12 août 2021

Histoire de ma vie - George Sand

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" A-t-on bien raison de tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles, histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans qui nous survivront. "

Après ma découverte de la délicieuse biographie d'Honoré de Balzac par Titiou Lecoq, j'ai entamé l'autobiographie d'une autre grande figure du XIXe siècle, George Sand. Mise à l'honneur dans deux bandes-dessinées remarquables cette année, la visite de la maison de la romancière à Nohant a achevé de me convaincre d'entamer cette Histoire de ma vie qui s'étale, en version abrégée, sur plus de huit cents pages.

Cette entreprise autobiogaphique est novatrice. En effet, les femmes, fidèles à l'idée qu'elles ne doivent pas occuper le devant de la scène, ont peu pratiqué cet exercice. Lorsqu'elles l'ont fait, c'est dans une perspective historique. George Sand, dans le pacte autobiographique qu'elle présente, souhaite proposer un texte dans lesquels ses lecteurs se retrouvent. Rejetant le terme de "mémoires" qui lui permettrait de compromettre d'autres qu'elle (comme l'a fait Rousseau, à qui elle le reproche), elle choisit la discrétion en optant pour un récit centré essentiellement sur elle-même.

Lorsqu'elle prend la plume, la romancière est dans une période faste d'un point de vue littéraire. Ses idéaux politiques sont encore intacts. La révolution de 1948 bouleverse complètement ce point, et de l'aveu de George Sand, fait prendre une autre direction à son texte qui ne sera achevé que sept ans plus tard.

Ayant une double origine peu fréquente, avec son père d'ascendance noble et sa mère, d'origine modeste, George Sand commence par retracer l'histoire de sa famille. Elle nous fait ainsi parcourir la Révolution, puis les guerres napoléoniennes. Passionnée par la politique, profondément attachée au peuple, son texte est parsemé de passages faisant le récit de la période dont elle a été témoin (et c'est peu de dire que la première moitié du XIXe siècle voit défiler des régimes politiques variés).
Si ce mélange entre le beau monde et le petit peuple est un atout dans la formation de celle qui s'appelle encore Aurore Dupin, il est également la source des plus grandes souffrances de son enfance. Il cause en effet des différends irréconciliables entre sa mère et sa grand-mère, qui se disputent sa garde après la mort brutale et prématurée du père de la romancière.

Le salon de George Sand à Nohant

" l'enfance est bonne, candide, et les meilleurs êtres sont ceux qui gardent le plus, qui perdent le moins de cette candeur et de cette sensibilité primitives. "

La majeure partie du livre est consacrée à la jeunesse de George Sand. Elle y montre son attachement à l'enfance, à Nohant, à ses jeux, à ses rêveries, à la construction d'un monde dans lequel elle puisera plus tard pour écrire certains de ses livres. Bien qu'ils soient parfois à l'origine d'un grand tiraillement dans l'esprit de la petite Aurore, cette dernière évoque les adultes qui l'ont élevée avec une immense affection. Faisant une entorse à ses engagements initiaux, elle arrange parfois les actions, les lettres, les dialogues de ses parents et de sa grand-mère. Elle écrit aussi combien son précepteur, qu'elle a tant détesté parfois, fut une figure importante.

Les curiosités de la bibliothèque

La créatrice  : Il est peu question de création littéraire dans ce livre, mais les passages sur le sujet sont parmi les plus intéressants. A l'instar de Balzac, sur lequel elle écrit des lignes savoureuses, elle écrit pour vivre. Pire, elle choisit cette profession parmi d'autres. Comme lui, elle met à mal le mythe de l'artiste touché par la grâce. Le travail et la sobriété sont pour elle essentiels. En revanche, George Sand n'est pas l'une des plus fidèles adeptes du réalisme. On lui reprochera d'ailleurs son amour du merveilleux, qu'elle défend avec éloquence.

" Un portrait de roman, pour valoir quelque chose, est toujours une figure de fantaisie. L'homme est si peu logique, si rempli de contrastes ou de disparates dans la réalité, que la peinture d'un homme réel serait impossible et tout-à-fait insoutenable dans un ouvrage d'art. Le roman entier serait forcé de se plier aux exigences de ce caractère, et ce ne serait plus un roman. Cela n'aurait ni exposition, ni intrigue, ni nœud, ni dénouement, cela irait tout de travers comme la vie et n'intéresserait personne, parce que chacun veut trouver dans un roman une sorte d'idéal de la vie. "

Si elle ne se sent pas talentueuse, il ne faut pas pour autant conclure que George Sand a une vision méprisante de l'art. Au contraire, elle y voit une nécessité pour l'homme et admire de nombreux artistes, dans la peinture, la musique et la littérature.

" L'art me semble une aspiration éternellement impuissante et incomplète, de même que toutes les manifestations humaines. Nous avons, pour notre malheur, le sentiment de l'infini, et toutes nos expressions ont une limite rapidement atteinte; ce sentiment même est vague en nous, et les satisfactions qu'il nous donne sont une espèce de tourment. "

De George la scandaleuse, il est aussi question. Elle monte à cheval comme un homme, se transforme en apprentie médecin, court  la campagne avec des enfants du peuple, tombe amoureuse. En toute discrétion. Ses actes l'amènent à se séparer de certaines personnes, pour ne pas les embarRasser et pour ne pas souffrir.

Les liaisons de l'autrice sont évoquées à demi-mots. Musset est à peine évoqué, elle refuse d'accabler Casimir Dudevant. Seul Chopin fait l'objet de superbes pages où elle exprime son admiration et son amour pour le compositeur, tout en qualifiant leur relation de filiale.
Dans ce livre, Sand réfléchit longuement à sa place de femme. Bien qu'ayant une vision essentialiste des sexes, elle refuse l'idée d'une infériorité de la gent féminine et ne se laisse pas impressionner, même si son manque de confiance en ses capacités est criant.

