01 juin 2020

Middlemarch - George Eliot

middlemarch" Middlemarch, ce livre magnifique qui, malgré toutes ses imperfections, est l'un des rares romans anglais écrits pour des adultes." (Virginia Woolf)

Alors que l'Angleterre est en proie à des bouleversements religieux et politiques, Tertius Lydgate, jeune et ambitieux médecin, vient s'installer à Middlemarch. Avec le soutien du riche M. Bulstrode, il veut créer un nouvel hôpital et bouleverser les pratiques traditionnelles de la médecine, au grand dam de ses confrères. La douce et belle fille du maire, Rosamond Vincy, est séduite par ce nouveau venu.
Dorothea Brooke, de son côté, rejette la main de Sir James Chettam, préférant s'unir au vieux M. Casaubon dans lequel elle voit un grand intellectuel, digne de Pascal ou Milton, qui aurait bien besoin d'une épouse aussi admirative que dévouée pour l'aider dans son travail.

Je pense que Middlemarch était dans ma PAL depuis ma découverte de la littérature anglaise, soit depuis 2006...
Comme souvent lorsqu'on découvre un tel livre, je me suis demandée pourquoi j'avais attendu si longtemps avant de le lire. Je suis cependant ravie de l'avoir gardé de côté puisque certains aspects qui m'ont enchantée m'auraient peut-être moins intéressée il y a quelques années. Il m'a fallu quelques pages pour entrer dans l'histoire, mais ensuite cela a été un plaisir jusqu'à la dernière page.

Si la plume de George Eliot n'a pas la finesse de celle de Jane Austen, si son monde est moins sombre et passionné que celui des soeurs Brontë, elle leur est supérieure par bien d'autres aspects. Middlemarch est un roman réaliste, brillant et complet. En le lisant, j'avais en tête les mots de Mona Chollet sur la tendance des auteurs féminins à parler de l'intime quand les auteurs masculins évoquent ce qui est considéré comme les "grands problèmes du monde". George Eliot réalise avec succès la synthèse de ces deux objectifs.

George EliotJ'ai dû au cours de ma lecture relire une brève biographie de l'auteur, parce que j'étais persuadée qu'elle était l'épouse tranquille d'un pasteur (ce qui est en réalité la vie d'Elizabeth Gaskell) et que cela me semblait très incompatible avec l'écriture d'un livre tel que Middlemarch. George Eliot a eu une vie bien plus sulfureuse, et cela se ressent dans ce roman, aussi bien dans la vision de la société qu'il offre que dans la peinture de ses personnages, les femmes en particulier.

L'auteur n'hésite pas à parler des affaires du monde, qu'il s'agisse de politique, de religion ou de sciences. Middlemarch est une ville dans laquelle les forces en présence sont représentatives de la société et s'affrontent plus ou moins violemment. Ce livre est loin de n'être qu'un roman intimiste comme on pourrait s'y attendre en lisant son résumé. La destinée des personnages est avant tout guidée par leurs prises de position (ou celles de leurs proches) dans les débats qui agitent la société anglaise. Le docteur Lydgate en particulier, très attaché à l'idée de pratiquer une médecine moderne et honnête, est immédiatement haï des autres médecins de la ville qui n'attendent qu'une occasion de lui faire perdre toute crédibilité. Son attitude déconcerte aussi nombre de ses patients en attente de miracles et de méthodes placebo.
Dorothea se bat pour l'amélioration des conditions de vie des métayers, harcèle son oncle et son beau-frère, se lamente lorsqu'elle ne peut trouver des individus à soutenir. Comme le souligne son ami Will Ladislaw, l'équilibre de la société est en train d'être bouleversé, que les Lords le veuillent ou non.

Dorothea Brooke et Will LadislawLa place des femmes est aussi un sujet central du roman. A la docile cadette des Brooke, Célia, qui trouve dans le mariage et la maternité l'aboutissement heureux de son existence, s'opposent les trois figures féminines principales du roman, Dorothea Brooke, Mary Garth, et même à sa façon et malgré elle, Rosamond Vincy. George Eliot en fait des personnages de caractère, ayant leur propre vision de ce qu'une femme est en droit d'exiger dans le mariage. De leur côté les hommes voient dans les femmes des êtres incapables de prendre des décisions bonnes pour elles-mêmes (et, souligne ironiquement George Eliot, pour la réputation de leur digne famille). Dorothea est ainsi tenue dans l'ignorance d'un fait la concernant soit-disant pour son bien, un fait décidé encore une fois pour l'empêcher de commettre une grave erreur. Même Lydgate, qui a à coeur le bonheur de sa femme et admire en Dorothea la femme indépendante et déterminée, espère trouver en Rosamond "ce parfait échantillon de féminité qui allait vénérer l'esprit de son mari à la manière d'une sirène accomplie et ne se servir de son peigne et de son miroir et ne chanter ses chansons que pour offrir à son mari une détente à la sagesse de ce seul homme adoré" (on appréciera le sarcasme dont fait preuve l'auteur).
Que ce soit en matière d'amour, de relation matrimoniale ou de politique, les représentantes de la gent féminine n'hésitent pas à interpeler violemment leurs interlocuteurs et à dénoncer leur lâcheté en les regardant droit dans les yeux. 

