02 mai 2018

"Je me promets d'éclatantes revanches" : Découvrir Charlotte Delbo

gobyAprès la Shoah, certains se sont demandés si la poésie pourrait survivre. D'autres ont pensé que les mots ne pourraient jamais retranscrire l'horreur des camps. En lisant Charlotte Delbo, on ne peut que constater qu'elle a donné tort à ces affirmations.

J'ai découvert Charlotte Delbo un peu par hasard, en parcourant le livre que Valentine Goby a écrit sur cette femme, puis en me jetant sur les récits que cette dernière a fait de son expérience concentrationnaire, d'abord à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück.

Charlotte Delbo, c'est une femme proche des milieux communistes, assistante de Louis Jouvet qui, pendant l'Occupation, entre dans la Résistance. Arrêtée avec son mari et d'autres résistants, elle est ensuite incarcérée. Les hommes sont fusillés au Mont Valérien, les femmes envoyées à Auschwitz où elles arrivent fin janvier 1943. Transférée un an plus tard à Ravensbrück puis libérée le 23 avril 1945, Charlotte Delbo finit par rentrer en France où elle publiera vingt-cinq ans plus tard une série de trois livres, Auschwitz et après, une collection de textes, de témoignages et de poésies sur l'horreur qu'elle a vécu.

Dans son livre Je me promets d'éclatantes revanches, phrase tirée d'une lettre de Charlotte Delbo à son employeur, Valentine Goby évoque sa rencontre avec cette femme hors du commun. Si la partie concernant l'expérience de lectrice de Valentine Goby ne m'a pas complètement convaincue, sa présentation de Charlotte Delbo, la femme et l'écrivaine, est passionnante.

Ce qui surprend d'abord, c'est qu'une telle personne soit presque inconnue aujourd'hui. A cela, Valentine Goby apporte plusieurs explications. La première concerne la personnalité de Charlotte Delbo, volontaire, enjouée, qui ne cadre pas avec ce que les journalistes et les gens en général veulent entendre :

delbo1"... comment imaginer point de vue plus iconoclaste, plus en décalage avec tant de témoignages rapportés des camps d'extermination : l'idée que d'Auchwitz, on peut revenir ; se délivrer, par la grâce de l'écriture."

Et en effet, malgré ses blessures, ses moments de doute ("la déportation est une perte sèche", analyse Valentine Goby), il semble bien que l'ancienne déportée refuse de se laisser dicter sa conduite. Elle boit et mange joyeusement, prend la parole pour dénoncer les scandales de son temps (la Guerre d'Algérie, le régime soviétique), et fait la nique à ses anciens tortionnaires en allant jusqu'à s'acheter une gare, qu'elle rénove et qui devient sa maison. Une gare, le motif avec lequel elle ouvre le premier volet de sa trilogie, Aucun de nous ne reviendra.

"Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.
C’est la plus grande gare du monde."


Ca donne le ton.

Plutôt isolée (elle n'appartient pas à des réseaux influents, et s'éloigne rapidement du communisme quand elle voit sa mise en oeuvre par l'URSS), elle peine à se faire publier. Lorsqu'enfin, les éditions de Minuit publient ses oeuvres, Valentine Goby souligne que des incompréhensions entre Charlotte Delbo et son éditeur ne lui permettent pas d'obtenir une grande visibilité en librairie. Lorsqu'elle décède en 1985, peu en France la connaissent.

Pourtant, son oeuvre le mérite. Par son sujet évidemment. Ainsi qu'elle en témoigne dans ses livres, elle et ses camarades s'étaient promis de raconter si elles revenaient.

Mais surtout, Auschwitz et après devrait être lu parce qu'il s'agit d'une oeuvre magistrale. En peu de mots, avec des comparaisons simples, en se concentrant sur ses sensations physiques, Charlotte Delbo nous fait ressentir l'enfer vécu par les déportés. Elle n'invente pas, n'extrapole pas, ce qui donne à son texte une puissance immense. Parmi les passages qui m'ont le plus retournée, sa description de la soif :

delbo2" La soif, c’est le récit des explorateurs, vous savez, dans les livres de notre enfance. C’est dans le désert. Ceux qui voient des mirages et marchent vers l’insaisissable oasis. Ils ont soif trois jours. Le chapitre pathétique du livre. À la fin du chapitre, la caravane du ravitaillement arrive, elle s’était égarée sur les pistes brouillées par la tempête. Les explorateurs crèvent les outres, ils boivent. Ils boivent et ils n’ont plus soif. C’est la soif du soleil, du vent chaud. Le désert. Un palmier en filigrane sur le sable roux.

Mais la soif du marais est plus brûlante que celle du désert. La soif du marais dure des semaines. Les outres ne viennent jamais. La raison chancelle. La raison est terrassée par la soif. La raison résiste à tout, elle cède à la soif. Dans le marais, pas de mirage, pas l’espoir d’oasis. De la boue, de la boue. De la boue et pas d’eau.

