26 septembre 2018

La Seule histoire - Julian Barnes

barnesPaul, jeune homme de bonne famille de dix-neuf ans, rencontre Susan, quarante-huit ans, à son cours de tennis. Celle-ci a beau être mariée et mère de deux grandes filles, la complicité des deux personnages se transforme vite en une histoire d'amour qui va durer de nombreuses années.
Ce n'est que bien plus tard, alors que Paul est un vieil homme, qu'il se retourne sur sa vie et nous raconte son histoire.

Voilà un livre que j'avais repéré dans les nouveautés audio sans savoir qu'il s'agissait d'un roman de la rentrée littéraire. Cette lecture n'a pas été désagréable, mais elle m'a bien moins convaincue qu'Une fille, qui danse du même auteur qui avait été un coup de coeur.
J'ai été gênée par le choix du narrateur, qui lit ce livre comme il racontait Les Animaux fantastiques, avec un ton assuré et joyeux. Cela convenait parfaitement à Norbert Dragonneau, mais j'ai touvé que ce ton correspondait mal à un vieil homme parlant d'une histoire formatrice, certes, mais surtout impitoyable.
Dans ce livre, l'auteur nous parle de "la seule histoire", celle qui selon lui formate pour toute une vie le parcours sentimental d'un individu.

" Un premier amour détermine une vie pour toujours : c’est ce que j’ai découvert au fil des ans. Il n’occupe pas forcément un rang supérieur à celui des amours ultérieures, mais elles seront toujours affectées par son existence. Il peut servir de modèle, ou de contre-exemple. Il peut éclipser les amours ultérieures ; d’un autre côté, il peut les rendre plus faciles, meilleures. Mais parfois aussi, un premier amour cautérise le cœur, et tout ce qu’on pourra trouver ensuite, c’est une large cicatrice. "

Ni licorne ni paillettes ici. L'histoire qui nous est racontée n'est pas une histoire d'amour qui pourrait figurer dans les contes de fées. C'est une relation dans toute sa complexité. Paul est fou de Susan, mais cela ne dure qu'un temps et ne reste au bout de quelques années qu'un attachement qui n'a plus grand chose de sain.
Un couple n'est pas entouré d'une bulle ni imperméable aux difficultés qui lui sont extérieures. Dans les années 1960 ou 1970, on ne prend pas un amant, surtout aussi jeune. Les conséquences sur la vie sociale sont immédiates. Susan et Paul ne sont pas complètement rejetés. Ils ont une amie fidèle et leurs proches, bien qu'ils ne les approuvent pas, restent présents. Leur relation demeure cependant très discrète. Quant au mari trompé, qui passe de benêt inconscient de ce qui se passe sous son nez à homme violent et pervers dans l'esprit du lecteur, je l'ai trouvé assez réussi et inquiétant. On ne rompt pas un mariage, quel qu'en soit le motif, quand on vit à cette époque et dans un milieu privilégié.

Barnes est clairement un auteur anglais, son style est vif et l'on a souvent un arrière-goût amer dans la bouche en le lisant. Il analyse avec méthode les relations humaines. A l'instar d'un McEwan ou d'une Angela Huth, il nous plonge dans l'intimité des familles et en sort tout ce qui n'est jamais montré, ce qui est sale et ce qui est laid. Il nous raconte tout, jusqu'à la fin.

Sur le papier, il y avait donc beaucoup d'éléments en faveur d'une lecture réussie. Pourtant, j'ai trouvé que l'on restait trop en surface. Il m'a manqué des éléments pour être vraiment touchée par cette histoire tristement banale. Dans le même genre, je vous conseille Sur la plage de Chesil qui est un vrai bijou, avec pourtant moins de pages.

Un avis bien plus enthousiaste ici.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour ce livre.

Audible Studios. 8h19.
Traduit par Jean-Pierre Aoustin.
2018.


