30 avril 2020

Les Vagabonds du rail - Jack London

vagabonds" J’ai souvent songé que c’est à cet entraînement particulier de mes jours de vagabondage que je dois une grande partie de ma renommée de conteur. "

En 1894, à tout juste dix-huit ans, Jack London devient un hobo, l'un de ces vagabonds qui montent clandestinement à bord des trains afin de se déplacer. A travers les Etats-Unis et le Canada, l'auteur, récemment converti au socialisme, observe et s'indigne. Cette expérience lui servira plus tard à écrire Les Vagabonds du rail.

Certains chapitres sont plutôt légers. Ils décrivent comment les vagabonds du rail parviennent à se faufiler dans les wagons. Cela nécessite une habileté incroyable tant les cheminots ont pour ordre et pour habitude de les déloger. Comme le note l'auteur dans son livre, chasser les vagabonds est le gagne-pain de nombreux employés, qu'ils soient policiers ou contrôleurs.
Ce mode de vie pourrait paraître solitaire, mais les vagabonds du rail forment une véritable communauté. Les hobos ont des codes, des surnoms et des itinéraires codés. Ils jouent parfois à se poursuivre en laissant des traces de leur passage.

Il ne faut cependant pas oublier que cette impression de liberté qui se détache des aventures ferrovières de London est indissociable d'une misère certaine. Les ventres grognent et le froid pénètre la chair de ces sans-abris.
Ils sont pourchassés sans relâche et méprisés. Ainsi, nous passons trente jours en prison avec l'auteur. Jack London, comme tous les vagabonds arrêtés en même temps que lui est condamné à cette peine pour "vagabondage". Le juge prononce la sentence sans prendre la peine d'écouter les accusés. Celui qui a en plus l'audace d'avoir quitté son travail avant de prendre la route voit sa peine doublée. On le sait, les pauvres sont des fainéants...
Bien que l'organisation de la société, qui saigne les plus faibles, répugne Jack London, ce dernier se montre aussi impitoyable vis-à-vis de ses co-détenus. Devenu "homme de confiance" de la prison, il forme avec les autres membres de cette espèce (qu'il critiquera violemment dans Le Vagabond des étoiles) une nouvelle classe de puissants et exploite les simples prisonniers.

" Songez donc ! Treize contre cinq cents ! Nous ne pouvions dominer que par la terreur ! Nous ne tolérions ni la moindre infraction au règlement ni la plus légère insolence, sans quoi nous étions perdus. Notre principe général était de frapper un détenu dès qu’il ouvrait la bouche, de le frapper durement, et avec ce qui nous tombait sous la main. L’extrémité d’un manche à balai appliqué en plein visage produisait d’ordinaire un effet des plus calmants. Mais ce n’était pas tout. De temps à autre il fallait faire un exemple. Aussi notre devoir était-il de courir sur le délinquant. Tous les prévôts circulant à proximité venaient aussitôt se joindre à la poursuite : cela faisait partie du règlement. Dès qu’un homme de hall se trouvait aux prises avec un convict, tous ses camarades étaient venus lui prêter main-forte. Peu importe qui avait raison : on devait frapper, et frapper avec n’importe quoi, en un mot, maîtriser l’homme. "

Coxey's Army marchers leaving their campLes vagabonds ne sont pas uniquement des rigolos jouant au chat et à la souris avec les employés des chemins de fer. Il leur arrive de battre à mort des ivrognes pour les voler.
Ils ont également des revendications et parviennent à s'organiser. London nous livre ainsi une anecdote qui ne doit plus être connue de grand monde aujourd'hui. En 1893, lorsqu'une crise économique frappe les Etats-Unis, les chômeurs décident de se rassembler et de marcher sur Washington afin d'obtenir l'aide du gouvernement. Participant à ce mouvement, l'auteur raconte le racket que la nuée de vagabonds exerce sur les villes croisées. Evidemment, dans cette histoire, il est difficile de blâmer complètement le comportement des marcheurs.

