28 août 2017

L'Amie prodigieuse & Le Nouveau nom - Elena Ferrante

l-amie-prodigieuse-713457-621x1024J'ai tellement vu ce livre sur les blogs et en librairie l'an dernier que j'ai fini par avoir envie de découvrir cette série qui a conquis l'Italie avant de s'attaquer au reste du monde. Je n'ai pour l'instant lu que les deux premiers que je vous présente ensemble.

Lorsqu'Elena apprend que Lila, son amie d'enfance, a disparu, elle se perd dans ses souvenirs et remonte le fil de leur amitié. Elles sont encore de très jeunes enfants lorsqu'elles se rencontrent dans le Naples populaire des années 1950. Elena, dite Lenù, est aussi gentille et blonde que Lila est colérique et brune. 
A l'école, Elena est forte, mais pas autant que Lila. En dehors, c'est aussi cette dernière qui l'emporte dans le coeur des garçons. Lorsqu'à la fin de l'école primaire, Lila doit cesser sa scolarité tandis qu'Elena peut poursuivre ses études, les deux jeunes filles vont commencer à vivre leurs propres expériences tout en ayant pour objectif commun de quitter leur quartier misérable et en étant liées par une amitié souvent aussi douloureuse qu'indefectible.

Si je ne trouve pas le style d'Elena Ferrante particulièrement remarquable, elle propose une histoire particulièrement vivante et intéressante à plus d'un titre.
L'amie prodigieuse fait revivre le Naples de l'enfance de Lila et de Lenù. On arpente avec elles les rues misérables de leur quartier, on entend la voix des pères et des mères, on imagine l'épicerie. Lorsque les deux fillettes découvrent les endroits plus aisés, la mer, et même plus tard Ischia, l'île des vacances, on se perd avec elles.
Le milieu napolitain n'est pourtant pas tendre pour les enfants, surtout lorsqu'il s'agit de filles. Les magouilles, les bagarres entres fascistes et communistes, les passages à tabac, voire les meurtres, font partie de la vie du quartier. Le machisme est tout puissant.

"Nous avions grandi en pensant qu'un étranger de devait pas même nous effleurer alors qu'un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer."

Lila est une parfaite victime de ce machisme, condamnée par tous pour avoir voulu en tirer parti. Alors qu'elle a dû renoncer à s'élever socialement en étudiant, elle utilise son pouvoir de séduction et ses talents de manipulatrice pour obtenir de l'indépendance. Elle a beau savoir se comporter comme une véritable garce, il est difficile de ne pas la comprendre en partie. Tous ses actes, même le mal qu'elle fait à Elena s'expliquent par la frustration qu'elle éprouve face à ses limites.
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La scolarité d'Elena, elle, est exceptionnelle. Il se trouve que juste avant de lire L'amie prodigieuse, j'ai découvert Les Années d'Annie Ernaux. Difficile alors de ne pas rapprocher les deux auteurs lorsqu'elles évoquent le décalage de plus en plus grand entre leur personnage principal (Annie Ernaux elle-même dans Les Années, Elena ici) et leur milieu d'origine. A Naples, les enfants scolarisés s'expriment de plus en plus en italien et abandonnent le dialecte. Annie Ernaux et Lénù ont honte de leurs parents, des métiers qu'ils exercent, des vêtements qu'ils portent et de leur langage [1].

" [...] j'eus honte de la différence qu'il y avait entre la silhouette harmonieuse et bien habillée de l'enseignante, et son italien qui ressemblait un peu à celui de L'Iliade, et la silhouette toute tordue de ma mère, avec ses vieilles chaussures, ses cheveux ternes et son italien bourré de fautes dues au dialecte."

