26 janvier 2023

Washington Square - Henry James

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" C'était trop grave ; toute ma vie en a été bouleversée. "

Médecin réputé, Austin Sloper n'a cependant pas pu empêcher le décès de son fils ni la perte de sa brillante épouse, dont la mort en couches l'a laissé seul avec une fille médiocre, Catherine. En grandissant, cette dernière confirme sa faiblesse d'esprit et de caractère. Lorsque Morris Townsend, un jeune homme ayant dilapidé son peu de fortune, commence à courtiser la jeune fille, cette dernière tombe sous son charme, encouragée par sa tante. Le Docteur Sloper ne partage pas l'opinion des deux femmes et est bien décidé à empêcher le mariage, quitte à léser cruellement Catherine. 

Voilà un roman que j'ai dévoré avec une avidité rare, profitant de chaque minute disponible pour le retrouver. Henry James s'y montre d'une ironie qui rappelle une certaine Jane Austen, même si l'héroïne ne bénéficie pas de la présence opportune d'un prétendant mieux ajusté. C'est donc le cynisme habituel de James qui l'emporte, pour mon plus grand plaisir, je dois le reconnaître, tant la psychologie des personnages est finement exposée.

On pourrait craindre, en lisant la trop bavarde quatrième de couverture, qu'il ne s'agit que d'un conte cruel, mais aussi mince que soit l'intrigue a priori, Henry James nous offre une étude de ses quatre personnages principaux si complexe qu'il est bien difficile de déterminer avec certitude qui sont les gagnants et les perdants, les malins et les imbéciles dans ce livre. Plus qu'une histoire d'amour ratée entre un probable coureur de dot et une jeune fille naïve, Washington square est aussi le portrait d'un homme, obtus et égoïste (sûrement en partie inspiré par le frère de l'auteur), d'une veuve idéaliste espérant pimenter sa terne existence et d'une jeune fille prématurément jugée par tous les autres. Trop occupés par leur propre existence, les trois individus pressant Catherine de se soumettre à leur volonté ne réalisent à aucun moment ce qui se joue réellement devant leurs yeux.

Comme toujours chez James, la fin est aussi frustrante que savoureuse.

Une merveille.

10/18. 283 pages.
Traduit par Claude Bonnafont.
1880 pour l'édition originale.


20 janvier 2023

Un coeur si blanc - Javier Marias

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"Car bien que les mots soient si nombreux et si bon marché, si insignifiants, rares sont ceux qui sont capables de n’y prêter aucune attention. On leur donne de l’importance. Ou non, mais on les a entendus."

Juan vient d'épouser Luisa, traductrice et interprète comme lui pour de grandes institutions internationales. Depuis, il se sent perturbé sans parvenir à distinguer la source de son malaise. Est-ce à cause de l'attitude de son père lors de son mariage ou bien suite à des événements plutôt anodins ?

Un coeur si blanc est un roman déstabilisant. Il s'ouvre sur une scène de suicide décrite avec une précision chirurgicale avant de nous embarquer à La Havane et dans des réflexions sur le métier d'interprète qui laissent le lecteur, qui s'attend à lire la chronique d'un mariage tout neuf, perplexe. Mêlant tragédie shakespearienne, folkore et ancêtres de papier des applications de rencontre, ce livre fonctionne avec un système d'échos dont on ne perçoit la présence qu'une fois notre lecture achevée.

S'il ne craque pas, le lecteur découvre ainsi un livre passionnant qui l'amène à se questionner sur ce qui change le cours d'une vie. "Aucun homme n'est une île", et c'est ce qui caractérise la réalité de la condition humaine. Tous, nous avons senti dans notre dos le souffle d'individus, qui tels Lady MacBeth, ont provoqué des changements radicaux dans notre existence. Nous-mêmes, nous avons parfois été ces instigateurs de changement.

Le mariage est nécessairement un état favorisant des bouleversements, ce qui est d'autant plus dangereux qu'il va de ce fait détruire en partie la raison pour laquelle ses membres se sont unis.

"les deux contractants exigent l’un de l’autre une abolition ou neutralisation, l’abolition de celui que l’autre était et dont il s’était épris ou dont il avait peut-être vu les avantages, car l’amour n’est pas toujours préalable, il se révèle parfois plus tard, parfois n’apparaît ni avant ni après."

Doit-on tout se dire ? Le peut-on ? Se dit-on autre chose que ce qui ne compte pas ? Et en même temps, si aucun mot n'est posé sur une situation et si plus personne ne sait que cette situation a existé, est-elle réelle ?

