujets favoris des romanciers à une époque où c'était un pilier des sociétés occidentales, la banalisation du divorce et la libération des femmes ont changé les choses. Dès lors, Jeffrey Eugenides cherche avec son livre à écrire une histoire sur le mariage qui prend en compte ces nouvelles données. Mais les liens entre mariage et roman ne sont-ils pas définitivement morts ?
Madeleine est une véritable héroïne de roman comme on en trouve chez les auteurs anglo-saxons du XIXe et du début du XXe siècle. Elle vient d'une bonne famille, où l'on se marie davantage par convenance que par amour. Comme beaucoup de ses consoeurs de roman, Madeleine profite de la première occasion qui se présente pour laisser exploser son tempérament rêveur et idéaliste. Cela l'amène à commettre les même erreurs qu'elles en choisissant le mauvais garçon. Léonard est difficile à cerner, mais il n'a rien du gendre idéal, ce qui est toujours un gros avantage lorsque l'on souhaite séduire une jeune fille riche qui souhaite ne pas marcher dans les pas de sa mère et de sa soeur.  Ce n'est pas un mauvais bougre, mais sa maladie le rend égoïste, parfois méchant, et ses sentiments pour Madeleine relèvent davantage du caprice que d'un attachement sincère. Mitchell est un jeune homme qui se cherche en étudiant la théologie et en se rendant jusqu'en Inde. Amoureux de Madeleine depuis le début, c'est le héros parfait d'un roman anglais, celui qui devrait avoir la fille au bout du compte.

A la fois campus novel, roman d'apprentissage ou encore pastiche littéraire, ce livre est une sorte de pièce montée dont on ne comprend le sens que dans les dernières phrases, superbes, que je me retient de vous révéler tant elle m'ont émue.

C'est un gros coup de coeur.

D'autres avis enthousiastes et passionnants chez Cathulu et chez Papillon.

L'Olivier. 552 pages.
Traduit par Olivier Deparis.
2011 pour l'édition originale.

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30 mars 2013

La Recluse de Wildfell Hall - Anne Brontë

La-Recluse-de-Wildfell-HallMon billet est plein de révélations sur le roman, je vous déconseille de le lire si vous souhaiter le découvrir sans rien savoir dessus.

L'arrivée de la mystérieuse Mrs Graham et de son fils Arthur dans la demeure délabrée de Wildfell Hall provoque la curiosité de ses voisins. Elle semble veuve, solitaire, ce qui est largement suffisant pour que toutes sortes d'histoires circulent sur son compte. Gilbert, jeune propriétaire terrien, n'apprécie pas vraiment ses manières froides dans un premier temps, puis à force de la fréquenter, il en tombe amoureux. Il cherche alors à comprendre pourquoi elle semble se cacher de ses anciens amis, et quelles relations elle entretient vraiment avec son propriétaire, dont on murmure qu'il est le père de son enfant.

Ce livre est étonnant. D'un côté, il peut paraître assez sage, voire moralisateur. Notre héroïne est une jeune fille naïve avant son mariage. Elle croit pouvoir tout contrôler, et son attitude est très religieuse. Quand elle rencontre son mari, elle rejette en bonne amoureuse passionnée tous les avertissements de ses proches. "Je le sauverai", leur dit-elle, et elle se tiendra à cette résolution jusqu'au bout. Cet excès de bonté peut sembler agaçant à un lecteur d'aujourd'hui tant cela ressemble à une leçon de morale contre les erreurs de jeunesse.
Le dénouement du livre également est sans surprise, puisque les gentils triomphent alors que les méchants paient pour leurs égarements. Contrairement à ses soeurs, qui ont créé en Heathcliff et Rochester des hommes bourrés de défauts, tout en leur donnant le statut de héros, Anne Brontë ne fait pas d'Arthur un être que l'on peut comprendre. Il est pitoyable, méchant, égoïste, et il n'aura pas le moindre moment de gentillesse avant de quitter la scène. Ce n'est pas lui dont on se souvient une fois le livre refermé. En ce qui concerne l'autre prétendant, Gilbert est certes loin d'être un prince charmant lorsqu'on l'observe avec un oeil neutre, et je trouve sa jalousie inquiétante pour la suite, mais je ne pense pas qu'Anne Brontë ait montré ses excès dans le but de faire de son personnage un homme imparfait. Elle veut plutôt montrer par ce biais l'attachement qu'il éprouve pour Mrs Graham et permettre le développement de son intrigue.

