22 juillet 2011

Viol, une histoire d'amour - Joyce Carol Oates

50821279_pLe soir du 4 juillet 1996, Tina Maguire et sa fille Bethie traversent le parc pour rentrer chez elles, quand elles sont agressées par un groupe de jeunes voisins. Traînée avec sa mère sous le hangar à bateaux, Bethie parvient à s'enfuir et à se cacher. Elle entend alors, impuissante, sa mère se faire violer et battre par leurs agresseurs. Tina est finalement laissée pour morte, mais survit après quelques jours de coma. Bethie parvenant à identifier la plupart des jeunes coupables, leur condamnation pourrait être facile.
Sauf que Tina était habillée de manière provocante, et elle est bien fichue. En plus, elle fréquente un homme toujours marié. On se met alors à murmurer qu'elle l'a bien mérité.

Je viens à peine de découvrir Joyce Carol Oates, mais je crois que je suis accro.
Encore une fois, ce qui m'a frappée, c'est l'efficacité de l'écriture de cet auteur. Avec un simple mot, après, répété encore et encore, Joyce Carol Oates parvient à exprimer le point de rupture que constitue le viol de Tina dans la vie des filles Maguire.

"Dès que ta mère et toi avez été traînées dans le hangar de Rocky Point, tu as commencé à exister dans l'après. Jamais plus tu ne pourrais exister dans l'avant."

Le narrateur est extérieur mais brutal. Il explique à Bethie que plus rien ne sera jamais comme avant, il exprime les sentiments des personnages, il poursuit tous les acteurs de l'histoire. Les chapitres sont courts, les phrases sont brèves, percutantes, sans aucun enrobage.
Ca permet de créer un malaise grandissant chez le lecteur. La deuxième partie du livre relâche la pression, mais j'ai été au bord de l'asphyxie durant les premiers chapitres. Pourtant, le vocabulaire employé est simple, il n'y a pas d'étalage de violence. C'est la froideur ambiante qui étouffe le lecteur et le rend de plus en plus révolté.
Après l'agression, Tina et Bethie sont victimes de menaces, et doivent affronter un procès. La fragilité de la position des victimes de viol est mise en avant à travers les regards accusateurs, les avocats véreux, les femmes jalouses et idiotes.
La justice se fera, mais d'une manière un peu étrange, et insatisfaisante en ce qui me concerne (je ne peux pas vous en dire plus malheureusement). C'est le seul reproche que je ferai à ce livre. Je trouve toutefois qu'il est bien récupéré par les dernières paroles de Gladys Haaber à la fin du livre. On peut s'apercevoir que la frontière entre les coupables et les victimes continue à faire débat.

Un roman choc, qui ne m'a pas autant convaincue que Délicieuses pourritures, mais qui soulève des questions fondamentales.

D'autres avis chez Manu, Ankya, Restling et Stephie.

Points. 182 pages.
Traduit par Claude Seban. 2003.

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08 janvier 2010

Une Chambre à soi ; Virginia Woolf

woolf10/18 ; 171 pages.
Traduit par Clara Malraux. 1929
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Il y a quelques années, j'ai eu à effectuer une présentation sur l'historiographie des femmes. Les titres sur lesquels j'ai alors travaillé étaient éloquents : Les femmes ou les silences de l'Histoire, Des femmes sans Histoire ?, etc. Il en ressortait que non seulement, les femmes, parce qu'elles étaient rarement en première ligne de l'Histoire événementielle (je sens qu'Erzébeth est absolument ravie à l'heure actuelle), avaient très longtemps été ignorées par la majorité des historiens (souvent des hommes...), mais qu'elles-mêmes s'étaient mises en marge de cette Histoire. On se plaint que Jane Austen ait brûlé ses lettres, mais il s'agit d'une pratique qui était alors ordinaire.

