08 juin 2009

L'écueil ; Edith Wharton

resize_5_10/18 ; 389 pages.
Traduit par Sabine Porte.
V.O. : The Reef. 1911.

Je crois avoir trouvé en Edith Wharton une nouvelle amie. J'ai bien aimé Eté, mais surtout parce qu'il me semblait très prometteur. L'écueil, que Lou m'a offert, m'a vraiment permis de passer un très bon moment.

George Darrow a retrouvé, après une quinzaine d'années de séparation, son amour de jeunesse, Anna Summers. Ils sont tous les deux établis en Europe. Lui, travaille à Londres, et ne s'est jamais marié. Quant à elle, elle vient de perdre son mari, et vit à Givré, en France, la demeure de sa belle-famille. Alors que Darrow se rend à Paris, pour rendre public ses fiançailles avec Anna, il reçoit un télégramme de cette dernière, qui lui demande de renoncer à son voyage. Il ne le fait pas, convaincu de recevoir des explications.
Par ailleurs, il rencontre Sophy Viner, une jeune fille qu'il a vaguement connu chez une dame dont elle était l'employée, et qui semble être dans une grande détresse. Sans qu'ils l'aient prémédité, Darrow et Sophy vont avoir une liaison de quelques jours, qui s'achèvera complètement avec le retour de George à Londres. Quand il retrouve finalement Anna à Givré, quelques mois plus tard, il a tout oublié. Mais il découvre que l'institutrice de la fille de sa future épouse n'est autre que Sophy Viner.

Il est très difficile de faire un résumé de ce livre. D'ailleurs, ceux que j'avais lus racontent pratiquement toute l'histoire. Parce que L'écueil est un livre que l'on ressent avant tout. Certains aspects ne sont clairement établis que très tard dans le roman, mais ils empoisonnent tout le récit.
Edith Wharton nous offre une opposition entre plusieurs conceptions de la société, et plus précisément de la façon d'aimer et de l'intimité. Les personnages ne sont pas complètement manichéens, mais on peut voir d'un côté Sophy Viner, qui est une jeune fille pure, fraîche et entière, presque animale tellement les "bonnes manières" semblent ne pas l'avoir contaminée, et de l'autre des individus qui ont du mal à se dégager de l'éducation qu'ils ont reçue, même s'ils se sentent en proie à des sentiments et à des envies passionnés. Anna est particulièrement touchante. Elle plaint de tout son coeur la première épouse de son défunt mari, "morte bien avant qu'ils ne l'enterrent", elle a vécu avec un homme aux idées très modernes (mais surtout purement théoriques), mais son potentiel est complètement bridé par ses devoirs. Et par son intuition.
En effet, la société empêche la communication sur les sujets intimes, mais elle brise surtout les coeurs, parce que les êtres humains sont aptes à deviner ce qui n'est pas formulé en paroles. De même que Charity Royall avait compris qu'Harney ne pouvait l'épouser, Anna est affectée par ce qu'elle ignore, à savoir la relation qui a existé entre Darrow et Sophy. 
Malgré ce fond sombre, le cadre dans lequel est installée cette histoire est somptueux. L'écriture d'Edith Wharton est un délice, alternant les pensées d'Anna et de Darrow, les dialogues, et les descriptions souvent très éloquentes. Bref, on ne s'ennuie pas une seule seconde. Je vous recommande chaudement ce livre ! 

   

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28 mai 2009

Eté ; Edith Wharton

resize_4_10/18 ; 253 pages.
1917. V.O. : Summer.

J'ai découvert Edith Wharton l'année dernière, grâce à Lou, qui m'a offert deux livres de cette romancière américaine qu'elle apprécie énormément. Xingu m'avait beaucoup plus, mais n'était encore qu'un court texte, donc il s'agissait de choisir un livre qui me permettrait de vraiment pénétrer dans l'oeuvre de Wharton. Eté est le roman de cet auteur qui me semblait le plus abordable et le plus frais, donc j'ai choisi de me pencher sur ce titre.

