30 novembre 2020

Celui qui va vers elle ne revient pas - Shulem Deen

deenDans l'Etat de New York se trouve New Square, un village presque hors du temps. Habité essentiellement par des Juifs ultra-orthodoxes de la dynastie hassidique de Skver, ses membres ne parlent pour la plupart pas l'anglais, vivent de façon très modeste et dans le respect le plus strict des textes sacrés du judaïsme et de l'interprétation qu'ils en font.
Shulem Deen, l'auteur de Celui qui va vers elle ne revient pas, a intégré New Square à l'adolescence, s'y est marié et y a vécu avant d'en être exclu à l'âge de trente-trois ans pour hérésie.

C'est la diffusion d'Unorthodox sur Netflix en début d'année qui m'a donné envie de me plonger dans ce témoignage au titre accrocheur. La série télévisée se déroule à Williamsburg dans une autre communauté hassidique que celle de Shulem Deen, mais les similitudes sont nombreuses.

" « Pas étonnant que tu sois devenu hérétique ! me dit-on. Tu vivais coupé du monde, entouré de tels fanatiques ! » Le plus souvent, cette assertion provient de Juifs ultra-orthodoxes – des satmar, des belz ou des loubavitch, eux-mêmes enclins au fanatisme. Autrement dit : même les extrémistes jugent New Square trop extrême ; même les fanatiques l’observent avec désarroi. Là-bas, semblent-ils dire, ça va trop loin. C’est de la folie pure. "

Shulem Deen a grandi dans une famille juive ultra-orthodoxe avec des parents ayant adhéré à l'âge adulte à ce mode de vie très strict. Adolescent, il doit étudier dans une yeshiva et se tourne vers les skver. La première fois qu'il met les pieds à New Square, il est à la fois frappé par la pauvreté de ses habitants et émerveillé par la cérémonie à laquelle il assiste. Durant une dizaine d'années, il adhèrera avec conviction à ce qu'on lui impose.

Ainsi, ses fiançailles se déroulent à l'aveugle. Il est contraint d'accepter la demande qui lui est faite sans avoir ne serait-ce qu'aperçu sa promise. Quelques minutes de discussion seulement sont accordées aux futurs mariés une fois l'engagement pris. On épouse avant tout une famille.

La rencontre des futurs époux - Unorthodox (Netflix, 2020)

Les rapports entre hommes et femmes sont, comme dans toutes les communautés religieuses extrémistes, très règlementées. Les femmes sont moins instruites et plus libres de découvrir certains aspects du monde extérieur (comme les livres), mais parce qu'elles ne sont pas amenées à étudier les textes sacrés ni à veiller à leur application dans la vie communautaire. Les hommes doivent respecter les femmes, c'est à dire veiller à ce qu'elles ne les fassent pas sombrer dans la tentation. L'emploi de certains mots par les religieux est prohibé du fait de leur caractère jugé trop féminin. Même les rapports sexuels entre époux sont règlementés par la religion. L'ignorance dans laquelle les individus sont tenus est telle que Shulem et son épouse Gitty ignorent comment un bébé sort du ventre de sa mère !

Si certaines communautés juives hassidiques vivent dans l'aisance, ce n'est pas le cas à New Square. Shulem Deen et son épouse en font rapidement l'expérience. Qui dit rapports sexuels sans moyen de contraception dit forcément grossesses puis naissances à répétition. Or, les habitants de New Square ont très peu de débouchés professionnels au sein de leur communauté, et l'absence d'apprentissage des matières élémentaires, puis d'enseignement supérieur, ne permet pas de vivre de façon décente. Shulem Deen, ayant eu la chance de grandir dans un milieu en partie anglophone, parviendra cependant à mettre cet avantage à profit.

C'est peut-être également son éducation non conventionnelle qui donne à l'auteur les moyens de s'interroger sur ce qu'on lui a inculqué comme étant inattaquable et l'envie de connaître le monde extérieur. Il commence par aller à la médiathèque, puis regarde des films, achète un ordinateur et découvre internet. Son épouse est inquiète mais a du mal à résister à la tentation elle aussi. 
Finalement, la confrontation des textes fondateurs du judaïsme et des écrits scientifiques, ainsi que les aspirations de Shulem Deen, ont raison de son asservissement et de sa foi.

« Si t’habites pas New Square, t’y vas pas. C’est comme ça. »

Dans un tel milieu, il n'y a pas de place pour les individus qui n'appartiennent pas à la communauté et point de bienveillance envers les hérétiques. Au contraire. Les non-Juifs sont forcément mal-intentionnés, les hérétiques sont impardonnables et ne peuvent aucunement laver leur faute. Au mépris des lois américaines, les autorités religieuses de New Square peuvent exclure et effacer les membres défaillants. A plusieurs reprises, Shulem Deen montre la violence qui existe au sein de sa communauté quand quelqu'un ne respecte pas les règles. Il évoque aussi plus tard dans son récit, à demi-mots, les abus sexuels qui y ont lieu, comme partout ailleurs, et qui sont tus.

Ce témoignage est poignant car il montre les enjeux d'une décision telle que celle prise par Shulem Deen. Rompre avec les enseignements qu'on lui a inculqués ne signifie pas seulement que Shulem Deen renonce à la religion. Le sens de sa vie a disparu, il doit quitter tous ses repères, sa maison, sa famille, ses amis de toujours. Et puis surtout, il perd ses enfants, dont l'amour est peu à peu remplacé par le mépris. Seuls sa mère et ses frères et soeurs ne lui tournent pas le dos, une chance qui n'est pas offerte à tous.