Pour finir, Middlemarch est également un roman délicieusement anglais, avec des vieilles filles appréciant de participer aux complots des amoureux, de vertueuses femmes mariées plaignant aussi sincèrement que possible les scandales éclaboussant leurs amies tout en savourant leur thé, et des individus prêts à se jeter sur le moindre morceau d'héritage ou d'argent à portée de main sans la moindre pudeur.

Un incontournable pour tous les amateurs de littérature anglaise et de quoi débuter ce Mois anglais de la meilleure façon !

Les avis de Keisha et de Dominique.

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Folio. 1152 pages.
Traduit par Sylvère Monod.
1862 pour l'édition originale.


17 mars 2020

Le couple Tolstoï et La Sonate à Kreutzer

kreutzer"De nos jours, le mariage n'est rien d'autre qu'une imposture ! "

Lors d'un voyage en train, une discussion au sujet du divorce s'engage entre les occupants du compartiment qu'occupe le narrateur de notre histoire. Un vieillard regrette le temps où, selon lui, les femmes étaient de fidèles épouses qui ne partaient pas pour les beaux cheveux du voisin et craignaient leur mari. La dame et l'avocat auxquels il s'adresse défendent les mariages d'amour et voient en eux un rempart contre la séparation des époux. Intervient alors un homme d'un certain âge, discret. Celui-ci leur demande combien de temps dure l'amour selon eux, puis attaque violemment l'institution qu'est le mariage.
Il révèle alors qu'il s'appelle Pozdnychev et qu'il a tué sa femme, une histoire fortement relayée par les journaux lors du drame.
Une fois le vieillard, la dame et l'avocat descendus, Pozdnychev décide de raconter sa vie à notre narrateur.

J'ai récemment été emportée par Guerre et Paix, Anna Karénine est un roman qui m'habite encore. Pourtant, je dois reconnaître que La Sonate à Kreutzer est une déception.
J'ai cru à un texte moderne, avant-gardiste, féministe (je sais, ma naïveté est adorable...), je l'ai finalement trouvé parfaitement réactionnaire.
Je ne connais qu'imparfaitement la vie de Tolstoï, mais la dernière partie de sa vie a été marquée par les tourments psychologiques dont il était la proie et l'animosité qui régnait entre lui et son épouse. Bien que je n'adhère pas à l'idée qu'il faille systématiquement lier oeuvre de fiction et vie de l'auteur, connaître ces éléments me semble nécessaire pour appréhender La Sonate à Kreutzer.

Dans ce livre, l'auteur rejette l'idée selon laquelle l'amour, et particulièrement l'amour charnel, peut être le ciment du mariage. Il dénonce l'hypocrisie ambiante de la société dans laquelle il vit, où les hommes ont tous connu des aventures et ne sont pas conformes aux héros des romans. Pire encore, les jeunes filles sont élevées et exposées dans le monde dans le seul but de faire un beau mariage. Même les plus savantes ne sont censées exposer leurs compétences que dans la chasse aux maris. Puis, une fois mariées, les femmes continuent de séduire et délaissent leur rôle naturel, la maternité.
Il y a bien quelques remarques pertinentes, comme le fait que Tolstoï relève l'inadéquation entre émancipation des femmes et le fait qu'elles soient des objets de volupté, mais la définition d'une femme émancipée pour l'auteur ne convaincrait pas vraiment les féministes du XXIe siècle.
De plus, à l'amour charnel, Tolstoï oppose un idéal d'amour pur et chaste vers lequel il faudrait tendre. Une vision bien trop religieuse pour moi...

Sur le thème de l'éducation des jeunes filles, je vous recommande bien plus chaleureusement la lecture de Pauline Sachs. Là où l'on sent surtout de l'amertume envers les femmes chez Tolstoï, Droujinine reporte sa colère sur la société à laquelle il appartient.

tolsoiJ'ai pris connaissance après ma lecture de l'existence d'une réponse écrite par la femme de Tolstoï, Sophie. Celle-ci, profondément blessée et choquée par La Sonate à Kreutzer (bien qu'elle ait agit de manière à ne pas rendre la querelle publique), rédigea en effet A qui la faute ? dont le sous-titre, Réponse à Tolstoï. La Sonate à Kreutzer ne pourrait être plus éloquent.

Ce texte raconte l'histoire d'Anna, jeune fille accomplie, que le prince Prozorski, qu'elle connaît depuis toujours, décide de courtiser. Anna est aussi heureuse qu'on peut l'être durant ses fiançailles et le jour de son mariage, même si certains regards appuyés du prince sur sa personne la rendent nerveuse.
Mais à peine le mariage célébré, la désillusion est sévère. Prozorski s'ennuie, se désintéresse de sa femme et de ses enfants. Quant à Anna, elle est bouleversée par ce mari qui ne l'utilise que pour le plaisir charnel et ne cherche aucunement à la connaître.