La démarche de Virginia Woolf dans Une Chambre à soi, qui se propose d'étudier "Les femmes et le roman", s'inscrit dans les débats qui ont amené les intellectuels à requestionner la place des femmes dans la société. Bien entendu, Virginia Woolf n'en est pas encore à pouvoir étudier les deux sexes de manière apaisée. Avant cela, il faut d'abord affirmer la présence des femmes dans les sujets qu'elle étudie. Mais son analyse fait preuve d'une clairvoyance rare. Elle prend avec ironie les commentaires qui émanent des hommes les plus cyniques à l'égard des capacités intellectuelles des femmes, tout en rejetant absolument la tentation de céder à une colère tout aussi stérile envers les représentants de l'autre sexe.

A l'origine, Virginia Woolf a écrit ce texte pour une conférence donnée devant des étudiantes. On pourrait s'attendre à un long texte sérieux et plein de détails que l'on aura tôt fait d'oublier avec tout autre auteur, mais Virginia Woolf ne peut s'empêcher de croire en la puissance de la fiction, ce qui donne lieu à un texte écrit comme un roman, avec un personnage qui déambule dans un Oxbridge plus ou moins imaginaire au milieu de l'automne, à la fois drôle, ponctué d'exemples marquants (comment oublier la soeur de Shakespeare, dotée "d'un coeur de poète", et qui "se tua par une nuit d'hiver et repose à quelque croisement où les omnibus s'arrêtent à présent, devant l'Elephant and Castle" ?) et qui pose de multiples questions.

"Ce que l'on attendait de moi était-ce seulement des hommages à des écrivains femmes illustres, Jane Austen, les soeurs Brontë, George Eliot ? A y regarder de plus près, cette association "femme" et "roman" me parut moins simple."

Elle met à jour un paradoxe incontestable. Si les femmes envahissent les oeuvres littéraires, captivent les poètes, la réalité les a rejetées dans l'ombre. "En imagination, elle est de la plus haute importance, en pratique, elle est complètement insignifiante." " Avez-vous quelque idées du nombre de livres consacrés aux femmes dans le courant d'une année ? Avez-vous quelque idée du nombre de ces livres qui sont produits par des hommes ? Savez-vous que vous êtes peut-être de tous les animaux de la création celui dont on discute le plus ?" Ce qui apparaît très vite est la nécessité de savoir dans quelles conditions une femme peut écrire un roman. Outre les "cinq cent livres de rente annuels" et une "chambre à soi", Virginia Woolf remonte dans le temps afin de nous expliquer pourquoi il existe si peu de femmes déclarées romancières (bien qu'elle veuille croire que beaucoup d'histoires anonymes sont le fait de femmes, après tout Curer Bell, George Eliot et d'autres étaient bien des femmes).
Elle s'exprime longuement sur les sources employées qui évoquent les membres de son sexe, écrites presque exclusivement par des hommes davantage préoccupés à étudier les rapports des femmes avec les hommes que les femmes entre elles.

"Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l'homme deux fois plus grande que nature."

Finalement, les femmes ont commencé à produire, provoquant une colère ressentie également par les deux sexes.
Virginia Woolf est convaincue que les femmes ont leur place dans le domaine écrit, parce qu'elles ont un angle de vue différent. Les centres d'intérêts varient selon les sexes, mais elle souhaiterait que tous puissent être exprimés dans les textes, sans que les femmes se sentent honteuses suite à des plaisanteries de la part de la gent masculine. Virginia Woolf sent que les choses changent, malgré des hésitations fâcheuses de part et d'autre. Elle explique ainsi l'apparition d'une littérature sexuée selon elle au XIXe, citant Galsworthy, qui tente de s'affirmer contre la montée des femmes dans le domaine des lettres par une écriture qui n'exprime que le "côté mâle de l'auteur".
Par ailleurs, même l'apparition du deuxième sexe dans le roman ne la satisfait pas totalement. Elle pense que si les femmes ont privilégié le roman à d'autres types d'écrits, c'est encore une fois parce qu'il s'agissait de la forme la plus conforme à leur mode de vie. Pour Virginia Woolf, Jane Austen, dérangée en permanence dans son processus d'écriture, a choisi le roman au moins partiellement par nécessité. Virginia Woolf évoque également d'autres figures qui la passionnent, elle ne peut s'empêcher d'avoir des regrets.

