15 septembre 2016

Celle que vous croyez - Camille Laurens

A14387Camille Laurens est un auteur que j'ai découvert à l'occasion de la polémique l'opposant à Marie Darrieussecq qui avait fait couler beaucoup d'encre il y a quelques années. N'ayant jamais lu ni l'une ni l'autre, j'avais simplement été découragée de me plonger dans leurs oeuvres. C'est Carolivre qui a publié une vidéo faisant une présentation alléchante de ce livre qui m'a fait changer d'avis.

Claire est en hôpital psychiatrique. Cette femme brillante, cinquantenaire, divorcée et mère de deux enfants, a chaviré quelques années plus tôt.
Alors dans une relation toxique avec un certain Joël, elle décide pour l'espionner de faire par le biais d'un faux profil Facebook, une demande d'amitié à son colocataire, Chris. Celui-ci est un photographe trentenaire très conscient de l'effet qu'il produit sur la gente féminine. Chris tombe immédiatement sous le charme du personnage créé par Claire, et cette dernière ne tarde pas à se prendre bien trop au jeu également.

Ce livre pourrait être une banale histoire d'amour qui a mal tourné, mais le profil de l'héroïne, la construction du livre et le style de l'auteur en font un très bon roman.
D'abord, la narratrice raconte ce qui lui est arrivé, à toute allure, sans reprendre son souffle. L'ensemble est brouillon, décousu. Elle s'adresse à un psychiatre que l'on n'entend qu'à travers sa patiente, lorsqu'elle reformule ses questions. Cette partie est sous tension, car on sait qu'il s'est passé quelque chose d'horrible, mais on ignore quoi, et dans quel mesure Claire est responsable.
Puis, par deux fois, on pense toucher la vérité. Les personnages sont toujours les mêmes, mais ils ne tiennent plus le même rôle, et on referme finalement ce livre en se demandant si l'auteur ne s'est pas un peu moqué de nous. Ce roman est-il un roman totalement inventé ? de l'autofiction ? un peu des deux ?
Dans tous les cas, à travers son personnage, Camille Laurens en profite pour évoquer la place peu reluisante accordée aux femmes de plus de cinquante ans (voire moins) dans notre société. La charge est violente, mais elle corrobore ce que j'ai moi-même constaté plusieurs fois dans mon entourage (même si la presse nous assure ces derniers jours que les femmes sont de plus en plus nombreuses à avoir un compagnon plus jeune, au moins 10% ! *). Tout, la littérature, les sites de rencontres, le monsieur avec qui l'on discute qui se détourne dès qu'une jeune fille arrive, comme si sa précédente interlocutrice était transparente, tout rappelle aux femmes qu'elles ont une date de péremption.
Alors, dans ce monde, comment ne pas céder à la tentation de se créer un personnage ? Tout le monde le fait après tout. Je connais peu de profils qui montrent autre chose qu'une vie parfaite sur les réseaux sociaux. Notre narratrice vole donc une identité et en savoure les avantages tout en sachant que le temps lui est compté. Et là, ironie du sort, c'est bien son expérience qui lui permet de savoir ce que Chris veut entendre, et comment le séduire. Cela dit, l'auteur nous propose une héroïne loin d'être irréprochable elle-même, pleine de failles et agaçante, ce qui évite de rendre le tout trop manichéen.

Une réflexion originale sur certains aspects de notre société. J'ai été bluffée par cette première lecture de Camille Laurens.

Les avis de Papillon et de Violette.

*Non, je ne suis pas du tout sarcastique.

Gallimard. 192 pages.
2016.

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23 février 2013

Nouvelles de Pétersbourg - Nicolas Gogol

FIC11413HAB40Cela fait des années que j'entends le plus grand bien de Nicolas Gogol et de ses Nouvelles de Pétersbourg. L'hiver russe que nous traversons actuellement en compagnie de Titine et Cryssilda m'a enfin permis de m'y plonger.