Malgré ces aspects, ce serait une erreur de considérer ce livre avec dédain, car on se serait complètement mépris sur ses objectifs. Remis dans le contexte du milieu du XIXe siècle, on comprend en effet l'émoi qu'il a suscité ainsi que l'audace dont il fait preuve. Ce livre parle en fait de violences conjugales et d'alcoolisme, un sujet que je ne pense pas avoir déjà vu développé dans un autre roman de cette époque, et encore moins aussi crûment. Je reprochais plus haut à Anne Brontë son manque de romanesque, mais cela vient du fait que l'auteur, ainsi qu'elle le dit dans la préface de son livre, vise à offrir une oeuvre réaliste. Vu sous cet angle, c'est une réussite. Par le biais de son journal, Helen, notre héroïne, nous livre le récit complet des abandons, des humiliations et des menaces dont elle sera l'objet durant son mariage. Son quotidien n'est fait que d'attente, de violence et de désespoir. Son mari est très souvent absent, il ne vient qu'accompagné d'amis aussi débauchés que lui, et son jeu favori consiste à tourmenter sa femme et à essayer de faire de son fils son parfait portrait.
Anne Brontë nous montre bien la situation impossible dans laquelle se trouve son héroïne. Elle cherche d'abord à aider son mari, à le changer. L'auteur devait bien connaître ce sentiment, puisque son frère, Branwell Brontë, souffrait lui-même d'alcoolisme. Quand son amour pour son mari a disparu, Helen ne cherche plus qu'à se protéger. Mais, c'est une femme, donc elle n'a pas la moindre possibilité de partir aux yeux de la loi, encore moins avec son fils. La honte qu'elle éprouve l'empêche par ailleurs de s'ouvrir à ses proches. Heureusement pour elle, elle n'est pas seulement la jeune sotte qui a épousé Arthur, ce qui lui permet de trouver assez de ressources pour s'enfuir, bravant ainsi les règles de la société dans laquelle elle vit.
Pas étonnant qu'un roman mettant en scène une femme forte ait provoqué quelques colères lors de sa parution.

Je pourrais poursuivre ce billet en vous parlant de l'atmosphère mystérieuse qui règne autour de Wildfell Hall, ou encore de la construction du livre à partir de plusieurs points de vue, mais ce que j'en ai retenu est surtout son intrigue. Anne Brontë ne m'inspire pas la même passion que ses soeurs, mais elle n'en est pas moins un auteur admirable auquel il serait regrettable de ne pas s'intéresser.

Traduit par Georges Charbonnier, André Frédérique et Frédéric Klein.
Phébus. 471 pages.
1848 pour l'édition originale.

04 mars 2013

La Fascination de l'étang - Virginia Woolf

9782757832257Voilà longtemps que je n'avais pas parlé des oeuvres de Virginia Woolf par ici. J'avais déjà eu l'occasion de lire une partie de ce livre, mais sa réédition dans la jolie collection Signatures m'a donné envie de m'y replonger.

Les vingt-cinq nouvelles qui composent ce recueil couvrent presque toute la période d'écriture de Virginia Woolf. Certaines datent des années 1900, et les dernières ont été écrites peu avant sa mort en 1941.