"J'ai parlé de ma figure, afin de n'avoir plus du tout à en parler. Dans le récit de la vie d'une femme, ce chapitre menaçant de se prolonger indéfiniment, pourrait effrayer le lecteur. Je me suis conformée à l'usage, qui est de faire la description extérieure du personnage que l'on met en scène. Et je l'ai fait dès le premier mot qui me concerne, afin de me débarrasser complétement de cette puérilité dans tout le cours de mon récit. J'aurais peut-être pu ne pas m'en occuper du tout. J'ai consulté l'usage, et j'ai vu que des hommes très sérieux, en racontant leur vie, n'avaient pas cru devoir s'y soustraire. Il y aurait donc eu peut-être une apparence de prétention à ne pas payer cette petite dette à la curiosité souvent un peu niaise du lecteur."

Allant à l'encontre des préjugés contre elle, l'auto-analyse qu'elle fait de sa personne montre une femme qui se sent très quelconque. Modeste, refusant les médisances, pieuse (elle songe à devenir religieuse) bien que sa religion soit complexe, elle prône avant tout la modération (même en matière de critique littéraire). Plutôt optimiste et bienveillante quant au genre humain, elle n'est pas complètement imperméable au "mal du siècle". Une personnalité complexe en somme.

J'avais lu il y a fort longtemps La Petite Fadette, qui m'avait donné une vision très tronquée de George Sand (le traitement qui lui est réservé me rappelle d'ailleurs un peu celui de Jack London, dont les oeuvres engagées sont bien moins connues que les récits animaliers). 

Avec ce livre, j'entame mon challenge Pavé de l'été de Brize qui fête ses dix ans.

Le Livre de Poche. 863 pages.
Edition établie par Brigitte Diaz.
1855.

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01 juillet 2021

Femmes en colère - Mathieu Menegaux

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" Seul le droit nous permet de vivre ensemble, et il constitue le dernier rempart contre le populisme. « Continuez à bafouer le droit, laissez l’opinion juger à l’emporte-pièce, à coups de tweets et de posts, imposez l’instantanéité, et vous récolterez à coup sûr le chaos et la dictature ! » avait déclaré Largeron dans un éditorial rageur publié par Ouest France après la grâce présidentielle accordée à Jacqueline Sauvage. "

Mathilde Collignon est gynécologue et mère de famille divorcée. Un jour, elle a croisé la route de deux hommes qui lui ont fait du mal. Alors, elle s'est vengée. En juin 2020, c'est elle qui est sur le banc des accusés. Neuf jurés doivent déterminer s'il faut la punir. 

Femmes en colère est un livre qui se lit d'une traite. Alternant entre la cellule où Mathilde attend son jugement, retraçant son parcours, et la salle de délibérations où les jurés débattent, l'auteur questionne à la fois un sujet de société brûlant et le système judiciaire français.

Dans un jugement, il n'est pas question de souscrire à la loi du talion, mais de préserver l'harmonie de la société. Les victimes (ou du moins, les personnes considérées comme telles) ne sont considérées qu'en troisième lieu. Cependant, derrière ces belles intentions se cachent de nombreux biais.

Ainsi, quelle justice pour les femmes dans une institution si masculine ? Le livre, loin des scénarios mettant en scène une justice fantasmée et calquée sur le système américain, montre le cadre qui existe en France. Les jurés ne sont pas livrés à eux-mêmes, libres de juger ce qu'il veulent. Trois professionnels sont associés aux six citoyens tirés au sort, et il serait illusoire de considérer qu'il suffit d'enlever sa robe de juge pour ne plus impressionner personne. Par ailleurs, les questions auxquelles le jury doit répondre sont précises et ne laissent pas toujours une réelle marge de manoeuvre. Dans le cas de Mathilde, sa condamnation paraît inévitable.

L'affaire ayant fait grand bruit pour des raisons que je vous laisse découvrir, le "tribunal des réseaux sociaux", si souvent dénoncé par les dominants, s'est déchaîné, prenant parti pour ou contre l'accusée.  Faut-il alors professionnaliser la justice et procéder à une application pure et froide de la loi par des Inspecteurs Javert incapables de voir plus loin que leurs codes juridiques (et leurs ambitions personnelles) ? 

J'ai trouvé ce livre intéressant car il ne se contente pas d'évoquer une thématique vendeuse pour une partie de la population. Mon féminazisme fait de moi une cible de choix, mais je pense que la réflexion sur le système judiciaire et la société contemporaine est suffisamment réussie pour être transposable à d'autres situations. De plus, l'auteur prend parti sans se contenter d'écrire une thèse. 

J'ai cru ne pas parvenir à lire ce livre tant il provoquait chez moi une réaction épidermique. Je n'arrivais plus à respirer. Heureusement, l'auteur offre quelques sas d'air à son lecteur. Fait encore plus incroyable, il m'a arraché un sourire à la lecture des dernières lignes. Malin.

Grasset. 191 pages.
2021.

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24 janvier 2021

L'événement -Annie Ernaux

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Que la forme sous laquelle j’ai vécu cette expérience de l’avortement – la clandestinité – relève d’une histoire révolue ne me semble pas un motif valable pour la laisser enfouie – même si le paradoxe d’une loi juste est presque toujours d’obliger les anciennes victimes à se taire, au nom de « c’est fini tout ça », si bien que le même silence qu’avant recouvre ce qui a eu lieu.

Alors qu'elle fait un test de dépistage du VIH, Annie Ernaux se rappelle les mois de l'automne et de l'hiver 1963-1964, où elle a pratiqué un avortement.

Même si je l'évoque assez peu, je poursuis régulièrement ma découverte de l'oeuvre d'Annie Ernaux. Son style simple mais toujours pertinent me donne l'impression de dialoguer avec une amie intime. Je pense que c'est cette capacité à parler de toutes les femmes en n'évoquant que sa propre expérience, nue et sans artifices, qui fait son talent.

Dans L'Evénement, nous la suivons alors qu'elle vient de découvrir sa grossesse. Seule. Il y a bien un jeune homme, mais il est loin. Comme souvent, il se contente de faire sembler de chercher une solution. Elle ne pourra se venger de l'injustice de sa condition de femme qu'en le tenant informé de son parcours semé d'embûches.
En parler à sa famille est hors de question. Sa mère, avec laquelle les relations sont, on le sait, compliquées, ne pourrait pas comprendre.

