16 février 2010

Meshugah ; Isaac Bashevis Singer

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Folio ; 343 pages.
Traduit de l'anglais par Marie-Pierre Bay.
1994 (pour la version anglaise).
 

L'été dernier, après avoir découvert Witold Gombrowicz, j'ai jeté un oeil à la littérature polonaise selon Wikipedia. Parmi les noms d'auteurs proposés, j'ai relevé totalement au hasard celui d'Isaac Bashevis Singer, qui est en fait considéré comme un auteur américain. Comme je n'en avais jamais entendu parler, c'est donc également par hasard que j'ai choisi d'intégrer Meshugah à ma bibliothèque.

Quelques années après la Deuxième Guerre mondiale, à New York, Aaron, le narrateur, un écrivain à succès qui publie articles et textes de fiction dans un quotidien yiddish, retrouve Max, un ancien ami de Varsovie. "C'était déjà arrivé plus d'une fois : quelqu'un que je croyais mort dans les camps hitlériens surgissait devant moi, vivant et en bonne santé." Max a près de soixante-dix ans, il parle énormément, et c'est aussi un tombeur. Sa première femme et ses filles étant mortes pendant la guerre, il s'est remarié avec Priva, et ensemble, ils vivent avec une maîtresse de Max, Tzolva. Mais son grand amour du moment, c'est Miriam, une jeune femme de vingt-sept ans, qui lui voue un amour inconditionnel. Lorsqu'Aaron la rencontre pour la première fois, il fasciné par elle. Cette dernière n'est pas en reste, puisqu'elle lit tout ce qu'Aaron peut écrire depuis des années, et qu'elle a même débuté un mémoire sur son oeuvre. Avec la bénédiction de Max, l'écrivain et la jeune femme débutent une liaison.

Ce piètre résumé vous laisse peut-être perplexe, mais ce postulat de départ permet à Isaac B. Singer de nous faire plonger dans l'univers yiddish et d'y mêler son travail d'écrivain, qu'il associe à une réflexion plus générale sur l'existence.

Le récit se déroule après que la communauté dont il est question ait vécu des événements inqualifiables, mais, s'il y a des scènes bouleversantes et si les sujets abordés sont graves, je ne me suis jamais sentie submergée par l'horreur. L'auteur traite son sujet avec recul, par le biais de l'humour, et aussi en montrant une volonté d'aller de l'avant ébranlée seulement de manière ponctuelle. Les personnages sont meurtris, c'est évident. La solitude d'Aaron ressort souvent, Miriam est hantée par son passé. Le suicide et la mort sont évoqués comme une issue possible tout au long du roman. Les personnages ne savent plus quelle est leur place, et la question de savoir si faire des enfants, qui revient souvent, fait partie de cette réflexion. Mais c'est la soif de vie qui ressort le plus. "j'avais en moi cette sorte d'ambition de tout surmonter et de ressortir intacte et forte de cette période infecte. Je dirais que c'était devenu une sorte de pari, ou de sport, pour moi : y arriverais-je ou pas ? Tu écris souvent que la vie est un jeu, un défi, ou quelque chose de semblable. J'avais décidé de glisser entre les doigts de l'Ange de la mort à tout prix."

De plus, Singer nous montre par le biais de son narrateur une communauté juive dans toute sa complexité, qui n'est pas seulement déterminée par l’holocauste, et qui n‘est pas constituée que de martyrs. Singer décrit des êtres qui ont davantage de traditions que de pratiques religieuses en commun. Les questions de mœurs occupent une large place, avec le trio formé par Max, Miriam et Aaron (plus les innombrables amants des uns, des autres, et des personnages périphériques). Si les textes juifs sont cités, c'est dans une perspective qui est plus philosophique que religieuse. Il y a une confrontation entre le passé et le présent caractérisée par la question de la langue à adopter, le yiddish ou l’hébreu, ou même l‘anglais si on veut simplement du succès. Pour quelqu’un comme moi qui ne connaît absolument pas la culture juive, ce roman m’a permis de dégager de nouveaux questionnements.

Meshugah est donc un livre foisonnant et captivant. C’est un coup de cœur.

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