"Ainsi, ce que nous voyons et entendons finit par ressembler et même par se confondre avec ce que nous n’avons pas vu ni entendu, ce n’est qu’une question de temps, ou bien suffit-il que nous disparaissions."

Si Javier Marias aime les longues phrases et les digressions qui n'en sont pas vraiment, il n'y a rien d'ennuyeux dans ce livre. L'auteur mêle à merveille la gravité de ses propos avec un ton grinçant voire cynique. Il se paie les hommes politiques au langage abscons, les traducteurs-interprètes (dont il était) aux puériles querelles de clochers, ou encore le mariage avec ses nombreux paradoxes. Chaque détail, même les vidéos de charme ou le billet tendu à des musiciens de rue, cherche à résoudre le questionnement du narrateur.

Une rencontre fracassante avec cet auteur grâce à Lou qui m'a offert ce livre il y a de très nombreuses années.

Folio. 392 pages.
Traduit par Anne-Marie Geninet et Alain Keruzoré.
1992.

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12 juillet 2022

Le Pays du Dauphin vert - Elizabeth Goudge

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« Trente-six ans ! s'écria l'hôtesse. Mais Madame, c’est sur un bateau à voiles que vous avez dû partir. »

William, Marianne et Marguerite grandissent ensemble dans les Îles Anglo-Normandes. Si les deux sœurs Le Patourel sont amoureuses de William, lui n’a d’yeux que pour la solaire Marguerite. Marianne est trop sûre d’elle, trop intelligente (et pas assez belle) pour trouver un mari.
Lorsque des années plus tard, William envoie une lettre depuis la Nouvelle-Zélande, c’est pourtant pour demander la main de l’aînée des sœurs. Un lapsus stupide, qui condamne le trio à une existence qui n’était pas celle qui était prévue.

Peut-on vivre sans trahir l’enfant qu’on était ?
Il y a dans ce roman mettant en scène des personnages plus complexes qu’attachants une magie permanente qui est celle de nos premières années. Aucun de nos héros n’est jamais parvenu à oublier le baiser sur la plage, l’escapade sur le « Dauphin Vert » en compagnie du Capitaine O’Hara et de son fidèle Nat, pas plus qu’il n’est possible de se débarrasser d’Old Nick, le grossier perroquet.

Au milieu des obstacles, nombreux, qui empoisonnent le mariage de William et Marianne, Elizabeth Goudge nous embarque dans de vraies aventures à travers les mers et les terres hostiles, à grands coups de descriptions enchanteresses (même si la vision est très colonialiste parfois).

Marianne n’est pas une femme naturellement attachante. Ambitieuse, orgueilleuse, jalouse, elle est impitoyable avec tous, obligeant son entourage à céder perpétuellement à ses exigences. Mais il y a souvent deux façon de voir les choses, et c’est sa détermination qui ouvre des perspectives après chaque échec. Avec une malicieuse pirouette, l’autrice nous rappelle également que si Marianne n’était pas l’âme sœur de William, l’inverse est aussi vrai. Même s’il ne l’envisage pas une minute, la certitude de Marianne qu’elle n’a pas pu épouser le mauvais homme épargne à son époux une belle déconvenue. L’amour, surtout quand il dure toute une vie, ne peut pas se contenter d'être un doux rêve naïf.

Une fresque passionnante qui devrait conquérir tous les amoureux de la littérature anglaise.

Libretto. 792 pages.
Traduit par Maxime Ouvrard.
1944 pour l'édition originale.

Deuxième participation au Challenge Pavé de l'été de Brize !

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25 juin 2022

Les Forestiers - Thomas Hardy

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" Bien sûr, l’instruction vaut mieux que des terres et des maisons ! Mais laisser une fille à l’école jusqu’à ce qu’elle soit plus grande sans chaussures que sa mère en galoches, ça c’est tenter Dieu. "

Lorsqu'elle revient chez son père après avoir bénéficié d'une éducation solide, Grace Melbury retrouve son ancien prétendant, Giles Winterborne. Bien que ce dernier soit socialement inférieur à sa fille, Mr Melbury, pour réparer un affront fait au père de Giles, espère l'union des deux jeunes gens. La présence d'un nouveau médecin et de la châtelaine du lieu vont bouleverser ce projet.

Cette troisième lecture de Thomas Hardy, qui m'a rappelé Le Moulin sur la Floss de George Eliot, est un énorme coup de cœur !