Il y a la soif du matin et la soif du soir.
  Il y a la soif du jour et la soif de la nuit.
  Le matin au réveil, les lèvres parlent et aucun son ne sort des lèvres. L’angoisse s’empare de tout votre être, une angoisse aussi fulgurante que celle du rêve. Est-ce cela, d’être mort ? Les lèvres essaient de parler, la bouche est paralysée. La bouche ne forme pas de paroles quand elle est sèche, qu’elle n’a plus de salive. Et le regard part à la dérive, c’est le regard de la folie. Les autres disent : « Elle est folle, elle est devenue folle pendant la nuit », et elles font appel aux mots qui doivent réveiller la raison. Il faudrait leur expliquer. Les lèvres s’y refusent. Les muscles de la bouche veulent tenter les mouvements de l’articulation et n’articulent pas. Et c’est le désespoir de l’impuissance à leur dire l’angoisse qui m’a étreinte, l’impression d’être morte et de le savoir. "

Les dents collées aux joues tellement elles sont sèches, les ruses pour avoir de l'eau qui risquent de lui coûter la vie, les comportements animaliers lorsque de l'eau, n'importe laquelle, se trouve à portée... Plus que du reste, dans les camps de la mort, Charlotte Delbo a souffert de la soif.

Il y a aussi, évidemment, les atrocités commises par les SS, gratuites souvent, les courses de la mort, l'appel interminable du matin, les chiens, les maladies. La plupart, même les plus fortes, les mieux loties, meurent rapidement. Constamment, les prisonnières voient et sentent l'odeur des fours crématoires, qui brûlent sans relâche les corps humains. Des corps humains si maigres, si horriblement ridicules, comme elle le note en décrivant des cadavres, que les déportées ne savent même plus laquelle elles sont lorsqu'elles se retrouvent face à une vitrine. 

Comment ont-elles survécu, elles qui n'étaient même pas les plus fortes (du moins le pensent-elles) ? Charlotte Delbo nous raconte la solidarité au sein des groupes (sans dissimuler les mesquineries cruelles entre bandes ou les moments égoïstes), seule garantie de ne pas forcément mourir si on a un moment de faiblesse. Elle nous parle aussi de ces moments de grâce, comme la vue d'une tulipe à la fenêtre d'une maison ou lorsque l'atroce chef de camp s'agenouille devant une prisonnière pour l'aider à lacer ses chaussures. L'auteur ne s'explique pas elle-même comment son esprit a pu continuer à fonctionner, mais les membres de son groupe parviennent à monter de mémoire une pièce de Molière qu'elles jouent devant des Polonaises.

Déportée à Ravensbrück, Charlotte Delbo et ses compagnes sont libérées par la Croix-Rouge un jour d'avril 1945, le 23, date anniversaire de sa rencontre avec son mari fusillé.

delbo3Le dernier tome d'Auschwitz et après, Mesure de nos jours, évoque le retour. Ce moment tant attendu est, pour la plupart, une épreuve de plus. Beaucoup découvrent que leurs proches ont disparu. Pour celles qui, comme Charlotte Delbo, ont été préservées de la douleur de la perte de leur mari pendant leur détention, la liberté leur rend aussi le temps et la force de s'effondrer. 
Face aux gens, qui leur paraissent faux (elles ont acquis durant leur détention une perspicacité redoutable pour sonder l'âme humaine), qui ne veulent pas entendre leur récit, qui sont convaincus d'avoir aussi connu l'horreur, Charlotte Delbo et ses compagnes culpabilisent.

" Les mots n’ont pas le même sens. Tu les entends dire : « J’ai failli tomber. J’ai eu peur. » Savent-ils ce que c’est, la peur ? Ou bien : « J’ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac. » Ils disent : j’ai peur, j’ai faim, j’ai froid, j’ai soif, j’ai sommeil, j’ai mal, comme si ces mots-là n’avaient pas le moindre poids. "

Elles avaient promis de vivre pour les autres, et le monde qu'elles retrouvent est toujours aussi terrible.

Pourtant, Charlotte Delbo ne s'avoue pas vaincue. Peu à peu, elle retrouve ses sens. Puis le goût de la lecture.

" Comment cela s’est-il passé ? Je ne sais pas. Un jour, j’ai pris un livre et je l’ai lu. Je voudrais pouvoir dire comment cela s’est fait. Je ne m’en souviens plus du tout. Je ne me souviens pas non plus du titre. Cela ferait bien si je nommais quelque chef-d’œuvre. Non. C’était un livre parmi tous les autres, celui qui m’a rendu tous les autres. "

Je suis lâche et n'ai donc lu que peu de témoignages de rescapés des camps nazis. Pourtant, cette oeuvre qu'est Auschwitz et après, je l'ai dévorée en quelques jours seulement. Parce que Charlotte Delbo est un immense écrivain. Ses mots, que ce soit dans ses textes en prose ou dans ses poèmes sont d'une justesse et d'une beauté incroyable. C'est dérangeant quelque part, de savourer des mots qui content l'horreur, mais c'est ce qui rend cet auteur si accessible.

Un billet beaucoup trop long, j'en ai conscience, mais un coup de foudre littéraire.

