24 septembre 2021

Lettres d'une Péruvienne - Françoise de Graffigny

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Dans les lettres qu'elle adresse à son promis, Zilia, une princesse inca, raconte l'enlèvement par les conquistadors espagnols dont elle a été victime. Libérée par un navire français sur lequel le jeune Déterville la prend sous sa protection, elle est ensuite conduite en Europe. Là-bas, elle découvre une culture très différente de la sienne et des manières qui ne cessent de la surprendre.
Tombé amoureux d'elle, son protecteur accepte malgré tout de l'aider à retrouver son fiancé.

J'ai beau avoir lu avec plaisir quelques livres écrits au XVIIIe siècle, je continue à craindre un ennui profond lorsque je tombe sur l'un d'entre eux. C'est à l'occasion de la sortie du hors-série de Lire Magazine Littéraire sur les femmes autrices que j'ai découvert les noms de nombreuses écrivaines de cette époque.

Après avoir lu ces Lettres d'une Péruvienne, je ne renonce pas complètement à mes a priori, mais il est indéniable que cette lecture a mis à mal certaines de mes représentations.

Tout d'abord, Françoise de Graffigny nous offre une vision non essentialiste des femmes. Pour elle, la religion et l'éducation ont une grande part de responsabilité dans l'ignorance et les défauts que son héroïne observe chez les femmes françaises. Elle s'indigne du mépris dont sont victimes ces dernières et met en lumière le décalage entre les mythes entourant l'idée de la femme et les femmes réelles.

Le régime monarchique et l'aristocratie ne sont pas épargnés non plus. Zilia est outrée de voir que le roi et ses sujets sont dans une relation très inégale, favorable avant tout au premier. Par ailleurs, étant elle-même une aristocrate désargentée, Françoise de Graffigny dénonce la course à l'oppulence apparente que se livrent les nobles français ainsi que les relations superficielles ou hypocrites qu'ils entretiennent par domestiques interposés.

Certains aspects du livre sont moins novateurs. Le mythe du bon sauvage, très présent dans la description des Incas, interpelle de nos jours. Cependant, comme il s'agit avant tout pour Françoise de Graffigny d'analyser la société française, on peut considérer que le monde d'où vient Zilia est purement fictif.

Autre point noir, le personnage de Déterville. Présenté comme un exemple de morale et de bienveillance, il a également une conception très personnelle du consentement, exhibe sa découverte (un être humain, rappelons-le), et sa réaction face aux refus de Zilia nuance nettement son dévouement (il va jusqu'à menacer de se suicider et à s'autocongratuler de ne pas l'avoir violée alors que cela aurait été si facile...).

Enfin (attention, spoilers !! ), bien que Zilia soit une femme audacieuse, elle ne prend pas les rênes de son destin uniquement par la force de son caractère mais parce qu'elle considère sa fidélité envers l'homme qui l'a trahie comme un principe indiscutable.

Je ne conseille pas ce livre à celles et ceux qui souhaiteraient faire une lecture entraînante. Les lettres de Zilia sont souvent très ampoulées et répétitives. Les personnages n'ont pas une grande consistance. Cependant, les réflexions de l'autrice font de ce texte un document très intéressant et la brièveté de l'ouvrage (une centaine de pages) permet de ne pas sombrer dans un ennui irréversible. 

Flammarion.
1747 pour l'édition originale.