24 avril 2021

La Conjuration des imbéciles - John Kennedy Toole

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"Maman, je ne te comprends vraiment pas du tout. Tu es une maîtresse de maison, n’est-il pas quelque tâche à l’accomplissement de laquelle tu te sentes tenue de voler ? J’ai cru remarquer ce matin que les moutons du corridor atteignaient des proportions monstrueuses. Nettoie la maison. Téléphone à l’horloge parlante. Fais quelque chose. "

Ignatius J. Reilly, individu d'une trentaine d'années physiquement et intellectuellement hors normes, attend sa mère devant un magasin lorsqu'un policier tente de l'interpeler. Il proteste violemment, avec le soutien de la foule qui ne comprend pas qu'on embête un gentil garçon qui attend sa maman. Un petit vieux surrenchérit et traite le policier de "communisse", une insulte qui n'est pas à prendre à la légère dans l'Amérique des années soixante.
Le policier arrête alors le petit vieux, et Ignatius et sa mère trouvent refuge dans un bar, Les Folles nuits, dont la patronne les exclue rapidement, ne les trouvant pas dignes de boire ses alcools fortement dilués dans de l'eau.
Soûls, ils remontent en voiture et emboutissent un bâtiment dont le propriétaire ne tarde pas à réclamer une forte somme en dédommagement. Ignatius n'a alors pas d'autre choix que de quitter ses draps jaunis et de se mettre en quête d'un travail.

Il m'a fallu du temps pour réellement apprécier cette lecture. J'ai même eu un gros coup de mou qui m'a fait me demander si je n'allais pas abandonner. Mais la magie a fini par opérer et je peux dire que La Conjuration des imbéciles se place parmi les meilleures lectures que j'ai faites depuis le début de l'année.

C'est un livre grotesque, qui dénonce à peu près tout, se moque de toutes les catégories de personnes, et qui est en même temps le livre qui m'a le moins semblé caricatural parmi tous ceux que j'ai lus ces derniers temps. Je ne pense pas qu'une personne dotée d'un peu d'autodérision puisse se sentir heurtée par ce livre.
John Kennedy Toole fait le procès de l'Amérique et de ses excès, des militants professionnels, des intellectuels autoproclamés, de la morale hypocrite. Il dénonce un système raciste, qui exploite les êtres humains, les patrons déconnectés, les faux idéalistes. Cette histoire est tellement transposable que j'ai éclaté de rire en lisant un paragraphe accusant les universités d'être remplies de communistes, sans doute les ancêtres des "islamo-gauchistes" chers à notre gouvernement...

Les personnages sont insuportables, involontairement drôles, souvent pathétiques. Il est difficile de s'identifier à eux, mais leurs péripéties ont fini par me passionner et je n'oublierai pas de sitôt Ignatius, sa casquette, son anneau pylorique et son obsession pour Boèce, ni les autres personnages de cette démonstration de misère humaine.

La Nouvelle-Orléans apparaît sous nos yeux, exubérante, cosmopolite, faite de divers matériaux et témoignant de diverses époques. Les lieux de tourisme côtoient les quartiers délabrés. Pour certains, c'est un lieu de refuge, pour d'autres la ville est un endroit dont on ne peut s'échapper.

Tout cela est fait avec un ton absurde, qui m'a fait penser à un mariage entre Eugène Ionesco et Philip Roth. Pour le coup, ça passe ou ça casse. J'ai lu des avis très circonspects et des témoignages de grands lecteurs épuisés de ne pas voir où l'auteur veut en venir qui ont fini par lâcher l'affaire. Pour ma part, je vous recommande sans aucune réserve de vous lancer dans cette lecture.

10/18. 533 pages.
Traduit par Jean-Pierre Carasso.
1980 pour l'édition originale.


12 janvier 2014

Zeitoun - Dave Eggers

zeitounZeitoun est un entrepreneur venu de Syrie établi à la Nouvelle Orléans depuis plus de dix ans en août 2005. Marié à une Américaine convertie à l'Islam, Kathy, il est aussi le père de trois filles et son activité professionnelle en fait une personne très respectée. 
Lorsque Katrina  s'abat sur la Nouvelle Orléans, il reste d'abord pour s'occuper de ses biens, puis se met à arpenter la ville, sur son canoë, afin de secourir des habitants et des animaux.  
Au bout de quelques semaines, il est finalement arrêté et accusé de pillage par les autorités.               