Durant ces mois de doute et d'inquiétude, le temps s'arrête pour l'autrice. Elle perd tout intérêt pour ses études et le monde qui l'entoure. Sa seule obsession est la "chose" qu'elle n'arrive même pas à nommer dans son journal.

Une semaine après, Kennedy a été assassiné à Dallas. Mais ce n’était déjà plus quelque chose qui pouvait m’intéresser.

Alors que l'interruption de grossesse est passible de prison, ce sont des centaines de milliers de femmes qui, chaque année en France, sont contraintes de recourir à des moyens coûteux et dangereux pour ne pas être confrontées à une maternité subie. Encore faut-il savoir à qui s'adresser. Etudiante en lettres à Rouen, Annie essaie de se rapprocher des personnes qui pourraient lui venir en aide : un membre du récent Planning familial qui espère profiter de son état pour coucher avec elle sans risque, un médecin qui commence par lui prescrire des piqûres dont elle s'aperçoit qu'elles contiennent de quoi prévenir les fausses couches... Elle attend vainement devant son lieu de travail une femme dont on lui dit qu'elle a avorté, même si cela a failli coûter la vie à sa patiente.

Même si Ernaux ne rapporte que des faits, occulte tous les moments d'angoisse et se dispense d'inventer des crises de larmes qui n'ont pas eu lieu, l'inconfort et la détresse de son personnage sont palpables. Bien que connaissant le dénouement, je n'ai pu m'empêcher de m'identifier à l'autrice et de désespérer à ses côtés.

Comme toujours chez Ernaux, ses expériences sont rapportées à ses origines modestes. Elle voit dans cette grossesse, et sur la maternité qui pourrait advenir, la fin de toutes ses ambitions.

J’établissais confusément un lien entre ma classe sociale d’origine et ce qui m’arrivait. Première à faire des études supérieures dans une famille d’ouvriers et de petits commerçants, j’avais échappé à l’usine et au comptoir. Mais ni le bac ni la licence de lettres n’avaient réussi à détourner la fatalité de la transmission d’une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l’alcoolique, l’emblème. J’étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi c’était, d’une certaine manière, l’échec social.

Il est aussi question de cette période d'avant Mai 68 où, alors que les jeunes gens sont plus informés et libres, les conséquences d'une sexualité hors mariage restent terribles. En particulier pour les femmes. Celles qui avortent sont maltraitées par les médecins, en particulier si elles sont d'origine modeste. Celles qui deviennent mères sont, dit l'auteur, peut-être encore plus méprisées.

Un texte essentiel, qui rappelle que le droit à l'avortement est une question individuelle et intime, et qu'il vise avant tout à permettre aux femmes de ne pas mettre leur vie en danger.

Folio. 144 pages.
2000 pour l'édition originale.

09 mai 2020

Les Misérables - Victor Hugo

misérables" Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. "

En 1815, après avoir passé dix-neuf ans au bagne (initialement pour un simple vol de pain), Jean Valjean est libéré. " Il avait cru à une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. " Rejeté par tous, il trouve refuge pour une nuit chez le père Myriel, évêque de Digne.
Durant la nuit, l'ancien forçat vole les couverts en argent du prélat et s'enfuit. Arrêté par les gendarmes et ramené au domicile du père Myriel, Jean Valjean se croit perdu. Pourtant, l'évêque nie le vol et offre deux chandeliers au récidiviste.
" - Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. "
Décidé à ne plus faire que le bien, Jean Valjean s'établit à Montreuil-sur-Mer, fait fortune, aide les pauvres, conseille les paysans.
Cependant, un inspecteur de police, Javert, est bien décidé à traquer l'ancien forçat et à ne pas le laisser mener l'existence d'un homme ordinaire.

Jean Valjean à la sortie du bagne. Gustave Brion

Si Zola, Balzac et Dumas sont régulièrement évoqués sur les blogs littéraires, d'autres auteurs emblématiques du XIXème siècle sont beaucoup plus discrets. Victor Hugo est pourtant un auteur que j'apprécie depuis de très nombreuses années et que je compte bien découvrir davantage.

Je ne vais pas vous dire que je n'ai jamais trouvé le temps long. Hugo est un maître dans le domaine de la digression et, selon ses affinités, tel ou tel passage de cet énorme pavé va presque inévitablement sembler interminable au lecteur.

Et pourtant, quel souffle romanesque, quelle solennité, quelle richesse et quelle poésie on trouve dans ce livre !

Hugo nous offre un panorama du premier tiers du dix-neuvième siècle, de Waterloo aux débuts de la Monarchie de Juillet. Bien que l'Empire puis la royauté aient triomphé, ils portent involontairement en eux les apports de la Révolution française.
Les Misérables est un livre politique. Hugo y plaide à de nombreuses reprises pour l'instruction gratuite et obligatoire pour tous. Son héros, qui n'en a pas bénéficié, va s'instruire par les livres. L'auteur attaque aussi la gestion de la société par ses dirigeants. Il s'indigne du manque d'équité dans la redistribution des richesses (décidément, mes lectures se répondent en ce moment). Pour lui, toute réflexion, toute pensée doit avoir pour but le progrès, elle ne peut se suffire à elle-même. Les auteurs ont un rôle à jouer.
Le système judiciaire indigne Hugo. La peine de mort lui est insupportable, de même que le bagne, qui brise les hommes et les pousse à la récidive.

" Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant ; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré ; il en sortit sombre. Que s'était-il passé dans cette âme ? "

Cosette. Gustave BrionUn personnage incarne la Justice implacable, l'inspecteur Javert. Cet homme intelligent, incorruptible, même à son endroit, voit en Jean Valjean un criminel alors même que toutes ses actions en font un saint.

" Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent ; il n'avait le choix qu'entre ces deux classes ; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police. "

Javert n'est pas qu'un personnage, c'est le porte-parole de la société, qui ne voit pas l'homme derrière le forçat et qui n'attend qu'une occasion pour le renvoyer au bagne. Mais, est-ce cela, la justice ?