11 août 2018

Dolores Claiborne - Stephen King

dolores-claiborne-de-stephen-king" Elle m’a bien eue, et vous savez ce qu’on dit : tu me roules une fois, honte à toi, tu me roules deux fois, honte à moi. "

Alors que Vera Donovan, riche propriétaire d'une demeure sur l'île de Little Tall dans le Maine, vient de mourir, Dolores Claiborne, son employée, est accusée de l'avoir assassinée. Interrogée, cette femme de soixante-cinq ans décide alors de se confier. Elle leur dit tout aux policiers qui l'interrogent, à commencer par le meurtre de son mari trente ans plus tôt. Mais, elle le jure, elle est innocente des accusations portées contre elle concernant le décès de sa patronne.

Dolores Claiborne n'est pas un roman de genre, ce n'est même pas réellement une enquête policière. Il s'agit d'un long monologue. Si Dolores interpelle régulièrement et avec impertinence les trois personnes qui l'entourent, deux policiers et une secrétaire, ils n'interviennent jamais. Cela peut sembler curieux et beaucoup d'auteurs se seraient cassé les dents avec ce type de roman, mais j'ai déjà remarqué que Stephen King était un formidable conteur et ce livre en est un bel exemple.
C'est avant tout l'histoire de sa famille que Dolores Claiborne raconte. On découvre d'abord une femme mariée trop jeune à un homme violent, intolérant et bien plus encore. Malgré cela, Dolores élève ses enfants et n'hésite pas à tenir tête à son mari. Elle s'exprime franchement, parfois de façon vulgaire et sans langue de bois. Dès les premières pages, on apprend que la mort de Joe Saint-George n'était pas accidentelle, que sa femme l'a bel et bien liquidé trente ans plus tôt. S'il est facile de supposer que les violences conjugales et l'alcoolisme sont les motifs de ce meurtre, nous devrons attendre que le récit arrive au jour de l'éclipse en 1963 pour en avoir la confirmation.
Avec sa patronne aussi Dolores a connu une histoire chaotique. Vera n'est pas une personne agréable et la confrontation entre ces deux femmes de poigne a fait des étincelles durant des décennies. Cette relation est parfois malsaine, puisque soumise aux changements d'humeur de Vera notamment, mais il s'agit d'une forme d'amitié. Sans doute parce qu'elle lui tient tête, l'impitoyable Vera se laisse aller avec Dolores. Tout ou presque entre elles repose sur des non-dits, des phrases prononcées l'air de rien, et pourtant... j'étais déjà fascinée par cette relation, mais la fin du roman lui donne une autre profondeur et laisse le lecteur interloqué.

Si je ne pense pas pouvoir lire un jour les romans d'épouvante de Stephen King, je réalise qu'il est un auteur bien plus complet et touche à tout que ce que je pouvais imaginer. Pas de surnaturel ici, simplement des moments d'angoisse et de terreur provoqués par les drames auxquels les personnages ont été confrontés. C'est bouleversant.

Encore une belle version audio des éditions Thélème, mais j'ai regretté que la voix de la lectrice soit aussi jeune pour un personnage de soixante-cinq ans.

Un autre avis ici.

Thélème. 8h24.
Lu par Elodie Huber.

Traduit par Dominique Dill.
1992 pour l'édition originale.

08 juillet 2018

Pot-Bouille - Emile Zola

pot bouille" - Tenez, je vous rapporte votre Balzac, je n'ai pas pu le finir... C'est trop triste, il n'a que des choses désagréables à vous dire, ce monsieur-là ! "

Si Au Bonheur des Dames a d'innombrables adeptes, Pot-Bouille, qui raconte les débuts d'Octave Mouret à Paris, semble moins connu et apprécié. Pour ma part, alors que je craignais d'être déçue, j'ai savouré ce livre de la première à la dernière ligne, alternant les versions papier et audio. 

Rue de Choiseul, l'immeuble haussmanien de Monsieur Vabre jouit d'une réputation très respectable. Tout juste arrivé de Plassans, Octave Mouret s'installe auprès des Campardon, qui vivent avec leur fille Adèle. Dans ce même immeuble vivent les Vabre, les Duveyrier, les Josserand et les Pichon qui emploient les bonnes logées au dernier étage.
En suivant chacun des personnages, nous découvrons bientôt une société où l'hypocrisie règne en maître.

