18 août 2021

Le Coeur de l'Angleterre - Jonathan Coe

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« Vous voyez, c’est ce qui me plaît chez les Anglais. Vous passez pour des gens fiables, conservateurs. Et pourtant vous passez votre temps à enfreindre les règles. Quand ça vous permet d’arriver à vos fins, vous enfreignez allègrement les règles. » Il eut un rire ravi. « Même William Blake. »

2010. Benjamin et Loïs Trotter sont désormais des quinquagénaires émérites. Le monde dans lequel ils vivent n'a plus grand chose de commun avec l'Angleterre de leur adolescence. La génération précédente est de plus en plus clairsemée, Bowie, Alan Rickman et Prince vont mourir prématurément. Les réseaux sociaux occupent le devant de la scène, il n'est plus possible de faire nager nus ceux qui oublient leur maillot de bain. L'heure des bilans et des grandes décisions de la maturité est venue, le tout au milieu des débâcles politiques anglaises.

Si certains aspects de ce livre, en particulier les analyses politiques, m'ont autant passionnée que dans les précédents tomes, je dois admettre que Le Coeur de l'Angleterre n'est pas un coup de coeur. Les variations habiles de formes et de registres, qui rythmaient jusque-là l'histoire, sont moins présentes. De même, si les différents points de vue servaient à rendre l'intrigue palpitante, c'est beaucoup moins vrai ici. Benjamin est assez effacé, presque ennuyeux, surtout face à Doug et Sophie, et personne n'est venu prendre la place de Paul pour apporter un peu de contradiction.

Malgré cela, je dois reconnaître que cette lecture a été instructive et clôture de façon satisfaisante (et définitive ? ) la série. On peut noter un véritable attachement de l'auteur à suivre les thèmes qui l'ont toujours passionné. Le racisme et toutes les formes de discriminations, restent un point central de sa réflexion. La façon de les combattre aussi, qui évolue de génération en génération, avec des ratés parfois. Cela permet à l'auteur de lancer des petites piques affectueuses (je vous assure, il est nettement plus méchant avec les conservateurs et les communicants...).

« Petit ami/ami, ami/petit ami… C’est juste un type avec qui je partage un lit de temps en temps. Il faut toujours que votre génération voie tout en termes binaires, putain… »

Qu'est-ce qui fait l'identité anglaise ? Jusqu'à quel point est-elle solide ? C'est peu dire que le référendum sur l'Union Européenne divise les Anglais, rappelant furieusement un autre débat beaucoup plus proche de nous. Au sein même des familles, le débat fait rage. Les rumeurs, le populisme et les questions jamais vraiment réglées surgissent sans arrêt. Lassés de devoir choisir encore et toujours entre la peste et le choléra lors des élections, certains attendent la première occasion pour faire perdre ses illusions à ceux qui se croient un peu trop populaires. Jusqu'au coup de théâtre que nous connaissons et que personne n'avait vraiment anticipé.
Au passage, si vous aviez encore des doutes sur Boris Johnson, ce livre devrait vous donner un bon éclairage.

" Johnson établissait un parallèle entre l’UE et l’Allemagne nazie. L’une comme l’autre entretenaient le désir de créer un super-État européen sous la domination allemande par des moyens militaires dans un cas, et économiques dans l’autre. Benjamin, dont l’intérêt pour la politique avait augmenté dans des proportions exponentielles depuis quelques semaines, en fut effaré. Le débat politique était-il tombé si bas dans le pays ? Fallait-il incriminer la campagne, ou bien cet état des choses avait-il toujours existé sans qu’il y prenne garde ? Était-il désormais possible à un homme politique britannique de lancer une énormité pareille sans s’inquiéter d’une quelconque sanction ? Ou bien ce privilège était-il réservé à Johnson, avec son toupet de cheveux si attendrissant, son parler marmonnant d’ancien d’Eton et ce demi-sourire ironique aux commissures des lèvres ? "

Bilan plutôt positif malgré tout pour cet opus. Je n'en ai pas fini avec Jonathan Coe.

Folio. 598 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2018 pour l'édition originale.