Je disais plus haut que certains passages m'avaient paru interminables. Je dois cependant reconnaître qu'ils ont malgré mon ressenti leur utilité. En effet, ce livre n'est pas l'histoire d'un pan de la société comme la plupart des autres romans. C'est un monde à lui tout seul. On y croise toutes les tendances politiques, le clergé, les riches et les pauvres, les honnêtes et les malfrats.

Pour incarner ce monde, on trouve dans Les Misérables une galerie de personnages inoubliables. L'évêque de Digne, qui devrait être insupportable tant il est bon. Le vieux conventionnel fidèle à ses idéaux révolutionnaires jusqu'à son lit de mort. Le Père Mabeuf, cet amoureux des livres et de son jardin, qui sacrifie son dernier trésor pour sa femme de charge. Eponine, la fille Thénardier, fidèle à celui qu'elle aime jusqu'à la mort. Monsieur Gillenormand, ce vieillard plein de défauts mais fou de son petit-fils. Javert et Jean Valjean, évidemment.

Et puis, les enfants. Hugo est magnifique lorsqu'il parle des enfants. J'ai été bouleversée par Cosette, brimée par les Thénardier, mais déposant son soulier dans la cheminée le soir de Noël.

L'Eléphant de la Bastille. Les Misérables" Cosette, avec cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.
C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a jamais connu que le désespoir. "

Mais mon préféré restera sans conteste Gavroche, ce bébé mal-aimé des Thénardier devenu un garçon aussi généreux qu'insolent, aussi brave qu'inconscient. On rit de toutes ses bêtises et de toutes ses effronteries. Croisant deux gamins abandonnés, il les ramène dans son abri, l'éléphant de la Bastille, projet artistique napoléonien avorté, mais refuge de choix.

" L'Empereur avait eu un rêve de génie ; dans cet éléphant titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et faisant jaillir de toute part autour de lui des eaux joyeuses et vivifiantes, il voulait incarner le peuple ; Dieu en avait fait une chose plus grande, il y logeait un enfant. "

Enfin, Les Misérables est un hommage à Paris. L'auteur connaît par coeur les rues, les bâtiments et même les égouts de la capitale, cette ville qui connaît tant de transformations au dix-neuvième siècle. Il nous en décrit les moindres briques.
Il connaît son peuple et la révolte qui l'anime.

Un roman que j'aurais aimé découvrir sans en connaître le moindre morceau. Je pense que je l'aurais encore plus apprécié.

L'avis d'Icath.

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Thélème. 56h52.
Lu par Michel Vuillermoz, Elodie Huber, Pierre-François Garel, Louis Arène et Mathurin Voltz.
1862 pour l'édition originale.

20 avril 2020

Roxane Gay et Mona Chollet : L'image des femmes dans la culture populaire

bad"Sois belle et tais-toi."

Qui n'a jamais entendu que le patriarcat était une invention des féministes et que les femmes des pays occidentaux n'étaient absolument pas à plaindre ? Qui n'a jamais entendu un homme rire grassement en décrivant les féministes, ces êtres hystériques détestant les hommes avant tout parce qu'elles sont moches ? Pire, qui n'a jamais vu une femme se défendre avec véhémence lorsqu'on l'accusait d'être féministe ?

Le féminisme est un sujet qui me passionne depuis quelques années et je me réjouis de voir que certains essais "grand public" ont acquis une notoriété certaine.  C'est le cas de Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Beauté fatale : les nouveaux visages de l'aliénation féminine, deux titres de la journaliste Mona Chollet, et de Bad Feminist de Roxane Gay.

Ce billet ne vous présentera pas l'intégralité de Beauté fatale et de Bad Feminist, mais j'ai particulièrement apprécié leur analyse du monde de l'art (cinéma et littérature) ou de ce que l'on considère à tort comme tel (mode et publicité en tête).

" Car faire passer des films publicitaires pour des œuvres, c’est confondre sciemment deux démarches aux antipodes l’une de l’autre : l’art creuse sous les apparences, interroge les évidences, va déterrer des vérités ignorées, balaie les représentations toutes faites, poursuit un but libérateur ; il peut éventuellement déstabiliser, bousculer, quand la publicité, à l’inverse, avec son esthétique artificielle et léchée, mise sur le confort intellectuel du spectateur et sur ses réflexes pavloviens, use de recettes éculées mais efficaces, veille à ne fâcher personne et reproduit les pires stéréotypes. "

On a toutes et tous aimé un best-seller mettant en scène une femme soumise au contrôle absolu d'un homme, apprécié la jeunesse et la beauté de presque toutes les actrices. Nombreux et nombreuses sont ceux qui se délectent en lisant des magazines de mode ou se prélassent devant la dernière émission de télé-réalité.  Roxane Gay est la première à le reconnaître. Refusant l'idée d'un féminisme unique et borné, elle s'affuble de l'étiquette de "mauvaise féministe" et nous invite à en faire autant.

" Quels que soient mes problèmes avec le féminisme, je suis une féministe. Je ne peux pas et je ne veux pas nier l’importance et l’absolue nécessité du féminisme. Comme la plupart des gens, je suis pleine de contradictions, mais je ne veux pas non plus qu’on me traite comme de la merde sous prétexte que je suis une femme. Je suis une mauvaise féministe. Je préfère être une mauvaise féministe que ne pas être féministe du tout. "

L'art est un monde d'hommes, comme le reste. Les sujets supposés intéressants sont masculins. Dans l'art, le vrai, la femme n'a souvent qu'un rôle de potiche.

beauté fatale" Toutes [les actrices] s’accordent sur la pénurie de rôles féminins, et, plus encore, sur leur pauvreté, sur les quelques clichés affligeants auxquels ils se réduisent. « J’avais envie de bastonner les gens qui me disaient : “Oh, tu étais formidable dans ce film !”, avoue Barbara Steele. J’aurais voulu leur répondre : “Ne me dis pas que tu m’as aimée là-dedans, je n’y étais même pas ! C’était quelqu’un d’autre !” » Seule exception, Jane Fonda déborde d’enthousiasme en évoquant le film qu’elle vient alors de tourner avec Vanessa Redgrave : Julia, de Fred Zinnemann, sorti en 1977, qui raconte l’amitié entre deux femmes pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a cette formule éloquente : « C’était la première fois que je jouais le rôle d’une femme qui ne joue pas un rôle. » "

L'intime, la famille, la Chambre à soi de Virginia Woolf, relèvent de la littérature dite  "féminine". Pourtant, qu'est-ce qui fait que la violence conjugale, la maternité ou l'éducation ne peuvent pas faire les gros titres des journaux ?