La nouvelle est un genre que j'apprécie modérément. Par conséquent, ce recueil n'atteindra jamais pour moi les sommets que sont les romans de Virginia Woolf. Il est pourtant remarquable à plus d'un titre.
Tout d'abord, il permet de voir une réelle évolution dans l'écriture de Virginia Woolf. Les premiers textes sont de facture assez classique, bien que Woolf y soit déjà déterminée et piquante. Les derniers sont des oeuvres de la maturité, faites de flux de conscience qui saisissent l'instant et relèguent l'intrigue au second plan. Tout va très vite et finit de façon abrupte. Pour quelqu'un qui n'a jamais lu l'auteur, j'imagine que ces nouvelles en particulier doivent surprendre, tant elles semblent sorties de nulle part, se contentant d'attraper un moment furtif, pas vraiment délimité par un début et une fin, et peu significatif si l'on n'est pas très attentif.
Ensuite, ces nouvelles sont très plaisantes pour la plupart. Elles contiennent les germes des grandes préoccupations de l'auteur, voire des thèmes qu'elle n'a jamais explorés dans ses romans. Ainsi, la place des femmes hors du mariage est questionnée, aussi bien dans Phyllis et Rosamond que dans Le journal de Maîtresse Joan Martyn. Phyllis et Rosamond sont deux soeurs, des filles de bonne famille destinées au mariage. Elles ont pourtant bien conscience que ce n'est pas un état qui leur conviendrait. Leurs amies qui vivent dans l'affreux quartier de Bloomsbury*, où l'on ose penser, viennent encore davantage perturber leur volonté de satisfaire leur famille. Mais au lieu de donner lieu à une rébellion, la nouvelle s'achève sur la volonté de Phyllis de ne plus penser, tout simplement... Le temps occupe aussi une grande place dans ce recueil, tout comme la volonté de saisir l'essence d'une personne, voeu irréalisable, ainsi que nous le démontre Mémoires de romancière.
Le fantastique a aussi sa part dans ce recueil, ce qui peut paraître surprenant, mais est finalement assez cohérent entre les mains de Virginia Woolf. Les animaux prennent vie. Un perroquet découvre un trésor pour une vieille dame, la couverture recouverte d'animaux de l'infirmière Lugton s'anime lorsqu'elle s'endort, et Bohême la petite chienne a eu une attitude très humaine pendant son existence auprès de ses maîtres.
Virginia Woolf expérimente avec ce livre. On y trouve des textes qui rappellent certains passages de ses romans. Le cas le plus frappant est évidemment Mrs Dalloway dans Bond Street, qui reprend le début de Mrs Dalloway. J'ai également eu d'agréables impressions de déjà-vu en lisant Sympathie ou encore La soirée.

Je recommande fortement ces nouvelles à ceux qui voudraient approfondir leur connaissance de l'auteur.

*Virginia Woolf s'installe avec son frère et sa soeur à Bloomsbury après la mort de leur père. C'est là que naîtra le groupe de Bloomsbury dont elle faisait partie.

Points. 289 pages.
Traduit par Josée Kamoun.

28 février 2013

Emma - Jane Austen

EmmaLorsque j'ai découvert Jane Austen, ça a été une révélation. Je me suis enfilé la totalité de ses romans, et j'en ai profité pour voir toutes les adaptations que je pouvais trouver. Emma a été un peu maltraité cependant. C'est le dernier roman de l'auteur que j'ai lu, alors que je commençais à me lasser. Par ailleurs, j'ai regardé l'une de ses adaptations avant de découvrir le livre, chose qui me gâche systématiquement le plaisir de la lecture. Je gardais donc un mauvais souvenir de Miss Woodhouse. Mais alors que nous venons de fêter les deux cents ans de la publication d'Orgueil et Préjugés, je me suis dit qu'il était temps de me réconcilier avec elle.

Emma Woodhouse est une jeune fille riche de vingt et un an. Bien que plutôt intelligente et pleine de bonne volonté, elle a toujours été trop gâtée. Seul son beau-frère et voisin, Mr Knightley, lui trouve des défauts et se permet de les lui faire remarquer. Lorsque sa gouvernante, la "pauvre Miss Taylor", décide de se marier, Emma se retrouve seule avec son père hypocondriaque. Pour tromper son ennui, la jeune fille jette son dévolu sur Harriet Smith pour en faire sa compagne et l'un des objets de sa carrière d'entremetteuse.

Il est intéressant de lire un auteur à plusieurs années d'intervalle. En effet, contrairement à mes premières lectures des livres de Jane Austen, ce qui a le plus retenu mon attention ne sont pas les aventures de l'héroïne et de ses nombreux prétendants. Cet aspect du livre m'a plutôt ennuyée en fait, mais je vais y revenir. Ce qui fait le grand intérêt d'Emma, c'est la peinture de la petite société de Highbury et de tous les personnages qui la composent. Emma, pour commencer, est une héroïne très emma_1_1_austenienne. Elle a beau être riche contrairement à ses consoeurs, elle est surtout aussi imparfaite qu'elles. En effet, Emma est bornée, sûre de son rang et de ce qu'elle fait. Or, son intérêt pour Harriet relève davantage du caprice que d'un souci réel pour la jeune fille, et elle se montre donc très mauvaise enseignante.

"Les projets qu'Emma nourrissait en vue de meubler l'esprit de sa jeune amie à grand renfort de lectures et de conversations instructives n'avaient encore jamais dépassé le stade de quelques premiers chapitres, et l'intention de poursuivre le lendemain. Bavarder était chose plus facile qu'étudier. Il était plus distrayant d'abandonner son imagination à des rêves concernant l'avenir d'Harriet que de s'attacher à cultiver son intelligence ou de l'appliquer à des sujets concrets."

