06 août 2018

L'Echelle de Jacob - Ludmila Oulitskaïa

oulitskaia« Mon nom est Nora. C’est ta mère qui l’a choisi. Tu as lu Ibsen ? »

Moscou, 1975. Alors que Nora vient de mettre au monde son fils, elle reçoit un appel de son père, lui annonçant la mort de sa grand-mère Maria (Maroussia). L'enterrement doit être organisé rapidement et la responsable de l'immeuble communautaire dans lequel vivait la défunte ne donne que quelques heures à Nora et Heinrich pour vider les lieux. Nora choisit donc de garder les livres de Maroussia et s'empare également d'une malle contenant les lettres échangées par sa grand-mère et son grand-père, qu'elle n'a jamais connu. Pourquoi Maria a-t-elle expressément demandé à ne pas être enterrée auprès de son époux ? Pourquoi Jacob Ossetski a-t-il été rejeté par sa famille ? En remontant au début du XXe siècle et en suivant tour à tour Nora, ses parents, ses grands-parents mais aussi son fils, nous découvrons avec l'auteur l'histoire d'une famille depuis la Russie tsariste jusqu'au début des années Poutine.

J'ai découvert Ludmila Oulitskaïa en début d'années avec Sonietchka, qui m'avait beaucoup plu, mais la froideur du style me faisait craindre de ne pas réussir à apprécier un livre de six cents pages écrit avec le même détachement. En fin de compte, je suis restée plutôt à l'écart des personnages certes, mais les seuls passages qui m'ont ennuyée sont les lettres de Jacob à sa femme. L'auteur n'est pas complètement responsable puisqu'il s'agit au moins en partie de documents authentiques. En effet, Ludmila Oulitskaïa nous raconte dans ce livre l'histoire (romancée) de ses propres grands-parents.
La Grande Histoire est indissociable des joies et des drames qui ont accompagné ces quatre générations d'Ossetski. Tout d'abord, ils sont juifs. Les pogroms, comme ceux de 1919 à Kiev, emportent plusieurs de leurs membres. Être juif signifie ne pas avoir accès aux études comme les autres, être sur la liste des boucs-émissaires, être comme marqué d'un sceau spécial, même lorsque les pratiques religieuses et communautaires sont devenues limitées ou inexistantes. Ensuite, si Maria vient d'une famille modeste, celle de Jacob est aisée, du moins jusqu'à la révolution de 1917 où l'entreprise familiale est nationalisée. Les personnages s'en sortent plutôt bien, les rationnements et la rareté des produits ne les empêchent pas de manger à leur faim, ils ont un toit et se débrouillent toujours pour travailler. Cependant, Jacob passera de nombreuses années en exil et cette famille d'artistes voit à plusieurs reprises son travail censuré. Indirectement, nous assistons également à des purges qui mèneront à des exécutions.
L'Echelle de Jacob, c'est aussi l'histoire d'une famille aussi dérangée que les autres. Lorsque Jacob et Maroussia se rencontrent, c'est le coup de foudre. Bien que passionnés l'un par l'autre, les années de séparation et leurs dissensions politiques (Maria est une communiste convaincue) finissent par briser leur couple.

« il y a une limite à ce qui est agréable. Ensuite, c’est horriblement désagréable. Au début, c’est très très agréable, mais quand c'est très très, on passe du paradis à l'enfer. »

Les unions sont rarement heureuses ou conventionnelles ici. Heinrich, le fils de Jacob et Maria, épouse une femme qui ne l'aime pas et qui le quitte pour un grand amour digne d'adolescents mielleux. Quant à Nora, sa vie sentimentale se partage entre un mari inadapté au monde (très beau personnage) et un metteur en scène avec lequel elle vivra plusieurs décennies d'une relation aussi sincère que sporadique. C'est sans doute le prix à payer pour être des femmes fortes.