Avec une plume magnifique, l'auteur nous emporte dans une histoire qui met en scène des jeunes gens se débattant avec leurs envies contradictoires, leurs impulsions et leurs rêves de bonheur sentimental. Les personnages, même secondaires, sont dépeints dans toute leur complexité. Ils vivent dans un monde qui évolue, pour le meilleur et pour le pire.

Les avancées ne simplifient pas toujours les choses. Elles n'abolissent pas non plus les rapports de domination, et nos héros vont l'apprendre à leurs dépens. Ainsi, si le savoir peut être libérateur, l'indépendance d'esprit dont jouit Grace grâce à son éducation ne lui garantit pas le bonheur. Elle l'embrouille, la rend orgueilleuse, tout en ne lui permettant pas pour autant d'être sûre d'elle. Les femmes sont peu de choses dans la très sévère société victorienne, et rien n'excuse les écarts de comportements qu'on se contente de condamner chez un homme.

Thomas Hardy est un amoureux de la nature et l'exprime merveilleusement dans ce livre. Ses descriptions nous plongent dans des tableaux magnifiques. Il nous livre une vision idéaliste des populations rurales, fidèles et pleines d'abnégation, même lorsqu'elles sont frappées par la tragédie. L'amour n'est pas souvent réciproque, les choix irréversibles sont les plus amèrement regrettés, et la misère est tapie dans l'ombre, attendant son heure.

" Tandis que les gens ordinaires n’avaient que de vagues aperçus rapides de ce monde merveilleux de sève et de feuillage qu’on appelle les bois de Hintock, Giles et Marty, eux, en avaient une vision constante et claire. Ils étaient pénétrés de leurs mystères les plus subtils. Ils en déchiffraient le langage, incompréhensible pour d’autres. Les aspects et les sons de la nuit, de l’hiver et du vent, qui à Grace semblaient lugubres, voire surnaturels parmi ces branches impénétrables, leur étaient familiers, et ils en connaissaient la source, la durée et le rythme. Ensemble ils avaient planté, ensemble ils avaient abattu. Ensemble, au cours des années, ils avaient rapproché tous ces signes et ces symboles qui restent lettre morte lorsqu’on les voit séparément, et qui, réunis, prennent un sens très clair. Dans l’obscurité, aux rameaux qui les cinglaient au passage, ils reconnaissaient les arbres qui les entouraient. Quand le vent chantait dans les branches, ils savaient de très loin en identifier l’essence. Un simple regard jeté sur un tronc leur révélait si le cœur était sain ou s’il commençait à se tacher, et à l’aspect des hautes ramures ils savaient la profondeur qu’atteignaient les racines. Ils voyaient les métamorphoses des saisons en prestidigitateurs et non en spectateurs. "

Un magnifique roman mêlant la complexité de la nature humaine, les caprices du hasard et les injustices d'une société qui enferme les individus.

Libretto. 403 pages.
Traduit par Antoinette Six.
1887 pour l'édition originale.

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11 juin 2022

Il suffit d'une nuit - William Somerset Maugham

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Veuve après un mariage d'amour désastreux, Mary s'est réfugiée dans la demeure d'amis absents sur les hauteurs de Florence. Alors que les fascismes ont pris le pouvoir en Europe, la jeune femme se soucie avant tout de ses projets matrimoniaux. Sûre d'elle, les suites d'une soirée entre amis vont pourtant lui faire voir ses projets sous un autre jour.

Il est certes plaisant de retrouver l'ambiance italienne que les Anglais ont tant aimé décrire, et William Somerset Maugham nous plonge dans un milieu qui ne peut qu'être familier aux amateurs de littérature britannique. Mes compliments concernant ce texte vont pourtant s'arrêter là.

On pourrait achever le titre de ce livre par "pour répéter les erreurs du passé". Je ne vais pas accuser l'auteur de quoi que ce soit, mais entre le viol qui ne donne lieu qu'à de la pitié pour son auteur et les violences dues à de la frustration qui suscitent du désir et de la complicité entre deux personnages, j'ai terminé ma lecture de cette longue nouvelle frustrée pour des raisons que Somerset Maugham n'avait probablement pas imaginées.

L'auteur tente bien d'approfondir la psychologie de ses personnages, mais c'est fait avec une absence de finesse que je n'avais pas remarquée dans ses autres écrits.

Vous vous douterez donc que je ne vous recommande pas ce livre, choisissez plutôt Mr Ashenden, agent secret ou La Passe dangereuse.

10/18. 158 pages.
Traduit par A. Renaud de Saint-Georges.
1941 pour l'édition originale.