" Apprendere, en latin, c'est saisir. Être en mouvement. Donc, adhérer à l'existence. Un verbe magnifique. Peut-être le plus beau que je connaisse. Danser, marcher, rire, moins que ça c'est n'être plus que biologiquement, et non consciemment, vivant. Charlotte Delbo aurait pu ajouter pleurer, crier, aimer et même écrire - se mouvoir en paroles, toutes façons de projeter le corps dans le monde, de manifester sa porosité, de laisser son empreinte. Refuser l'inertie si semblable à la mort, qui injurie les morts. C'est tant de modestie, et tant d'exigence. " (Valentine Goby)

Je me promets d'éclatantes revanches. Valentine Goby. L'Iconoclaste. 2017.

Auschwitz et après. Charlotte Delbo. Editions de Minuit :
             1. Aucun de nous ne reviendra. 1970. 181 pages.

             2. Une connaissance inutile. 1970. 186 pages.
             3. Mesure de nos jours. 1971. 208 pages.


25 avril 2018

Mémoire de fille - Annie Ernaux

ernauxJe n'en parle pas beaucoup ici, mais depuis ma lecture de Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux est devenue l'un des auteurs que je lis le plus.

Dans Mémoire de fille, elle convoque la jeune fille de dix-huit ans qu'elle était en 1958, alors que la Guerre d'Algérie n'est encore connue que sous le nom "d'événements".
Annie Duchesne, cloîtrée dans des institutions scolaires religieuses et surveillée étroitement par ses parents, se rend dans un centre où elle a été engagée comme monitrice d'une colonie de vacances durant l'été. Là-bas, elle va connaître ses premières expériences sexuelles et rencontrer son premier amour.

Annie Ernaux s'est toujours mise en scène dans ses livres, non par besoin de se montrer, mais afin de créer des romans universels. Certaines de ses thématiques sont douloureuses et d'autres honteuses, ce qui est le cas ici.

Avant même les premières lignes du roman, dès la citation de Poussière de Rosamond Lehmann, relatant l'embarras ressenti par l'héroïne d'avoir exposé ses sentiments, Annie Ernaux annonce la couleur. Elle n'est pas fière de la jeune fille de 1958, et elle n'admet leur lien de parenté que difficilement. Le portrait que l'auteur brosse d'elle-même est tout sauf flatteur : on découvre une jeune fille immature, inexpérimentée et transparente, fascinée par les icônes de ces années-là, qui n'a aucune conscience que tous se moquent d'elle et en abusent.

Outre la gêne que ressent l'auteur vis-à-vis de celle qu'elle était il y a un demi-siècle, elle explique qu'elle n'est évidemment plus la même, et qu'il lui est très difficile de reconstituer la personne qu'elle était alors, de deviner ses ressentis, sans être polluée par des expériences ultérieures. Annie Ernaux mène une véritable réflexion sur l'écriture autobiographique, soulevant des questions que je n'avais jamais lues aussi clairement dans un récit autobiographique.

Plus je fixe la fille de la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde. Est-ce qu’elle est moi, cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que
je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré
je lise le roman complet inséré dans les pages des Bonnes soirées toutes les semaines
je rêve d’aller enfin en "sur-pat"
je sois pour le maintien de l’Algérie française
je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout
je n’aie lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc.
je m’appelle Annie Duchesne.

L'entreprise d'Annie Ernaux est une réussite absolue. Elle décortique les faits, les gestes et les émotions du premier amour (premier gros béguin) avec un réalisme saisissant. Elle analyse avec brio ce que même l'^tere le lus indifférent permet à celle qui l'aime de découvrir sur elle-même, même des mois plus tard.

Paradoxalement, si j'ai admiré le talent de l'auteur, ce livre ne sera pas mon préféré d'elle. En effet, l'Annie Duchesne que l'on découvre n'est pas très attachante (ni même intéressante). Ce n'est pas de sa faute, elle ressemble à la plupart des adolescentes de son âge. Mais, la vieille peau que je suis (en fait, pas tellement, mais l'adolescence commence à remonter pas mal) a largement dépassé le stade de ces tergiversations typiques des premières amours. C'est un pari osé de créer sciemment une héroïne si peu intéressante afin de respecter son engagement initial, mais Ernaux s'y tient sans complexe.

Outre la reconstitution de la jeune fille du titre, on retrouve les thématiques qui hantent l'oeuvre d'Annie Ernaux : la réussite scolaire, toujours couplée à la honte du milieu d'origine, les relations compliquées avec les parents, et la place de la femme. J'ai presque cinquante ans de moins que l'auteur, mais ce qu'elle raconte de sa jeunesse est universel. Même, malheureusement, pour les filles pour le coup nettement plus jeunes que moi, certaines réflexions  qu'Annie Duchesne a entendues dix ans avant Mai 68, sont toujours d'actualité. 

Un roman sur un autre maillon de la vie d'Annie Ernaux et ses conséquences, et peut-être celui où elle se montre le moins sûre de son entreprise, à la fois obsédée et terrifiée par la réalité de ce qu'elle retranscrit.