« Rendre sérieux ce qui semble insignifiant à un homme, rendre quelconque ce qui lui semble important », disait Virginia Woolf…

On peut aussi, comme Mona Chollet, citer les travaux de Nancy Huston et Michelle Perrot.

Puisque les femmes sont moins importantes, elles ont souvent droit à un traitement moindre. Cela conduit à accepter de devoir soutenir des travaux très discutables, comme la presse féminine ou certains genres littéraires.

" Une enquête réalisée en 1999 par l’Association des femmes journalistes (AFJ) avait établi que, dans les médias, pour une moyenne de cinq ou six hommes cités, on ne recensait qu’une seule femme ; une femme sur trois y était évoquée de façon anonyme, contre un homme sur sept. On comprend donc que les lectrices se tournent vers la presse féminine, où, au moins, les femmes existent, même si on donne d’elles une image problématique. "

Roxane Gay, qui en plus d'être une femme a l'immense tort d'être noire, note à plusieurs reprises à quel point ce phénomène est flagrant pour les personnes de couleur.* Être Noir, c'est être cantonné dans des rôles très limités lorsqu'on est acteur, au point qu'on ne s'identifie jamais vraiment à vous.
Gay dénonce aussi, et c'est là que j'ai dû le plus me remettre en question, la réécriture par les artistes (réalisateurs et auteurs) de l'histoire des Noirs américains. J'ai adoré ma lecture de La Couleur des sentiments, et je reconnais avoir d'autant plus apprécié ce livre qu'il ménageait ma sensibilité. Roxane Gay a quant à elle été scandalisée par ce livre faisant passer l'existence des Noirs dans le Mississipi des années 1950-1960 pour quelque chose de relativement supportable ainsi que d'avoir donné de toute cette population une image qui n'est pas si différente de la Mama d'Autant en emporte le vent, fidèle et heureuse de son sort.

"  Minny demande : « Je ne suis pas en train de me faire virer ? » et le mari de Celia répond : « Tu as un travail ici pour le restant de tes jours. » Bien sûr, Minny rayonne de gratitude, parce qu’une vie entière au service d’une famille de Blancs à faire un travail éreintant pour un salaire de misère, c’est comme gagner au loto, et c’est ce qu’une femme noire peut espérer de mieux dans l’univers alternatif de science-fiction de La Couleur des sentiments. "

Outre les oeuvres voulant bien faire tout en diffusant davantage certaines représentations, il y a les oeuvres et les comportements directement problématiques. Je n'ai pas lu Le Consentement de Vanessa Springora, mais cela semble en être une parfaite illustration, de même que l'affaire Weinstein. Et lorsque les femmes se rebellent comme cela a été le cas depuis quelques années, d'accusatrices elles deviennent bien vite des accusées. Pourquoi ont-elles accordé des faveurs sexuelles alors qu'il suffisait qu'elles s'en aillent (et tournent le dos à leur carrière) ?
C'est une excellente question, à laquelle Tolstoï en personne répondait déjà dans La Sonate à Kreutzer, bien que ses motivation aient été bien différentes de celles de Chollet et de Gay : les femmes sont là pour le plaisir de l'homme. C'est pour cela qu'on pardonne leurs dérapages (voire leurs crimes) à nombre de chanteurs, humoristes, réalisateurs, acteurs. C'est aussi pour cela que l'on se passionne pour Twilight, Fifty Shades of Grey, que l'on se trémousse sur les chansons de Robin Thicke. Pourtant, ces oeuvres continuent à populariser l'idée selon laquelle une femme qui dit non veut dire oui.

Si j'ai dévoré le livre de Mona Chollet (qui m'a bien plus convaincue que Sorcières), le livre de Roxane Gay a nécessité un plus grand effort de ma part. La première moitié du livre comporte quelques longueurs et l'auteur fait des allers-retours parfois incompréhensibles entre plusieurs thématiques entrecoupés de tranches de la vie de Roxane Gay bien trop longues. Cependant, je vous recommande ces deux lectures sans la moindre hésitation.

* Sur ce sujet, je vous recommande aussi la lecture du roman Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie.

Beauté fatale. Mona Chollet.
Zones. 237 pages.
2012.

Bad féministe. Roxane Gay.
Vues et voix. 10h50.
Lu par Clotilde Seille.
2014.

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19 février 2020

Miroir de nos peines - Pierre Lemaître

lemaîtreLouise a trente ans lorsque débute la "Drôle de guerre". Bien qu'exerçant le métier d'institutrice, elle est aussi serveuse dans le restaurant de Monsieur Jules. Un jour, le docteur, grand habitué de La Petite Bohème, demande un curieux service à la jeune femme, service qui va bouleverser sa vie.
Gabriel, de son côté, est mobilisé sur la Ligne Maginot, dont le rôle est d'empêcher l'invasion allemande (ce qui, comme chacun le sait, sera fort utile...). Parmi ses camarades de garnison se trouve un certain Raoul Landrade, "la plaque tournante de tous les magouillages", qui va l'entraîner malgré lui dans des situations des plus inconfortables.
Enfin, Désiré Migault est un véritable caméléon. Avocat brillant, responsable de la propagande ou prêtre, il n'a pas son pareil pour convaincre les plus récalcitrants. Qui le démasquera ?