Cette conscience d'appartenir à une couche inférieure de la société est déjà forte à Naples, lorsqu'Elena assiste à certains événements et côtoie des individus qui baignent dans un monde cultivé depuis toujours. Lorsqu'elle se rend à Pise pour ses études, la bienveillance de ses camarades masque surtout de la condescendance. Elle s'applique alors à gommer davantage encore ses origines, en modifiant son accent, ses gestes ou même son apparence.

Pourtant, elle envie aussi Lila. A seize ans, difficile de ne pas envier sa meilleure amie qui remporte le coeur de tous les garçons. Lila ne se prive pas de mettre en avant ses avantages et son expérience, ni d'infliger une belle trahison à sa meilleure amie qui ne peut alors que la protéger. De plus, Elena a beau suivre des études brillantes, elle est victime du syndrôme de l'imposteur. Elle sait qu'elle n'est la meilleure que parce que Lila n'a pas pu aller au lycée.

Cette amitié-rivalité est habilement construite. Lila et Elena ont beau parfois se haïr, elles se sont construites l'une avec l'autre et parfois l'une contre l'autre. En cela, elles ne peuvent briser les liens qui les unissent. 

J'ai mis un peu de temps avant de rentrer dans cette histoire, et la dernière partie du Nouveau nom était un peu longue, mais les deux héroïnes arrivent à un tournant assez inattendu qui me donne envie de ne pas trop tarder avant de découvrir la suite de leurs aventures.

Lili est un peu moins enthousiaste sur le premier tome (et pointe avec raison le côté toxique de la relation entre Lenù et Lila, surtout pour la première). Titine a adoré. Les billets de Kathel et de Violette sur Le Nouveau nom.

[1] Pourtant, bien que décrite comme une femme aigrie, pas du tout affectueuse, c'est bien la mère d'Elena qui remet plusieurs fois sa fille (qui reste aveugle) sur le chemin de la réussite. Et c'est bien parce qu'elle a ses propres regrets que la mère de Lila se comporte de façon si inconséquente vis-à-vis des jeunes filles qu'elle chaperonne plus tard à Ischia.

Troisième participation au challenge Pavé de l'été de Brize.

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L'amie prodigieuse. Folio. 429 pages.
2011 pour l'édition originale.
Traduit par Elsa Damien.

L'amie prodigieuse. II. Le nouveau nom. Folio. 622 pages.
2012 pour l'édition originale.
Traduit par Elsa Damien.

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13 juin 2010

Flush : une biographie ; Virginia Woolf

flush_une_biographie_M38399Le Bruit du temps ; 194 pages.
Traduit par Charles Mauron. Préface de David Garnett.
1933
.

"Du consentement universel, la famille dont se réclame le héros de cet ouvrage remonte à l'antiquité la plus haute. Rien d'étonnant, par suite, que l'origine du nom même soit perdue dans la nuit des temps."

Cela faisait longtemps que je ne vous avait pas parlé de Virginia Woolf, et comme je suis certaine que cela vous manquait, j'ai décidé de me plonger dans un texte peu connu de l'auteur, mais exquis, qui vient d'être réédité, après avoir été longtemps indisponible en français.

Il s'agit d'une biographie romancée de Flush, le chien de la poétesse Elizabeth Barrett, dont l'histoire d'amour avec Robert Browning est l'une des plus belles de l'histoire de la littérature.
Flush est un épagneul pur sang qui, à sa naissance, appartient à une famille assez pauvre, les Mitford (orthographié Midford à l'origine). Toutefois, Miss Mitford, qui soutient sa famille avec ses travaux d'écriture, décide de l'offrir à une jeune fille appartenant à une famille respectable, la maladive Miss Barrett. Cette dernière est déjà une poétesse célèbre, mais elle souffre d'un étrange mal, qui semble venir d'un manque de goût pour la vie.
D'abord attristé de quitter la campagne, où il a engendré un enfant (mais rassurez-vous, "rien dans la conduite de Flush en cette circonstance qui exige de nous le moindre voile, rien qui rendit la fréquentation de Flush inacceptable, même pour les êtres les plus purs"), pour une chambre sombre et quelques rares sorties, durant lesquelles on le tient en laisse, Flush et Miss Barrett vont peu à peu devenir de vrais complices. Il mange ses repas, laissant le redoutable Mr Barrett penser que sa fille se nourrit correctement, elle l'aime tendrement.
Mais l'arrivée de "l'homme au capuchon", "enveloppé dans sa cape, sinistre", vient troubler cet équilibre.