Il est indéniable que Zola se montre d'une cruauté sans nom à l'égard de la petite bourgeoisie, mais la description de toutes les mesquineries des personnages du roman est rendue extrêmement drôle. Pendant tout le roman, j'ai vu en Mme Josserand une Mrs Bennet en puissance (le personnage de Jane Austen est une femme merveilleuse en comparaison de cette horrible femme), avec tous ses calculs pour marier ses filles et sa mauvaise foi inébranlable. Comme dans d'autres romans de la série, Zola ne parvient pas à décrire un mariage ou une agonie durant laquelle ses personnages ne se conduisent pas de façon pitoyable, et imaginer Berthe courant en chemise pour échapper à son mari qui vient de la surprendre avec son amant ne m'a pas paru cher payé pour son attitude à l'égard de son frère handicapé. Certes, on rit souvent jaune, et la démonstration est poussée à l'extrême, mais Zola n'est pas le seul auteur du XIXe siècle à avoir évoqué les mariages arrangés et leurs travers ainsi que le rapport malsain à l'argent dans de nombreuses familles.
Par ailleurs, sous ses airs de caricature, ce roman soulève des questions importantes, notamment en ce qui concerne les femmes. Zola nous livre des scènes crues mettant en lumière leur situation toujours plus difficile que celle des hommes dans des cas pourtant similaires. Une femme ne peut tromper son mari sans se déshonorer quand les frasques de ces messieurs sont un plaisir sans fin pour eux et leurs amis. De même, les bonnes, bien qu'elles ne soient pas décrites comme des saintes (loin de là), n'ont souvent pas d'autre choix que de céder aux avances de leurs employeurs, qui se fichent bien de savoir comment elle gèreront une grossesse non désirée hors mariage.
Sans même évoquer ces liaisons illégitimes, Zola, par l'intermédiaire de Berthe, donne l'une des définitions les plus justes que j'ai lues de la chasse aux maris, ramenant bonnes et maîtresses au même niveau :

" Toute l’histoire de son mariage revenait, dans ses phrases courtes, lâchées par lambeaux : les trois hivers de chasse à l’homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des salons bourgeois ; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les impudeurs de l’innocence spéculant sur les appétits des niais ; puis, le mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son désir. "

Certes, là où une ouvrière termine en prison pour infanticide, une fille de bonne famille sera sauvée par la toute puissance des apparences qui règne dans la bourgeoisie, mais personne n'est complètement dupe.
Si Pot-Bouille ne peut détrôner Au Bonheur des Dames dans sa description des débuts du capitalisme et de la consommation de masse, nous voyons dès à présent les ravages d'un magasin aux stratégies commerciales agressives sur le petit commerce. Le futur empire d'Octave Mouret rachète des locaux et commence à grignoter des parts de marché. Le représentant des Rougon-Macquart n'est pas le seul personnage principal, mais on voit déjà se dessiner chez lui les traits de caractère qui feront de lui l'homme que rencontre Denise dans le roman suivant.

Zola semble assumer ce roman non pas comme un romancier mais presque comme un journaliste, ce qui l'amène à sous-entendre sa présence dans le roman. Je ne connais pas assez sa vie pour en deviner davantage, mais j'imagine qu'il a dû faire grincer bien des dents.

Les avis de Lili, Tiphanie et Karine.

Sixtrid. 14h36.
Lu par Marc-Henri Boisse.
1882 pour l'édition originale.

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06 juin 2018

Tess d'Urberville - Thomas Hardy

 

Source: Externe

" – Je suis prête, dit-elle, tranquillement. "

Quand John Durbeyfield, pauvre habitant du Wessex, apprend qu'il est le descendant de l'illustre famille d'Urberville, il décide d'en tirer profit. C'est ainsi que sa fille Tess, jeune femme innocente de dix-sept ans, est envoyée chez la dame d'Urberville qui réside à Tantridge, afin d'offrir ses services. Là-bas, elle fait la connaissance du fils de la maison, Alec d'Urberville. Amateur de femmes, égoïste et manipulateur, il abuse de Tess, la forçant à s'enfuir.
Quelques années plus tard, la jeune femme, toujours aussi belle, est engagée dans une laiterie, où elle ne tarde pas à succomber au charme du vertueux Angel Clare. Cependant, son passé continue de la tourmenter.

