30 mars 2014

"Et lorsque tout s'écroula, il ne sut que tirer, car il n'avait rien appris d'autre."

14La guerre est terminée, et les soldats rentrent chez eux. Ernst est l'un d'eux. Il a passé des années dans les tranchées, et retourne dans sa ville, retrouve ses parents et les bancs de l'école pour devenir instituteur. Mais reprendre le cours de sa vie est impossible quand on attend de lui qu'il soit un tout jeune homme, encore presque un enfant, alors qu'il est allé plus loin que tous ces gens restés à l'arrière.

Après est une véritable suite à A l'ouest, rien de nouveau. On y avait laissé nos jeunes soldats trop vite précipités dans l'âge adulte, désemparés devant l'inutilité de cette guerre et prêts à poser des questions.
Lorsque le livre débute, la rumeur court que cette fois, c'est la bonne, la paix va être signée. Les soldats ont du mal à le croire, surtout lorsqu'on les envoie au charbon une dernière fois pour la forme, et qu'on en voit mourir encore plus inutilement que les autres.
Finalement, le signal est donné, ils peuvent prendre la route du retour. Tout est confus, ils ne réalisent pas encore qu'ils circulent sans risque pour la première fois depuis des années. Le choc est tel qu'il n'est pas question d'être euphorique, les soldats restent bien regroupés, un peu comme s'ils craignaient la suite. 

Ce que montre Erich Maria Remarque dans ce livre, c'est l'impossible compréhension entre ceux qui ont fait la guerre et ceux qui n'y sont pas allés. Les anciens combattants semblent presque gêner la société allemande, leur présence empêchant d'oublier qu'une guerre est passée par là. On leur jette quelques vêtements pour les remercier, puis on les laisse se débrouiller ou crever de faim. Ernst et ses camarades sont plutôt débrouillards et leur condition physique n'est pas trop ébranlée, mais la procession des anciens combattants décrite à la fin du livre, qui fait défiler les mutilés de guerre comme d'inombrables morts-vivants, insiste sur le désintérêt dont les anciens soldats ont été victimes. Même parmi ses proches, Ernst se sent étranger. Ses parents ne comprennent pas qu'il quitte son travail d'instituteur. Pour eux aussi la guerre a été synonyme de privations et ils ne comprennent pas qu'elle a pris bien plus à leur fils.

Au début, en dehors des excès de rage des uns et des autres, nos jeunes anciens soldats ne s'en sortent pas trop mal. Ils sont ensemble, magouillent pour trouver de la nourriture, règlent leurs comptes et se soutiennent. Jusqu'au jour où ils réalisent qu'ils ne portent plus l'uniforme et que les simples cordonniers sont redevenus simples cordonniers quand les plus aisés ont retrouvé leur statut social. Ce n'est qu'un détail, mais cela montre à quel point ils sont seuls, et plusieurs d'entre eux ne trouvent qu'une seule façon d'y remédier. 

"Ah ! au front, c'était plus simple. Là-bas, il suffisait d'être vivant pour que tout aille bien !"

On pourrait s'attendre à les voir hurler, comme ils se l'était promis, pourtant ce n'est pas le cas. Il faut attendre que l'un des soldats soit jugé pour meurtre pour qu'enfin l'un de ces soldats mette la société en accusation. Parce qu'ils sont vidés, littéralement, et parce qu'ils savent à quel point le gouffre qui les sépare du monde des vivants est profond, rendant le dialogue impossible.

Ce que l'on ressent tout de suite en ouvrant Après, c'est qu'il s'agit d'un livre écrit avec les tripes, plein d'amertume et de lassitude malgré la franche camaraderie qui règne entre nos survivants. C'est toujours très bien écrit, mais il est difficile de ne pas en sortir écoeuré.

L'avis d'Aaliz.
Merci à Lise pour le livre.

Folio. 397 pages.
Traduit par Raoul Maillard et Christian Sauerwein.
1931 pour l'édition originale.