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08 juin 2022

L'Amant de Lady Chatterley - David Herbert Lawrence

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Lorsqu'il revient de la guerre auprès de Constance, sa jeune épouse, l'héritier des Chatterley est devenu impuissant. Résigné, il ne souffre pas de sa condition et remplit consciencieusement ses devoirs de propriétaire terrien. Alors que le couple envisage d'avoir un héritier engendré par un autre homme, Lady Chatterley s'éprend de Mellors, le garde-chasse.

Passez votre chemin si vous espérez être émoustillé par autre chose qu'une course nus dans les bois sous une pluie battante ou par quelques scènes de sexe hautement intellectualisées par Constance Chatterley. Bien que peu attachante (une appréciation valable pour l'ensemble des personnages du livre), elle fait preuve d'une volonté de maîtriser sa vie et d'une clairvoyance sur son époque qui la rendent fascinante. Ce n'est pas une jeune fille naïve qui a découvert l'intimité sexuelle lors de ses noces. Ce n'est pas non plus, malgré sa bonne éduction, une femme prête à sacrifier son bien-être pour soigner son mari, qu'elle finit par contraindre à engager une infirmière. Politiquement, elle est partagée entre sa sympathie pour les ouvriers et le mépris qu'ils lui inspirent naturellement.

L'Amant de Lady Chatterley est un roman se questionnant sur la nature humaine et dont la dimension sociale est très forte. L'industrialisation puis la guerre ont redistribué les cartes. L'aristocratie est sur le déclin, il n'est plus possible d'endiguer la montée du capitalisme.
Même l'intrigue amoureuse ne peut être détachée du contexte historique dans lequel Lawrence ancre son roman. Au contraire, ces deux sujets se répondent dans un habile effet de miroir. On voit la lutte des classes aussi bien dans les descriptions du paysage anglais, modifié par l'industrialisation et la fin des grandes lignées que dans la relation entre Constance et Mellors. Si une liaison avec un homme du monde est acceptable, avec un homme du peuple c'est inevisageable.
La question des rapports entre les sexes est également omniprésente. Du côté des hommes, on est complètement misogyne. Les aristocrates apprécient d'étaler leur libéralisme en matière de moeurs uniquement lorsqu'il s'agit de parler d'hommes désirant avoir plusieurs partenaires. Pour les femmes, elles doivent se montrer discrètes ou subir le courroux d'une société demeurant très puritaine à leur égard. Mellors lui-même est l'auteur de répliques parfaitement odieuses. Lawrence crée chez ses personnages féminins une intelligence et une malice que ces personnages masculins ne soupçonnent pas un instant.

Pour être tout à fait honnête, la fin me semble peu crédible et je me suis dit que D.H. Lawrence ne devait pas être particulièrement doué pour les galipettes tant il considère le sexe masculin comme le centre du plaisir sexuel. L'Amant de Lady Chatterley est néanmoins un roman bien plus intéressant que ce que sa simple réputation sulfureuse laisse imaginer.

Folio. 542 pages.
Traduit par F. Roger-Cornaz.
1931 pour l'édition originale.

Source: Externe

30 mai 2022

Tormento - Benito Pérez Galdós

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Madrid, 1867. Don Francisco Bringas est un fonctionnaire mal payé. Son épouse essaie de tirer le meilleur parti de leurs relations afin de leur assurer un certain train de vie et de protéger l'avenir de leurs enfants. Parmi les serviteurs de la famille se trouve Amparo, une orpheline aussi belle que dévouée, que les Bringas ont promis de ne pas abandonner. Lorsqu'un parti très avantageux pour la jeune fille se présente, la jalousie de Madame Bringas et un ancien secret déshonnorant menaçent l'union projetée.

C'est peu dire que la littérature de langue espagnole n'est pas très présente sur ce blog. Il a fallu qu'Ingannmic et Goran lancent leur Mois Latino-Américain pour que cette catégorie prenne un peu d'ampleur. Je n'avais jamais entendu parler de Benito Pérez Galdós avant que l'éditeur me propose de découvrir ce recueil, mais la comparaison avec Dickens et Balzac a eu raison de ma méfiance.