J'ai longtemps hésité à mon plonger dans ce livre pourtant porté aux nues par à peu près tout le monde, convaincue qu'il allait me plonger dans la dépression.
Il faut dire que Tess n'est pas gâtée. Ses parents, par leur comportement méprisable, vaniteux et ridicule, sont les premiers responsables de son malheur. Quant aux hommes, Thomas Hardy ne se gêne pas non plus pour les blâmer, qu'il s'agisse d'Alec d'Urberville ou d'Angel Clare. La violence de l'auteur vis-à-vis de la société victorienne est impressionnante. Il se moque des ces principes de pureté qui amènent aux pires injustices, et du fanatisme religieux derrière lequel se cachent parfois les plus méprisables. Il dénonce aussi l'hypocrisie qui se cache derrière les rapports entre les hommes et les femmes. Pour la même "faute", un homme suscite au pire la désapprobation, au mieux un rire complice, tandis qu'une femme est déshonnorée. Cette idée est encore très actuelle. Tess, qui s'est laissée prendre par la nuit et qui a accepté de se faire reconduire par un homme clairement intéressé par elle est l'équivalent de ces femmes auxquelles on reproche d'être sorties à une heure tardive, dans un quartier dangeureux, avec des vêtements trop courts ou trop décolletés.
Unique par sa bonté dans cette société impitoyable, et bien que condamnée dès les premières pages, parce qu'elle est belle et que les d'Uberville sont maudits, Tess est aussi un très beau portrait de femme. Certes, elle est inexpérimentée et trop naïve face aux deux hommes de sa vie, Thomas Hardy intervenant régulièrement pour pointer ses erreurs de jugement. Mais, elle fait preuve d'une détermination, d'un esprit de rébellion et d'une générosité hors du commun lorsqu'ils se contentent de ne penser qu'à eux-mêmes (même si c'est plus tardif, en ce qui concerne Angel). Cette force est impardonnable dans l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, et Tess en paie le prix fort, cependant Hardy ne la laisse pas finir en simple victime.

Etonnamment, si l'histoire est éprouvante, ce livre contient des moments enchanteurs, comme un lever de soleil sur la campagne anglaise ou la description des travaux de ferme, qui sont écrits de façon aussi belle que précise. La Nature, omniprésente, semble se conformer à la vie de Tess, luxuriante à la laiterie, infernale lors de ses mois d'errance, lorsqu'elle n'espère plus rien. Dans ce livre, Thomas Hardy rend un bel hommage au monde rural.

Un incontournable !

Les avis de Shelbylee, de Fanny et de Titine.

Le Livre de Poche. 476 pages.
Traduit par Madeleine Rolland.
1891 pour l'édition originale.

Source: Externe

25 mai 2018

L'éternel mari - Fédor Dostoïevski

dosto

"Qu'est-ce que c'est, un bouffon, un imbécile, ou bien un éternel mari ? Mais c'est impossible, ça, à la fin ! ..."

Alors qu'il se démène avec son hypocondrie et de graves tourments psychologiques, Veltchaninov s'aperçoit qu'il est suivi par un homme. Une nuit, vers une heure du matin (il fait alors déjà jour, c'est l'été à Saint-Pétersbourg), il l'aperçoit depuis la fenêtre de son domicile. Lorsque l'inconnu essaie de forcer sa porte, Veltchaninov lui ouvre brusquement, et se trouve nez à nez avec Pavel Pavlovitch Troussotski, le mari de la femme avec laquelle il a eu une liaison dix ans auparavant.

Malgré ma lecture laborieuse de Crime et châtiment, j'ai décidé de persévérer dans ma découverte de cet auteur. Bien m'en a pris, parce que ma lecture de L'éternel mari a été un tel enchantement que Dostoïevski pourrait bien intégrer la liste de mes auteurs préférés.
Dans ce livre, l'auteur s'amuse à tourmenter aussi bien Veltchaninov que ses lecteurs. Du début à la fin, on se demande ce que cherche Pavel Pavlovitch et ce qu'il sait. Car l'éternel mari est très habile pour tenir un discours plein de sous-entendus et faire des révélations qui brisent Veltchaninov sans qu'on puisse être certains qu'il est en train de se venger. Face à lui, Veltchaninov, est une victime idéale. Ses tourments sont tels qu'on ne parvient pas à savoir s'il ne s'agit pas simplement de paranoïa. Après tout, Pavel Pavlovitch recherche son amitié, lui présente sa fiancée, semble chérir le souvenir de leur ancienne amitié... A l'inverse, Veltchaninov explose régulièrement, fait des rêves angoissants, semble rongé par la culpabilité et voit des sous-entendus partout.
Dès lors, les deux hommes vont entretenir une relation malsaine tout en ne parvenant pas à se passer l'un de l'autre, à tel point que cela en devient presque drôle.