05 août 2013

L'autre moitié du soleil - Chimamanda Ngozi Adichie

imagesNigeria, années 1960. Les Anglais se sont retirés du pouvoir politique, laissant une situation très instable en raison des tensions existant entre les différentes populations nigérianes. Au nord, les Haoussas sont musulmans et ont été favorisés par la présence anglaise. Dans le sud-est, les Ibos, chrétiens, ne comptent pas abandonner leur part du gâteau.
Suite à de graves massacres en 1966, les Ibos proclament la République du Biafra en 1967. La guerre va durer trois ans.
Le livre débute alors qu'Ugwu, un jeune boy ibo, arrive chez Odenigbo, un professeur de l'université de Nsukka. Odenigbo est un homme très engagé, réunissant chez lui ses collègues afin d'envisager l'avenir. Lorsqu'Olanna, sa compagne issue d'une riche famille ibo, vient le rejoindre, leur combat s'intensifie. Olanna est très belle et passionnée. Elle a toujours éclipsé sa soeur jumelle, Kainene, dont le compagnon anglais Richard observe, captivé et envieux, la culture ibo. Quand la guerre éclate, ces cinq personnages espèrent trouver une nouvelle patrie.

Moi qui désespère souvent lorsque je vois à quel point je suis incapable de diversifier mes lectures, j'ai été servie niveau dépaysement et émotion avec ce roman. Chimamanda Ngozi Adichie nous livre une histoire complexe, qui développe aussi bien le contexte du Nigeria dans les années soixante que des histoires personnelles, à l'aide d'une construction habile qui fait alterner les époques et les points de vue. Trois narrateurs, représentant chacun un monde différent, s'expriment. Ugwu est un serviteur. Odenigbo et Olanna le traitent un peu comme leur enfant, en lui faisant faire des études qui lui auraient été inaccessibles autrement et en sacrifiant beaucoup pour lui. En échange, Ugwu sert et protège ses maîtres avec dévotion. Olanna est quant à elle une jeune femme ayant reçu une excellente éducation entre le Nigeria et l'Angleterre. C'est un personnage intéressant car très imparfait. Bien qu'elle admire Odenigbo sans retenue, les valeurs inculquées par ses parents refont parfois surface. Ainsi, elle ne peut s'empêcher d'éprouver du dégoût face à la saleté dans laquelle vivent d'autres membres de sa famille. Les enfants des autres lui semblent indignes de s'approcher de sa propre fille, et il lui arrive de déraper face à Ugwu, dévoilant ainsi le fait qu'elle ne le considère pas entièrement comme son égal. Enfin, Richard est un Anglais venu au Nigeria un peu par hasard. Après avoir fréquenté le monde raciste des expatriés et la haute société nigériane, il tombe amoureux de Kainene, et veut trouver une nouvelle place auprès d'elle.
Bien sûr, le contexte historique est essentiel dans ce livre. Les Anglais s'étant retirés, la population doit en subir les conséquences. Comme le dit Odenigbo, la Colonisation a créé des Etats qui avaient un sensFlag_of_Biafra essentiellement pour les Européens, forçant ainsi des peuples différents à vivre ensemble. L'alliance de ces derniers est d'autant plus difficile que les colons ont appuyé leur domination en appliquant la politique du "diviser pour mieux régner." Lorsque le Nigeria obtient finalement son indépendance, la partie est loin d'être gagnée. Aux côtés d'Olanna et de Richard, nous sommes ainsi les témoins des massacres perpétrés sur les ibos. Quand la République du Biafra, est proclamée, les ibos pensent obtenir leur tranquilité. Cependant, c'est dans cette région du Nigeria que se situent d'importants gisements de pétrole, et ni les nigerians ni la communauté internationale ne sont prêts à renoncer à leurs intérêts. Nous suivons donc nos personnages devant faire face aux pénuries de nourriture, aux enrôlements de force, à la corruption, à la suspiçion et à la propagande qui les laisse espérer jusqu'au bout la victoire du Biafra. La fin est particulèrement cruelle parce que tous ces sacrifices semblent avoir été vains.
Le livre pourrait s'arrêter là, mais il nous montre aussi le combat entre tradition et modernité. Olanna, Odenigbo et Kainene appartiennent à une élite citadine qui contraste avec le monde rural où les croyances populaires ont toujours cours dont Ugwu est issu.