Elle peut aussi se montrer vaniteuse, même si c'est plus pour ses amis que pour elle-même, comme lorsqu'elle refuse l'idée d'une union entre Harriet et Mr Martin.
Jane Austen se montre encore plus féroce à l'égard des autres personnages, qui sont assez nombreux à occuper le devant de la scène. Mr Woodhouse et sa fille aînée, Isabelle, passent leur temps à craindre pour leur bien-être et celui de leurs proches. Le mari d'Isabelle, qui est aussi le frère cadet de Mr Knightley, est doté de davantage de bon sens, mais son caractère lunatique gâche sa personnalité. Parmi les amis des Woodhouse, la plupart sont aimables, mais à l'image de Mr Woohouse, surtout "mentalement inactifs", pour reprendre une expression de l'auteur. Ainsi, Harriet S30145252mith est charmante, mais naïve et incapable de penser par elle-même tant elle est occupée à boire les paroles d'Emma. A travers elle, Jane Austen se moque une nouvelle fois du romantisme et des héroïnes passionnément amoureuse d'un homme tant qu'elle n'en ont pas aperçu un autre sur lequel reporter toute leur affection. Miss Bates est tout aussi humble et gentille, mais ses interminables monologues feraient perdre patience à Jane Bennet en personne. Quant à Jane Fairfax, le point de vue d'Emma qui est adopté par la romancière nous la rend moins remarquable qu'elle ne l'est en réalité.
 D'autres personnages sont ridicules ou détestables, voire les deux. Mr Elton est un pasteur doté de tous les défauts les plus méprisables sous ses airs de gentilhomme. Son épouse n'est pas en reste avec ses grands airs et son hypocrisie. Quant à Frank Churchill, le séducteur de ces dames, j'avoue avoir du mal à lui pardonner son caractère égoïste et manipulateur.
En fin de compte, seuls Mrs Weston et Mr Knigthley nous permettent de ne pas désespérer de l'humanité en lisant Emma.
Tous ces personnages forment une petite société où il est nécessaire de prendre sur soi et de s'entendre, sous peine de perdre le peu de distraction que la vie à la campagne a à offrir. Dans ces conditions, les allers et retours de Frank paltrow-emmaChurchill, la maladie de sa tante, le cadeau anonyme envoyé à Jane Fairfax et tous les petits événements sortant de l'ordinaire donnent lieu à un grand émoi. L'intrigue de ce roman repose beaucoup sur les coups de théâtre et le ton constamment ironique et vif de Jane Austen, ce qui permet de le savourer malgré la quasi absence d'action.
Si cette relecture d'Emma m'a permis d'apprécier davantage ce livre auquel je reconnais de nombreuses qualités, j'ai dû m'accrocher durant les cent dernières pages. Je l'ai dit plus haut, les intrigues amoureuses qui sont résolues à la fin de l'histoire m'ont beaucoup ennuyée. Cela s'étale sur beaucoup trop de pages pour garder le lecteur en veille. Par ailleurs, je vais sans doute me faire huer, mais j'ai un problème moral avec le couple principal. Mr Knightley a contribué à l'éducation d'Emma, il l'a connue toute sa vie et se comporte de manière paternelle envers elle durant tout le livre. Par conséquent, je pense davantage "beurk" que "oooh" devant leur histoire d'amour... Je m'y fais en pensant que, comme pour Mansfield Park, où nous assistons à l'union de deux cousins germains, cela vient d'un décalage entre les époques. Je sais, j'ai un esprit étroit...

Emma ne sera jamais mon favori dans l'oeuvre de Jane Austen, mais il reste tout à fait recommandable !

Côté adaptations, j'ai pu voir les deux films sortis en 1996 ainsi que la mini-série de 2009. Toutes trois se complètent assez bien, mais j'avoue avoir un gros penchant pour celle d'ITV avec Kate Beckinsale et Mark Strong (en attendant de revoir l'Emma de Romola Garai, que je n'ai vue que rapidement lors de sa diffusion).

Lou, Romanza et Maggie ont aussi lu et aimé ce livre.

Le Livre de Poche. 511 pages.
Traduit par Pierre Nordon.
1815.