J'imagine que ce livre est paru en feuilleton, car il est parsemé de coups de théâtre qui amènent le lecteur a en tourner frénétiquement les pages. Le style est également très rapide et facile à lire. André Markowicz, avec sa traduction, rend parfaitement le style oral et plein d'à-coups qui est selon lui celui adopté en russe par Dostoïevski (je suis malheureusement incapable d'en juger moi-même).

Un excellent moment de lecture et un roman qui me semble idéal pour découvrir Dostoïevski.

Babel. 259 pages.
Traduit par André Markowicz.
1870 pour l'édition originale.

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19 mai 2018

Pauline Sachs - Alexandre Droujinine

Pauline SachsA peine sortie de l'institution religieuse qui a fait son éducation, la jeune Pauline épouse Constantin Sachs, âgé d'une trentaine d'années, devenu fonctionnaire après un passé militaire. Les deux époux s'aiment, mais ne se comprennent pas, chacun cherchant à modeler l'autre selon son bon vouloir. Lorsque l'ancien amoureux de Pauline arrive à Saint-Petersbourg, le ménage des Sachs se met à vaciller.

Voilà un roman surprenant et délicieux, qui nous fait déplorer l'absence d'autres écrits d'Alexandre Droujinine. Un bon conseil, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture de ce livre, elle dévoile un événement certes essentiel, mais qui intervient à la toute fin du roman.
Pauline Sachs est un roman épistolaire, avec toutefois quelques chapitres où l'auteur reprend les rênes de l'histoire, ce qui le rend très vivant et facile à lire.
Droujinine s'amuse à brouiller les cartes. Les lettres échangées par Pauline et son amie sont pleines de sentiments passionnés. Si l'on ajoute son premier amour contrarié et le fait que son mariage ait été essentiellement arrangé par son père, on pense rapidement à une histoire romantique. En fin de compte, si le triangle amoureux est prêt et les rôles a priori distribués dès le début, la construction du roman repose sur un arrangement astucieux qui surprend le lecteur et rend Pauline Sachs bien plus profond qu'il n'y paraît. Encore plus que Pouchkine, qui s'amusait à intervenir entre deux passages sur les états d'âme de ses héros dans Eugène Onéguine, Droujinine se joue du romantisme.
Avec ce livre, il pose la question de l'éducation des femmes. Sachs fait peur lorsqu'il évoque Pauline, l'appelant "mon enfant". Pourtant, il déplore la façon dont les femmes sont éduquées, arrivant à l'âge adulte incapables de se comporter de façon mature. On leur demande de glousser, d'être mignonnes, dévouées, plutôt idiotes en fait. Pauline agit de façon stupide, mais c'est dû à son éducation, qui tient les jeunes femmes dans l'ignorance, pas à une absence d'esprit. Quant à Sachs et Galitzki, ils ne préfigurent pas Karénine et Vronski, quoi qu'on imagine au premier abord.

Il m'aura fallu longtemps pour me plonger dans la littérature russe, mais je prends un immense plaisir à découvrir ses auteurs depuis quelques mois. Si vous chercher à pénétrer ce domaine en douceur, Pauline Sachs, avec ses inspirations françaises et anglaises, est une valeur sûre.

L'avis de Cécile.

Phébus Libretto. 185 pages.
Traduit par Michel Niqueux.

1847 pour l'édition originale.

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13 mai 2018

La Belle de Joza - Květa Legátová

9782369141143-abde3En mars, Patrice et Eva ont organisé un Mois de l'Europe de l'Est auquel je n'ai pas pu participer. Trouvant cette idée excellente, je vous propose avec retard quelques billets sur des lectures qui rentrent dans cette thématique.