Cette nouvelle se lit avec intérêt puisque Sophie Tolstoï suit plus ou moins le schéma de l'oeuvre de son mari en le remaniant à sa façon, mais elle est encore plus révélatrice lorsqu'on connaît le texte dont elle est le pendant. Les personnages sont grossièrement tracés, en particulier celui du prince qui ressemble à Léon Tolstoï jusque dans son mépris des médecins. Impossible de ne pas y voir une oeuvre revancharde et la dénonciation de l'hypocrisie dont Tolstoï fait preuve selon sa femme. 

Elle-même s'incarne dans le personnage d'Anna, jeune, naïf et inexpérimenté, alors que le prince a déjà connu de nombreuses femmes. Anna est une excellente mère pour ses enfants, elle les allaite, leur lit des histoires. C'est une femme érudite, passionnée par le dessin, lisant Lamartine, Shakespeare et Jules Verne. Elle se soucie de l'éducation des plus pauvres et finit même par briller en société. En résumé, elle est l'épouse que Tolstoï décrit comme idéale dans La Sonate à Kreutzer, celle qui selon lui n'existe pas car les femmes préfèrent minauder.
Malgré l'attitude blessante de son mari, Anna fait tout pour qu'il lui demeure fidèle. Bien que ce ne soit pas l'intention première de l'auteur, on en apprend beaucoup sur le sort des jeunes épouses, à qui leur mère conseille pratiquement de se laisser violer lors de leur nuit de noces et qui n'osent se refuser à leur mari bien qu'elles soient exténuées par les nuits de leurs jeunes enfants.

"Se peut-il que ce soit là tout le destin des femmes, songeait Anna, un corps au service de l’enfant, un corps au service du mari ? L’un après l’autre, et ainsi de suite, sans qu’on en voie la fin ! Où est donc ma propre vie ? Où est mon moi ? Mon vrai moi qui jadis aspirait à quelque chose de sublime, à servir Dieu et un idéal ?

» Épuisée, tourmentée, je me perds. Je n’ai pas de vie qui soit à moi, ni matérielle ni spirituelle. Pourtant, le ciel m’a tout donné : la santé, la force, le talent… et même le bonheur. Pourquoi suis-je si malheureuse ? "

Toute sa vie, Anna essaiera de se persuader que son bonheur est auprès de son mari et qu'il n'y a pas de vie plus heureuse qui l'attend. Sans vraiment y croire. Pour elle évidemment, le fautif est toujours l'homme.

Le plus ironique est peut-être le fait que, comme son mari, Sophie Tolstoï voit dans le lien spirituel le seul amour durable. Deux textes mettant en lumière une incompréhension maritale complète.

L'avis de Johan sur le texte de Tolstoï et sur celui de Sophie.

Des lectures faites encore une fois dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est.

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La Sonate à Kreutzer.
Léon Tolstoï.
Thélème. 3h09.
Lu par Guillaume Ravoire.
1889 pour l'édition originale.

A qui la faute ? Réponse à Léon Tolstoï. La Sonate à Kreutzer. Sophie Tolstoï.
Albin Michel. Traduit par Christine Zeytounian-Beloüs.
1994 pour l'édition russe.

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01 mars 2020

L'Inondation - Evgueni Zamiatine

inondationSofia et Trofim Ivanytch sont mariés depuis treize ans, mais ce mariage d'amour bat de l'aile car ils n'arrivent pas à avoir d'enfants. Lorsque Sofia décide de recueillir Ganka, une adolescente orpheline, son mari est ravi. Au bout de quelques années cependant, Sofia découvre que sa protégée et son mari ont une liaison.
Alors que la Neva monte, l'épouse doit continuer à vivre auprès du nouveau couple qui ne se dissimule plus à ses yeux.

Evgueni Zamiatine était un illustre inconnu pour moi avant que je ne m'intéresse à la littérature russe. Révolutionnaire puis opposant au régime soviétique, il est connu pour Nous autres qui aurait inspiré Orwell. Il a aussi écrit des oeuvres plus intimistes (bien qu'il y ait de discrètes allusions au régime soviétique dans la nouvelle que je vous présente).
L'Inondation
est une très brève nouvelle, mais elle plaira sans aucun doute aux amateurs de belles écritures et de Dostoïevski. En effet, ce texte semble presque être une réécriture de Crime et Châtiment.
Il se concentre sur le personnage de Sofia, qui se retrouve à vivre dans un huis-clos insupportable.