Mon édition contient cinq nouvelles. Dans Le Manteau, un petit fonctionnaire, après avoir passé de nombreuses années vêtu d'un manteau rapiécé de toutes parts, se trouve obligé d'en acheter un nouveau. Après avoir économisé assez d'argent en se privant beaucoup, il se fait faire un très beau manteau, très chaud, qui provoque l'admiration et l'envie de ses collègues (qui l'ont longtemps raillé sur l'ancien). Mais à peine a t-il le temps de le porter qu'il se fait agresser et voler son nouvel habit.
Le Journal d'un fou est celui d'un fonctionnaire qui perd le sens de la réalité en voulant séduire une jeune fille et qui écrit ses délires dans son journal. Il parle aux chiens, se prend pour le roi d'Espagne et se perd dans le temps et l'espace. Il finira à l'asile.
Dans Le Nez, un homme se réveille un matin et s'aperçoit que son nez a disparu. Alors qu'il erre, paniqué, dans les rues, il voit son nez se promener dans la rue, prendre des fiacres et vivre sa vie en toute indépendance.
La Perspective Nevsky est une avenue de Saint-Pétersbourg que toutes les classes sociales traversent chaque jour. Deux amis, un peintre et un militaire, y croisent chacun une femme qu'ils décident de suivre.
Enfin, dans Le Portrait, un jeune peintre désargenté mais passionné déniche un tableau très réaliste représentant un viel homme dans une boutique d'art. Il l'achète, et une fois chez lui, découvre que le portrait a des pouvoirs magiques. Grâce à lui, il devient un peintre à la mode, mais pour cela il doit accepter de produire des oeuvres déhumanisées.

A l'exception de La Perspective Nevsky qui m'a pas mal ennuyée (même si je reconnais qu'elle est intéressante), j'ai passé un très bon moment en compagnie de Gogol. Ces nouvelles, tour à tour drôles, grotesques et tristes, sont d'une très grande richesse. Le Saint-Pétersbourg que nous dépeint l'auteur est loin de l'image glorieuse que nous avons de cette ville. Il fait très froid, certains quartiers sont sales et laids, les gens peinent à payer leur loyer ou même un simple vêtement.
L'humour occupe une grande place dans ces textes. En plus des agissements bizarres de ses personnages, Gogol intervient dans le récit, insiste pour nous présenter tous ses héros et se moque même de l'absurdité de sa nouvelle Le Nez.

"Mais le plus étrange, le plus inexplicable, c'est que les auteurs puissent choisir de tels sujets ! Je l'avoue : c'est tout à fait incompréhensible ! C'est véritablement... Non !... je ne comprends pas ! En premier lieu, le pays n'en retire aucun avantage ; en second lieu il n'en retire aucun avantage non plus. Bref, je ne sais pas."

En effet, le fantastique n'est jamais loin. Il sert à rappeler la cruauté du monde réel en causant de graves désillusions ou en créant des situations qui provoquent l'effroi et l'incompréhension, comme ce sera le cas plus tard dans La métamorphose de Kafka à laquelle fait inévitablement penser cette histoire de nez qui se promène seul dans les rues de Pétersbourg. Les héros sont des gens modestes, pitoyables, qui paient systématiquement le simple fait d'avoir entraperçu une vie meilleure. Dans Le Manteau, le texte qui m'a le plus touchée, le pauvre Akaky Akakiévitch porte les mêmes vêtements depuis toujours, et le moindre changement le terrifie (au point de lui faire repousser une promotion). Son nouveau manteau, qui a comme pouvoir magique le pouvoir de le garder au chaud, lui permet d'apprécier les choses du quotidien pour la première fois. A l'image de beaucoup d'autres personnages, la jouissance de cet homme auhiver_russe1 nom étrange ne sera qu'éphémère.
La profusion d'artistes maudits et d'oeuvres malfaisantes m'a rappelé Le Chef d'oeuvre inconnu ou La Peau de Chagrin de Balzac. Dans ces moments là, je regrette de ne pas avoir une culture littéraire suffisante pour savoir quelles sont les auteurs qui ont pu influencer ces deux écrivains. Le Portrait, dans laquelle tous les hommes qui touchent au tableau représentant cet homme cruel qui a voulu l'immortalité courent à leur perte, m'a complètement fascinée. 

Voilà donc des nouvelles bien étranges mais originales, souvent distrayantes et toujours brillantes.

 D'autres avis chez la Renarde et Titine.

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20 mai 2012

"Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues ! "

9782070383047FSJe termine ma pause zolienne de l'année (quoique, on ne sait jamais) avec La Conquête de Plassans. Après deux tomes à Paris, ce quatrième volet des Rougon-Macquart nous ramène dans le berceau de la famille, où nous avions laissé Adélaïde Fouque, désormais enfermée dans un asile, et quelques membres bien sympathiques de sa descendance.