Lorsque Virginia Woolf entreprend la biographie de Flush, son ami Lytton Strachey vient de s'éteindre. n56450Celui-ci était très célèbre en tant que biographe, grâce à un portrait de la reine Victoria et à ses Victoriens éminents. Ainsi, on peut voir dans ce portrait d'un chien de la même époque, rempli d'humour et d'affection, un hommage de celle qui vient d'achever Les Vagues à un ami cher*. Par ailleurs, Flush est un choix logique pour Virginia Woolf, puisqu'elle possède elle-même un épagneul, offert par son amie et amante Vita Sackville-West. 
J'ai débuté ma lecture un peu à reculons, doutant de pouvoir être émue par la découverte de la vie d'un épagneul. Flush n'a pas la puissance évocatrice des grands romans de Virginia Woolf, c'est indéniable. Cependant, il ne s'agit certainement pas d'une œuvre mineure de l'auteur. Loin d'être un exercice du genre private joke que l'on publie parce que l'auteur est célèbre, mais que personne ne peut comprendre, Flush est une œuvre captivante, complexe, et même trop courte pour le lecteur qui a à peine le temps de s'y plonger qu'elle est déjà finie.
L'humour de Virginia Woolf est irrésistible. Dès les premières lignes, elle prend un ton des plus sérieux pour nous conter les origines nobles de la race des épagneuls, à travers une étymologie faussement mal assurée  du mot (ça parle d'Espagne et de lapins, mais il faudrait que je recopie l'intégralité des premières pages afin d'en restituer la saveur). Il est bien évidemment impossible de ne pas voir  ici un parallèle affectueux avec l'aristocratie européenne, dont les origines doivent se perdre dans la nuit des temps afin de donner à ses membres une légitimité. 

Finalement, ce Flush est un personnage très émouvant, une sorte d'alter ego d'Elizabeth Barrett. A Londres, tous deux sont tenus en laisse. Lui afin de ne pas être kidnappé et en raison du code des chiens aristocrates, elle par un père possessif qui espère la garder près de lui. Le mariage, puis la fuite en pleine nuit, romanesque, de la poétesse et de Robert Browning, vers l'Italie, libère les deux êtres. La rencontre entre Elizabeth Barrett et Robert Browning a porté un coup irréversible à la relation entre la poétesse et son chien. Cependant, ces deux-là continuent à évoluer de façon similaire. Elle découvre le bonheur de vivre, la maternité, tout en continuant à écrire, quand Flush se livre à une visite de Florence "comme nul être humain ne l'a jamais connue, comme ne l'ont jamais connue Ruskin ni George Eliot - comme seuls, peut-être, les muets peuvent connaître. Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots."

Virginia Woolf adopte deux attitudes diverses à l'égard de Flush. D'un côté, il perçoit et symbolise ce qui nous échappe à nous. La complexité des choses lui apparaît, à travers des expériences plus ou moins agréables. Avec Flush, nous découvrons ainsi à Londres une réalité bien différente de celle que les belles maisons bien propres nous font imaginer. En effet, lorsque notre petit héros se fait kidnapper, nous nous apercevons avec horreur (enfin, les Barrett surtout sont surpris)  que derrière les quartiers chics, une grande partie de la population meure de fin, et est à la merci de toutes les épidémies qui passent.
D'un autre côté, Flush se trouve régulièrement dans des situations qui nous font rire de lui, comme lorsque Robert Browning doit le tondre afin de le délivrer des puces qui le font souffrir.