"Sur le rebord de la fenêtre se trouvait un bocal renversé où avait échoué, on ne sait comment, une mouche. Il n'y avait aucune issue, mais cela n'empêchait pas la mouche de ramper en tous sens du matin au soir. Le soleil dardait sur le bocal une chaleur indifférente, sourde, lente, la même qui pesait sur toute l'île de Vassilevski. Ce qui n'empêchait pas Sofia de sortir, de s'affairer du matin au soir. Pendant la journée, de gros nuages de pluie s'amassaient fréquemment, se faisaient menaçants ; le ciel au-dessus était comme une vitre verte pouvant céder à tout instant, faisant éclater et déferler l'averse. Mais les nuages se dispersaient sans un son ; la nuit, la vitre se faisait plus épaisse, plus impénétrable, plus étouffante. Nul ne les entendait, qui respiraient chacun à leur façon : l'une, la tête enfoncée sous l'oreiller pour ne rien entendre, et les deux autres, entre leurs dents serrées, du halètement avide et brûlant d'un gicleur de chaudière."

Trompée par son mari sous son propre toit, ce dernier continue à la considérer comme sa domestique. C'est elle qui lui prépare le lit depuis lequel il rejoint sa maîtresse chaque nuit. C'est elle qui continue à lui prodiguer de bons soins, comme une bonne épouse. C'est encore elle qui passe ses journées avec l'insolente et cruelle Ganka, qui ricane face à la douleur de Sofia. Alors que le trio doit se réfugier chez les voisins suite à la crue de la Neva et que Trofim Ivanytch est contraint de partager la couche de son épouse, celle-ci reprend un peu de vigueur. Mais la situation ne dure pas et le curieux trio doit regagner son appartement.

Je ne veux pas trop vous en dire, mais Zamiatine manie l'art de la nouvelle à la perfection. Son écriture est fine et mêle magnifiquement les tourments de la nature à ceux de l'âme humaine.

Une découverte faite à l'occasion du Mois de l'Europe de l'Est d'Eva, Patrice et Goran.

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Sillage. 60 pages.

Traduit par Marion Roman.
1929 pour l'édition originale.

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13 février 2019

Le Rêve de l'oncle - Fédor Dostoïevski

Le-reve-de-l-oncleDostoïevski ayant passé quelques années au bagne, il reprend sa carrière littéraire avec Le Rêve de l'oncle.

Nous sommes à Mordassov, petite ville de province où la société s'ennuie et est très loin du faste de Saint-Petersbourg. Lorsqu'un vieux prince commence à séjourner dans la cité, tout le monde se précipite pour être admis dans son entourage le plus proche. Maria Alexandrovna, l'une des dames les plus influentes de la ville, va même tenter de s'approprier les biens du vieil homme en le mariant à sa fille unique.

Moi qui avais de Dostoïevski l'image d'un auteur torturé, je découvre depuis que j'ai le courage d'ouvrir ses romans qu'il avait en réalité beaucoup d'humour.
Le Rêve de l'oncle est presque une comédie que l'on pourrait jouer sur scène tant les décors et les personnages s'y prêtent. Tout est là : les dames de Mordassov, qui écoutent aux portes, savourent toutes les rumeurs scandaleuses et qui sont prêtes à s'arracher un vieux prince à moitié sénile, une jeune fille que la rumeur dit déshonorée et non mariée à vingt-trois ans, le père de cette dernière, complètement soumis et terrifié par son épouse et le prétendant qui ne saisit pas qu'il n'est qu'un dernier recours. Quant au personnage de l'oncle, il est tour à tour ridicule et pathétique, et l'auteur en fait une description irrésistible.

" Tous les remèdes de l'art ont été employés pour grimer cette momie en jeune homme. La perruque, les favoris, les moustaches, la barbe à la royale, étonnants, d'une couleur noire exceptionnelle, recouvrent une moitié du visage. Le visage est fardé de blanc et de rouge avec un art extraordinaire, et l'on n'y voit presque pas une seule ride. Où ont-elles disparu ? - mystère. Il est habillé à la dernière mode, comme si on venait de l'extraire d'un journal de mode. Il porte une espèce de jaquette, ou quelque chose de ce genre, je vous jure, je ne sais pas comment ça s'appelle vraiment, sauf que c'est quelque chose du dernier cri et de très contemporain, créé pour les visites matinales. "

Il ne s'agit clairement pas d'un roman qui aurait à lui seul pu faire la réputation de Dostoïevski. Le sujet n'est pas très original ni traité en profondeur. Pourtant, Le Rêve de l'oncle est une œuvre très plaisante que l'auteur, qui s'adresse directement à son lecteur dans son texte, semble avoir écrit avec beaucoup de bonne humeur.

Babel. 238 pages.
Traduit par André Markowitz.
1855-1859 pour l'édition originale.

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26 septembre 2018

La Seule histoire - Julian Barnes

barnesPaul, jeune homme de bonne famille de dix-neuf ans, rencontre Susan, quarante-huit ans, à son cours de tennis. Celle-ci a beau être mariée et mère de deux grandes filles, la complicité des deux personnages se transforme vite en une histoire d'amour qui va durer de nombreuses années.
Ce n'est que bien plus tard, alors que Paul est un vieil homme, qu'il se retourne sur sa vie et nous raconte son histoire.