Je dois faire partie des rares personnes aimant lire à ne jamais avoir lu Pierre Lamaître. J'avais bien commencé Au revoir là-haut lors de sa sortie, mais le style de Pierre Lemaître ne supportait vraiment pas la comparaison avec Erich Maria Remarque dont je venais d'achever la lecture. Depuis, j'ai vu la superbe adaptation du roman par Albert Dupontel, qui m'a donné envie de redonner sa chance à l'auteur.
Je ne vais pas faire de mystère, je suis assez déçue par ce livre.
Pourtant, Miroir de nos peines n'est pas un livre épouvantable, que ce soit clair. C'est l'auteur en personne qui le lit dans l'édition Audiolib, et le moins qu'on puisse dire est qu'il s'agit d'un très bon conteur. Il aime ses personnages, leur donne vie avec talent et a beaucoup d'humour. Désiré, Raoul et Monsieur Jules en particulier m'ont séduite. Ce sont des personnages hauts en couleur, irrésistibles malgré (ou plutôt grâce à) leur aplomb ou leur mauvais caractère. Grâce à eux, Lemaître nous délecte de descriptions de la débâcle de l'armée française, que la censure dissimule de manière éhontée jusqu'au bout. Ainsi, Désiré, devenu censeur modèle, rature les lettres des soldats à leur famille :

"Il ouvrit les lettres des soldats à leurs parents et, considérant qu’il fallait s’attaquer prioritairement au cœur de la syntaxe, il supprima tous les verbes. Les destinataires reçurent alors des courriers du type : « On      ferme, tu      . On      d’une corvée à l’autre sans      vraiment ce qu’on      là. Les copains      souvent, tout le monde      . »

Chaque matin, le service recevait des instructions nouvelles que Désiré appliquait aussitôt avec zèle et précision. S’il était rappelé de censurer toute information concernant, par exemple, le pistolet-mitrailleur MAS 38, outre les verbes, Désiré caviardait tous les « M », les « A » et les « S ». Cela donnait quelque chose comme : « On      fer e, tu      . On      d’une corvée l’utre n      vr i ent ce qu’on      l. Le cop in      ouvent, tout le onde      . »

Même les pires moments sont rapportés de façon presque humoristique ou sont sont contrebalancés par les bonnes choses qui en ressortent.
Au final, rien n'est vraiment grave, et pour moi c'est là où le bât blesse. Je n'ai rien contre les histoires tragiques racontées sur le ton de l'humour. Je l'ai dit, j'adore Dupontel, et le film de Kheiron, Nous trois ou rien (qui se passe en partie dans les prisons iraniennes...), est l'un des films que j'ai le plus appréciés ces derniers temps. Mais ici, rien ne semble grave ou presque. A part le meurtre de sang froid de quelques prisonniers, à aucun moment je n'ai ressenti à quel point cette histoire était dramatique. Au bout d'un moment, j'ai été lassée par ce ton guilleret, ce récit devenant mièvre et dans lequel les coïncidences se mettent à pleuvoir pour boucler la boucle et permettre à tout le monde de s'en sortir, de se retrouver et de s'aimer. C'est sympathique mais insuffisant pour me plaire.

Pour les adeptes de l'auteur, il annonce dans un entretien après sa lecture qu'il va écrire une nouvelle trilogie qui se déroulera durant les Trente Glorieuses. Pour ma part, je vais m'arrêter là.

Audiolib. 14h01.
2020.

12 février 2020

Sombres citrouilles - Malika Ferdjoukh

sombres"Les petits enfants savent voler, c'est bien connu depuis Peter Pan. J'ai donc, chaque année, moins d'enfance pour m'aider. J'ai treize ans et demi, voilà tout."

C'est le 31 octobre, jour de l'anniversaire de Papigrand. Comme chaque année, la famille Coudrier se rassemble pour célébrer l'événement. Pourtant, cette année, la fête risque d'avoir une saveur amère. Dimitri, le fils préféré de Mamigrand a disparu en mer. Et puis, surtout, Hermès, Colin Six-ans et les jumelles Violette et Annette ont découvert un cadavre dans le potager. Cadavre qu'ils ont caché. Qui a bien pu tuer cet homme ? Et pourquoi ?

Voilà des années que je souhaite profiter d'Halloween pour enfin me plonger dans ce livre sans y parvenir. La sortie de l'adaptation en bande-dessinée m'a finalement décidée.
Je pensais trouver une histoire amusante et un peu effrayante, mais pour cela il faudra que je me tourne vers d'autres livres. A vrai dire, je suis surprise que Sombres citrouilles soit publié dans une édition jeunesse.
Certes, les narrateurs sont des enfants, mais des enfants qui rapportent des histoires d'adultes. On sent rapidement les tensions entre les enfants et leurs parents, entre la fille dont on a honte, celle qui retarde son arrivée, l'oncle dont personne ne savait la présence et celui qui ne viendra plus jamais. Quant à Mamigrand, elle a beau prendre soin de tout ce petit monde, il apparaît vite évident qu'elle n'est pas la mamie gâteaux dont rêvent les enfants.

citrouilles2Si les adultes sont moches, décevants, les enfants, eux, sont merveilleux. Ils prennent tous les risques afin de sauver un renard pourchassé et agissent pour permettre la réunion d'un couple de hérissons. Ce sont des enfants abîmés par les grandes personnes de leur famille, mais comme tous les enfants, même lorsqu'ils sont dédaignés, ils essaient de protéger les adultes.

Alors que la journée se déroule, les plus grands enquêtent afin de démasquer le meurtrier. Et dans une maison comme la Coudrière, les vieux meubles renferment bien des secrets.

C'est assez perturbant tant certains liens sont toxiques, mais en même temps il y a du suspense, de l'humour, de la tendresse et les noms à coucher dehors qui font la marque de Malika Ferdjoukh. C'est toujours un plaisir de la lire.

"Le feu d'artifice explosait dans toute la campagne, illuminant les collines, les champs et les marécages, d'étoiles, peut-être féériques, peut-être maléfiques...
Pour le petit renard tapi entre les racines, ce n'étaient que des coups de fusil ! Des fusils gigantesques, monstrueux, dont les balles montaient dans le ciel au-dessus des arbres en un vacarme qu'il n'avait encore jamais entendu de sa vie.
Alors, malgré sa pattes en mille morceaux, malgré la douleur qu'il transportait à ses flancs et qui le rendait fou, la terreur le submergea et le rendit plus fou encore. Il sortit de sa cachette, traînant sa patte, traînant le bandage maladroit que lui avait fait le petit enfant tout à l'heure. D'un coup de dents, il l'arracha. Puis il voulut courir. Il vacilla. Il essaya encore. Il avança. Et continua."