David Garnett, dans son commentaire sur le livre, voit finalement dans ce texte une sorte de fantaisie de la part de Virginia Woolf.

"Si je pouvais être métamorphosé en quelque oiseau ou animal, alors, pour la première fois, je serais moi-même." C'est ce que les hommes ont toujours ressenti, et ils ont inventé des histoires magiques de cygnes blancs qui étaient des filles de roi, d'ânes se nourissant de feuilles de roses et de renards-fées se plongeant dans des grimoires. Et pourtant, il y a toujours eu des humains qui ont possédé ce don, si communément envié. Les poètes et les conteurs dont une race de loups-garous -non pas les épouvatables loups-garous carnivores sur lesquels Mr Montague Summers vient de nous donner un volume très savant et très intimidant, mais des loups-garous de l'esprit. En se métamorphosant eux-mêmes pour réapparaître sous d'autres formes, ils trouvent des forces nouvelles, ils vivent d'autres vies, et souvent, comme la pauvre ourse Callisto, ils deviennent des étoiles fixes, immortelles, dans le ciel au-dessus de nous." 

Un très beau texte, vraiment.

Titine devrait nous en parler très bientôt !!
 

*Leslie Stephen, le père de Virginia Woolf, s'était lui aussi livré à ce genre d'exercice, et la biographie est une constante dans l'œuvre de l'auteur elle-même. On peut en effet penser à La Chambre de Jacob, ou encore à Nuit et Jour, dans lequel l'héroïne tente avec sa mère de se lancer dans une telle entreprise. 

02 octobre 2009

Les Papiers de Jeffrey Aspern ; Henry James

0f862c41d54686a48179ff38a7a3df27_500x500_1_Le Livre de Poche ; 188 pages.
Traduit par M. Le Corbeiller.
The Aspern Papers. 1888
.

J'ai découvert Les Papiers de Jeffrey Aspern dans le cadre des lectures un peu fantastiques que je fais depuis quelques temps. La préfacière des Contes et récits d'Hawthorne le cite, et il n'en fallait pas plus pour me convaincre.

En fait, il n'y a pas de surnaturel dans cette histoire. Juste des êtres à l'esprit particulièrement aiguisé (ce qui est déjà suffisant chez un auteur comme James).
Jeffrey Aspern, un poète très célèbre au XIXe siècle, déchaîne les passions même après sa mort. L'un de ses admirateurs consacre ainsi son temps à rechercher des indices lui permettant de retrouver, de saisir Aspern. Accompagné par un autre passionné, il parvient à mettre à jour nombre d'événements de la vie du poète, mais il reste insatisfait. En effet, il sait qu'une vieille femme, Mrs Bordereau, établie à Venise, a été le grand amour d'Aspern, et qu'elle possède nombre de documents inédits et remplis d'informations.
Mais Mrs Bordereau refuse de céder ces documents, niant jusqu'à leur existence. Pour parvenir aux papiers d'Aspern, le narrateur imagine donc de s'introduire chez la vieille dame et la nièce de cette dernière en prenant pension chez elles.