C'est donc un Nigeria vivant une douloureuse métamorphose que nous décrit Adichie. Le ton employé pourrait donc être pesant, et pourtant, sans que les détails nous soient épargnés, jamais ce livre ne plonge ses lecteurs dans l'horreur trop longtemps. Il y a toujours Ugwu pour faire une bêtise, ou les autres pour nous redonner du courage. Peut-être pas un livre extraordinaire, mais je m'en souviendrai longtemps en raison de l'éclairage qu'il apporte sur l'histoire du Nigéria.

Folio. 663 pages.
Traduit par Mona de Pracontal.
2006 pour l'édition originale.

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02 janvier 2013

La garde blanche - Mikhaïl Boulgakov

la-garde-blanche-4363-250-400"Simplement, la neige fondra, la verte herbe ukrainienne sortira et flottera comme une chevelure sur la terre... les épis splendides mûriront... l'air brûlant vibrera sur les champs, et toute trace de sang aura disparu. Le sang ne coûte pas cher sur les terres rouges, et personne ne le rachètera.
Personne."

Nous sommes à Kiev, en décembre 1918. De nombreuses familles russes issues des classes favorisées ont fuit la Russie bolchevik en 1917 pour se réfugier dans la capitale ukrainienne. Cependant, c'est la débandade lorsque le roman commence, puisque les Allemands, qui viennent de perdre la Première Guerre mondiale, abandonnent le navire. Le champs est donc libre pour le général Petlioura, opposant au régime, qui s'aprête à prendre la ville.
Les enfants Tourbine, trois frères et une soeur, enterrent leur mère. Les frères sont des soldats chargés de défendre la ville ou de soigner les blessés. Avec leur soeur Elena et plusieurs de leurs amis soldats, ils vont être les témoins du tumulte dans lequel Kiev va être plongée.

Si ce livre n'est pas aussi flamboyant que Le Maître et Marguerite, il reste un beau roman. En fait, ce qui me plaît le plus chez Boulgakov, c'est son écriture merveilleuse, qui le rend tour à tour peintre, conteur et dénonciateur. Durant tout le livre, on voyage ainsi entre monde réel et fantastique.
Les descriptions de Boulgakov font penser à des tableaux vivants et emprunts de surnaturel. On est également à la lisière du fantastique grâce à la place donnée aux rêves des personnages qui font revivre les grands hommes de l'époque tsariste.
L'histoire en elle-même ne m'a pas beaucoup intéressée. Un peu plus d'un mois après ma lecture, je n'en garde déjà plus beaucoup de souvenirs. Les personnages restant distants, ce sont vraiment les événements et la façon dont ils sont décrits qui ont retenu mon attention et provoqué mon admiration.
La ville de Kiev, centrale, apparaît comme un personnage du roman. Sa population semble à la fois faite de milliers de voix et d'une seule clameur. On sent tour à tour son calme, sa peur, son agitation et son incertitude, à mesure que l'attente devient insupportable, que les coups de feu retentissent ou que les rumeurs se répandent. Boulgakov ne nous épargne pas les horreurs de la guerre, et si certaines de ses descriptions nous font oublier le monde réel, d'autres se chargent de nous ramener là où les humains pleurent et cherchent leurs morts et là où l'on empile les cadavres.

Une lecture à faire donc, notamment pour ceux qui, comme moi, connaissent très mal l'histoire de l'Europe Centrale. C'est un belle occasion de l'aborder.

"Oh, seul celui qui a déjà été vaincu sait ce que signifie ce mot ! Il ressemble à une soirée hiver-russe1à la maison, quand il y a une panne de lumière. Il ressemble à une chambre dont le papier est mangé par la moisissure verte, pleine d'une vie morbide. Il ressemble à du beurre rance, à un petit monstre rachitique, à des injures obscènes lancées par des voix de femmes dans l'obscurité. En un mot, il ressemble à la mort."