Un livre plutôt intéressant qui reprend les thématiques chères à l'auteur mais qui n'a clairement pas la puissance des autres écrits de l'auteur que j'ai lus ces derniers temps.

Thélème. 4h37.
Lu par Julien Allouf.
1907 pour l'édition originale.

Challenge jack london 2copie


05 décembre 2015

L'intérêt de l'enfant - Ian McEwan

A14768Fiona Maye, soixante ans, est une magistrate renommée exerçant aux affaires familiales. Alors qu'elle traverse une crise conjugale, elle est confrontée à des cas judiciaires délicats. L'un d'entre eux fait la une des journaux. Un jeune homme de dix-sept ans atteint de leucémie refuse d'être transfusé en raison de son appartenance aux Témoins de Jéhovah.

Vous connaissez mon admiration pour Ian McEwan, auteur avec lequel j'aime jouer et qui aime piéger ses personnages et ses lecteurs.

En ouverture de ce roman, un extrait du Children Act, rappelant que "l'intérêt de l'enfant" prime sur tout dans les décisions de justice. Mais quelles sont les frontières de cette institution ? Comme souvent avec l'auteur, la réponse est froidement livrée à la fin du roman. Fiona est une pure héroïne de McEwan. Elle réalise les chaînes qui la retiennent aussi bien dans sa vie intime (où, pour une femme, faire pitié [signifie] en quelque sorte votre mort sociale, comme au XIXe siècle) que dans son métier. Assez âgée, elle appartient à une institution vieillissante, qui délaisse le contact humain pour "plus de cases à cocher, de rapports à croire sur parole". Qui doit remplir des quotas de condamnation pour viol et qui s'appuie de plus en plus sur des jurés qui s'informent sur internet.

Sa rencontre avec Adam est révélatrice de la difficulté de son métier de juge pour enfants. Cette affaire surmédiatisée concerne un adolescent auquel il ne manque que trois petits mois pour être un adulte. Sa foi lui interdit de recevoir le sang d'un autre, et la maturité du patient semble indéniable. Ici, le jugement de Fiona ne concerne pas ce qu'elle-même pense des Témoins de Jéhovah, elle doit se limiter à décider s'il faut respecter sa décision ou lui sauver la vie.
Or, ces limitations sont incompréhensibles pour un tout jeune homme en manque de repères et qui commence à percevoir la réalité de la vie, celle où les croyants les plus déterminés attendent simplement qu'on prenne les décisions à leur place, celle où ceux qu'on a cru voir comme des alliés, presque des amis, ne vous considèrent que comme un travail accompli.

Dans sa construction et dans son style, je trouve ce livre à rapprocher notamment de Sur la plage de Chesil. Le narrateur est extérieur, les faits sont exposés sans parti pris de l'auteur. Pourtant, cette sobriété dans L'intérêt de l'enfant m'a beaucoup trop laissée en dehors de l'histoire, et l'absurdité de ce qui se produit m'est apparue de façon beaucoup moins éclatante que d'habitude. D'ordinaire, on ressort d'un McEwan complètement bouleversé pour le personnage. Ici, Fiona est choquée, mais j'ai du mal à voir sa vie ne pas reprendre son cours normal assez rapidement. D'autant plus que sa solitude apparaît de façon bien moins éclatante que d'ordinaire.

Ian McEwan avait un sujet délicat à traiter. S'agissant d'enfants et de religion, il ne fallait surtout pas tomber dans le pathos. A l'inverse, il s'est peut-être trop retenu.

Lewerentz est dithyrambique. Un autre avis très intéressant ici.

Gallimard. 231 pages.
Traduit par France Camus-Pichon.
2014 pour l'édition originale.

11 février 2010

Le Procès ; Franz Kafka

procesFolio ; 360 pages.
Traduit par A. Vialatte. 1925
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Le Procès est un roman qui a connu une histoire assez peu commune. Franz Kafka avait demandé à Max Brod, son exécuteur testamentaire (et ami de Zweig), de détruire ses travaux après sa mort. Mais Brod ne pu s'y résoudre, et procéda à la publication des textes qu'il pu retrouver (d'autres ont été saisis et détruits par les nazis).
Seulement, en raison de l'aspect fragmentaire des romans retrouvés, non seulement Le Procès est un roman inachevé, mais également un texte dont l'organisation n'était peut-être pas exactement celle envisagé par Kafka.