Quant à l'adaptation en bande-dessinée, je la trouve superbe. Les dessins donnent une ambiance surannée, la campagne est superbe et les scènes de nuit sont d'une beauté à couper le souffle.

L'Ecole des Loisirs. 222 pages.
2000 pour l'édition originale.

Rue de Sèvres. 153 pages.
Illustré par Nicolas Spitz.
2019.

30 juillet 2019

La Bête humaine - Emile Zola

beteAprès avoir découvert l'ancienne liaison de sa femme et du bienfaiteur de celle-ci, Roubaud, sous-chef de gare au Havre, décide d'assassiner l'amant lors d'un trajet de train entre Paris et Rouen. Le hasard fait que Jacques Lantier, fils de Gervaise Macquart est témoin du meurtre.

Ce titre de la série des Rougon-Macquart était l'un de ceux que j'étais le plus impatiente de découvrir. On me l'avait présenté comme un roman palpitant avec une dimension policière et je n'ai pas été déçue. En effet, tout en gardant son style habituel, Zola joue ici dans un registre que je ne lui connaissais pas.
Bien entendu, il n'est pas question de résoudre une énigme, mais de montrer en quoi le meurtre d'un notable et l'enquête qui l'entoure sont révélateurs du climat politique et de la noirceur humaine. Pour la Justice, il s'agit avant tout de choisir le coupable qu'elle préfère. La priorité est avant tout d'enterrer tout ce qui pourrait salir les personnages respectables, même face à des preuves incontestables.

"Puis, mon Dieu ! la justice, quelle illusion dernière ! Vouloir être juste, n’était-ce pas un leurre, quand la vérité est si obstruée de broussailles ? Il valait mieux être sage, étayer d’un coup d’épaule cette société finissante qui menaçait ruine."

Si l'on cherchait encore la preuve que Zola n'est que cynisme face à ses personnages et à l'Empire, la voilà. 

J'ai savouré avec un plaisir coupable ces commérages entre les habitantes de la gare. Cela m'a rappelé ma lecture de Pot-Bouille qui m'avait enchantée l'an dernier.
Mais, ce qui m'a le plus emportée dans ce livre, c'est la façon dont Zola fait vivre la ligne de chemin de fer entre Paris et Le Havre. Nous le suivons le long des boucles de la Seine. Nous nous mettons à admirer, à aimer les locomotives de Jacques et de Pecqueux comme si elle était réellement humaine. Rien ne les rend plus impressionnantes que leurs colères puis leur agonie dans des scènes que je préfère vous laisser découvrir. J'ai terminé ce roman à bout de souffle tant la dernière scène est éprouvante.

On pourrait reprocher à Zola de faire sans demi-mesure, comme souvent. Aucun personnage n'est épargné et l'on a affaire à une concentration de meurtriers impressionnante et surtout peu crédible. Pourtant, il y a dans ce livre des pages d'une puissance rare qui m'amènent à le ranger parmi mes favoris dans l'oeuvre de l'auteur.

Le billet de Karine.

Folio. 504 pages.
1890 pour l'édition originale.

30 août 2018

Jean-Philippe Arrou-Vignod et la série des Jean-Quelque-chose

omeletteNous sommes en Normandie en 1968, et Jean-B est le second de cinq frères. Pour que leur père réussisse à retenir les prénoms de ses enfants, il les a tous appelés Jean : Jean-A, Jean-B, Jean-C, Jean-D et Jean-E. Pour Noël, Jean-A a été très clair, les enfants ne veulent qu'une seule chose, la télévision. Mais, les parents ont une grande nouvelle à annoncer qui va tout chambouler.

On me vend depuis longtemps la qualité des livres de Jean-Philippe Arrou-Vignod. J'avais pourtant été un peu déçue par Le Collège fantôme il y a quelques années. L'Omelette au sucre, offert par Audible, a été un régal, à tel point que j'ai acheté La Soupe de poissons rouges pour rester avec les Jean-Quelque-chose un peu plus longtemps.
Ce sont de très jolis petits romans sur l'enfance, avec des anecdotes à la piscine, en vacances, au ski ou encore à l'école. Toutes ces scénètes regorgent d'humour et d'affection.
Dans La Soupe de poissons rouges, la famille déménage à Toulon et Jean-B fait sa rentrée en sixième. Les choses semblent mal engagées lorsqu'il insulte involontairement le surveillant général dès le premier jour et que la voisine alsacienne commence à leur offrir des spécialités immangeables de sa région d'origine. Heureusement, les Jean ont de la ressource.
Les enfants de famille nombreuse ou qui en ont fréquenté se reconnaîtront dans les disputes, les rivalités, les inquiétudes et les manigances entre frères rapportées par Jean B. Les parents sont ravis avec leurs cinq (puis six) enfants, mais ils sont souvent épuisés, et les menaces d'inscrire les garçons aux scouts marins sont quotidiennes.
soupeAu fil de la lecture, les personnalités se détachent, surtout les deux aînés : Jean-A avec ses lunettes et ses cours de latin, est obsédé par l'idée d'avoir la télévision. Jean-B, le narrateur, a quelques rondeurs, et rêve d'être agent secret puis écrivain. A se demander si l'auteur n'a pas mis de lui dans ces histoires.*

Une série à recommander à tous ceux qui ont envie de replonger dans leurs souvenirs d'enfance. Cela m'a fait penser au Petit Nicolas (mes lectures remontent à une bonne vingtaine d'années) et je pense que les petits lecteurs seront charmés dès six ou sept ans. Pour ma part, je compte bien poursuivre la série des Jean-Quelque-chose.

Gallimard propose généralement des versions audio de très bonne qualité, et celles-ci ne dérogent pas à la règle avec un lecteur impeccable et une mise en scène sonore permettant de s'imerger complètement dans l'histoire.

Clarabel est aussi conquise que moi.

*Si j'en crois Wikipédia, c'est bien le cas.

Ecoutez lire. 2h20 et 2h14.
Livres lus par Laurent Stocker.
2000 et 2007.