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27 juin 2021

Le Cercle fermé - Jonathan Coe

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« Eh bien... eh bien, ça s’appelle Agitation, et ça parle des événements politiques des trente dernières années, et de leur rapport avec... les événements de ma propre vie, je dirais. »

Les Anglais s'apprêtent à fêter le nouveau millénaire sous l'égide de leur charismatique premier ministre, Tony Blair. Claire rentre en Angleterre, où elle retrouve son ex-mari, Philip et leur fils Patrick. Avant cela, elle s'est rendue en Normandie et a mis un terme à son attente desespérée de sa soeur disparue depuis presque trente ans. A Birmingham, elle croise par hasard Benjamin Trotter. Devenu comptable alors que tous le voyaient écrivain, sa vie sentimentale est un désastre. Son frère, l'imbuvable Paul, n'a pas eu ses hésitations et fait partie de la vague montante de jeunes députés travaillistes.  

Après mon coup de coeur pour Bienvenue au club, je ne pouvais pas résister à l'envie de découvrir la suite des aventures de ses personnages.

Et si, d'adolescents prometteurs, nous étions condamnés à ne devenir que des adultes décevants ? Les idéaux et les principes très arrêtés de notre jeunesse volent souvent en éclats face à la réalité d'une routine abrutissante ou d'une rencontre réveillant des choses que l'on croyait disparues depuis longtemps. Il est frappant d'observer que les adolescents d'autrefois ressemblent beaucoup à leurs parents.

" Je dois repartir. De zéro. Et je dois commencer par faire ce qu’il y a de plus dur au monde, ce que j’ai refusé de faire toutes ces années : abandonner tout espoir. "

Alors que le précédent tome décrivait les prémices du thatcherisme, Jonathan Coe analyse ici la politique blairiste, qui détricote les services publics et conduit la Grande-Bretagne à participer à l'intervention en Irak sans l'aval des Nations-Unies. L'Angleterre du début du troisième millénaire, c'est aussi les programmes de télé-réalité, repoussant toujours plus loin les limites de la médiocrité. Les vraies nouvelles idoles ne sont pas les jeunes députés dotés d'une conseillère médiatique (ce n'est pas vraiment un mal) et encore moins les scientifiques permettant des découvertes majeures. Il ne faudrait tout de même pas aborder les vrais problèmes et pointer les vrais coupables.
Autre sujet d'importance qui gangrène le pays, le racisme.

" Je veux dire, le racisme est partout, mais il n’est pas proclamé. Si tu veux du racisme, va dans l’Angleterre profonde et incruste-toi dans un dîner du Rotary. Tu trouveras tout un tas de gens, anglais, blancs, bourgeois, qui fondamentalement n’aiment pas les Noirs, qui n’aiment personne en dehors de leur petit monde, mais qui sont bien lotis, qui mènent leur vie comme ils l’entendent et qui donc n’ont pas besoin de passer à l’acte, à part peut-être en lisant le Daily Mail et en déblatérant entre eux au bar après une partie de golf. Ça, c’est du racisme. Alors que les gens dont tu parles, ceux qui s’organisent, qui vont dans des manifs et qui provoquent des bagarres, ceux qui en parlent ouvertement... ça, c’est autre chose. Ce sont aussi des victimes. Des perdants. Leur peur et leur sentiment d’impuissance sont si forts qu’ils sont incapables de les dissimuler. En fait, c’est même pour ça qu’ils font des choses pareilles : ils veulent qu’on sache qu’ils ont peur. "

Plus sournoise, une frange de l'extrême-droite n'est plus ouvertement aussi violente qu'auparavant, mais invite à une communion avec la ruralité loin de "la société moderne urbanisée, décadente et multiculturelle" (je n'y avais jamais pensé).

Un roman moins jouissif que Bienvenue au club, qui alliait les registres à la perfection, mais une observation toujours aussi pertinente et cynique (voire prémonitoire) de l'Angleterre et de ses habitants.

Folio. 549 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2004 pour l'édition originale.

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21 juin 2021

Bienvenue au club - Jonathan Coe

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"— Alors je t’emmène, Patrick. On va remonter le temps. Jusqu’au tout début. Jusqu’à un pays qu’on serait sûrement incapables de reconnaître. L’Angleterre de 1973."