Pocket. 317 pages.
Traduit par Claude Ligny.
1926 pour la version originale.

 

04 janvier 2009

La Fille du capitaine ; Alexandre Pouchkine

resize_4_Le Livre de Poche ; 222 pages.
Traduction de Vladimir Volkoff.
1836.

Lettre P du Challenge ABC :

Le 1er janvier, j'ai rassemblé tous les livres que j'ai choisis pour mon challenge "classiques", et pendant quelques minutes, j'ai été horrifiée : rien ne me tentait... Il faut dire que je viens de passer une semaine avec Philip Pullman ( je vous en reparle très vite), et je ne savais pas si je pourrais apprécier une autre ambiance. Pouchkine m'a été conseillé pour compléter ma liste de livres à lire en 2009, alors j'ai ouvert La Fille du capitaine sans savoir de quoi il s'agissait.

Russie, 1773. Après avoir reçu une éducation plutôt succincte, Piotr Andréïtch Griniov est confié par son père, un ancien grand soldat, aux soins d'un vieil ami, qui doit faire de lui un combattant de Catherine II. Son vieux serviteur l'accompagne, et tous deux se rendent au fort de Bélogorsk (où les envoie l'ami du père de Piotr), où son supérieur et sa femme l'accueillent comme leur propre fils. Bien que le fort n'offre pas les loisirs dont Piotr pensait jouir à Saint Petersbourg (où il désirait faire son apprentissage de soldat avant que son père ne l'expédie dans un endroit plus dur), il se sent très vite à l'aise avec ses nouveaux compagnons, et son affection pour la fille de son supérieur se transforme très vite en amour.
Mais le rebelle Pougatchov attaque les forts de la tsarine, et menace celui où se trouve Piotr. 

 

Pour commencer, j'ai deux scoops à vous annoncer :
- Un roman russe peut être drôle : bon, ce n'est pas le livre le plus euphorique de la Terre, mais certains passages, particulièrement avec le valet de Piotr, sont extrêmement amusants.
- Un roman russe peut bien se terminer : désolée de vous gâcher le suspens, mais je ne m'y attendais pas le moins du monde. Et puis, tout est relatif, tout ne va pas non plus pour le mieux dans le meilleur des mondes. 
En revanche, j'ai pu vérifier avec délice que les noms des personnages russes sont impossibles à retenir... Les personnages de La Fille du capitaine ont la bonne idée de tous s'appeler Ivan, donc il faut retenir leurs autres noms. Sans parler des surnoms dont les russes sont très friands je crois... Moi qui ai prévu de lire Guerre et Paix, je sens que je vais déguster !

A part ça, j'ai bien aimé ce livre, mais je n'ai pas été subjuguée non plus. J'ai beaucoup aimé les personnages qui font ce livre, particulièrement Pougatchov, Shvabrine et la femme du capitaine. Ce sont des personnalités fortes, complexes, qui donnent lieu à des scènes cocasses, et dont la détermination est à toute épreuve.
Autre élément très appréciable, le contexte historique. Je n'y connais rien à l'Histoire de la Russie, mais j'adore l'Histoire en général, alors quelques bribes sont toujours bonnes à prendre. D'autant plus que je compte lire d'autres romans russes cette année, et je trouve qu'il est toujours bon d'avoir quelques bases.
Mais j'ai eu du mal à me mettre dans l'ambiance. J'ai trouvé le style assez froid (j'aimerais vraiment lire le russe...), l'histoire un peu trop rapide. J'aurais aimé voir davantage la Russie, vivre un peu plus avec les personnages. J'aime les pavés, et certains livres ont besoin de beaucoup de pages pour me captiver réellement. Je crois que La Fille du capitaine en fait partie. 

Une bonne lecture donc, pas totalement convaincante, mais qui me conforte dans mon envie de découvrir les auteurs russes !   

Les avis de Papillon et Majanissa.

Posté par lillounette à 00:08 - - Commentaires [21] - Permalien [#]
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