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22 juillet 2018

Le Comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas

cristo1A l'aube des Cent Jours, alors que les tensions sont à leur apogée entre royalistes et bonapartistes, Edmond Dantès rentre à Marseille. Ce jeune marin de dix-neuf ans a un bel avenir devant lui. M. Morrel, son employeur, veut le nommer capitaine. Il s'apprête également à épouser la belle Mercédès, une catalane de dix-sept ans à qui personne ne résiste.
Trois hommes, jaloux des succès de Dantès, vont alors comploter pour le faire accuser de bonapartisme. Arrêté, on le conduit au substitut du procureur du roi, qui va définitivement le réduire au silence pour ne pas se compromettre, et l'envoyer au château d'If. Lorsque le prisonnier s'échappe enfin, au bout de quatorze ans, il est bien décidé à se venger de ceux qui l'ont brisé.

Quel roman ! Je souhaitais le lire depuis très longtemps, mais entreprendre la lecture d'un tel pavé fait souvent peur. J'avais lu, il y a quelques mois, une adaptation manga de ce texte, et je craignais donc que cela me gâche ma lecture. Cela n'a absolument pas été le cas. Ce livre est tellement foisonnant, passionnant, que je ne me suis pas ennuyée une seule seconde.
Dans cette immense fresque qu'est Le Comte de Monte-Cristo, il est question de trésors enfouis, de contrebandiers, de brigands, de beautés orientales. On y croise aussi des empoisonneuses, des duélistes et des êtres sans scrupules, prêts à tout pour l'argent ou le pouvoir. On voyage de Marseille à Paris, en passant par les îles méditerrannéennes et l'Italie. En arrière-plan se dessine le contexte historique dans lequel se déroule l'action. Tous ces éléments vont être utilisés par le comte pour mettre en oeuvre sa vengeance.
Lui-même est un personnage duquel émane un charisme hors du commun. On imagine sans peine ses cheveux noirs et son regard sombre, son impassibilité, sa bestialité. Son sens de la mise en scène donne lieu à des tableaux toujours frappant, parfois terrifiants, comme lorsqu'il savoure le malaise du fils de son pire ennemi lors d'une exécution.

« Pour cette fois, Franz n’y put tenir plus longtemps; il se rejeta en arrière, et alla tomber sur un fauteuil à moitié évanoui.
Albert, les yeux fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la fenêtre.
Le comte était debout et triomphant comme le mauvais ange. »

P1200687Il n'hésite pas à revêtir toutes sortes de costumes ou à prendre différents noms aux accents exotiques (oui, pour moi un nom de lord anglais est exotique). Tous les regards se tournent vers lui lorsqu'il pénètre dans une pièce, il désarme avec éloquence ceux qui tentent de le contredire, tout procureurs du roi qu'ils soient. Ses années de captivité l'ont rendu insensible à la détresse de ceux qu'il veut punir, et ce caractère impitoyable confine parfois à la cruauté. Si les ennemis du comte souffrent de la vengeance qui s'abat sur eux, ses amis sont également les victimes de sa dureté. Son comportement avec Haydée, mise en présence de l'assassin de son père sans qu'elle y ait été préparée, ou envers les Morrel père et fils, qui auraient tous deux pu s'ôter la vie si le comte avait été moins chanceux dans ses calculs, m'a peut-être davantage glacée que ce que Monte-Cristo fait subir à ses ennemis.

« — Oh ! si fait ! dit le comte. Entendons-nous : je me battrais en duel pour une misère, pour une insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela avec d'autant plus d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise à tous les exercices du corps et à la lente habitude que j'ai prise du danger, je serais à peu près sûr de tuer mon homme. Oh ! si fait ! je me battrais en duel pour tout cela ; mais pour une douleur lente, profonde, infinie, éternelle, je rendrais, s'il était possible, une douleur pareille à celle que l'on m'aurait faite : œil pour œil, dent pour dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes choses, ces élus de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de réalités.
— Mais, dit Franz au comte, avec cette théorie qui vous constitue juge et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous teniez dans une mesure où vous échappiez éternellement vous-même à la puissance de la loi. La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer. »

cristo2L'autre personnage que j'ai trouvé sublime dans chacune de ses (rares) apparitions est Mercédès. Je me suis longtemps demandé comment une femme pouvait ne pas reconnaître son ancien amant adoré, je n'ai pas été déçue.  Cette femme est magnifique, je regrette qu'il paraisse impossible dans les romans de cette époque qu'un personnage de sexe féminin puisse s'émanciper ailleurs qu'au couvent, dans un nouveau mariage ou dans un célibat béat. Mais alors, que d'étincelles dans chacune de ses rencontres avec Monte-Cristo ! Elle est la seule capable de lui imposer des limites, d'opposer sa fermeté à l'orgueil démesuré de ce personnage qui désarme tout Paris. Face à Mercédès, le comte redevient Edmond, malgré tous ses déguisements.
Alexandre Dumas, payé à la ligne, donne moult détails. Pourtant, à aucun moment je n'ai senti qu'un passage aurait pu être enlevé. Les techniques de travail de l'abbé Faria sont indispensables pour comprendre comment son oeuvre, matérielle et intellectuelle, est possible. La description du carnaval de Rome est l'une des plus visuelles du roman. Toutes les intrigues secondaires, de la relation amoureuse secrète aux histoires de brigands kidnappeurs, en passant par les esclaves venus d'Orient et les nouveaux-nés sacrifiés, s'imbriquent parfaitement, et servent à construire l'intrigue principale. La jeune génération, très présente, remplie d'honneur et de passion, est parfois un peu excessive dans ses chagrins, mais Albert, Valentine, Maximilien, Beauchamp ou encore Franz sont si sympathiques qu'on leur pardonne tout.

Pas de grandes réflexions, de l'action en permanence, des personnages un peu trop passionnés ou manichéens parfois, Le Comte de Monte-Cristo est ce que je considère comme un vrai roman populaire. Cela ne l'empêche pas d'être très bien écrit, solidement construit et de mettre en scène des figures inoubliables.

Les avis de Karine, Lili et Tiphanie (plus mitigée).

Sixtrid. Environ 50h d'écoute.
Lu par Eric Herson-Macarel
1844-1846 pour l'édition originale.

pavé