« Cette nuit, j’ai relu des récits de Tchekhov. Le pauvre, le pauvre ! Quelles expériences malheureuses il a eues, selon toute évidence, dans ses relations avec les femmes. Et comme cela s’est reflété dans ses récits. J’ai mis du temps à trouver le sommeil, parce que d’autres idées se bousculaient dans ma tête – des récits sur l’audace et la détermination des femmes, sur leur aptitude au sacrifice. Nekrassov est le seul à avoir décrit cela dans la littérature russe, quand il parle des femmes des décembristes. Même chez Tolstoï, il n’y a pas de personnage positif de femme moderne, il y a de charmantes jeunes filles, mais pas de vraies femmes, des femmes d’action. C’est bizarre, mais c’est Pouchkine qui a le mieux senti cela ! À une époque où l’éducation des filles n’existait tout simplement pas. Un minimum d’éducation religieuse, plus l’art de tenir une maison. Et avec ce minimum, la Tatiana d’Eugène Onéguine, une vraie personnalité ! Le sens de sa propre dignité. »

Je termine par ce qui m'a le plus plu, l'amour des livres et de l'art présent presque à chaque page. Oulitskaïa parle avec passion d'inombrables auteurs, russes pour la plupart. On sent tout ce que les livres ont apporté aux personnages et il est impossible de ne pas avoir envie d'y jeter aussi un oeil. Il y a bien quelques passages sur des essais scientifiques trop pointus pour l'allergique aux sciences dures que je suis, mais j'ai appris que Ludmila Oulitskaïa avait eu une carrière de biologiste avant d'écrire des romans, ce qui explique cet intérêt. Jacob rêvait d'écriture et de musique, Maroussia aurait dû être une actrice exceptionnelle, Nora est scénographe (les descriptions de ses dessins sont merveilleuses et m'ont fait découvrir un métier dont j'ignorais tout). Quant à Yourik, il est obsédé par les Beatles. Si une naissance finit par réconcilier les Ossetski avec leur passé, c'est aussi cette passion de l'art qui les lie quoi qu'il arrive.

Un roman foisonnant, souvent addictif, qui m'a donné envie de lire aussi bien des auteurs russes que des témoignages sur la période soviétique.

Gallimard. 619 pages.
Traduit par Sophie Benech.
2015 pour l'édition originale.

pavé


14 janvier 2018

Sonietchka - Ludmila Oulitskaïa

516YuZqfarLSonietchka est une jeune fille sans aucune beauté, et sa personnalité introvertie la rend plutôt invisible, surtout aux yeux des hommes. Elle n'est pourtant pas malheureuse, puisqu'elle lit et a la chance de travailler dans une bibliothèque. Lorsque Robert Victorovitch, un peintre beaucoup plus âgé qu'elle, lui demande de l'épouser suite à une seule visite sur son lieu de travail, Sonietchka accepte. Ce bonheur inespéré lui semble si accidentel qu'elle en savoure chaque moment.

C'est en lisant La Marche du cavalier, essai fouillis de Geneviève Brisac, que j'ai entendu parler de Ludmila Oulitskaïa pour la première fois. Sonietchka n'est pas vraiment un roman, il s'agit plutôt d'une longue nouvelle. Cette histoire a un goût de trop peu tout en étant très agréable.
Evidemment, le personnage de Sonietchka est attachant. C'est une lectrice passionnée, vivant d'abord sa vie à travers les personnages des romans qu'elle dévore. La littérature est aussi ce qui la sauvera à la fin de son bonheur conjugal. Son abnégation force le respect tout en étant aussi la garantie de son bonheur. Bien que ne pouvant pas tout maîtriser, Sonia sait tirer parti de chaque situation.
L'autre aspect du livre qui m'a beaucoup intéressée est la peinture que dresse Oulitskaïa du monde soviétique. La guerre et le bagne sont évoqués, le mari de Sonietchka ayant été emprisonné. Les habitations sont très simplement équipées, certains territoires ne peuvent être occupés qu'un temps et la population n'a aucun autre choix que celui d'obéir. 
Malgré tout, les personages évoluent dans un milieu qui n'est pas imperméable aux idées nouvelles. La fille de Sonia et de Robert, Tania, ainsi que son amie Jasia, refusent d'avoir les mêmes entraves que leurs aînés. Bien qu'étant un système totalitaire, la société russe ne reste pas immobile.

Une jolie lecture qui m'a permis de découvrir un auteur que je relirai volontiers.

Folio. 108 pages.
Traduit par Sophie Benech.
1992 pour l'édition originale.