Ce livre se lit un peu comme une pièce de théâtre, une forme d'autant plus logique qu'elle est utilisée par Benito Pérez Galdós dans certains chapitres. L'auteur dresse un portrait très sarcastique de la société madrilène à la veille de la révolution de 1868, où tout est fondé sur un paraître d'autant plus absurde que tous ses membres se connaissent suffisamment pour que personne ne soit dupe. Galdós affame les enfants, transforme le respectable Bringas en fée d'intérieur, ce qui rend la lecture du roman très drôle. Malgré cela, il nous présente aussi à travers le personnage d'Amparo une société où la moindre faiblesse de jeunesse peut ruiner tout espoir.

Tormento est trop court, et la comédie trop présente, pour que le drame nous emporte comme peuvent le faire les romans des auteurs du XIXe les plus reconnus, mais j'ai hâte de lire le deuxième roman du recueil pour découvrir s'il contient des informations sur le devenir des personnages que j'ai quittés de façon trop abrupte à mon goût. Et j'espère qu'un éditeur prendra la peine de traduire les oeuvres les plus célèbres de Benito Pérez Galdós qui semblent incontournables.

Je remercie les Editions du Cherche Midi pour l'envoi de ce livre.

Le Cherche Midi.
Traduit par Sadi Lakhdari.
2022.

Source: Externe

27 avril 2022

J'ai épousé un communiste - Philip Roth

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" Vois les choses sous l'angle de Darwin. La colère sert à rendre efficace. C'est sa fonction de survie. C'est pour ça qu'elle t'est donnée. Si elle te rend inefficace, laisse-la tomber comme une pomme de terre brûlante. "

Nathan Zuckerman retrouve Murray Ringold, son ancien professeur, alors que ce dernier est au crépuscule de sa vie. Durant six soirées, ce passionné de Shakespeare va raconter l'histoire de son frère Ira, ancienne gloire de la radio et époux de la célèbre actrice Eve Frame. Ira a été à cette époque le mentor de Nathan avant de tout perdre à cause de son mariage et de ses idées politiques. On plonge alors dans l'Amérique de l'après-guerre, celle de la chasse aux sorcières et d'un antisémitisme habilement dissimulé mais toujours actif. C'est l'occasion pour les deux hommes de faire le procès de leur nation, celle d'hier et celle d'aujourd'hui. 

Je dois vous faire une confidence. Je crois que je suis en train de tomber amoureuse. Il s'appelle Philip, il me donne des claques, et j'aime ça.

Pastorale américaine m'a bouleversée, J'ai épousé un communiste m'a déprimée (j'ai hâte de voir si La Tâche me fait sauter par la fenêtre).

L'auteur n'est tendre avec personne. Surtout pas Eve, cette actrice digne de ces femmes fatales venimeuses que l'on trouve dans les vieux films. Depuis, j'ai lu que son personnage était inspiré de l'ex-femme de l'auteur, ce qui explique sans doute cette absence de nuances que Roth accorde à ses autres créatures et qu'il considère comme étant le privilège de la littérature sur la politique.

" Même quand on choisit d'écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d'élucider la complication, et d'impliquer la contradiction. Non pas d'effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l'intérieur de ses termes, se situe l'être humain tourmenté. Laisser de la place au chaos, lui donner droit de cité. Il faut lui donner droit de cité. Autrement, on produit de la propagande, sinon pour un parti politique, un mouvement politique, du moins une propagande imbécile en faveur de la vie elle-même – la vie telle qu'elle aimerait se voir mise en publicité. "

Roth n'est pas du genre à faire dans la dentelle, et avec ce roman je réalise qu'il aime aussi asséner des vérités que ses lecteurs ne sont pas prêts à entendre. Il le fait de façon presque sournoise, lorsqu'il n'est plus possible de nier l'évidence puisque les centaines de pages qui précèdent la conclusion sont là pour parer à toute tentative de se défiler.
Je vous annonce donc que nous sommes tous des abrutis ballotés par la politique comme de vulgaires marionnettes. Tout ce qu'ont fait Ira et Murray, de leur adhésion au communisme à leur vie maritale, a été dicté par leurs idéaux qui sont avant tout l'expression de leurs faiblesses et de leurs contradictions (au choix, comment concilier une vie de camarade et un fantasme de famille américaine idéale ?).

" Ce qui l'empêche c'est qu'il est comme tout le monde – on ne comprend les choses que quand c'est fini. "

Il y aurait de quoi désespérer de la nature humaine, si prompte à trahir et à abandonner lâchement ceux qui tombent. Heureusement, on est chez Roth qui ne manque ni d'humour (je crois que c'est l'auteur qui me fait le plus rire) ni de cette affection qu'il témoigne à ses témoins et à son alter-ego écrivain. Quel conteur hors pair !

Folio. 442 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1998 pour l'édition originale.