Les Papiers de Jeffrey Aspern n'a pas la force du Tour d'écrou ou de Daisy Miller, mais j'ai pris beaucoup de plaisir à ma lecture de ce texte.
Il parle d'art, d'héritage, d'amour d'un personnage, et de ce que cela implique. "Hypocrisie, duplicité, voilà mon unique chance. J'en suis bien fâché, mais il n'y a pas de bassesse que je ne commette pour l'amour de Jeffrey Aspern." On a tous égoïstement été horrifié d'apprendre que tel auteur (ou son entourage) avait détruit des documents dévoilant des aspects de sa personne qu'il désirait ne pas partager, parce que certains individus sont pour nous presque des proches. Notre narrateur (qui lui n'assume pas même son vrai nom) est en même temps assez contradictoire. Il veut tout obtenir parmi les documents de l'objet de son étude, mais il a du mal à accepter les éléments qui ne collent pas avec son idée personnelle d'Aspern. Ainsi, la personnalité de Mrs Bordereau le perturbe beaucoup. Elle cache ses yeux (vanité ou symbole peut-on se demander), ne cache pas son besoin d'argent, ce qui la rend différente de l'image que le narrateur avait de la femme aimée d'Aspern.
Notre narrateur n'est pas un personnage très sympathique, et il a en face de lui une vieille dame qui semble également pleine de ressources. "Elle était une si subtile vieille sorcière qu'on ne savait jamais quelle attitude prendre avec elle." Entre eux, la nièce de Mrs Bordereau, l'insignifiante Tina, qui mène une existence morne auprès d'une tante qui l'affectionne de façon étrange et qui tombe très vite sous le charme de son pensionnaire. La psychologie de ces trois individus est parfaitement exposée, et constitue le noyau central du roman. Tous révèlent, dans cette lutte acharnée pour leur propre bien-être, une personnalité bien plus consistante (et sans doute pathétique) qu'au premier abord. La fin est cruelle, assaisonnée d'une ironie encore plus rageante.
Le tout se déroule dans l'étouffant été vénitien, avec ses palais parfois en ruines et ses gondoles. L'endroit idéal pour assister au spectacle donné en l'honneur des papiers d'Aspern.

Les avis de Dominique et Papillon.

 

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11 septembre 2009

Paulina 1880 ; Pierre Jean Jouve

P1130654Folio ; 245 pages.
1925
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Je ne sais plus pourquoi j'en suis venue à acheter Paulina 1880 de Pierre Jean Jouve, mais je sais que je m'attendais à trouver une histoire effrayante et sulfureuse. Cela vient sans aucun doute de la merveilleuse quatrième de couverture de mon édition, qui est la reproduction de la page 235 (sur 246 !), et qui a pour caractéristique de dévoiler tous les mystères du livre...

Paulina Pandolfini est la fille d'un noble milanais. Chérie et surprotégée par un père qui l'aime plus qu'il ne le devrait, elle passe une enfance insouciante et heureuse. "Paulina courait le long des petits canaux sur l'herbe nouvelle, et dans l'eau jusqu'aux cuisses en avril elle mangeait des fleurs à pleine bouche. Elle se croyait aimée par le vent comme certaines créatures mythologiques, elle connaissait les légendes des paysans ou les histoires des anciens dieux, faisait parler les arbres, devenait dryade, et croyait même intriguer avec un faune dans la plus grande des bandite, celle de Torano où une très sombre cipressaia descendait sur le lac de Côme."
Mais l'adolescence arrivant, le corps de Paulina se transforme. C'est avec vanité que la jeune fille considère ses nouveaux atouts, et elle ressent bientôt un désir de séduction exacerbé. Elle a dix-neuf ans lorsque le comte Cantarini, un ami de la famille mal marié, lui fait tourner la tête. Ils deviennent amants dans le plus grand secret. "Gravement, avec la douceur et la force d'un ange, il l'aimait. Elle inanimée flottait comme Ophélie dans des eaux lointaines. La voix qui les réveilla, après le jugement, leur dit qu'à partir de cette nuit ils étaient scellés l'un à l'autre dans la foi, la volupté et la détresse."
A la mort de Mario Giuseppe Pandolfini puis de la femme de Michele, un union légitime devient possible. Mais Paulina est une femme trop passionnée et trop tourmentée pour accepter une situation sans vagues.