Jospeh K., un homme occupant de hautes fonction dans une banque et vivant dans une pension, se voit signifier son arrestation le matin de son trentième anniversaire, au saut du lit. Toutefois, il n'a aucune information sur la nature de ce dont on l'accuse. De plus, il reste libre de vaquer à ses occupations, et à l'exception d'un interrogatoire qui n'en est pas vraiment un, ses contacts avec la justice seront tous de son fait (jusqu'à la fin). 

L'été dernier, j'ai lu (ou relu, je n'en suis pas sûre) La Métamorphose. Une lecture qui m'avait beaucoup enthousiasmée, mais qui ne suffisait pas à me faire tomber amoureuse de Kafka, ou à comprendre cette vénération de l'auteur que je peux voir aussi bien chez quelques uns de mes amis que par les nombreux ouvrages contribuant à faire de l'auteur un mythe. Maintenant que j'ai lu Le Procès, je sais (sans parler du fait que j'ai maintenant une idée plus précise de ce que désigne ce mot bizarre qu'est "kafkaïen"), et je crois ne pas me tromper en disant que ce livre m'a procuré l'un de mes plus grands moments de lecture.
On est plongé dans une ambiance absolument unique, à la fois comique, froide et oppressante. K. semble évoluer dans un cauchemar, comme en témoignent les différentes histoires dans l'histoire, les passages étranges que constituent la porte de sortie de l'atelier du peintre ou le placard ou les deux hommes ayant arrêté K. sont battus. Le temps semble ne pas passer, la situation prend des airs d'immobilisme qui conduisent à la lassitude et à un renoncement fatals.
Et pourtant, ce second degré grinçant ressemble de façon troublante à la réalité. Dans le style d'abord, qui est très précis. Dans les thèmes traités ensuite. La Justice est partout, dans tous les greniers de la ville et tout le monde semble de mèche avec elle. Certes, c'est beaucoup moins concret dans le monde réel, mais tout homme n'est-il pas en permanence tenu de la respecter ? De même, K. ignore ce qui l'a conduit à une telle situation, mais ça doit arriver fréquemment de violer une loi qu'on ignore. Et les incohérences, l'inaccessibilité des services administratifs nécessaires, je crois que ça rappelle des souvenirs à tout le monde.
Ce qu'a fait K., nous ne le saurons jamais. Il se dit convaincu de son innocence, mais quand on ignore la loi (et que tous les personnages que l'on rencontre l'ignorent également), cela n'a pas une valeur très grande. Nous n'avons jamais accès aux pensées de ce curieux personnage, de cet anti-héros, son nom lui-même est incomplet (et son oncle, le seul qui pourrait nous aider à le définir, s'évapore très vite), le récit est à la troisième personne, et son caractère difficile à percer. Il s'agit d'un être solitaire, dont les relations sont très distantes. Il oublie sans cesse s'il est amoureux, ses bourreaux sont aussi les seuls avec lesquels il peut discuter. Son attitude aussi est très étrange. Il est l'accusé, mais aussi celui qui accorde la miséricorde ou l'intérêt, comme lorsque Franz et Willem sont fouettés ou qu'il croise Block chez l'avocat.

Je sais qu'il existe un nombre incalculable de théories sur la signification de ce roman, sur ce qu'il dénonce, sur ce dont il parle, et sur ses influences. En ce qui me concerne, je peux surtout vous dire que je m'attendais à un livre très ennuyeux et que j'ai finalement découvert un nouveau chouchou, ce qui fait qu'on reparlera très vite de Franz Kafka sur ce blog.

Les avis de Yohan, de Loupiote et de Thom.  

Posté par lillounette à 15:12 - - Commentaires [24] - Permalien [#]
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