"Il me semble que j'ai désincarcéré la fille de 58, cassé le sortilège qui la retenait prisonnière depuis plus de cinquante ans dans cette vieille bâtisse majestueuse longée par l'Orne, pleine d'enfants qui chantaient C'est nous la bande des enfants de l'été.
Je peux dire : elle est moi et je suis elle."

Les avis de Sylire et de Lou.

Je remercie les éditions Folio pour cette lecture.

Folio. 164 pages.
2016 pour l'édition originale.

 

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14 janvier 2018

Sonietchka - Ludmila Oulitskaïa

516YuZqfarLSonietchka est une jeune fille sans aucune beauté, et sa personnalité introvertie la rend plutôt invisible, surtout aux yeux des hommes. Elle n'est pourtant pas malheureuse, puisqu'elle lit et a la chance de travailler dans une bibliothèque. Lorsque Robert Victorovitch, un peintre beaucoup plus âgé qu'elle, lui demande de l'épouser suite à une seule visite sur son lieu de travail, Sonietchka accepte. Ce bonheur inespéré lui semble si accidentel qu'elle en savoure chaque moment.

C'est en lisant La Marche du cavalier, essai fouillis de Geneviève Brisac, que j'ai entendu parler de Ludmila Oulitskaïa pour la première fois. Sonietchka n'est pas vraiment un roman, il s'agit plutôt d'une longue nouvelle. Cette histoire a un goût de trop peu tout en étant très agréable.
Evidemment, le personnage de Sonietchka est attachant. C'est une lectrice passionnée, vivant d'abord sa vie à travers les personnages des romans qu'elle dévore. La littérature est aussi ce qui la sauvera à la fin de son bonheur conjugal. Son abnégation force le respect tout en étant aussi la garantie de son bonheur. Bien que ne pouvant pas tout maîtriser, Sonia sait tirer parti de chaque situation.
L'autre aspect du livre qui m'a beaucoup intéressée est la peinture que dresse Oulitskaïa du monde soviétique. La guerre et le bagne sont évoqués, le mari de Sonietchka ayant été emprisonné. Les habitations sont très simplement équipées, certains territoires ne peuvent être occupés qu'un temps et la population n'a aucun autre choix que celui d'obéir. 
Malgré tout, les personages évoluent dans un milieu qui n'est pas imperméable aux idées nouvelles. La fille de Sonia et de Robert, Tania, ainsi que son amie Jasia, refusent d'avoir les mêmes entraves que leurs aînés. Bien qu'étant un système totalitaire, la société russe ne reste pas immobile.

Une jolie lecture qui m'a permis de découvrir un auteur que je relirai volontiers.

Folio. 108 pages.
Traduit par Sophie Benech.
1992 pour l'édition originale.

08 octobre 2017

Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka

9782356415783-TGros succès de la rentrée littéraire il y a quelques années, j'ai profité du Mois américain pour enfin découvrir ce livre de l'auteur américaine d'origine japonaise, Julie Otsuka.

Dans les années 1920, de nombreuses jeunes femmes japonaises prennent le bateau pour rejoindre aux Etats-Unis un mari qu'elles n'ont jamais rencontré. Les marieuses ont bien fait leur travail, promettant à ces filles issues de milieux sociaux hétérogènes qu'un avenir brillant les attendait. Après plusieurs semaines à voyager inconfortablement, les nouvelles mariées rencontrent enfin leur époux. Au déracinement s'ajoute alors la déception d'avoir été trompée : les maris n'ont pas la profession promise, ni les biens. Ils sont plus âgés et leurs manières souvent brutales. Parties trouver une vie meilleure, les jeunes femmes doivent exercer des professions fatiguantes, peu rémunératrices voire humiliantes, tout en étant de plus regardées comme des êtres inférieurs par les Américains.