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26 février 2022

Le Festin - Margaret Kennedy

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L'hôtel de Pendizack, est englouti par la falaise qui le surplombait. Ce drame n'est pas si soudain qu'on pourrait le croire, puisque Mr Siddal, le mari de la propriétaire, avait reçu un courrier le prévenant du péril qui le menaçait.
Nous remontons alors quelques jours avant la catastrophe, pour rencontrer les occupants de la pension de famille, de la femme de chambre à la lady maladive, en passant par le chanoine malaisant, l'écrivaine médiocre et libidineuse (dont le dernier livre démontre qu'Emily Brontë a volé l'oeuvre de son frère...) et les enfants démoniaques.

Si vous cherchez à vous évader en ces temps angoissants, je vous conseille la Cornouailles et cette histoire si parfaitement anglaise ! Le Festin est un livre au ton faussement léger, dont on dévore les presque cinq cents pages. C'est presque une enquête policière, puisque de nombreuses intrigues émaillent le récit et qu'il faut attendre la dernière page pour découvrir la liste définitive des victimes.

On découvre des drames intimes, des parents qui ne veulent pas d'enfants ou qui les maltraitent, mais aussi des parents en mal d'enfants. Il y a des couples désunis, condamnés à se supporter pour des raisons que l'on ne comprend pas toujours.
Nous sommes au sortir de la guerre, le rationnement n'est pas terminé et les bouleversements politiques créent des tensions jusque dans la pension des Siddal où l'intendante auto-proclamée ne compte pas se laisser dominer par ces oisifs écoeurés de devoir payer tant d'impôts. Même la chasse à la guimauve est toute une histoire.

Heureusement, il y a un peu d'amour, de la camaraderie et quelques individus qui empêchent (littéralement) la situation d'exploser. Jusqu'à ce que...

" - Je n'oublierai jamais ce que dimanche vous avez dit de l'innocence.
  - De l'innocence ?
  - A propos des innocents qui sauvent le monde. "

Une tragi-comédie réussie dans un écrin superbe (cette couverture !) qui me permet de découvrir une autrice que je compte bien relire à l'occasion.

Merci aux Editions de la Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 471 pages.
Traduit par Denise Van Moppès.
1950 pour l'édition originale.

27 septembre 2021

Seule en sa demeure - Cécile Coulon

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Jura, XIXe siècle. Aimée Deville épouse Candre Marchère avec la bénédiction de ses parents. Pour ces derniers, le jeune veuf incarne l'assurance du bonheur conjugal et matériel de leur fille.
Pourtant, une fois installée dans son nouveau domaine, Aimée va peu à peu prendre conscience des mystères qui l'entourent.

Sur le papier, ce livre, comparé aux grands romans anglais, avait de quoi intriguer. Nul doute que Cécile Coulon a lu Jane Eyre et Rebecca, en effet. Malheureusement, c'est une déception en ce qui me concerne.

J'ai passé le premier tiers du livre à me demander si l'autrice en faisait intentionnellement des tonnes tant elle trace à gros traits le décor de son intrigue (la forêt oppressante, la demeure de pierre, le soldat qui pleure d'un oeil sec, l'époux qui n'aime que ses bois...) et à lutter contre mon envie d'abandonner ma lecture.
Après le premier rebondissement, mon intérêt a été davantage retenu, mais j'ai tout de même été gênée par les nombreux effets de style ratés (on dirait que l'autrice ne peut faire une description sans tenter d'y ajouter une dose de poésie). De plus, le manque de consistance des personnages rend certaines de leurs réactions incompréhensibles. Ainsi, si j'ai lu qu'on est censé éprouver immédiatement un malaise au contact de Candre et de son domaine, pour ma part je me suis demandé quelle mouche avait piqué Aimée tant il agit de façon banale les premiers temps. Rien n'indique que son veuvage est entouré de mystères (on n'est ni chez Daphne Du Maurier, ni dans Vera d'Elizabeth von Arnim). De même, Candre est critiqué pour sa piété excessive, mais celle-ci n'est mise en scène à aucun moment. 

J'arrive à percevoir les intentions de l'autrice, ce qu'elle dénonce de l'impuissance des femmes dans un monde si brutal et codifié. J'ai aimé la cruauté de la fin et la beauté du dernier chapitre. Cependant, j'ai le sentiment d'avoir lu un livre dont on aurait coupé des morceaux indispensables et qui se perd dans les clichés du genre qu'il revisite.

L'Iconoclaste. 333 pages.
2021.

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