Voilà un livre que j'avais repéré dans les nouveautés audio sans savoir qu'il s'agissait d'un roman de la rentrée littéraire. Cette lecture n'a pas été désagréable, mais elle m'a bien moins convaincue qu'Une fille, qui danse du même auteur qui avait été un coup de coeur.
J'ai été gênée par le choix du narrateur, qui lit ce livre comme il racontait Les Animaux fantastiques, avec un ton assuré et joyeux. Cela convenait parfaitement à Norbert Dragonneau, mais j'ai touvé que ce ton correspondait mal à un vieil homme parlant d'une histoire formatrice, certes, mais surtout impitoyable.
Dans ce livre, l'auteur nous parle de "la seule histoire", celle qui selon lui formate pour toute une vie le parcours sentimental d'un individu.

" Un premier amour détermine une vie pour toujours : c’est ce que j’ai découvert au fil des ans. Il n’occupe pas forcément un rang supérieur à celui des amours ultérieures, mais elles seront toujours affectées par son existence. Il peut servir de modèle, ou de contre-exemple. Il peut éclipser les amours ultérieures ; d’un autre côté, il peut les rendre plus faciles, meilleures. Mais parfois aussi, un premier amour cautérise le cœur, et tout ce qu’on pourra trouver ensuite, c’est une large cicatrice. "

Ni licorne ni paillettes ici. L'histoire qui nous est racontée n'est pas une histoire d'amour qui pourrait figurer dans les contes de fées. C'est une relation dans toute sa complexité. Paul est fou de Susan, mais cela ne dure qu'un temps et ne reste au bout de quelques années qu'un attachement qui n'a plus grand chose de sain.
Un couple n'est pas entouré d'une bulle ni imperméable aux difficultés qui lui sont extérieures. Dans les années 1960 ou 1970, on ne prend pas un amant, surtout aussi jeune. Les conséquences sur la vie sociale sont immédiates. Susan et Paul ne sont pas complètement rejetés. Ils ont une amie fidèle et leurs proches, bien qu'ils ne les approuvent pas, restent présents. Leur relation demeure cependant très discrète. Quant au mari trompé, qui passe de benêt inconscient de ce qui se passe sous son nez à homme violent et pervers dans l'esprit du lecteur, je l'ai trouvé assez réussi et inquiétant. On ne rompt pas un mariage, quel qu'en soit le motif, quand on vit à cette époque et dans un milieu privilégié.

Barnes est clairement un auteur anglais, son style est vif et l'on a souvent un arrière-goût amer dans la bouche en le lisant. Il analyse avec méthode les relations humaines. A l'instar d'un McEwan ou d'une Angela Huth, il nous plonge dans l'intimité des familles et en sort tout ce qui n'est jamais montré, ce qui est sale et ce qui est laid. Il nous raconte tout, jusqu'à la fin.

Sur le papier, il y avait donc beaucoup d'éléments en faveur d'une lecture réussie. Pourtant, j'ai trouvé que l'on restait trop en surface. Il m'a manqué des éléments pour être vraiment touchée par cette histoire tristement banale. Dans le même genre, je vous conseille Sur la plage de Chesil qui est un vrai bijou, avec pourtant moins de pages.

Un avis bien plus enthousiaste ici.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour ce livre.

Audible Studios. 8h19.
Traduit par Jean-Pierre Aoustin.
2018.


11 août 2018

Dolores Claiborne - Stephen King

dolores-claiborne-de-stephen-king" Elle m’a bien eue, et vous savez ce qu’on dit : tu me roules une fois, honte à toi, tu me roules deux fois, honte à moi. "

Alors que Vera Donovan, riche propriétaire d'une demeure sur l'île de Little Tall dans le Maine, vient de mourir, Dolores Claiborne, son employée, est accusée de l'avoir assassinée. Interrogée, cette femme de soixante-cinq ans décide alors de se confier. Elle leur dit tout aux policiers qui l'interrogent, à commencer par le meurtre de son mari trente ans plus tôt. Mais, elle le jure, elle est innocente des accusations portées contre elle concernant le décès de sa patronne.

Dolores Claiborne n'est pas un roman de genre, ce n'est même pas réellement une enquête policière. Il s'agit d'un long monologue. Si Dolores interpelle régulièrement et avec impertinence les trois personnes qui l'entourent, deux policiers et une secrétaire, ils n'interviennent jamais. Cela peut sembler curieux et beaucoup d'auteurs se seraient cassé les dents avec ce type de roman, mais j'ai déjà remarqué que Stephen King était un formidable conteur et ce livre en est un bel exemple.
C'est avant tout l'histoire de sa famille que Dolores Claiborne raconte. On découvre d'abord une femme mariée trop jeune à un homme violent, intolérant et bien plus encore. Malgré cela, Dolores élève ses enfants et n'hésite pas à tenir tête à son mari. Elle s'exprime franchement, parfois de façon vulgaire et sans langue de bois. Dès les premières pages, on apprend que la mort de Joe Saint-George n'était pas accidentelle, que sa femme l'a bel et bien liquidé trente ans plus tôt. S'il est facile de supposer que les violences conjugales et l'alcoolisme sont les motifs de ce meurtre, nous devrons attendre que le récit arrive au jour de l'éclipse en 1963 pour en avoir la confirmation.
Avec sa patronne aussi Dolores a connu une histoire chaotique. Vera n'est pas une personne agréable et la confrontation entre ces deux femmes de poigne a fait des étincelles durant des décennies. Cette relation est parfois malsaine, puisque soumise aux changements d'humeur de Vera notamment, mais il s'agit d'une forme d'amitié. Sans doute parce qu'elle lui tient tête, l'impitoyable Vera se laisse aller avec Dolores. Tout ou presque entre elles repose sur des non-dits, des phrases prononcées l'air de rien, et pourtant... j'étais déjà fascinée par cette relation, mais la fin du roman lui donne une autre profondeur et laisse le lecteur interloqué.