On commence avec La Belle de Joza, un très court roman écrit par un auteur de quatre-vingt ans qui a été un joli coup de coeur.

Nous sommes en Tchécoslovaquie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Eliška vit à Brno où elle mène un carrière de médecin. Elle a un amant, Richard, et appartient à un groupe de résistants. Après une série d'arrestations, Eliška doit s'enfuir avec l'un de ses patients, Joza, dans son village de Moravie, Zelary.
Si Joza est un homme sympathique, sa physionomie est repoussante, ses manières bourrues, et Eliška comprend très vite qu'à Zelary, c'est lui l'idiot du village. Elle doit cependant l'épouser et accepter de vivre dans un endroit où les moeurs et le confort sont très éloignés de ce qu'elle a toujours connu.

La quatrième de couverture de mon livre compare cette histoire à La Belle et la Bête. Ce texte tient du conte, c'est vrai. J'ai aussi beaucoup pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer.
Lire ce livre, c'est plonger dans les paysages de la Moravie, une région dont le nom évoque en général des images d'un autre temps. C'est bien ce qui arrive à Eliška. Jeune femme indépendante, professionnellement et sentimentalement parlant, elle arrive dans un endroit où les femmes sont au mieux maîtresses de leur foyer, au pire maltraitées par les hommes sans que cela soulève la moindre opposition. Les logements n'ont ni l'électricité ni l'eau courante et les intérieurs sont démunis de tout objet non fonctionnel. Parmi la population, l'alcool et la violence font partie du quotidien. Le choc est rude, d'autant plus qu'Eliška est certaine que Joza, qui se montre conciliant dans les premiers temps, ne tardera pas à révéler sa véritable nature.
Pourtant, notre héroïne fait des efforts pour s'acclimater. Elle se lie avec ses voisines, même si ces relations sont surtout pratiques. Elle découvre un monde où les superstitions, les traditions, ont une grande place. Le médecin qu'elle est va ainsi travailler avec une guérisseuse.
Et puis, surtout, elle apprend à aimer son nouvel environnement. Avec Eliška, souvent accompagnée de Joza, nous parcourons les montagnes autour de Zelary. Pendant des mois, le temps semble suspendu, et Eliška se détache de ses anciennes convictions et découvre une autre façon de vivre pleinement sa vie. Il ne s'agit pas tant d'une critique de son ancien mode de vie que d'une ode à des lieux et des populations certes pas toujours tendres (être une femme n'est vraiment pas facile), mais que l'on évoque trop vite comme étant arriérées.

Lorsque les libérateurs russes arrivent enfin, les choses ne se passent pas comme prévu. Si l'on pense davantage aux soldats souriants, embrassés par les femmes, acclamés par les populations libérées, il ne faut pas oublier que la guerre révèle les pires côtés de l'homme, qu'il soit dans un camp ou dans l'autre.

J'ai adoré ce petit livre qui m'a envoûtée du début à la fin et j'ai été très déçue d'apprendre que seul un autre livre de Květa Legátová était disponible en français. Une nouvelle pépite des Editions Phébus.

Les avis de Kathel (qui a aussi pensé à Marlen Haushofer) et de Sylire.

Libretto. 156 pages.
Traduit par Eurydice Antolin.
2002 pour l'édition originale.

28 mars 2018

Valse hésitation - Angela Huth

valse" Non, mieux vaut avoir un amant quand on est jeune qu'une névrose quand on est vieille. En effet, si on a des amants quand on est jeune, une fois vieille, tout ce que diront les gens, c'est qu'on a eu plein d'hommes. Ils seront sans doute jaloux, mais la jalousie, on peut faire avec. "

Alors qu'elle vient d'enterrer son premier mari et qu'elle s'accorde une pause de six mois avec le second, Clare fait la connaissance de deux personnes. La première est Mrs Fox, une vieille dame croisée sur un banc à Hyde Park. Bien que de nombreuses années les séparent, une drôle de familiarité naît entre les deux femmes.
Clare rencontre aussi Joshua, un homme séduisant et volatile. A peine se sont-ils rencontrés qu'ils emménagent ensemble et partent en vadrouille sans oublier d'inviter Mrs Fox, leur complice dans cette folle parenthèse qui pourrait devenir permanente.