L'abbé Faujas arrive un soir, en compagnie de sa mère, chez Marthe et François Mouret. Il est peu avenant et un mystère plane sur son passé, ce qui ne lui laisse pas présager un avenir brillant dans la petite ville de Plassans, où les rumeurs se répandent très vite. Pourtant, grâce à des appuis invisibles et à son intelligence, l'abbé Faujas va conquérir tour à tour la maison des Mouret, le clergé de Plassans, puis toute la ville.

Bien qu'il soit moins flamboyant que Le Ventre de Paris, je crois que j'ai préféré ce livre où toutes les mauvaises actions se font insidieusement et où les personnages semblent se livrer à un concours de celui qui aura le plus d'ambition et le moins de scrupules (encore plus que d'habitude).
Au début, la situation semble normale, et les personnages prêts à repousser les assauts des Faujas. François et Marthe ne sont pas franchement des gens pieux, et leur famille est solide. Parmi leurs enfants, Octave court les filles et Désirée n'aime que les animaux. Seul Serge semble corruptible. Puis, sans qu'on comprenne pourquoi, on se retrouve avec une Marthe complètement illuminée, qui s'auto-flagelle au sens propre du terme, un Mouret qu'on plaindrait presque (il ne faut pas trop pousser non plus), et un abbé Faujas transformé en sex-symbol. Enfin, pour ce dernier aspect, ça ne dure que le temps de la conquête, puisqu'il renoue rapidement avec ses habits troués, et sa haine du peigne. Après tout, avec un charisme comme le sien, pourquoi se gêner ?

"Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle ; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le quitter : elles venaient à lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre."

Evidemment, Zola critique ici férocement le clergé et les comportements excessifs de certains croyants. Le plus formidable dans cette histoire, c'est qu'il montre avec brio comment on peut en venir à adorer ceux qui nous méprisent le plus. Le club des groupies de Faujas est composé de femmes, alors qu'on a droit à ce qu'il pense du sexe féminin à plusieurs reprises et qui tient en quelques mots très flatteurs : "la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute finale". Bref...
Autre menace qui plane tout au long du livre : la folie. La grand-mère est enfermée, et on se demande pendant un bon moment qui de Marthe ou de Mouret ira lui tenir compagnie en premier (en tant que cousins germains, ils descendent aussi directement d'elle l'un que l'autre).

Comme d'habitude avec Zola, on a droit à des scènes extraordinaires dans ce livre. Je vais essayer de ne pas en dire trop, mais l'incendie est un moment qui m'a scotchée, avec tous ces notables regardant périr des gens comme s'ils assistaient à un feu d'artifice. Nul doute qu'ils sont repartis à leurs affaires très rapidement. Et cette dernière phrase ! Je me souviens encore de la toute fin de La Faute de l'Abbé Mouret, grossière et provocatrice, mais on est encore au-delà (évidemment, je vous laisse la découvrir).

Et les Rougon ? Ben, les Rougon, ça va. On pourrait penser que Félicité serait embêtée du scandale provoqué par son allié et sa fille. Malheureusement, comme le dit Macquart, ils savent prévoir dix portes de sortie à chaque situation, ce qui leur assure de remporter à chaque fois la victoire, même si ça tue un ou deux membres de leur famille au passage.

Quand je pense que je remonte avec eux à Paris pour le prochain tome, ça promet !

D'autres avis chez Stéphie, Cuné (très intéressant, puisqu'il formule des critiques que je partage sur les notables de Plassans et sur le comportement de Marthe, bien qu'elles n'aient en ce qui me concerne pas altéré la forte impression que ce livre m'a faite), Kalistina et Cléanthe.

Folio. 466 pages.
1874 pour l'édition originale.

 

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17 novembre 2010

Tendre est la nuit ; Francis Scott Fitzgerald

9782253052296Le Livre de poche ; 414 pages.
Traduit par Jacques Tournier.
1934
.