Une fois sorti de son univers, la réalité est loin d'être rose. La crise économique et la solitude vont plonger l'auteur dans une détresse importante.

" Je savais bien que le monde extérieur était pavé de regrets, lui aussi ; je me doutais que les rêves de la jeunesse se brisaient sur la dure réalité de la vie moderne ; qu’il y avait, ici aussi, des existences vécues tristement, des carrières en panne, des amours en fuite et des mariages sans amour qui se maintenaient pour de mauvaises raisons ; je savais qu’ici aussi, au cœur de Manhattan, le conformisme régnait en maître, servi par des codes sociaux tout aussi pesants et arbitraires qu’à New Square. "

Il faudra plusieurs années à Shulem Deen pour se reconstruire, mais il aura entre-temps abandonné ce qu'il avait de plus cher. Un tel choix est salvateur mais aussi cruel à l'extrême.

Un ouvrage passionnant et critique sans être revanchard.

Les billets de Keisha et Dominique.

Points. 473 pages.
Traduit par Karine Reignier-Guerre.
2015 pour l'édition originale.

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16 février 2010

Meshugah ; Isaac Bashevis Singer

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Folio ; 343 pages.
Traduit de l'anglais par Marie-Pierre Bay.
1994 (pour la version anglaise).
 

L'été dernier, après avoir découvert Witold Gombrowicz, j'ai jeté un oeil à la littérature polonaise selon Wikipedia. Parmi les noms d'auteurs proposés, j'ai relevé totalement au hasard celui d'Isaac Bashevis Singer, qui est en fait considéré comme un auteur américain. Comme je n'en avais jamais entendu parler, c'est donc également par hasard que j'ai choisi d'intégrer Meshugah à ma bibliothèque.

Quelques années après la Deuxième Guerre mondiale, à New York, Aaron, le narrateur, un écrivain à succès qui publie articles et textes de fiction dans un quotidien yiddish, retrouve Max, un ancien ami de Varsovie. "C'était déjà arrivé plus d'une fois : quelqu'un que je croyais mort dans les camps hitlériens surgissait devant moi, vivant et en bonne santé." Max a près de soixante-dix ans, il parle énormément, et c'est aussi un tombeur. Sa première femme et ses filles étant mortes pendant la guerre, il s'est remarié avec Priva, et ensemble, ils vivent avec une maîtresse de Max, Tzolva. Mais son grand amour du moment, c'est Miriam, une jeune femme de vingt-sept ans, qui lui voue un amour inconditionnel. Lorsqu'Aaron la rencontre pour la première fois, il fasciné par elle. Cette dernière n'est pas en reste, puisqu'elle lit tout ce qu'Aaron peut écrire depuis des années, et qu'elle a même débuté un mémoire sur son oeuvre. Avec la bénédiction de Max, l'écrivain et la jeune femme débutent une liaison.

Ce piètre résumé vous laisse peut-être perplexe, mais ce postulat de départ permet à Isaac B. Singer de nous faire plonger dans l'univers yiddish et d'y mêler son travail d'écrivain, qu'il associe à une réflexion plus générale sur l'existence.

Le récit se déroule après que la communauté dont il est question ait vécu des événements inqualifiables, mais, s'il y a des scènes bouleversantes et si les sujets abordés sont graves, je ne me suis jamais sentie submergée par l'horreur. L'auteur traite son sujet avec recul, par le biais de l'humour, et aussi en montrant une volonté d'aller de l'avant ébranlée seulement de manière ponctuelle. Les personnages sont meurtris, c'est évident. La solitude d'Aaron ressort souvent, Miriam est hantée par son passé. Le suicide et la mort sont évoqués comme une issue possible tout au long du roman. Les personnages ne savent plus quelle est leur place, et la question de savoir si faire des enfants, qui revient souvent, fait partie de cette réflexion. Mais c'est la soif de vie qui ressort le plus. "j'avais en moi cette sorte d'ambition de tout surmonter et de ressortir intacte et forte de cette période infecte. Je dirais que c'était devenu une sorte de pari, ou de sport, pour moi : y arriverais-je ou pas ? Tu écris souvent que la vie est un jeu, un défi, ou quelque chose de semblable. J'avais décidé de glisser entre les doigts de l'Ange de la mort à tout prix."

De plus, Singer nous montre par le biais de son narrateur une communauté juive dans toute sa complexité, qui n'est pas seulement déterminée par l’holocauste, et qui n‘est pas constituée que de martyrs. Singer décrit des êtres qui ont davantage de traditions que de pratiques religieuses en commun. Les questions de mœurs occupent une large place, avec le trio formé par Max, Miriam et Aaron (plus les innombrables amants des uns, des autres, et des personnages périphériques). Si les textes juifs sont cités, c'est dans une perspective qui est plus philosophique que religieuse. Il y a une confrontation entre le passé et le présent caractérisée par la question de la langue à adopter, le yiddish ou l’hébreu, ou même l‘anglais si on veut simplement du succès. Pour quelqu’un comme moi qui ne connaît absolument pas la culture juive, ce roman m’a permis de dégager de nouveaux questionnements.

Meshugah est donc un livre foisonnant et captivant. C’est un coup de cœur.

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