Si je ne pense pas pouvoir lire un jour les romans d'épouvante de Stephen King, je réalise qu'il est un auteur bien plus complet et touche à tout que ce que je pouvais imaginer. Pas de surnaturel ici, simplement des moments d'angoisse et de terreur provoqués par les drames auxquels les personnages ont été confrontés. C'est bouleversant.

Encore une belle version audio des éditions Thélème, mais j'ai regretté que la voix de la lectrice soit aussi jeune pour un personnage de soixante-cinq ans.

Un autre avis ici.

Thélème. 8h24.
Lu par Elodie Huber.

Traduit par Dominique Dill.
1992 pour l'édition originale.

08 juillet 2018

Pot-Bouille - Emile Zola

pot bouille" - Tenez, je vous rapporte votre Balzac, je n'ai pas pu le finir... C'est trop triste, il n'a que des choses désagréables à vous dire, ce monsieur-là ! "

Si Au Bonheur des Dames a d'innombrables adeptes, Pot-Bouille, qui raconte les débuts d'Octave Mouret à Paris, semble moins connu et apprécié. Pour ma part, alors que je craignais d'être déçue, j'ai savouré ce livre de la première à la dernière ligne, alternant les versions papier et audio. 

Rue de Choiseul, l'immeuble haussmanien de Monsieur Vabre jouit d'une réputation très respectable. Tout juste arrivé de Plassans, Octave Mouret s'installe auprès des Campardon, qui vivent avec leur fille Adèle. Dans ce même immeuble vivent les Vabre, les Duveyrier, les Josserand et les Pichon qui emploient les bonnes logées au dernier étage.
En suivant chacun des personnages, nous découvrons bientôt une société où l'hypocrisie règne en maître.

Il est indéniable que Zola se montre d'une cruauté sans nom à l'égard de la petite bourgeoisie, mais la description de toutes les mesquineries des personnages du roman est rendue extrêmement drôle. Pendant tout le roman, j'ai vu en Mme Josserand une Mrs Bennet en puissance (le personnage de Jane Austen est une femme merveilleuse en comparaison de cette horrible femme), avec tous ses calculs pour marier ses filles et sa mauvaise foi inébranlable. Comme dans d'autres romans de la série, Zola ne parvient pas à décrire un mariage ou une agonie durant laquelle ses personnages ne se conduisent pas de façon pitoyable, et imaginer Berthe courant en chemise pour échapper à son mari qui vient de la surprendre avec son amant ne m'a pas paru cher payé pour son attitude à l'égard de son frère handicapé. Certes, on rit souvent jaune, et la démonstration est poussée à l'extrême, mais Zola n'est pas le seul auteur du XIXe siècle à avoir évoqué les mariages arrangés et leurs travers ainsi que le rapport malsain à l'argent dans de nombreuses familles.
Par ailleurs, sous ses airs de caricature, ce roman soulève des questions importantes, notamment en ce qui concerne les femmes. Zola nous livre des scènes crues mettant en lumière leur situation toujours plus difficile que celle des hommes dans des cas pourtant similaires. Une femme ne peut tromper son mari sans se déshonorer quand les frasques de ces messieurs sont un plaisir sans fin pour eux et leurs amis. De même, les bonnes, bien qu'elles ne soient pas décrites comme des saintes (loin de là), n'ont souvent pas d'autre choix que de céder aux avances de leurs employeurs, qui se fichent bien de savoir comment elle gèreront une grossesse non désirée hors mariage.
Sans même évoquer ces liaisons illégitimes, Zola, par l'intermédiaire de Berthe, donne l'une des définitions les plus justes que j'ai lues de la chasse aux maris, ramenant bonnes et maîtresses au même niveau :

" Toute l’histoire de son mariage revenait, dans ses phrases courtes, lâchées par lambeaux : les trois hivers de chasse à l’homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des salons bourgeois ; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les impudeurs de l’innocence spéculant sur les appétits des niais ; puis, le mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son désir. "

Certes, là où une ouvrière termine en prison pour infanticide, une fille de bonne famille sera sauvée par la toute puissance des apparences qui règne dans la bourgeoisie, mais personne n'est complètement dupe.
Si Pot-Bouille ne peut détrôner Au Bonheur des Dames dans sa description des débuts du capitalisme et de la consommation de masse, nous voyons dès à présent les ravages d'un magasin aux stratégies commerciales agressives sur le petit commerce. Le futur empire d'Octave Mouret rachète des locaux et commence à grignoter des parts de marché. Le représentant des Rougon-Macquart n'est pas le seul personnage principal, mais on voit déjà se dessiner chez lui les traits de caractère qui feront de lui l'homme que rencontre Denise dans le roman suivant.