Il m'a fallu une bonne cinquantaine de pages pour entrer dans ce romans, mais je l'ai ensuite retrouvé avec beaucoup de plaisir.
On goûte les excursions à la campagne, les maisons anglaises, le kitch de Mrs Fox qui organise une curieuse fête d'anniversaire à Joshua (qu'elle connaît à peine) en invitant des gens qui ne le connaissent pas. Fête à laquelle il ne se montre d'ailleurs pas, soulevant l'épineuse question du gâteau (est-il correct de le manger malgré tout ? ). Le personnage de la vieille dame apporte de la légèreté au roman. Elle forme un trio improbable avec le jeune couple et son angle de vue permet de dédramatiser une situation qu'ils auraient tendance à prendre bien trop au sérieux.

En effet, au coeur du roman se trouve le rapport de Clare aux hommes. Le récit est non linéaire, avec l'insertion des souvenirs de Clare dans le présent. Pourquoi ses relations échouent-elles ? Va-t-elle retourner vivre avec son mari, choisir Joshua ou rester seule ? D'abord femme-enfant d'un homme cherchant à la modeler, Clare s'est ensuite mariée avec un homme beaucoup plus paisible, mais dont les petites manies ont fini par l'exaspérer et l'étouffer. Joshua, quant à lui, est un homme qui refuse de s'engager, mais qui l'enferme aussi, à la manière habituelle des hommes de son espèce. Clare est faible, Clare agace, mais c'est un beau personnage. Je ne dirai rien sur la fin, mais elle me plaît, à la fois prévisible et satisfaisante dans son ironie.

Je voulais découvrir Angela Huth depuis de nombreuses années, avec Les Filles de Hallows Farm. Le hasard des partenariats m'a fait lire un livre sans doute plus intimiste d'elle, beaucoup moins romanesque que ce que j'imagine du plus grand succès de l'auteur, mais qui me donne envie de renouer rapidement avec elle.

Je remercie Les Editions de la Table Ronde pour ce livre.

Quai Voltaire. 228 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
Nowhere Girl. 1970 pour l'édition originale.

17 mars 2018

La Cousine Bette - Honoré de Balzac

la-cousine-bette-de-balzac-livre-audio-cd-mp3-et-telechargementLisbeth Fisher, dite Bette, a suivi sa cousine à Paris lorsque le baron Hulot en a fait sa femme. Adeline, qui n'était alors qu'une jeune paysanne alsacienne, est une épouse modèle, fidèle et reconnaissante. Cependant, le baron aime les femmes, ce qui met la famille dans une situation financière délicate.
Lorsqu'Hortense, la fille Hulot, vole son protégé à la cousine Bette, celle-ci fait le serment de briser toute la famille.

Cela faisait très longtemps que je n'avais pas lu Balzac à cause de mon projet de découvrir tous les Rougon-Macquart. La Cousine Bette est l'un des titres souvent cité parmi les réussites de l'auteur, ce que je confirme, mais je me demande si je n'aurais pas encore plus apprécié ma lecture en ayant d'abord lu César Birotteau. Ce dernier livre n'est que cité, mais les clins d'oeil qui y sont faits dans La Cousine Bette tombaient forcément un peu à plat. D'un autre côté, des références aux Chouans sont également faites, et je dois bien avouer que ma lecture remonte un peu trop pour ma mémoire de poisson rouge...
Cela dit, dès les premières lignes, j'ai retrouvé le plaisir que j'éprouve toujours (ou presque) en lisant Balzac. Je trouve son écriture plus brouillonne que celle de Zola (chez qui rien ne dépasse), mais tout aussi puissante et évocatrice.
Il est cruel, mais drôle aussi. Dès les premières pages, j'ai ri en écoutant le père Crevel faire grossièrement la cour à la baronne Hulot :

« Si je n’avais pas ma Josépha, puisque le père Hulot délaisse sa femme, elle m’irait comme un gant. » Ah ! pardon ! c’est un mot de mon ancien état. Le parfumeur revient de temps en temps, c’est ce qui m’empêche d’aspirer à la députation.