J'ai découvert Francis Scott Fitzgerald il y a deux ans, avec Gatsby le Magnifique, qui s'est avéré être une de mes lectures les plus marquantes de ces dernières années. Tendre est la nuit est l'autre grand roman de l'auteur dans la conscience collective. Il a pas mal fait parler de lui au moment de la sortie de la biographie romancée de Zelda Fitzgerald, Alabama Song de Gilles Leroy (que je n'ai pas lu), parce qu'il serait lié à la vie de l'auteur et de sa femme. Étant donné que je n'ai pas lu le livre de Gilles Leroy, ni aucune autre biographie du couple Fitzgerald, je vais me contenter de vous parler du livre lui-même.

Rosemary Hoyt est une jeune fille de dix-huit ans, nouvelle starlette de cinéma, qui passe des vacances en compagnie de sa mère sur la côte d'Azur. Alors qu'elle observe les touristes sur une plage, elle aperçoit pour la première fois Dick Divers et Nicole, son épouse. Ce couple est envoûtant, et semble mener une vie tranquille et parfaite.
Rosemary tombe immédiatement sous le charme de Dick, et va suivre les Divers jusque chez eux puis jusqu'à Paris, où elle ne tarde pas à entrevoir ce qui se cache derrière ces paillettes et ces apparences de bonheur.

Ce livre est un chef d'œuvre. Étrangement, je lui préfère peut-être (pour le moment) Gatsby le Magnifique, mais Tendre est la nuit est un roman que l'on lit avec la gorge de plus en plus nouée au fur et à mesure que le vernis s'écaille.
Dick est psychiatre, et il a succombé à l'une des tentations les plus malsaines (il aurait dû davantage lire Freud). Sa relation avec Nicole est complètement brouillée par ce choix désastreux.

"Il avait de plus en plus de mal à reconnaître, à coup sûr, ce qui n'était qu'un détache9782253157694_Gment professionnel, un réflexe d'autodéfence, et ce qui indiquait peut-être une désaffection de son coeur. Lorsqu'on s'habitue à l'indifférence, ou qu'on la laisse s'atrophier, on finit par se sentir vide.Dick s'était habitué à se sentir vide de Nicole, et il la soignait contre sa volonté, en refusant toute contrainte émotionnelle. On dit des cicatrices qu'elles se referment, en les comparant plus ou moins aux comportements de la peau. Il ne se passe rien de tel dans la vie affective d'un être humain. Les blessures sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu'à n'être qu'une pointe d'épingle. Elles demeurent toujours des blessures. Il faudrait plutôt comparer la trace des souffrances à la perte d'un doigt, ou à celle d'un oeil. Peut-être, au cours d'une vie entière, ne vous manqueront-ils vraiment qu'une seule minute. Mais quand cette minute arrive, il n'y a plus aucun recours."

Et pourtant, il y a tellement de poésie et d'intelligence dans ce roman ! Il dresse un portrait amer de ces riches américains qui se pavanent en Europe, en prenant bien soin de dissimuler leurs secrets honteux. Comme dans Gatsby, les gens sont prêts à mordre au premier signe de faiblesse.
Le roman est construit en trois parties où l'on suit un personnage différent. On rencontre d'abord les Divers à travers les yeux de Rosemary, jeune fille naïve et innocente. Rosemary est une jeune actrice qui est encore très proche de sa mère, et qui découvre l'amour (ou du moins ce qu'elle croit être de l'amour) en la personne de Dick Divers. Les charges qui pèsent sur ce dernier nous sont alors dévoilées en remontant dans le passé, jusqu'à sa rencontre avec sa femme, une héritière richissime (
quand lui ne dispose que de ses revenus professionnels), belle, intelligente, mais blessée.  La véritable héroïne du livre, Nicole, le personnage le plus mystérieux et le plus difficile à cerner, ne nous est révélée qu'à la fin. On réalise alors que la relation qu'elle forme avec son mari est devenue encore plus complexe au fil des années, au point de rendre Dick tout aussi dépendant d'elle qu'elle l'était de lui.

C'est poignant, sublime, un de ces livres dont on dévore les pages en sachant qu'ils nous dévoilent un auteur dont on ne se détachera plus.

J'ai depuis commencé la lecture de Accordez-moi cette valse, écrit par Zelda Fitzgerald, qui relate les mêmes faits. On en reparle très bientôt.

Les avis de Popila et de Delphine.

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30 août 2009

Le Gardien du Feu ; Anatole Le Braz

le_braz_1_Liv'Editions ; 254 pages.
1900
.

C'est Wictoria qui m'a donné envie de découvrir cet auteur que je ne connaissais jusque là que de nom.