10 octobre 2012

Les New-Yorkaises - Edith Wharton

9782290311462_1_75Ca faisait bien longtemps que je n'avais pas plongé dans l'univers d'Edith Wharton. Mais, comme j'ai du mal à me plonger dans des romans depuis quelques semaines, il a fallu retourner vers les valeurs sûres. Bon, pour être honnête, j'ai ressenti une petite déception à la lecture de ce livre, mais je n'ai pas perdu mon temps non plus.

Nous sommes à New York durant la première moitié du XXe siècle. Le mariage n'est plus l'institution irrévocable qu'il était, et Pauline Manford en a profité il y a vingt ans pour divorcer de son premier mari et en trouver un autre. Depuis, elle est injoignable même pour sa fille Nona, son ancien époux, Spécimen A, et son mari, Dexter, qui doivent presque prendre rendez-vous pour qu'elle les reçoive. 
Cependant, les difficultés conjugales de Jim Wyant, le fils que Pauline a eu de son premier mari, forcent les Manford à se poser des questions et à partir se mettre au vert pendant quelques semaines.

Ce qui m'a gênée dans ce roman est le goût d'inachevé qu'il m'a laissé. Sa fin est grostesque et obscure, ce qui est d'autant plus regrettable que Wharton tire beaucoup de ficelles et croque la société qu'elle décrit avec la même habileté que d'habitude.
Cette fois, on a trois personnages féminins qui occupent le devant de la scène. Pauline Manford est une femme très occupée à accomplir de grandes choses qui se contredisent les unes les autres. Elle est fascinée par les médecines alternatives et court après tous les charlatans qu'elle peut croiser. A la fois moderne et vieux jeu, bigote et rentre dedans, son portrait est merveilleusement croqué par l'auteur.
Sa fille Nona semble partagée entre admiration et incompréhension à son égard. La jeune fille perçoit avant sa mère les menaces qui pèsent sur la tranquillité de la famille. Au milieu de ces individus qui font n'importe quoi, elle finira désabusée avant même d'avoir eu le temps de vivre quoi que ce soit.
Enfin, Lita, la belle-fille, est une écervelée qui s'ennuie très vite, qui se moque du mal qu'elle peut faire, mais qui a le mérite de ne pas se laisser enfermer dans la case où les membres de sa belle-famille souhaiteraient qu'elle reste.
La société américaine est en pleine évolution au moment où se déroule l'intrigue de ce roman, ce qui rend les classes dominantes nerveuses à l'idée de perdre leur pouvoir de décider qui gouverne. En effet, la modernité, c'est aussi l'arrivée du cinéma hollywoodien et de ces stars qui font fortune, quand peu de temps auparavant, elles exerçaient un métier jugé choquant et vulgaire. Que Lita, la superficielle épouse de Jim puisse rêver de devenir actrice fait s'évanouir d'horreur sa belle-famille. Cette dernière voit en elle une ingrate à qui l'on a offert un statut et une bonne famille mais qui n'en tient aucun compte.
Comme toujours chez Wharton, les thématiques abordées servent à évoquer le mariage et ses travers. L'union de Pauline et Dexter n'a rien d'un mariage heureux. Pauline a délaissé depuis longtemps son époux, même si elle continue à rêver sa vie, ce qui lui causera quelques sévères désillusions. Lita a épousé Jim par caprice, et lui a donné un enfant, mais elle ne voit pas ce qui pourrait la retenir dans un mariage qui la lasse. Enfin, Nona aime un homme lié à une épouse qui lui refuse le divorce. Dans tous les cas, fuir à toutes jambes semble être l'unique solution. Ou alors, pour ceux pour qui ce n'est pas trop tard, foncer dans un couvent apparaît comme une perspective heureuse...

Ce n'est certes pas un livre réjouissant, mais j'ai trouvé Wharton très piquante dans ce livre. La manière qu'elle a de présenter ses personnages est souvent comique, et la morale de l'histoire aussi impertinente que pleine d'humour.

Voilà donc un bon Wharton, mais qui n'atteint pas le niveau des meilleurs livres de l'auteur à cause d'un final un peu bâclé à mon goût.

Céline et Mango l'ont beaucoup apprécié.

Traduit par Jean Pavans.
J'ai lu. 318 pages.
1927 pour l'édition originale.

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07 mars 2011

Charivari ; Nancy Mitford

34811908_8232115Christian Bourgois ; 260 pages.
1935.