Ce roman frappe d'abord par sa forme originale. On s'attend à découvrir des personnages dessinés nettement, une narratrice principale, mais nous n'entendrons jamais que le chant uni de ces femmes s'exprimant majoritairement à la première personne du pluriel. Loin d'affaiblir les individualités, ce choix de l'auteur renforce l'expression de leurs peurs, de leurs souffrances. Parfois, un "je" traverse le texte, mais sans que l'on sache qui l'a prononcé ni s'il s'agit d'une voix déjà entendue (et peu importe). Ce style est poétique, dansant, et très bien adapté au format court (je pense que ça lasse sur plusieurs centaines de pages). Lorsqu'à un moment, le chant s'interrompt pour laisser la place à d'autres narrateurs, on sent toute la brutalité de ce qui s'est produit.
Moi qui aime les livres évoquant des destins de femmes, j'ai été servie. Nos héroïnes ne sont pas des victimes sans personnalité, Julie Otsuka ne tombe pas dans le misérabilisme et décrit les faits simplement, voire avec détachement. Elle ne nous épargne rien des brutalités subies lors de la nuit de noce ou ensuite, du mépris dont elles sont victimes, de leurs difficultés à s'habituer à leur nouvelle vie, à avoir des enfants. Mais ce sont aussi des femmes déterminées. Dès la traversée vers les Etats-Unis, certaines choisissent de laisser leur corps s'exprimer ou de renoncer à leur projet marital. Le mariage n'est pas synonyme de malheur pour toutes, et certains passages concernant les Japonaises employées dans les belles maisons m'ont rappelé le meilleur des relations employeur/employée de La Couleur des sentiments. A l'image de la plupart des gens, elles construisent leur vie à partir des possibilités qui s'offrent à elles.
Être une femme n'est pas simple au début du XXe siècle, être une migrante l'est encore moins. Ces femmes sont d'abord contraintes de faire des métiers qui sont les plus mal vus dans leur pays d'origine. Leurs propres enfants finissent par rejeter leur mode de vie (il y a par ailleurs de superbes passages sur la maternité dans ce livre). Enfin, le regard qu'on porte sur elles n'est pas celui que l'on destine à des êtres humains libres et égaux. On souhaite posséder leur corps, leur savoir-faire. Certains compliments sur les Japonais sont de simples préjugés racistes auxquels elles ne peuvent que se conformer. Si elles ne tirent pas parti de l'idée selon laquelle les Japonais sont les plus sérieux, que pourront-elles faire ? 
Enfin, quand vient la guerre après l'attaque de Pearl Harbor, ces Japonaises réalisent que plusieurs décennies aux Etats-Unis ne les ont pas rendues moins suspectes. Traitées comme du bétail et jugées coupables sans procès, personne ou presque ne trouve anormal qu'on les déplace en leur faisant abandonner toute leur vie derrière eux. Pire, beaucoup profitent de la situation et prennent ce qu'ils ont toujours jalousé (les migrants mieux lôtis que les "vrais habitants", ça ne vous rappelle rien ? ).

Un beau texte qui raconte bien plus que l'histoire de ces femmes et qui trouve une résonnance particulière encore aujourd'hui.

L'avis de Lili.

Audiolib. 3h47.
Traduit par Carine Chichereau.
Lu par Irène Jacob.
2012 pour l'édition originale.

27 septembre 2017

Les vies de papier - Rabih Alameddine

ob_4781e2_les-vies-de-papier"Pourquoi aurais-je voulu être stupide comme tout le monde ? Puis-je admettre qu’être différente des gens normaux était ce que je recherchais désespérément ? Je voulais être spéciale."

Alors que la nouvelle année approche, Aaliya se demande quelle sera sa prochaine traduction. Cette septuagénaire répudiée depuis plus d'un demi-siècle vit au mileu de ses livres, dans un immeuble abritant également "les trois sorcières", ses voisines, Fadia, Joumana et Marie-Thérèse, surnommées ainsi en raison de leur goût pour les pauses café et les commérages sous les fenêtres d'Aaliya.

Dès les premières lignes, en lisant l'effarement d'Aaliya, découvrant qu'elle s'est involontairement teint les cheveux en bleu, j'ai su que ce roman allait me plaire.
Cette femme est une héroïne inhabituelle, vivant dans un cadre inconfortable pour une personne de son sexe et de son âge. Pourtant, elle a toujours réussi à garder les maigres avantages que la vie lui a donné. De son mariage aussi bref que malheureux, elle a obtenu un appartement qu'elle a férocement conservé, n'hésitant pas à se fâcher avec sa mère et ses frères qui voulaient le lui prendre. Devenue libraire un peu par hasard, son maigre salaire lui a permis de conserver son indépendance et les livres ont été pour elle des amis après la disparition des deux êtres qui ont été là pour elle. Si ce livre est loin d'être complètement optimiste, j'ai apprécié de lire le récit de cette existence simple mais finalement pas plus malheureuse qu'une autre qui correspondrait pourtant davantage aux standards du bonheur (selon la société).  
J'ai aussi aimé cette évocation d'une ville que l'on ne connaît souvent que par les reportages sur les conflits au Proche-Orient. Aaliya habite Beyrouth depuis toujours, et on sent son amour pour cette ville à l'histoire récente mouvementée et partagée entre vétusté et modernité. Elle nous raconte son quotidien dans cette ville souvent en guerre, avec des détails parfois très drôles. Elle aime la taquiner :

"Vivrai-je assez longtemps pour voir un feu tricolore fonctionnant parfaitement à Beyrouth ? "

Mais ce qui m'a le plus attirée dans ce livre, c'est évidemment la place qu'y tiennent les livres. Ils ont toujours eu une grande importance dans la vie d'Aaliya. Elle a ses auteurs préférés, ceux qui l'ont enchantée, ceux qui lui ont permis d'avancer et de réfléchir au monde qui l'entourait. Les passages sur la traduction sont ceux que j'ai préférés. Depuis que j'ai eu des cours à l'université, c'est un sujet que je trouve passionnant (même si j'étais franchement mauvaise, passer des heures à essayer de ressentir un texte pour le retranscrire est une expérience fabuleuse). Qu'est-ce qu'une bonne traduction ? Quelles évolutions dans ce domaine depuis le XIXe siècle ?

"Recourir à la prose edwardienne pour Dostoïevski, c'est comme ajouter du lait à un bon thé. Tfeh ! Les Anglais aiment ce genre de chose."