Zola semble assumer ce roman non pas comme un romancier mais presque comme un journaliste, ce qui l'amène à sous-entendre sa présence dans le roman. Je ne connais pas assez sa vie pour en deviner davantage, mais j'imagine qu'il a dû faire grincer bien des dents.

Les avis de Lili, Tiphanie et Karine.

Sixtrid. 14h36.
Lu par Marc-Henri Boisse.
1882 pour l'édition originale.

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06 juin 2018

Tess d'Urberville - Thomas Hardy

 

Source: Externe

" – Je suis prête, dit-elle, tranquillement. "

Quand John Durbeyfield, pauvre habitant du Wessex, apprend qu'il est le descendant de l'illustre famille d'Urberville, il décide d'en tirer profit. C'est ainsi que sa fille Tess, jeune femme innocente de dix-sept ans, est envoyée chez la dame d'Urberville qui réside à Tantridge, afin d'offrir ses services. Là-bas, elle fait la connaissance du fils de la maison, Alec d'Urberville. Amateur de femmes, égoïste et manipulateur, il abuse de Tess, la forçant à s'enfuir.
Quelques années plus tard, la jeune femme, toujours aussi belle, est engagée dans une laiterie, où elle ne tarde pas à succomber au charme du vertueux Angel Clare. Cependant, son passé continue de la tourmenter.

J'ai longtemps hésité à mon plonger dans ce livre pourtant porté aux nues par à peu près tout le monde, convaincue qu'il allait me plonger dans la dépression.
Il faut dire que Tess n'est pas gâtée. Ses parents, par leur comportement méprisable, vaniteux et ridicule, sont les premiers responsables de son malheur. Quant aux hommes, Thomas Hardy ne se gêne pas non plus pour les blâmer, qu'il s'agisse d'Alec d'Urberville ou d'Angel Clare. La violence de l'auteur vis-à-vis de la société victorienne est impressionnante. Il se moque des ces principes de pureté qui amènent aux pires injustices, et du fanatisme religieux derrière lequel se cachent parfois les plus méprisables. Il dénonce aussi l'hypocrisie qui se cache derrière les rapports entre les hommes et les femmes. Pour la même "faute", un homme suscite au pire la désapprobation, au mieux un rire complice, tandis qu'une femme est déshonnorée. Cette idée est encore très actuelle. Tess, qui s'est laissée prendre par la nuit et qui a accepté de se faire reconduire par un homme clairement intéressé par elle est l'équivalent de ces femmes auxquelles on reproche d'être sorties à une heure tardive, dans un quartier dangeureux, avec des vêtements trop courts ou trop décolletés.
Unique par sa bonté dans cette société impitoyable, et bien que condamnée dès les premières pages, parce qu'elle est belle et que les d'Uberville sont maudits, Tess est aussi un très beau portrait de femme. Certes, elle est inexpérimentée et trop naïve face aux deux hommes de sa vie, Thomas Hardy intervenant régulièrement pour pointer ses erreurs de jugement. Mais, elle fait preuve d'une détermination, d'un esprit de rébellion et d'une générosité hors du commun lorsqu'ils se contentent de ne penser qu'à eux-mêmes (même si c'est plus tardif, en ce qui concerne Angel). Cette force est impardonnable dans l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, et Tess en paie le prix fort, cependant Hardy ne la laisse pas finir en simple victime.

Etonnamment, si l'histoire est éprouvante, ce livre contient des moments enchanteurs, comme un lever de soleil sur la campagne anglaise ou la description des travaux de ferme, qui sont écrits de façon aussi belle que précise. La Nature, omniprésente, semble se conformer à la vie de Tess, luxuriante à la laiterie, infernale lors de ses mois d'errance, lorsqu'elle n'espère plus rien. Dans ce livre, Thomas Hardy rend un bel hommage au monde rural.

Un incontournable !

Les avis de Shelbylee, de Fanny et de Titine.

Le Livre de Poche. 476 pages.
Traduit par Madeleine Rolland.
1891 pour l'édition originale.

Source: Externe

25 mai 2018

L'éternel mari - Fédor Dostoïevski

dosto

"Qu'est-ce que c'est, un bouffon, un imbécile, ou bien un éternel mari ? Mais c'est impossible, ça, à la fin ! ..."