Dans la famille Mitford, il y avait six soeurs. Nancy était l'aînée, et elle se distingua en tant qu'écrivain. Pamela et Deborah, deuxième et sixième ont mené des vies relativement tranquilles. Jessica, la cinquième, fut une femme particulièrement battante, mais la palme revient sans conteste à Diana et Unity, tristement célèbres pour leurs relations très serrées avec les milieux nazis.
Alors, quand Nancy Mitford publia Wigs on the green pour la première fois en 1935, cette satire du national-socialisme et de l'aristocratie anglaise jeta un certain froid entre la romancière et ses deux soeurs admiratrices d'Hitler (Unity s'est quand même tiré une balle dans la tête en apprenant la déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Allemagne, balle qui ne l'a tuée que des années plus tard au passage).  

En effet, Charivari se déroule dans les années 1930, alors que la montée du nazisme en Allemagne fait écho à la déchéance de l'aristocratie anglaise.
Noel Foster, qui vient d'hériter quelques milliers de livres d'une de ses tantes, décide de partir chasser la riche héritière. Il a le malheur d'en parler à Jasper Aspect, aristocrate sans le sou manipulateur, qui décide de l'accompagner et de se faire entretenir par son ami. Noel et Jasper jettent leur dévolu sur Eugenia Malmains, l'une des plus grosses héritières d'Angleterre, et s'installent dans une auberge très confortable à côté de la demeure de la jeune fille. Celle-ci est extravagante et passionnée, et a décidé de mettre cette énergie au service du national-socialisme. 
Noel et Jasper s'empressent de souscrire à son mouvement, autant par conviction (ce sont de sympathiques jeunes gens...) que par intérêt (ils espèrent ainsi entrer dans ses bonnes graces).
Mais Eugenia est aussi une jeune fille du scandale, sa mère étant une femme adultère (ce qu'elle ignore), et un symbole bien malgré elle de la "déliquessence des valeurs morales" traditionnelles de l'aristocratie anglaise. Le trio est bientôt rejoint par une duchesse en fuite, sa compagne qui a quitté son mari volage, et une bourgeoise locale dont le romantisme et l'imagination débordante ne sont pas satisfaits par un époux passionné par les vaches.

J'avais déjà pu constater le mordant dont Nancy Mitford sait faire preuve dans ses romans, cette fois elle y va sans aucun complexe pour nous livrer un panel de personnages tous plus méprisables les uns que les autres. Alors évidemment, leurs opinions politiques donnent lieu à des discours effarants sur la société idéale et pure que souhaite établir le national-socialisme. Je vous laisse savourer quelques mots d'Eugenia sur la place des femmes :

"- Au coeur de la bataille, dit Eugenia froidement, le devoir de la femme est de se tenir à la place qui est la sienne, la chambre à coucher. Si elle intervient dans les affaires des hommes elle doit accepter un destin d'homme."

Le tout est cependant nuancé par quelques arrangements avec la réalité. Poppy ne devrait pas avoir de liaison et aller retrouver son mari, mais étant donné que c'est un grossier personnage non-aryen, il vaut mieux qu'elle divorce. Quelques personnages sont moins convaincus par ce genre de discours, mais leur lâcheté et leur vanité les rendent incapables de faire preuve d'un peu de jugement critique. Les classes dominantes voient les rênes de la société leur échapper de plus en plus. Ils sont ruinés, cachés dans des asiles invraisemblables ou au fond de leur demeure, le scandale n'épargne ni ne choque plus personne, et le résultat est vraiment laid à regarder.

Outre ce discours politique, Nancy Mitford discourt comme à son habitude sur l'amour et le mariage. C'est évidemment un constat amer qu'elle dresse, tournant un peu plus en ridicule ces odieux personnages qui peuplent le livre.

Malgré tout, l'humour cinglant de la romancière rend cette lecture facile, tout en mettant encore mieux en valeur ce qu'elle critique. C'est cette légèreté sur des thèmes si graves que Nancy Mitf1718394131ord a utilisé quelques années plus tard pour expliquer son refus de voir son livre réédité. Outre les soucis familiaux qu'il avait pu lui causer, elle soulignait en effet que les atrocités nazies rendaient les blagues sur le sujet de très mauvais goût.

Ce n'est pas mon avis. Charivari, loin d'être une blague, est un livre subtil, qui montre l'idéologie nazie dans toute son absurdité, et qui ne stigmatise que ses adhérents. Il faut le lire.