Etrangement, j'ai trouvé ce livre parfois plombant. Aaliya est une femme intelligente et indépendante, mais c'est aussi une personne très seule. Du fait de son âge et de son histoire, elle n'a pas vraiment foi en l'avenir et ne fait pas toujours confiance au passé, les souvenirs étant des constructions a posteriori. Heureusement qu'elle croise certaines personnes sur sa route, comme cette petite-nièce un peu curieuse. Heureusement aussi que les canalisations de son immeuble ne sont pas neuves.

Ce livre n'est pas un coup de coeur, je me suis ennuyée par moments, mais c'est assurément un beau roman.

Les billets de Violette et de Titine.

Les escales. 329 pages.
Traduit par Nicolas Richard.
2013 pour l'édition originale.

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28 août 2017

L'Amie prodigieuse & Le Nouveau nom - Elena Ferrante

l-amie-prodigieuse-713457-621x1024J'ai tellement vu ce livre sur les blogs et en librairie l'an dernier que j'ai fini par avoir envie de découvrir cette série qui a conquis l'Italie avant de s'attaquer au reste du monde. Je n'ai pour l'instant lu que les deux premiers que je vous présente ensemble.

Lorsqu'Elena apprend que Lila, son amie d'enfance, a disparu, elle se perd dans ses souvenirs et remonte le fil de leur amitié. Elles sont encore de très jeunes enfants lorsqu'elles se rencontrent dans le Naples populaire des années 1950. Elena, dite Lenù, est aussi gentille et blonde que Lila est colérique et brune. 
A l'école, Elena est forte, mais pas autant que Lila. En dehors, c'est aussi cette dernière qui l'emporte dans le coeur des garçons. Lorsqu'à la fin de l'école primaire, Lila doit cesser sa scolarité tandis qu'Elena peut poursuivre ses études, les deux jeunes filles vont commencer à vivre leurs propres expériences tout en ayant pour objectif commun de quitter leur quartier misérable et en étant liées par une amitié souvent aussi douloureuse qu'indefectible.

Si je ne trouve pas le style d'Elena Ferrante particulièrement remarquable, elle propose une histoire particulièrement vivante et intéressante à plus d'un titre.
L'amie prodigieuse fait revivre le Naples de l'enfance de Lila et de Lenù. On arpente avec elles les rues misérables de leur quartier, on entend la voix des pères et des mères, on imagine l'épicerie. Lorsque les deux fillettes découvrent les endroits plus aisés, la mer, et même plus tard Ischia, l'île des vacances, on se perd avec elles.
Le milieu napolitain n'est pourtant pas tendre pour les enfants, surtout lorsqu'il s'agit de filles. Les magouilles, les bagarres entres fascistes et communistes, les passages à tabac, voire les meurtres, font partie de la vie du quartier. Le machisme est tout puissant.

"Nous avions grandi en pensant qu'un étranger de devait pas même nous effleurer alors qu'un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer."

Lila est une parfaite victime de ce machisme, condamnée par tous pour avoir voulu en tirer parti. Alors qu'elle a dû renoncer à s'élever socialement en étudiant, elle utilise son pouvoir de séduction et ses talents de manipulatrice pour obtenir de l'indépendance. Elle a beau savoir se comporter comme une véritable garce, il est difficile de ne pas la comprendre en partie. Tous ses actes, même le mal qu'elle fait à Elena s'expliquent par la frustration qu'elle éprouve face à ses limites.
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La scolarité d'Elena, elle, est exceptionnelle. Il se trouve que juste avant de lire L'amie prodigieuse, j'ai découvert Les Années d'Annie Ernaux. Difficile alors de ne pas rapprocher les deux auteurs lorsqu'elles évoquent le décalage de plus en plus grand entre leur personnage principal (Annie Ernaux elle-même dans Les Années, Elena ici) et leur milieu d'origine. A Naples, les enfants scolarisés s'expriment de plus en plus en italien et abandonnent le dialecte. Annie Ernaux et Lénù ont honte de leurs parents, des métiers qu'ils exercent, des vêtements qu'ils portent et de leur langage [1].

" [...] j'eus honte de la différence qu'il y avait entre la silhouette harmonieuse et bien habillée de l'enseignante, et son italien qui ressemblait un peu à celui de L'Iliade, et la silhouette toute tordue de ma mère, avec ses vieilles chaussures, ses cheveux ternes et son italien bourré de fautes dues au dialecte."

Cette conscience d'appartenir à une couche inférieure de la société est déjà forte à Naples, lorsqu'Elena assiste à certains événements et côtoie des individus qui baignent dans un monde cultivé depuis toujours. Lorsqu'elle se rend à Pise pour ses études, la bienveillance de ses camarades masque surtout de la condescendance. Elle s'applique alors à gommer davantage encore ses origines, en modifiant son accent, ses gestes ou même son apparence.