C'est l'été à North Dormer en Nouvelle Angleterre, et Charity Royall, la petite bibliothécaire s'ennuie. Elle a été recueillie très jeune par Mr Royall et son épouse, après avoir vécu plusieurs années dans la Montagne, au milieu de colons qui vivent en-dehors du système américain. Depuis, elle a été plutôt privilégiée, mais son existence offre peu de distractions. Aussi, quand un jeune homme élégant pénètre dans sa bibliothèque, les choses s'emballent.

Voilà un roman qui a dû faire couler beaucoup d'encre à sa sortie. Certes, il ne se passe rien à North Dormer et les choses sont dites de façon voilées, mais le décalage est grand entre la tranquilité de la nature et les tourments auxquelles Charity Royall est confrontée. La jeune fille, malgré son passé dans la montagne, est tout ce qu'il y a de plus convenable aux yeux de ses voisins, tant que les choses du sexe sont restreintes à l'intimité de son domicile (en gros, avoir un père adoptif qui louche sur vous n'est pas un sujet problématique si rien n'est ébruité).
Sa rencontre avec Lucius Harney change tout. L'éveil des sentiments chez cette jeune fille au caractère bien trempé est merveilleusement décrit par Edith Wharton, qui nous offre un livre dans lequel la sensualité réside dans des images telles un feu d'artifice du 4 juillet. Ironie du sort, cet amour, pourtant vrai, est inacceptable, et ses conséquences, bien que prévisibles, sont impitoyables.
Ce livre est bien plus sombre que je ne le pensais lorsque je l'ai ouvert. Il est frustrant aussi, puisque tout s'achève rapidement, et que l'on ignore la réaction de Harney aux nouvelles qui lui parviennent finalement.

Maintenant, je suis suffisamment intriguée pour vouloir continuer ma découverte de cet auteur.

"Un remous plus vif décoiffa un jeune homme qui passait par là, fit tournoyer un instant son chapeau et le déposa au milieu de l'étang.
Comme le jeune homme courait, cherchant à le repêcher, Charity Royall remarqua que c'était un étranger et qu'il était habillé avec une certaine recherche. Elles vit aussi qu'il riait à belles dents, comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures.
Le coeur de la jeune fille se contracta. Elle avait toujours eu ce mouvement de recul qui se produisait toujours chez elle à la vue d'un visage insouciant et heureux."
   

Les avis de Lou, Florinette, Tamara et Stéphanie.

01 mai 2009

Femme de Chambre ; Markus Orths

resize_5_Liana Levi ; 131 pages.
Traduit de l'allemand par Nicole Casanova.
V.O. : Das Zimmermädchen. 2008.

Voilà un petit livre qui m'a attirée avec sa couverture. La femme qui pose me fait penser à une gouvernante anglaise.

Pas du tout. Il s'agit en fait de l'histoire de Lynn, une jeune femme qui vient de passer six mois dans un hôpital, afin de soigner une dépression. Elle se fait engager par son ancien compagnon comme femme de chambre dans un grand hôtel, et s'occupe en faisant le ménage avec une minutie extrême.
Un soir, elle s'allonge sous un lit, et passe la nuit avec un client qui ignore sa présence. Dès lors, chaque mardi, elle répète cette action. Comme elle répète les autres petits événements qui ponctuent son existence, comme elle en crée d'autres pour pouvoir les répéter.

Voilà un petit livre très étrange. Il se passe très peu de choses dans ce livre, les dialogues sont rares et brefs, le style est détaché et très précis. Pourtant, il s'agit d'un récit pesant, à cause des non-dits qui habitent chaque phrase, chaque événement. Lynn ne va pas bien, mais on ne saura jamais ce qui lui est arrivé. Pourquoi elle est allée à l'hôpital, qui elle était avant.
On l'observe, cherchant à ne pas penser, se liant de manière très étrange à des inconnus, se réfugiant sous les lits de ces chambres qu'elle connaît, un peu comme si elle était dans le ventre d'une mère. Une mère que Lynn n'a pas, car la sienne ne lui offre pas de réconfort. Cela peut sembler malsain de se cacher sous le lit d'une chambre d'hôtel, évidemment. Mais quand je dis qu'il ne se passe rien ou presque dans ce livre, c'est vrai. Se cacher sous le lit n'est pas un événement dans la vie de Lynn, du moins pas comme on se l'imagine. Lynn n'est pas quelqu'un de dangereux, elle est seulement blessée. Par des événements qu'elle ne peut exprimer, auxquels elle ne veut pas penser, et auxquels le lecteur n'aura jamais accès.
Un semblant d'horizon semble percer au cours du récit, un espoir amoureux et donc fragile, surtout lorsque l'on est une femme comme Lynn. Je m'arrête là pour ne pas tout vous dévoiler, mais disons que cette relation se noue de façon très intéressante, en totale harmonie avec qui est notre héroïne.