1876. Goulven Dénès est le gardien du phare de Gorlébella (ou phare de la Vieille), au large de la pointe du Raz, en Bretagne. Ils sont trois à se relayer dans ce lieu coupé de tout, toujours deux dans le phare et un à terre.
Le récit débute alors que Goulven a enfermé sa femme Adèle et Louarn, l'un de ses collègues, dans une chambre du phare. Il a appris quelques temps auparavant que celle qu'il adorait le trompait avec l'homme auquel il a offert une position. Sa vengeance est à la hauteur de sa souffrance, et il laisse ses prisonniers mourir de faim.
La Gardien du Feu est l'histoire de sa vie par lui-même.

Voilà un livre étrange dont j'ai apprécié la lecture, même si j'avoue que je m'attendais à être davantagesecouée.
Il nous fait remonter dans le temps, à une époque où la Bretagne était considérée comme une terre vaste, divisée en pays ayant des coutumes diverses, voire incompatibles. En épousant Adèle, une Trégorroise, Goulven est avertiPointe_du_Raz qu'il pourrait bien le regretter. Surtout qu'ils poussent l'audace jusqu'à se rendre sur la pointe du Raz, là où tout est embrumé, où l'on regarde les étrangers d'un air étrange, et où les légendes ne prédisent rien de bon.
Ceci donnait au livre un côté sympathique mais sans plus. Durant la première partie de ma lecture, j'avais du mal à me fondre réellement dans l'ambiance, et à comprendre l'intérêt que présentait réellement ce texte.
En fait, je suis complètement entrée dans le jeu d'Anatole le Braz, qui manipule la narration et la connaissance qu'il a des mystères de sa Bretagne pour tromper le lecteur, et lui faire lire au premier degré un récit bien plus noir et original qu'il n'y paraît. La fin du livre se lit avec un oeil neuf, douloureusement, parce notre regard n'est plus détourné et que l'on connait déjà l'issue du calvaire conté par un Goulven qui n'entend plus que sa haine. Contrairement à Wictoria, je n'ai aucun doute sur ce qu'il s'est réellement passé, même si l'on ne peut effectivement que le deviner.

Yvon a également lu ce texte. Il existe une adaptation de ce roman en bande dessinée, appréciée par La Liseuse

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24 août 2009

Cosmos ; Witold Gombrowicz

41111E7C12LFolio ; 220 pages.
Traduit par Georges Sedir.
1964
.

Le narrateur, brouillé avec sa famille, décide de louer une chambre dans un village avec Fuchs, un autre jeune homme en quête d'apaisement. Les choses commencent mal, avec la découverte par les deux hommes d'un moineau pendu, vraisemblablement par un adulte, à proximité de la pension de famille où ils décident de louer une chambre. Dans le même temps, notre narrateur décèle un lien entre la bouche de Catherette, la servante, et celle de Léna, la fille des propriétaires de la maison.

Les points de départ de cette histoire sont complètement absurdes, et j'imagine que vous avez haussé les sourcils en lisant mon résumé. Pourtant, j'ai compris en lisant Cosmos pourquoi tout le monde sauf moi connaît Gombrowicz depuis toujours. J'ai adoré Les Envoûtés, Cosmos est une révélation.
Je pense que je suis loin d'avoir compris ce texte, mais il m'a captivée de bout en bout. Ici, tout est encore plus travaillé, plus subtil que dans Les Envoûtés. Ce dernier texte a été écrit avant tout pour distraire un large public, et c’est l’intrigue, aux multiples rebondissements, qui donnait du rythme à l’ensemble.
Cosmos est un roman dans lequel il ne se passe presque rien, mais qui donne exactement le sentiment inverse grâce à l'écriture de Gombrowicz. Il règne une ambiance malsaine dans ce texte, et la plume de Gombrowicz prend un plaisir évident à tendre le récit et à jouer avec l'absurde afin de renforcer cette impression. Il martèle les réflexions répétitives de son narrateur, crée des personnages qui usent étrangement du langage, s’attache à creuser tous les détails, et nous fait pénétrer dans une réalité totalement tronquée, car vue à travers les yeux d’un individu perturbé. Les points de départ de cette histoire semblent absurdes car il ne s'agit que d’infimes détails, mais ils permettent à Gombrowicz de construire une analyse très fine de la psychologie humaine.
L'infiniment petit domine, mais il prend des proportions énormes quand on le voit à travers les obsessions de notre narrateur. Un moineau pendu devient un véritable crime, de simples mouvements des mains deviennent suspects, des traits sur les murs deviennent des flèches indiquant d’autres méfaits, et le lecteur se laisse embarquer le plus naturellement du monde dans cette sorte de roman policier sans éléments liés rationnellement, sans victime et sans meurtrier. A quoi bon tout cela ? A montrer que les interprétations d’un seul individu, victime d’ennui (comme le suggère Fuchs), de délires obsessionnels, et de désir passionnel et glauque, peuvent lier entre eux des événements indépendants, faire exploser un cocon, et manipuler à merveille le lecteur.
Il y a sans doute beaucoup plus dans ce livre, mais il faudra certainement que j’approfondisse davantage ma connaissance de Gombrowicz pour le voir. Les auteurs que j'apprécie le plus sont ceux qui semblent avoir des obsessions que l'on retrouve d'un livre à l'autre. Ils me donnent la sensation de chercher des réponses qu'ils ne trouvent jamais, et en bonne curieuse, j'ai envie de chercher avec eux. Gombrowicz doit être de ceux-là. Ainsi, comme dans Les Envoûtés, la correspondance entre les éléments, les personnes et les événements occupe une place capitale, et ce qui est orphelin lui déplaît profondément.