"Emily Brontë aurait dû écrire des pièces de théâtre poétiques ; la surabondance du vaste esprit de George Eliot aurait dû se répandre, une fois l'inspiration créatrice épuisée, sur l'histoire et la biographie."

Au-delà de la question du rapport entre la femme et le roman, il s'agit donc de mettre en évidence des phénomènes bien plus généraux. D'ailleurs, en ce qui concerne la question financière, Virginia Woolf ne pense pas que seules les femmes sont défavorisées.

"Nous pouvons discourir sur la démocratie, mais à l'heure actuelle, un enfant pauvre en Angleterre n'a guère plus d'espoir que n'en avait le fils d'un esclave à Athènes de parvenir à une émancipation qui lui permette de connaître cette liberté intellectuelle qui est à l'origine des grandes oeuvres."

Je ne partage pas la totalité des opinions de Virginia Woolf dans cet essai, mais elle les expose admirablement bien. Elle nous fait découvrir des destins inconnus, parfois fictifs, mais toujours très éclairants. 

D'autres avis sur Biblioblog et chez Violaine.

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03 août 2009

Le coeur cousu ; Carole Martinez

resize_4_Folio ; 442 pages.
2008.

Heureusement qu'il y a des jours où le nombre de livres que l'on a emportés en vacances est trop peu important, et où en plus il fait un temps qui rend toute baignade/ballade impossible, parce que je ne sais pas si j'aurais terminé ce livre dans d'autres circonstances, et cela aurait été dommage.

Espagne, fin du XIXe siècle. Soledad est une vieille femme avant l'heure quand elle prend la plume pour nous conter l'histoire de sa mère, la couturière qui possédait un don pour coudre les vêtements, mais aussi les coeurs, et pour réparer les chairs. Mariée à seize ans, elle donne naissance à de nombreux enfants, dont un fils, tous dotés d'étranges pouvoirs. Il y aura les frasques de son mari, les accoucheuses un peu sorcières, l'ogre, mais aussi l'exil, les tourments politiques et amoureux, et enfin l'Afrique du Nord, où elle pourra transmettre à ses filles la mystérieuse boîte qui appartient à sa famille depuis des générations, et qui contient les secrets des femmes. "Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l'Histoire. Mais il est d'autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l'oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères."   

J'ai finalement passé un moment très agréable avec ce roman, mais il m'a fallu cent-cinquante pages pour que j'arrête de soupirer devant ce roman qui ne me paraissait pas vraiment original, et certainement bien moins captivant que je l'espérais. Le tout était bien mignon, mais cela n'allait pas plus loin.
Puis, le dépaysement est venu, avec la dimension plus profonde et plus noire du récit. J'ai sans doute enfin pu capter des éléments qui ne se contentaient pas simplement de me faire un effet semblable à celui que j'ai ressenti en lisant La Mécanique du coeur (roman qui manque à mon avis cruellement de profondeur avant de foncer tête baissée dans l'ennui).
Au final, je ne sais pas vraiment ce que je peux vous dire pour ne pas vous effrayer, et vous faire penser à tort que je n'ai pas aimé ce livre. Carole Martinez est parvenue à jouer avec les codes du conte, les histoires de grand-mère et les clichés, afin d'en tirer un récit émouvant, familier, et conscient de la noirceur des choses et des hommes. Même la magie ne peut rien contre la cruauté, les médisances et l'ombre, mais les enfants Carasco, dans toute leur innocence, parviennent à peu près à s'en sortir et à nous ensoleiller entre les mauvaises rencontres. J'ai notamment  lu la dernière partie avec le coeur très très gros. 
Il ne s'agira pas pour moi du roman de l'année, mais il est incontestablement doté d'un pouvoir de séduction très fort. Ce livre est finalement surprenant (il m'a un peu fait penser à Sylvie Germain) et je ne peux que rajouter Carole Martinez à ma liste d'auteurs à suivre.