Voilà un texte très curieux. Je ne sais pas si c'est le cadre italien ou la fin tragique qui me fait penser une telle idiotie, mais Paulina 1880 semble s'inscrire dans les codes de nombreuses histoires d'amour mythiques, comme Roméo et Juliette. Certes, ce n'est pas ici aussi fin et poussé que dans le chef d'oeuvre dont nous parlait récemment Erzébeth, mais tout le monde n'a pas le talent de Judith Arnold*.
Plus sérieusement, Paulina 1880 est un récit composé de 119 tableaux mettant en scène l'oscillation de Paulina entre amour charnel et amour mystique. J'ai trouvé ce texte un peu trop austère, malgré toute la poésie de la plume de Jouve, pour le considérer comme étant réellement moderne, mais les interrogations de Paulina vont plus loin que celles s'une simple pleurnicheuse. Il s'agit d'une femme obsédée par le lien physique qui cherche sa place, qu'elle soit dans les bras de son amant terrestre ou dans ceux de son amant mystique. Elle va jusqu'à se faire physiquement mal, au grand effroi de la mère supérieure du couvent où elle se réfugie quelques temps, puis jusqu'à commettre l'irréparable pour atteindre l'apaisement face à l'hypocrisie des hommes et de la religion.
Le métier de poète de Jouve transparaît entre ces pages, et permet de donner un caractère passionné et douloureux au texte. Certains chapitres sont juste enchanteurs. 

Paulina 1880 est un roman lent, avec très peu de dialogues, qui m'a ennuyée par moments, et que j'aurais situé à une date bien antérieure à sa publication. Je pense aussi ne pas y avoir compris grand chose, mais il a toutefois su me toucher et m'intriguer. Je l'ai lu d'une traite.

Sylvie en parle bien mieux que moi.

* pour les visiteurs non habitués de la blogosphère qui sauteraient au plafond en lisant ces mots, je plaisante...

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10 mai 2009

Avril enchanté ; Elizabeth Von Arnim

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Traduit par François Dupuigrenet-Desroussilles.
V.O. : The Enchanted April. 1922.

Cette semaine, j'ai entrepris de relire A Room with a View, qui comme chacun devrait le savoir, est un merveilleux roman qui se déroule en partie en Italie. Cela (ainsi que les billets de certaines blogueuses) m'a rappelé que j'avais un autre livre plein de promesses évoquant l'Italie.

Mrs Wilkins et Mrs Arbuthnot, deux jeunes femmes qui fréquentent le même club mais qui ne se connaissent pas, décident sur une impulsion de louer un petit chateau en Italie durant le mois d'avril. Elles en ont assez de mener une vie vertueuse mais plate auprès de maris qui ne les regardent plus. Afin de réduire les frais de leur entreprise, elles invitent deux autres inconnues à se joindre à elles. Lady Caroline est une jeune femme de vingt-huit ans lasse de ses prétendants et de sa vie sans éclat intérieur, et Mrs Fisher une veuve qui vit de ses souvenirs.

Voilà un livre extrêmement plaisant à lire, et qui ne se contente pas de raconter une jolie histoire comme il aurait été si facile (et si dommage) de le faire. Le cadre est véritablement enchanteur, avec ce château donnant sur la mer, les montagnes, et toutes ces fleurs dont on sent le parfum rien qu'en lisant. Lotty Wilkins, la plus impulsive, est la première à percevoir la magie des lieux :

"Toute la splendeur d'un avril italien semblait rassemblée à ses pieds. La mer bougeait à peine sous le soleil éclatant. De l'autre côté de la baie, de charmantes montagnes aux couleurs délicates paraissaient somnoler elles aussi dans l'éblouissante lumière. Sous la fenêtre, au pied de la pente herbue, fleurie, d'où s'élevait la muraille du château, on voyait un grand cyprès qui tranchait parmi le bleu, le violet et le rose tendre des montagnes et de la mer comme une immense épée noire. Elle n'en croyait pas ses yeux. Tant de beauté pour elle seule !"