J'ai peur de vous donner l'impression que ce texte est un joyeux n'importe quoi, ou qu'il s'agite beaucoup pour pas grand chose. C'est totalement faux. Il y a quelques semaines, je ne connaissais même pas Witold Gombrowicz de nom, mais Cosmos fait déjà partie de mes livres favoris.

Levraoueg a aussi aimé tout en étant déconcertée. Dominique nous livre diverses interprétations de ce grand roman.

08 août 2009

Le Tour d'écrou ; Henry James

jpg_le_tour_d_ecrou_1_Librio ; 155 pages.
Traduit par Jean Pavans.
The Turn of the Screw. 1898.

Au moment de Noël, un groupe d'amis se réunit le soir autour du feu et se raconte des histoires terrifiantes. L'un d'eux propose soudain de livrer à ses amis un récit véridique, que lui a fait une femme qu'il a aimée bien des années auparavant. C'est elle qui prend le relais pour dire son histoire au lecteur. Après un entretien avec un jeune homme qui lui a fait une forte impression, notre narratrice, alors âgée d'une vingtaine d'années, est engagée comme gouvernante de deux enfants, à la condition de ne jamais solliciter son maître, leur oncle.
Arrivée à Bly, une magnifique demeure, elle rencontre d'abord l'adorable petite Flora, et se lie d'amitié avec l'intendante, Mrs Grose. La première contrariété que connaît la gouvernante est le renvoi du jeune Miles de sa pension. Cependant, lorsqu'il arrive à son tour à Bly, il est au moins aussi attachant que sa soeur, et il paraît impensable qu'il puisse avoir fait quoi que ce soit qui mérite qu'il se retrouve dans une telle situation.
Les choses deviennent définitivement inquiétantes lorsque les spectres de Miss Jessel, l'ancienne gouvernante, et de Peter Quint, un ancien domestique de Bly, apparaissent, et semblent menacer les enfants.

Lors de la fameuse soirée au coin du feu, Douglas s'interroge : "Si l'implication d'un enfant [dans une histoire d'épouvante] donne un tour d'écrou supplémentaire, que diriez-vous de celle de deux enfants... ? " Pour ma part, ce fait a sans aucun doute contribué à me faire un énorme effet.
Ce livre est un véritable bijou, qui joue sur toutes les ambiguïtés permises par sa construction. Le début du livre m'a fait penser à Jane Eyre, mais ici la menace semble venir de partout, et l'on sombre toujours plus loin dans le macabre. C'est la gouvernante qui nous raconte l'histoire, et alors qu'elle tente tout ce qu'elle peut pour protéger ses élèves, le lecteur voit plus loin derrière les sourires angéliques. Miles et Flora sont les êtres qui mènent la danse quand les adultes font des cauchemars. La situation est malsaine, et il faut attendre les dernières lignes pour comprendre à quel point.
En effet, la fin est magistrale, et l'on se moque bien que le récit de la gouvernante ait balayé tout le reste. J'ai lu ce livre fébrilement, incapable de le reposer avant de l'avoir achevé. Naturellement, j'ai été frustrée et encore plus déconcertée, comme le savent tous ceux qui ont déjà lu ce texte. Généralement, les textes "effrayants" du XIXe siècle ne m'impressionnent pas par leur capacité à avoir conservé cette dernière caractéristique. Mais Henry James jongle tellement bien avec l'esprit humain que cette fois-ci, je n'avais pas l'impression d'avoir davantage de recul qu'un lecteur de la fin du XIXe siècle. Si vous ne connaissez pas ce chef d'oeuvre, jetez-vous dessus !