Les avis de Fashion, Dda, Clarabel, Sylvie, Liliba, Karine, Leiloona, Schlabaya, Amanda,  (je crois que ce serait plus simple de recenser ceux qui ne l'ont pas lu... allez voir sur Blog-o-Book en fait ! )

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25 juillet 2009

Nuit et Jour ; Virginia Woolf

7933_medium_1_Flammarion ; 405 pages.
Traduit par Catherine Naveau.
Night and Day. 1919.

Courage, il s'agit du dernier roman de Virginia Woolf que j'avais emporté en vacances. Certes, j'ai vraiment eu envie de m'en procurer d'autres, mais il existe des villages dans lesquelles on ne trouve pas la moindre librairie...

Katherine Hilbery est la fille unique d'un couple de l'aristocratie londonienne. Sa vie se partage entre sa contribution à la rédaction d'une biographie de son célèbre grand-père et ses activités domestiques et mondaines. Un après-midi, l'un des protégés de son père, Ralph Denham, se rend chez les Hilbery. La rencontre entre les deux jeunes gens est chaotique, mais Ralph décide de faire de Katherine une obsession. Ils se revoient quelques temps plus tard lors d'une soirée chez Mary Datchet, une jeune femme écartelée entre sa soif de liberté et son affection pour Ralph. Katherine est alors accompagnée de William Rodney, qui souhaite l'épouser.

Nuit et Jour est le second roman de Virginia Woolf, et même s'il est certainement fort bon dans l'absolu, et captivant presque de bout en bout, je pense que c'est le roman de l'auteur le moins abouti.
Sa construction est étonnament classique. Les pensées des personnages ne dominent pas l'ensemble, qui comporte également de très nombreux dialogues, énormément d'humour et de fraîcheur. Il serait réducteur de ramener l'intrigue à quelques relations amoureuses (comme je l'ai fait dans mon résumé). Il existe un véritable combat dans ce roman, entre deux époques (politique, littérature, moeurs, travail, religion). Virginia Woolf dresse un portrait aiguisé des questions que se posent les classes bourgeoises anglaises, alors que le vingtième siècle commence.
Cela se répercute notamment sur les conduites des deux personnages féminins principaux. Mary et Katherine sont, comme les autres héroïnes de Woolf, à la recherche de réponses sur elles-mêmes. Mary représente la femme indépendante, issue d'une modeste famille campagnarde, qui cherche à ne pas se laisser influencer par son environnement et ses propres démons, désireux de la faire revenir vers un rôle plus traditionnel. Quant à Katherine, elle est moins attachante qu'une Rachel, mais j'ai l'impression que Virginia Woolf aimait, dans ses premiers romans, créer des héroïnes qui, au début de leur histoire, ne lui ressemblent pas encore. Rachel n'aime pas Jane Austen, Katherine n'a carrément "aucune disposition pour la littérature", et éprouve même "une antipathie naturelle pour l'introspection" tandis qu'elle se passionne pour les mathématiques.
A première vue donc, les deux figures féminines principales de ce roman sont totalement opposées, et permettent de confronter des conceptions qui le sont tout autant. Je délire certainement (et en plus je me fais du mal en disant cela), mais au fur et à mesure de ma lecture, j'ai trouvé ce qui ne tient pas debout dans ce livre. Virginia Woolf a créé deux personnages un peu caricaturaux qui pourraient finalement être les différentes facettes d'une seule personne. Cela aurait permis d'éviter la cure d'amaigrissement subie par l'intrigue dans la dernière partie, qui voit Mary s'effacer au profit de Katherine, et sans doute pour le pire. Je suis pire que fleur bleue, et la réunion des amants est généralement le point culminant de ma lecture quand les livres s'y prêtent. Dans Nuit et Jour, les réflexions et les doutes de Katherine quant à ses affections, sont naturels, et dévoilent une personnalité complexe, qui refuse de s'engager pour satisfaire d'autres désirs que les siens. Cependant, ils sont tellement étirés que, si je ne parlais pas d'un auteur que j'adore, je dirais que l'on frôle la nunucherie (je sens que je vais avoir droit à des insultes mais tant pis). De plus, comme je l'ai noté plus haut, il me semble que les ambitions de Virginia Woolf sont bien plus larges au début du roman. Mais dans la dernière partie, on fait durer le plaisir et apparaître un personnage à la dernière minute pour que tout se finisse bien dans le meilleur des mondes, et cela sonne faux. 
En fait, je trouve que ce livre sonde de nombreuses pistes, mais avec maladresse. Woolf nous livre une histoire fort agréable, drôle, qui ravirait sans aucun doute beaucoup de lecteurs si un éditeur avait la bonne idée de rééditer Nuit et Jour. Mais ses tentatives de capter l'univers, comme dans ses autres romans, tombent un peu à plat.