Ce cadre a des conséquences très importantes sur les occupantes du château, qui en viennent à croire qu'il possède le pouvoir de tout arranger.
Tout n'est pourtant pas gagné d'avance. Si Lotty et Rose Arbuthnot sont déjà proches en arrivant à San Salvatore et se contentent de mettre inconsciemment les pieds dans le plat autant qu'elles le peuvent, Lady Caroline et Mrs Fisher savent se montrer parfaitement égoïstes et odieuses. On ne lit pas ce livre comme un texte où tout nous fait souhaiter être à la place des héroïnes. Ces dernières sont très différentes et cela donne lieu à des scènes très désagréables pour le lecteur. Heureusement, Elizabeth Von Arnim possède une plume pleine d'humour, qui tourne en ridicule les petites prétentions de chacune. La plupart du temps, l'absence de communication entre les habitantes du château les amène à se comporter de façon totalement insolite (comme Mrs Arbuthnot qui répète toutes les questions de Mrs Fisher pour lui signifier sans le lui dire clairement qu'elle n'est pas la maîtresse de maison...). 
De plus, bien qu'elles vivent ensemble, à l'exception de Lotty, toutes sont dévorées par des angoisses qu'elles ne souhaitent pas confier. Mrs Fisher est venue pour se reposer et penser à ses morts, mais ses compagnes ne cessent de lui rappeler à quel point elle n'est pas à l'aise dans le monde tel qu'il est à présent, et elle est incapable de lire ou d'écrire. Lady Caroline est assaillie par des pensées qu'elle ne devrait pas avoir à son âge, et souffre de ne pouvoir échapper à son pouvoir de séduction. Quant à Rose, elle ne parvient pas à jouir pleinement de son séjour puisqu'elle n'a personne avec qui partager son bonheur, et surtout pas son mari dont elle s'est éloignée depuis des années.
La fin pourrait ressembler à un happy end, mais elle est surtout malicieuse (cette Lotty !) et pas tout à fait satisfaisante. San Salvatore n'empêche pas les malentendus de perdurer, et je n'ai pu m'empêcher de m'inquiéter un peu pour mes héroïnes en refermant cet excellent livre. Elizabeth Von Arnim se refuse à nous donner l'illusion d'un bonheur parfait quand tout est plus complexe, mais cela ne l'empêche pas de nous livrer une histoire tendre et exquise. 

Allie, Chiffonnette, Malice et Maribel ont toutes été conquises par ce livre. 

 

12 décembre 2006

Le mépris ; Alberto Moravia

2290335061Librio ; 154 pages.

" Capri ! Au pied des Faraglioni, l'île rayonne d'azur et de sérénité. Pourtant le drame couve entre Emilia et Riccardo. Perdu dans les méandres d'un scénario sur l'Odyssée, Riccardo sent sa femme se détacher de lui. Emilia ne l'aime plus. Pire, elle le méprise. Drôle de coïncidence ! Riccardo voit soudain sa propre vie se superposer à son scénario. Si Ulysse tarde à revenir à Ithaque, c'est par crainte de revoir Pénélope, sachant qu'il doit la reconquérir. Reconquérir Emilia ! Voilà bien l'unique obsession de Riccardo ! Emilia ! Sait-il seulement ce qui l'agite ? Désenchantement ? Ennui ? Lassitude ? Attirance secrète pour Battista, le fastueux producteur ? Dans " le ciel bleu du mépris ", l'orage gronde... "