Pourtant, elle envie aussi Lila. A seize ans, difficile de ne pas envier sa meilleure amie qui remporte le coeur de tous les garçons. Lila ne se prive pas de mettre en avant ses avantages et son expérience, ni d'infliger une belle trahison à sa meilleure amie qui ne peut alors que la protéger. De plus, Elena a beau suivre des études brillantes, elle est victime du syndrôme de l'imposteur. Elle sait qu'elle n'est la meilleure que parce que Lila n'a pas pu aller au lycée.

Cette amitié-rivalité est habilement construite. Lila et Elena ont beau parfois se haïr, elles se sont construites l'une avec l'autre et parfois l'une contre l'autre. En cela, elles ne peuvent briser les liens qui les unissent. 

J'ai mis un peu de temps avant de rentrer dans cette histoire, et la dernière partie du Nouveau nom était un peu longue, mais les deux héroïnes arrivent à un tournant assez inattendu qui me donne envie de ne pas trop tarder avant de découvrir la suite de leurs aventures.

Lili est un peu moins enthousiaste sur le premier tome (et pointe avec raison le côté toxique de la relation entre Lenù et Lila, surtout pour la première). Titine a adoré. Les billets de Kathel et de Violette sur Le Nouveau nom.

[1] Pourtant, bien que décrite comme une femme aigrie, pas du tout affectueuse, c'est bien la mère d'Elena qui remet plusieurs fois sa fille (qui reste aveugle) sur le chemin de la réussite. Et c'est bien parce qu'elle a ses propres regrets que la mère de Lila se comporte de façon si inconséquente vis-à-vis des jeunes filles qu'elle chaperonne plus tard à Ischia.

Troisième participation au challenge Pavé de l'été de Brize.

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L'amie prodigieuse. Folio. 429 pages.
2011 pour l'édition originale.
Traduit par Elsa Damien.

L'amie prodigieuse. II. Le nouveau nom. Folio. 622 pages.
2012 pour l'édition originale.
Traduit par Elsa Damien.

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25 juin 2017

L'amour et les forêts - Eric Reinhardt

81j+ZjS8dcLBénédicte Ombredanne est professeur agrégé de lettres dans un lycée de Metz. Egalement mariée et mère de deux enfants, propriétaire, elle a coché la plupart des cases qui permettent pour beaucoup d'estimer si une personne est heureuse. Elle-même fait tout ce qu'elle peut pour préserver l'image parfaite que sa famille renvoie.
Pourtant, lorsque les Ombredanne sont bien à l'abri des regards, Jean-François, le mari, n'a plus rien du compagnon idéal.

J'ai éprouvé pour ce livre une certaine fascination, je l'ai lu avec avidité, mais je ne suis pas entièrement convaincue.
La construction du livre, sa chronologie, sont intéressantes. J'ai apprécié la première partie, lorsque l'on découvre à travers les yeux de Bénédicte Ombredanne (impossible de l'appeler par son prénom, l'auteur lui-même ne le fait jamais) le personnage de Jean-François. Il a l'air perdu, vaincu, comme si le livre commençait par la fin. Le mépris avec lequel son épouse le traite alors ressemble à s'y méprendre à celui de toutes ces épouses qui décident qu'elles ont entendu pour la dernière fois leur mari leur dire qu'il ne recommencera plus. Et qui partent en claquant la porte... ou en s'inscrivant sur Meetic. Le retournement du rapport de force n'en est que plus violent pour le lecteur (qui pensait finalement lire l'histoire d'une reconstruction).
Les descriptions des maltraitances dont Bénédicte Ombredanne est victime sont impitoyables. L'utilisation de nombreux dialogues renforce la violence verbale du mari, et le lecteur en vient à prendre pour lui les accusations et les  phrases humiliantes destinées à la jeune femme. L'auteur est d'autant plus habile que, pour nous montrer la solitude à laquelle Bénédicte Ombredanne est condamnée, il utilise les enfants du couple (et sa fille Lola en priorité). Leur égoïsme (il est normal que leur mère fasse tout pour eux, c'est leur mère) se transforme en mépris puis en rejet total.
Comment alors, ne pas plonger dans la littérature, l'imaginaire ? Les parenthèses enchantées permettent à l'héroïne et au lecteur de trouver un refuge. Bénédicte Ombredanne est professeur de lettres, spécialiste de Villiers de L'Isle-Adam. Sa lecture d'Eric Reinhardt lui a rappelé l'un des pouvoirs de la fiction, celui d'imaginer différentes existences possibles pour une seule personne. J'ai moins marché avec les dialogues amoureux. Ils ne sont pas seulement surannés, mais aussi très mièvres, et les dialogues dignes d'une tragédie qui aurait été écrite par certains rappeurs très populaires dont je m'abstiendrai de prononcer le nom.

A14779" - Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon coeur ! Est-ce que je puis vivre sans vous ? Le seul air que je veuille respirer, c'est le vôtre ! "

J'ose penser que c'est volontaire, que ces échanges visent à contrebalancer complètement la réalité.