Ce livre est assez particulier dans sa forme. En fait, il raconte une histoire vraie. Les personnages existent, les faits se sont réellement produits. C'est cependant écrit comme un roman, avec des dialogues, des pensées retranscrites. Ca ne m'a pas du tout gênée en fin de compte, mais j'avoue avoir été un peu surprise. 
N'allez donc pas chercher un grand roman ici, l'intérêt principal de Zeitoun est qu'il nous rapporte comment la première puissance mondiale a géré le fait qu'une de ses grandes métropoles se soit transformée en espace du tiers monde suite à une catastrophe naturelle mal anticipée.       
Au début, les habitants de la Nouvelle-Orléans ne croient pas du tout au danger de Katrina. Zeitoun en a vu d'autres, il ne voit pas en quoi cela pourrait être différent cette fois. Même lorsque Kathy décide de fuir, et que les autorités ordonnent l'évacuation de la ville, il décide de rester, inconscient du danger.
Lorsque Katrina s'abat finalement sur la ville, la situation dépasse toutes les prévisions. La plupart des quartiers de la Nouvelle-Orléans sont inondés, il n'y a évidemment plus d'électricité, les habitants sont obligés de se réfugier dans les étages et d'attendre une aide qui ne vient pas forcément.
L'évacuation, qui ne devait initialement durer que quelques jours se prolonge. De nombreux animaux ont été laissés par leurs propriétaires et meurent donc de faim. Dans les rues, l'eau est de plus en plus polluée et les pillages commencent. Au début, Zeitoun se sent en sécurité. Il utilise son canoë pour aider des gens, surveiller des maisons. Il veut se rendre utile à cette ville qui lui a apporté la stabilité et ignore donc les supplications de sa femme et de son frère qui lui demandent de partir.
La tension monte au fil des jours, Zeitoun et le lecteur le sentent, mais l'entrepreneur décide de l'ignorer. Puis, Kathy doit affronter plusieurs semaines de silence, d'un seul coup. Elle apprend seulement grâce à un religieux qui a décidé d'enfreindre la loi que son mari a été arrêté et qu'il est emprisonné. En fait, Zeitoun et plusieurs de ses compagnons ont passé quelques nuits dans une prison de fortune, à dormir à même le sol et à se voir attribuer de la nourriture ne respectant pas ses convictions religieuses avant d'être tranférés vers une maison d'arrêt. L'attitude des gardiens dans ce premier lieu est à vomir. La situation est tellement hors de contrôle qu'ils gazent les prisonniers, s'en prenant même à un homme visiblement handicapé qui n'a pas respecté des consignes qu'ils ne peut pas comprendre.
Nous sommes dans une Amérique post-11 Septembre, et cela a un impact très fort sur ce qui arrive à Zeitoun. Certes, il n'est pas le seul à être arrêté, et parmi les prisonniers accusés injustement de pillage, certains sont des Américains pur jus. Cependant, de par ses origines, Zeitoun est suspecté de bien plus. Il faut à Kathy une énergie folle et de nombreux contacts pour avoir l'assurance que son mari est bien en vie, et encore plus pour le voir et le faire libérer. 

Viennent alors les questions : comment une ville comme la Nouvelle-Orléans a t-elle pu être dévastée dans de telles proportions par un ouragan ? Comment les autorités ont-elles pu être prises de cours à ce point ? Comment la situation a t-elle ensuite pu dégénérer, donnant libre cours aux pillages d'une part, aux arrestations arbitraires et au non respect des bases de la justice d'un sytème démocratique d'autre part ?                        

C'est évidemment une histoire révoltante et un livre à charge. A découvrir.           

Merci à Lise pour le livre.

Folio. 416 pages.
Traduit par Clément Baude. 
2009 pour l'édition originale.

Posté par lillounette à 10:13 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
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