J'ai un peu de retard dans mes critiques, j'ai eu un début de semaine assez chargé. Pourtant, je n'ai pas pu lâcher ce livre avant de l'avoir fini. A priori, il n'avait rien pour me tenter. Un homme qui souffre parce que sa femme ne l'aime plus, et même, le méprise, ça ne m'attire pas forcément, et je ne connaissais pas du tout l'auteur. Puis j'ai débattu de façon totalement puérile avec un autre blogueur sur la mentalité féminine (oui, je sais, c'est très mal de généraliser), après le billet de Céline sur ce livre. Et comme j'avais parfaitement conscience que, n'ayant lu le livre ni l'un ni l'autre, nous étions certainement tous les deux hors du sujet traité, j'ai décidé de me procurer ce livre.
Et là, véritable coup de foudre. Certains ont déjà commencé leur bilan de l'année 2006, moi j'attendrai jusqu'au bout, de belles surprises peuvent encore m'attendre. Que ce livre est beau ! Qu'il est bien écrit ! Je n'avais pas ressenti un tel bonheur en lisant un livre depuis quelques temps. Il y a les livres que l'on adore pour leur histoire, pour le style de l'auteur, mais qui n'ont quand même pas cette étincelle supplémentaire qui fait que nous avons l'impression de complètement plonger dans le livre, que nous le lisons même en marchant dans la rue...
C'est vrai, ce n'est pas un thème très gai. D'autant plus que nous souffrons avec Riccardo, qui est méprisé, qui aime sans l'être en retour. Et le pire, c'est qu'il ne comprend pas pourquoi. Il aime toujours sa femme, a acheté une maison et une voiture qu'il est incapable de payer, pour elle. Pour lui permettre ce bonheur, il accepte de devenir scénariste, métier qu'il exècre. Et alors qu'il lui prouve son amour, elle se met à faire chambre à part. Au début, elle nie tout changement dans ses sentiments. Et puis, un jour qu'il la harcèle de questions, elle lui lâche ces mots assassins "Je ne t'aime plus", et pire encore, "Je te méprise". Nous, lecteurs, nous nous doutons assez rapidement de la raison de ce mépris, même s'il est difficile de concevoir qu'un pareil mépris puisse avoir pour origine un malentendu aussi évident. En fait, la fin tragique nous prive d'une véritable explication.
Alors, comme pour L'Odyssée, il faut faire des hypothèses. Car Ricardo se retrouve à travailler sur un scénario mettant en scène une partie de L'Odyssée, le retour périlleux d'Ulysse, chez lui, à Ithaque, après la Guerre de Troie. Il se rend alors à Capri, avec Emilia qu'il espère toujours reconquérir, dans la villa de Battista, son producteur. Riccardo veut faire un film "psychologique", tout comme Rheingold, avec qui il travaille sur le scénario. Et c'est là que le parallèle entre les deux histoires commence. Rheingold pense que Pénélope méprise Ulysse parce qu'il n'a pas su être "l'Homme" qu'elle s'imaginait. Riccardo Molteni mêle alors de façon très étroite et peut-être totalement fausse son histoire à celle d'Ulysse et de Pénélope. Parce qu'il ne comprend pas Emilia, il explique son mépris grâce à ce qu'il finit par croire de Pénélope.
Ce qui est le plus douloureux pour Riccardo, c'est qu'il aime Emilia comme avant, et peut-être plus encore. Et elle même semble ne pas toujours penser ce qu'elle dit. Il n'arrête pas de lui poser les mêmes questions, pour lui faire dire ce qu'elle n'a pas envie de lui dire, et pour entendre ce qu'il n'a pas envie d'entendre. Dans ces histoires, il est difficile de détacher ce qui est vrai de ce que l'on veut croire. Riccardo, parce qu'il ne saura jamais la vérité, finira par écrire sa propre version, afin qu'Emilia puisse "se pencher vers moi comme une belle image consolante", nous dit-il. Et le livre s'achève sur une note pleine d'espoir.
Je ne sais pas si ma critique vous donne envie de le lire, il m'est très difficile de vous décrire ce qui m'a plu, c'est surtout du ressenti. Je peux seulement vous dire que c'est un livre captivant qui m'a fait totalement oublier ce qui m'entourait pendant quelques heures. Et malgré son thème douloureux, j'en suis ressortie avec le sourire...

Allez voir l'avis de Céline, son analyse est beaucoup plus fine que la mienne, et elle connaît l'Ulysse de Dante.

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