Allie évoque aussi ce roman.

05 juillet 2009

L'Art du roman ; Virginia Woolf

woolfPoints ; 231 pages.
Traduit par Rose Celli. Préface de Agnès Desarthe.

« Poète dans ses romans », Virginia Woolf « est rarement aussi romancière que dans ses essais ». Pour cette raison, et aussi parce que Virginia Woolf est chère à mon cœur, et a donc droit à un traitement particulier, je vais évoquer une collection d’articles relatifs à la littérature sur mon blog.

En effet, L’art du roman n’est pas un véritable essai. Les textes qu’il rassemble ont été assemblés en 1961, soit vingt ans après la mort de l’auteur. L’ordre est d’ailleurs essentiellement chronologique, et les thèmes abordés, comme le note Agnès Desarthe dans sa préface, ne sont pas forcément toujours très proches les uns des autres.

En ce qui me concerne, ma lecture n’a pas du tout été gênée par ces choix qui auraient pu se révéler un peu instables. Au contraire, cela permet d'offrir un livre décomplexé de tout ton un peu pédant, et de laisser l’esprit du lecteur suivre celui de Virginia Woolf, qui elle-même, tout en gardant une réflexion très pertinente, ne prend personne de haut et ne vise qu’un seul objectif, servir la littérature.

 

Virginia Woolf adopte donc plusieurs casquettes dans cet opus. Elle est romancière bien sûr (autant dans sa façon d'écrire que dans ses préoccupations), mais aussi critique, éditrice, et surtout lectrice et femme. Elle évoque ses vues sur le roman moderne (enfin, celui de son époque), mais aussi sur la façon dont il doit évoluer. Elle témoigne ainsi des questionnements auxquels le monde littéraire est en proie au début du 20e siècle. L’influence de la psychanalyse, de la découverte de soi, que l’on note également en France à la même époque, transparaît. Elle ne rejette pas les auteurs du passé, et en admire même beaucoup, mais elle œuvre, pour que la Littérature prenne de nouveaux chemins. La personnalité de Virginia Woolf imprègne d’ailleurs le papier dans ce discours, ce qui m’a beaucoup intéressée, et parfois fait sourire. Elle est extrêmement exigeante en ce qui concerne la façon dont elle juge les écrivains de son époque, et ne se met surtout pas en avant. On la sent même très modeste, et très peu sûre d’elle. Quand on sait qu’elle était juste l’un des plus grands auteurs de son époque, c’est assez amusant.

Même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’elle dit, son amour de la littérature est tellement grand qu’on ne peut que le respecter. Elle fait moult références à la littérature que j’aime. Jane Austen, Laurence Sterne, Walter Scott, Thackeray, Stevenson, E.M. Forster, Emily Brontë, les auteurs russes, et d’autres interviennent pour illustrer ses propos. Elle est sincère, j’aime particulièrement quand elle dit de certains auteurs qu’ils savent très bien l’ennuyer, mais qu’ils sont admirables quand même. Au besoin, elle crée même de nouveaux personnages pour illustrer son propos, comme Mr Bennett et Mrs Brown, que je n’oublierai pas de sitôt. Je ne suis pas complètement d'accord à propos de son avis sur Dickens (qu'elle apprécie beaucoup, pas de panique), mais je trouve ces quelques mots très justes :