Birmingham, années 1970. Benjamin Trotter est le deuxième enfant de sa fratrie, coincé entre une soeur qui épluche les petites annonces pour trouver un petit ami et un frère cadet dont la vanité gâche le potentiel. A l'école, Benjamin, surnommé Roteur, essaie de se faire une place avec ses amis, dont le fils du principal représentant syndical de l'usine dans laquelle travaille son propre père. Il rêve aussi d'attirer un jour l'attention de la belle Cicely.

Je savais que j'allais aimer cette lecture, mais je ne pensais pas avoir un tel coup de coeur pour ce livre aussi hilarant qu'émouvant.

Il fait surgir devant nous une époque que nous n'avons pas connue comme peu d'auteurs savent le faire. Surtout que, quand je lis "Personne ne remarquait ce marron envahissant, ou en tout cas n’y voyait un sujet de conversation. Le monde était marron.", je vois ça :

Life on Mars

"On a tendance à oublier à quoi ressemblaient vraiment les années soixante-dix. On se souvient des cols pelle à tarte et du glam rock, on évoque, avec des larmes dans la voix, les Monty Python et les émissions pour enfants, mais on refoule toute la sinistre étrangeté de cette période, tous ces trucs bizarres qui se passaient tout le temps. On se rappelle le pouvoir qu’avaient les syndicats à l’époque, mais on oublie comment réagissaient les gens : tous ces tordus militaristes qui parlaient de mettre sur pied des armées privées pour rétablir l’ordre et protéger la propriété quand la loi ne serait plus en mesure de le faire. On oublie l’arrivée des réfugiés indiens d’Ouganda à Heathrow en 1972, qui avait fait dire que Powell avait raison, à la fin des années soixante, de prophétiser un bain de sang ; on oublie à quel point sa rhétorique devait résonner pendant toute la décennie, jusqu’à cette remarque qu’un Eric Clapton ivre mort fit sur scène en 1976 au Birmingham Odeon. On oublie qu’à l’époque, le National Front apparaissait comme une force avec laquelle il allait falloir compter."

Mélangeant les genres (extraits de journaux intimes, poèmes, témoignages, extraits de journaux scolaires...) aussi bien que les registres, l'auteur en fait des tonnes sans jamais tomber dans l'excès. Jonathan Coe se moque des dirigeants, des responsables syndicaux hypocrites, des riches, des membres du National Front, des convaincus de la méritocratie, le tout avec une subtilité plus ou moins grande mais toujours efficace.

Il y a pourtant énormément de mélancolie dans ce livre. Le contexte n'aide pas, pour commencer. Les conflits sociaux de cette ère pré-Thatcher et les actions terroristes de l'IRA favorisent un racisme qui divise les travailleurs.
Une impression de temps perdu nous prend à la gorge tout au long du récit. Les instants de complicité et de bonheur ne reviendront jamais. Benjamin et ses amis sont en pleine adolescence, cette période si particulière et intense, aussi décevante qu'enthousiasmante. Comme les adultes, ils doivent concilier les angoisses liées à leur époque, qui s'ajoutent à celles de leur âge.

Dans ce livre, qui est parmi d'autres choses un roman d'apprentissage, Benjamin pose des questions universelles. Il a le sentiment de n'être pas perçu correctement par les autres. D'être invisible. Comment raconter la vie de quelqu'un ? Comment raconter sa propre vie ?

" Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels [...]. "

Si j'avais été mélomane, j'aurais eu une raison supplémentaire d'adorer ce livre. Je n'ai pas saisi le quart des allusions dans ce domaine, même si cela ne m'a pas empêché de sourire en lisant le paragraphe où l'auteur se demande comment on peut, à certaines époques de sa vie, s'enticher de certaines musiques.

De Jonathan Coe, j'avais lu et adoré Testament à l'anglaise, mais avec Bienvenue au club l'auteur intègre la liste de ceux dont je veux tout lire. Autre effet secondaire de cette lecture, j'éprouve une envie terrible de me rendre au Pays de Galles.

Comme je suis la dernière à le lire, vous pouvez trouver les avis de Kathel, Ingannmic, Mes pages versicolores, Sylire et Lili.

Folio. 540 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2001 pour l'édition originale.