Une lecture qui m'a donc amenée à beaucoup m'interroger, et que je recommande.   
 

07 avril 2009

Contes de la folie ordinaire ; Charles Bukowski

resize_2_Le Livre de Poche ; 192 pages.
Traduite par Léon Mercadet et Jean-François Bizot.
V.O. :
Erections, Ejaculations, Exhibitions, and General Tales of Ordinary Madness. 1972.

Je suis sortie de chez le libraire en me demandant ce qui m'était passé par la tête. Déjà, j'étais sûre que j'allais détester Bukowski. En plus, j'avais choisi non pas un roman, mais des contes de quelques pages, genre que j'apprécie de moins en moins. Et le pire était qu'il s'agissait vraiment d'un choix réfléchi : ce bouquin, je l'ai commandé chez mon libraire, je ne suis même pas tombée dessus par hasard.
Si vous ajoutez cela à mon achat de Si je t'oublie Jérusalem de Faulkner, qui s'est avéré n'être autre que Les palmiers sauvages, que j'avais déjà (j'adore les romans dont le titre varie, même si je ne suis pas totalement blanche sur ce coup-là), vous pouvez vous dire que je n'étais vraiment pas dans mon assiette dernièrement.

En fin de compte, dès la première page, j'ai su que je n'allais pas regretter mon achat. Je vous fais d'habitude un résumé des livres que je lis, mais d'ordinaire, je ne lis pas de recueils, donc c'est plus facile. Disons qu'il s'agit de tranches de vie de personnages dont la personnalité est généralement très proche de celle de Bukowski, quand l'auteur ne se met pas clairement lui même en scène. A travers elles, ce livre évoque des thèmes qui reviennent sans cesse au fil des contes : le désamour, l'écriture, l'auteur maudit, le sexe facile, l'alcool, la violence, le puritanisme de la société américaine, le genre humain en fait...

Tous les contes ne m'ont pas captivée (un livre un peu plus court ne m'aurait pas du tout gênée), mais beaucoup sont vraiment excellents, variés tout en traitant de thèmes semblables. Je craignais de me retrouver face à des histoires qui ne parlent que de sexe et d'alcool, et effectivement on en a à volonté. Mais la réflexion proposée par ce livre va beaucoup plus loin. Certains contes font vraiment mal, surtout La plus jolie fille de la ville (conte qui ouvre le livre en douceur), Le petit ramoneur, La machine à baiser, Trois femmes, J'ai descendu un type à Reno, et Le Zoo libéré (qui achève le livre en beauté). A un moment, Bukowski est hilare parce qu'on l'a qualifié de "sensible". C'est terrible, parce que tous ces hommes, qui ne parlent que de s'envoyer la première fille qu'ils croisent et qui semblent ne rêver que de ne rien faire, sont exactement ce qu'ils jurent ne pas être. J'ai aussi un gros faible pour les récits où les femmes ne sont pas que des ombres, et où au final ce sont les hommes qui se font baiser.
Étrangement, on rit beaucoup dans ce livre provocateur, qui dresse un portrait sans concession de la société américaine et de ses habitants. Parce que l'auteur n'y va pas de main morte (la description du type écrasé après s'être défenestré par exemple illustre bien cela), mais aussi parce qu'il écrit très bien, et qu'il sait se servir de ce don pour mêler une certaine poésie à l'absurde et au répugnant (j'avais lu un début de poème de Bukowski chez Erzébeth qui m'avait beaucoup plu). 

Ce livre m'a un peu fait penser à Last Exit to Brooklyn, mais légèrement, hein ! Il s'agit donc d'une très bonne surprise, et encore d'un auteur que je retrouverai dans un avenir que j'espère pas trop lointain.

Les avis de Sylvie, Thom, et Praline.

Posté par lillounette à 01:52 - - Commentaires [25] - Permalien [#]
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