Les personnages, bien que peu attachants, sont merveilleusement bien croqués. Bette a un mauvais fond, et son amie Valérie est une femme détestable. Pourtant, j'ai plutôt apprécié de lire leurs manigances et tremblé à l'idée que la vieille fille ne soit découverte. Il faut dire qu'elle y va fort la Lisbeth, à embrouiller tout le monde et à croiser les doigts pour que personne ne se doute qu'elle raconte n'importe quoi. On a envie qu'un tel culot soit récompensé. De plus, on ne peut pas dire qu'ils soient très attachants ces Hulot, ni très tendres avec leur cousine.
En toile de fond, nous avons la Monarchie de Juillet, la nostalgie de l'Empire, les évolutions sociales. Les derniers soldats de l'Empire meurent, la religion perd du terrain, et surtout, l'argent et le monde des banques dominent tout. C'est d'ailleurs pour cette raison que Lisbeth a décidé de ruiner les Hulot en poussant son cousin à dépenser tout son argent (et celui de l'Etat) dans des femmes cupides. 
Le baron est un homme faible, et la sensualité et l'extase, comme dans Nana, ne se trouvent pas dans le mariage. Il est notable de que Balzac, comme Zola, décrit la fascination éprouvée par les femmes "honnêtes" pour celles qui leur prennent leur mari, fascination que l'on pourrait presque qualifier d'envie. Adeline Hulot n'a rien en commun avec une Josépha, mais leur rencontre est l'un des moments forts du livre, lorsque deux milieux féminins que les hommes ne fréquentent jamais ensemble en viennent à se côtoyer.

Moi qui aime les romans avec un fond historique, je vais essayer de ne pas trop attendre avant de savourer un nouveau Balzac. En tout cas, celui-ci est une excellente pioche.

Thélème. 16h30.
Lu par Manon Combes.

14 janvier 2018

Sonietchka - Ludmila Oulitskaïa

516YuZqfarLSonietchka est une jeune fille sans aucune beauté, et sa personnalité introvertie la rend plutôt invisible, surtout aux yeux des hommes. Elle n'est pourtant pas malheureuse, puisqu'elle lit et a la chance de travailler dans une bibliothèque. Lorsque Robert Victorovitch, un peintre beaucoup plus âgé qu'elle, lui demande de l'épouser suite à une seule visite sur son lieu de travail, Sonietchka accepte. Ce bonheur inespéré lui semble si accidentel qu'elle en savoure chaque moment.

C'est en lisant La Marche du cavalier, essai fouillis de Geneviève Brisac, que j'ai entendu parler de Ludmila Oulitskaïa pour la première fois. Sonietchka n'est pas vraiment un roman, il s'agit plutôt d'une longue nouvelle. Cette histoire a un goût de trop peu tout en étant très agréable.
Evidemment, le personnage de Sonietchka est attachant. C'est une lectrice passionnée, vivant d'abord sa vie à travers les personnages des romans qu'elle dévore. La littérature est aussi ce qui la sauvera à la fin de son bonheur conjugal. Son abnégation force le respect tout en étant aussi la garantie de son bonheur. Bien que ne pouvant pas tout maîtriser, Sonia sait tirer parti de chaque situation.
L'autre aspect du livre qui m'a beaucoup intéressée est la peinture que dresse Oulitskaïa du monde soviétique. La guerre et le bagne sont évoqués, le mari de Sonietchka ayant été emprisonné. Les habitations sont très simplement équipées, certains territoires ne peuvent être occupés qu'un temps et la population n'a aucun autre choix que celui d'obéir. 
Malgré tout, les personages évoluent dans un milieu qui n'est pas imperméable aux idées nouvelles. La fille de Sonia et de Robert, Tania, ainsi que son amie Jasia, refusent d'avoir les mêmes entraves que leurs aînés. Bien qu'étant un système totalitaire, la société russe ne reste pas immobile.

Une jolie lecture qui m'a permis de découvrir un auteur que je relirai volontiers.

Folio. 108 pages.
Traduit par Sophie Benech.
1992 pour l'édition originale.