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28 mai 2021

Ma PAL pour le Mois Anglais

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Après vous avoir conseillé quelques uns de mes coups de coeur en matière de littérature anglaise, je vous présente ma sélection pour le Mois Anglais.

Comme souvent, il s'agit essentiellement de littérature classique :

- Un peu de littérature jeunesse : Souvenirs de Marnie de Joan G. Robinson, dont la superbe couverture attire l'oeil et le premier tome de l'adaptation du délicieux Miss Charity en bande-dessinée.

- De quoi se plonger dans l'ambiance victorienne : un roman George Eliot, ma plus belle découverte du Mois Anglais de l'année dernière et la biographie des soeurs Brontë par le génial Jean-Pierre Ohl.

- De la littérature anglaise qui couvre différentes parties du XXe siècle : Le Messager de L.P. Hartley, Le parfum des fraises sauvages d'Angela Thirkell, Le Train de 16h50 d'Agatha Christie et Bienvenue au club de Jonathan Coe.

- Parce que Virginia Woolf est ma préférée, je suis ravie d'avoir trouvé de quoi passer quelques heures en sa compagnie avec Trois guinées.

Il va de soi que ce programme est susceptible d'être modifié à tout moment, en fonction de mes envies, de vos propres publications et aussi de mon emploi du temps.

Maintenant que je suis prête pour cette dixième édition, je vous souhaite un très beau Mois Anglais à tous !

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05 juillet 2013

Testament à l'anglaise - Jonathan Coe

9782070403264"Il n'y a pas de jasmin par ici, n'est-ce pas ?"

Angleterre, 1942. Lors d'un raid aérien contre l'Allemagne, Godfrey Winshaw, fils de l'une des plus importantes familles de l'aristocratie anglaise, est abattu par les nazis. Sa soeur, Tabitha, accuse alors leur aîné, Lawrence, d'avoir comploté avec les Allemands et fait tuer Godfrey. Pour la récompenser, sa famille la fait enfermer dans un asile. C'est de là que quarante ans plus tard, elle contacte Michael Owen, un modeste écrivain, et lui demande d'écrire l'histoire des Winshaw. 

J'ai conscience de ne pouvoir vous donner qu'une vision tronquée de ce livre, mais vous devez savoir à quel point je l'ai aimé.
Testament à l'anglaise mélange aussi bien les genres (roman policier, satire politique et sociale) que les formes d'écriture (roman, journal, chronique, extrait de film...), et alterne autant les époques que les narrateurs (tour à tour chacun des membres de la famille Winshaw et Michael Owen).
Nous sommes dans l'Angleterre des année 1970 et 1980 et les Winshaw sont partout. Ils dominent le monde politique, celui de la finance, l'industrie agro-alimentaire, le marché de l'art, le trafic d'armes, et y inoculent leur venin. A travers eux, ce sont les années Thatcher et la première guerre en Irak que Jonathan Coe décortique. Animés par l'appât du gain ou des penchants pervers, les Winshaw démantèlent les services publics, piétinent tous les scrupules qui les empêcheraient de s'en prendre à un être humain ou un animal si cela peut leur apporter quelque profit. C'est évidemment tiré à l'extrême, caricatural, mais c'est amené avec un cynisme délicieux. J'ai particulièrement apprécié la tristesse de Mark après la mort de son épouse dans un accident de la route.

"Mark fut désespéré par cette perte. La voiture était un coupé Morgan Plus 8 1962 bleu nuit, l'une des trois ou quatre existant au monde, et elle était irremplaçable."

Tentant d'écrire sur cette famille, Michael Owen est un homme seul, qui vit dans son passé. Il reste fasciné par une scène du film What a carve up ! (qui est aussi le titre du roman en anglais) vu au cinéma alors qu'il était encore un enfant, ainsi que par le souvenir de Youri Gagarine, le premier homme à avoir voyagé parmi les étoiles. Ces éléments semblent assez anodins, mais prendront tout leur sens lors d'une dernière soirée au manoir des Winshaw, dont le récit clôture le livre, et qui revendique son lien de parenté avec les romans d'Agatha Christie.

"J'ai envie d'une bonne partie de Cluedo. Il n'y a rien de mieux."

Terriblement anglais et magistral.

Folio. 678 pages.
Traduit par Jean Pavans.
1994 pour l'édition originale.

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