Les avis de Nibelheim, de Sylvie, de La liseuse, de Tamara, de Dominique, et d'autres sur BOB...
Cécile a lu la BD qui a été tirée de ce texte.

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15 juin 2009

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme ; Stefan Zweig

resize_4_Le Livre de Poche ; 124 pages.
Traduit par Olivier Bournac et Alzir Hella.
1927.

Lettre Z du Challenge ABC :

J'aime beaucoup Zweig, mais pour une raison inexplicable, j'ai toujours un sentiment d'appréhension lorsque j'ouvre l'un de ses livres. Et pour celui-ci, c'était encore pire, j'étais certaine que j'allais m'ennuyer.

Nous sommes à Monte-Carlo, et les clients d'un hôtel sont sous le choc. Une femme d'une trentaine d'années, mariée et mère de famille, vient d'abandonner les siens pour fuir avec un jeune homme rencontré seulement quelques heures plus tôt. Bien entendu, les commentaires acerbes sont de la partie. Tous affirment que les deux amants se connaissaient de longue date, que la jeune femme était nécessairement dérangée, et que l'enlèvement était prévu depuis longtemps.
Seul notre narrateur s'oppose à cette vision, ce qui donne lieu à une forte dispute avec ses compagnons. Une vieille dame anglaise semble particulièrement intéressée par sa conception des choses et, après s'être assuré qu'il reste ferme sur ses positions, elle décide de se confier à lui, de lui raconter comment en vingt-quatre heures, la femme respectable qu'elle était a renoncé à tout.

Ce roman est une merveille ! Je pense même que je l'ai préféré à Lettre d'une inconnue, que j'ai longtemps confondu avec ce livre, et qui était jusque là mon favori de Zweig.
La patte de l'auteur est bien présente. L'ambiance est nostalgique, l'action ne se déroule pas au moment où nous la découvrons. La folie liée à une obsession guette, comme souvent chez Zweig. Folie ou humanité d'ailleurs, mais qui se révèle quoi qu'il en soit tragique.
La bonne société qui juge les "gourgandines" est remise en cause par ce portrait de femme qui n'avait pas prévu qu'elle serait celle qui aurait le droit de contempler la vie. Elle l'a payé cher, son coeur a été brisé et elle s'est sentie coupable pendant le restant de sa vie. Mais au final, sa rencontre avec notre narrateur est une récompense, un droit au soulagement. Zweig souligne les risques auxquels exposent les "bonnes manières". En étouffant les passions, elles éclatent avec une intensité encore plus violente, et au moment le moins opportun. "Seuls peut-être des gens absolument étrangers à la passion connaissent, en des moments tout à fait exceptionnels, ces explosions soudaines d'une passion semblable à une avalanche ou à un ouragan : alors, des années entières de forces non utilisées se précipitent et roulent dans les profondeurs d'une poitrine humaine". Et heureusement sans doute, parce qu'il est malheureux qu'un être humain dise que pendant plus de quarante ans, il n'avait rien vécu.
La minutie avec laquelle l'auteur étudie les caractères humains se révèle surtout dans la salle de jeux, endroit symbolique, où a lieu la rencontre entre Mrs C. et l'homme dont elle ne connaîtra jamais le nom. Etre impassible est un idéal dans une société tout en retenue, mais même dans les lieux où les émotions sont les plus dangereuses, les traîtres qui sont en nous se dévoilent. Je n'aurais jamais pensé lire un jour avec autant d'émotion des descriptions de mains, et pouvoir y trouver un tel désespoir !

Zweig m'a encore une fois fait passer un excellent moment, si vous n'avez pas encore découvert ce livre, il faut le faire au plus vite !

Karine :) , Karine, Keisha, Malice et bien d'autres ont également été conquis.