Alors qu'il se démène avec son hypocondrie et de graves tourments psychologiques, Veltchaninov s'aperçoit qu'il est suivi par un homme. Une nuit, vers une heure du matin (il fait alors déjà jour, c'est l'été à Saint-Pétersbourg), il l'aperçoit depuis la fenêtre de son domicile. Lorsque l'inconnu essaie de forcer sa porte, Veltchaninov lui ouvre brusquement, et se trouve nez à nez avec Pavel Pavlovitch Troussotski, le mari de la femme avec laquelle il a eu une liaison dix ans auparavant.

Malgré ma lecture laborieuse de Crime et châtiment, j'ai décidé de persévérer dans ma découverte de cet auteur. Bien m'en a pris, parce que ma lecture de L'éternel mari a été un tel enchantement que Dostoïevski pourrait bien intégrer la liste de mes auteurs préférés.
Dans ce livre, l'auteur s'amuse à tourmenter aussi bien Veltchaninov que ses lecteurs. Du début à la fin, on se demande ce que cherche Pavel Pavlovitch et ce qu'il sait. Car l'éternel mari est très habile pour tenir un discours plein de sous-entendus et faire des révélations qui brisent Veltchaninov sans qu'on puisse être certains qu'il est en train de se venger. Face à lui, Veltchaninov, est une victime idéale. Ses tourments sont tels qu'on ne parvient pas à savoir s'il ne s'agit pas simplement de paranoïa. Après tout, Pavel Pavlovitch recherche son amitié, lui présente sa fiancée, semble chérir le souvenir de leur ancienne amitié... A l'inverse, Veltchaninov explose régulièrement, fait des rêves angoissants, semble rongé par la culpabilité et voit des sous-entendus partout.
Dès lors, les deux hommes vont entretenir une relation malsaine tout en ne parvenant pas à se passer l'un de l'autre, à tel point que cela en devient presque drôle.

J'imagine que ce livre est paru en feuilleton, car il est parsemé de coups de théâtre qui amènent le lecteur a en tourner frénétiquement les pages. Le style est également très rapide et facile à lire. André Markowicz, avec sa traduction, rend parfaitement le style oral et plein d'à-coups qui est selon lui celui adopté en russe par Dostoïevski (je suis malheureusement incapable d'en juger moi-même).

Un excellent moment de lecture et un roman qui me semble idéal pour découvrir Dostoïevski.

Babel. 259 pages.
Traduit par André Markowicz.
1870 pour l'édition originale.

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19 mai 2018

Pauline Sachs - Alexandre Droujinine

Pauline SachsA peine sortie de l'institution religieuse qui a fait son éducation, la jeune Pauline épouse Constantin Sachs, âgé d'une trentaine d'années, devenu fonctionnaire après un passé militaire. Les deux époux s'aiment, mais ne se comprennent pas, chacun cherchant à modeler l'autre selon son bon vouloir. Lorsque l'ancien amoureux de Pauline arrive à Saint-Petersbourg, le ménage des Sachs se met à vaciller.

Voilà un roman surprenant et délicieux, qui nous fait déplorer l'absence d'autres écrits d'Alexandre Droujinine. Un bon conseil, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture de ce livre, elle dévoile un événement certes essentiel, mais qui intervient à la toute fin du roman.
Pauline Sachs est un roman épistolaire, avec toutefois quelques chapitres où l'auteur reprend les rênes de l'histoire, ce qui le rend très vivant et facile à lire.
Droujinine s'amuse à brouiller les cartes. Les lettres échangées par Pauline et son amie sont pleines de sentiments passionnés. Si l'on ajoute son premier amour contrarié et le fait que son mariage ait été essentiellement arrangé par son père, on pense rapidement à une histoire romantique. En fin de compte, si le triangle amoureux est prêt et les rôles a priori distribués dès le début, la construction du roman repose sur un arrangement astucieux qui surprend le lecteur et rend Pauline Sachs bien plus profond qu'il n'y paraît. Encore plus que Pouchkine, qui s'amusait à intervenir entre deux passages sur les états d'âme de ses héros dans Eugène Onéguine, Droujinine se joue du romantisme.
Avec ce livre, il pose la question de l'éducation des femmes. Sachs fait peur lorsqu'il évoque Pauline, l'appelant "mon enfant". Pourtant, il déplore la façon dont les femmes sont éduquées, arrivant à l'âge adulte incapables de se comporter de façon mature. On leur demande de glousser, d'être mignonnes, dévouées, plutôt idiotes en fait. Pauline agit de façon stupide, mais c'est dû à son éducation, qui tient les jeunes femmes dans l'ignorance, pas à une absence d'esprit. Quant à Sachs et Galitzki, ils ne préfigurent pas Karénine et Vronski, quoi qu'on imagine au premier abord.

Il m'aura fallu longtemps pour me plonger dans la littérature russe, mais je prends un immense plaisir à découvrir ses auteurs depuis quelques mois. Si vous chercher à pénétrer ce domaine en douceur, Pauline Sachs, avec ses inspirations françaises et anglaises, est une valeur sûre.

L'avis de Cécile.

Phébus Libretto. 185 pages.
Traduit par Michel Niqueux.

1847 pour l'édition originale.

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