 

" [...] une grande partie de notre plaisir en lisant Dickens réside dans cette impression que nous avons de jouer avec des êtres deux fois ou dix fois plus grands que nature, qui gardent juste assez de ressemblance humaine pour que nous puissions rapporter leurs sentiments, non à nous-mêmes mais à ces figures étranges aperçues par hasard à travers la porte entrouverte d'un bar, ou flânant sur les quais, ou se glissant mystérieusement le long des petites allées entre Holborn et les Law Courts. Nous pénétrons d'emblée dans le climat de l'exagération."

 

Les questions qu'elle soulève sont très intéressantes, comme celle de la traduction, du réalisme, du style, de la place du roman, de la poésie, des femmes, et sont pour la plupart toujours plus ou moins d'actualité aujourd'hui. Par exemple, avec son mari, ils ont traduit beaucoup d’auteurs russes, et Woolf les appréciait particulièrement. Elle note que les spécialistes ne parlent souvent pas un mot de cette langue, et s’interroge sur leur crédibilité (certes, j'ose croire qu'aujourd'hui les spécialistes lisent leurs auteurs de prédilection en version originale, mais les débats sur les traductions sont loin d'être clos).
Car à travers ces remarques sur la Littérature, on sent une femme parfaitement consciente des changements, des enjeux du monde d’après 1914, qui a été complètement ébranlé dans ses certitudes. Elle prend cependant la modernité avec beaucoup d’humour, sans défaitisme, et semble même pleine d’espoir dans le dernier texte, écrit seulement un an avant qu’elle ne se donne la mort. Elle appelle tous les lecteurs du monde à contribuer à faire vivre la Littérature, considère la lecture comme une pratique sans règles, à part celle justement de ne pas tenir compte de règles, et voit en son art un élément transcendant, quelque chose qui vaut vraiment qu'on lui consacre sa peine, qui a besoin de nous :

 

« Chacun de nous a un appétit qui doit trouver tout seul l’aliment qui lui convient. Et ne restons pas, par timidité, à l’écart des rois parce que nous sommes des roturiers. Ce serait un crime aux yeux d’Eschyle, de Shakespeare, de Virgile, de Dante, qui s’ils pouvaient parler (et ils le peuvent) diraient : « Ne me laisse pas aux gens en robe et en toque. Lis-moi, lis-moi toi-même ! » Peu leur importe que nous placions mal l’accent ou que nous lisions avec une traduction à côté de nous. Bien sûr, ne sommes-nous pas des roturiers, des amateurs ? nous allons piétiner beaucoup de fleurs, abîmer beaucoup d’antique gazon. Mais rappelons-nous un conseil qu’un éminent Victorien, qui était aussi amateur de marche à pied, donnait aux promeneurs : « Chaque fois que vous voyez un écriteau avec ‘Défense de passer’, passez tout de suite. »

Passons tout de suite. La littérature n’est pas propriété privée ; la littérature est domaine public. Elle n’est pas partagée entre nations ; là il n’y a pas de guerre. Passons sans crainte et trouvons notre chemin tout seuls. C’est ainsi que la littérature anglaise survivra à cette guerre et franchira l’abîme : si les roturiers et les amateurs comme nous font de ce pays notre propre pays, si nous nous apprenons à nous-mêmes à lire et à écrire, à conserver et à créer. »

Il y aurait bien plus à dire et à développer sur ce livre, et je vais moi-même élaborer des fiches plus détaillées très vite. J'espère ne pas avoir fait de raccourcis fâcheux. Comme je sais que plusieurs projettent de lire cet ouvrage, ou sont en train de le faire, j'espère qu'elles me corrigerons au besoin.
Quant à moi, je vous parle très bientôt d'un roman de Virginia Woolf qui fait mon bonheur depuis hier, Les Années.

George Sand et moi évoque elle aussi L'art du roman.

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