Ce qui m'a gênée dans ce livre, c'est sa construction finale. Je n'ai pas trouvé le personnage d'Eric Reinhardt utile dans la dernière partie. La façon dont il découvre ce qui est arrivé à Bénédicte Ombredanne est peu crédible. Les nouveaux personnages sortent de nulle part et je n'ai pas non plus aimé les raisons données au comportement de Jean-François. La perversion ne s'explique pas si simplement. Céder à la facilité et aux grosses ficelles est décevant lorsque le reste est plus subtile.

Un roman sur un sujet plutôt difficile en ces temps où tout le monde est un pervers narcissique, qu'Eric Reinhardt traite avec les moyens qu'il maîtrise le mieux, ceux d'un auteur. Quelques longueurs, quelques défauts, mais un livre qui reste longtemps en tête.

Une lecture un peu spéciale car il se trouve que j'avais ce roman dans deux formats, dont la version audio. C'est cette dernière que j'ai utilisée pour la première moitié du roman. Marie-Sophie Ferdane incarne très bien Bénédicte Ombredanne et rend les tableaux des forêts particulièrement vivants.

Les avis de Sylvie et de Dominique.

Folio. 412 pages.
2014 pour l'édition originale.

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17 juin 2017

La terre qui penche - Carole Martinez

product_9782072714535_195x320"Est-ce ainsi que pleurent les rivières ?"

Dès les premières pages, lorsque la Loue, la rivière qui borde le Domaine des Murmures, après s'être figée, déverse sa colère et sa douleur en emportant tout sur son passage, nous retrouvons ce qui nous envoûte tant chez Carole Martinez...

Blanche est née au milieu du XIVe siècle, dans un monde dévasté par la Peste noire. Orpheline de mère et à peine éduquée, cette fille de châtelain a été conduite aux Murmures afin d'être donnée au fils du seigneur de Haute-Pierre avant de mourir à l'âge de douze ans.
C'est elle qui nous raconte son histoire, voyageant à travers les siècles.

Ce roman est si beau que j'ignore comment vous en parler. J'ai vécu ma lecture en me laissant totalement emporter par cette narratrice à deux têtes, la petite fille et sa vieille âme.
Avec cette histoire, Carole Martinez nous embarque dans un univers mêlant histoire, chansons et merveilleux. C'est le Moyen-Âge, rude, violent et meurtri. Les femmes y sont des objets de marchandage. Si aucune n'est particulièrement attachante, leurs actions s'expliquent bien souvent par l'impuissance à laquelle leur condition les condamne. Qu'elles soient maîtresse du Domaine des Murmures, filles de seigneur, cuisinière un peu sorcière dont les filles mortes continuent à hanter les forêts ou prisonnière de la rivière, elles partagent toutes la même douleur.
Je vous rassure, les hommes sont aussi mal lotis, condamnés à cacher leurs sentiments ou écorchés vifs.

Parmi ces personnages, un trio se détache. Blanche s'étant juré de ne jamais être le bien d'un homme, s'éprend de son promis, l'éternel Enfant, Aymon. D'abord présenté comme un jeune garçon dont la déficience intellectuelle embarasse, cet être solaire est finalement la clé du bonheur de notre héroïne. Elle qui a réussi à mettre à terre l'ogre de ce conte et à le transformer en cheval, trouve en Aymon un allié qu'aucune noirceur ne peut atteindre. Il est le seul à voir les loups de Blanche, ceux qui veillent sur elle. C'est par son biais également qu'elle rencontre un jeune charpentier, Eloi. Celui-ci vient compléter un triangle amoureux, harmonieux et chaste. Ensemble, ils parviennent à vivre avec le soutien de la Nature et de ses créatures, à repousser le malheur au loin. Pour un temps du moins.

En effet, ce livre n'est pas seulement un huis-clos rempli de tendresse. Le passé et le futur sont des inconnus que le lecteur découvre avec la même angoisse. Que s'est-il passé avant la naissance de Blanche ? Qui était sa mère ? Comment Blanche, qui annonce dès la première page sa mort à l'âge de douze ans, est-elle morte ? A-t-elle eu le temps d'apprendre à écrire son nom ? La peste les a-t-elle tous réduits au silence ? Au fil des chapitres, différentes personnes vont se confier à Blanche, parfois sans se douter qu'elle écoute. Carole Martinez fait ainsi tomber les masques et dévoile des personnages bien plus complexes que ce que la petite fille imaginait au début de l'histoire.

J'ai refermé ce livre à regret, complètement bouleversée. C'est un énorme coup de coeur.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Les avis d'Yspaddaden et de Gambadou.

Folio. 427 pages.
2015 pour l'édition originale.

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27 décembre 2016

Regarde les lumières mon amour - Annie Ernaux

Source: Externe

Le supermarché peut-il être objet d'écriture ?

"Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l'air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu'on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l'élaboration de cette mémoire."

Le succès des romans "tranches de vie" témoigne de l'intérêt que nous éprouvons pour les témoignages autour des métiers que nous côtoyons et pensons connaître. Beaucoup de lecteurs ont ri aux anecdotes d'une caissière ou découvert le quotidien d'un vigile avec ce type de livres. Cependant, une fois ces ouvrages refermés, il me manquait une invitation à me questionner, un "et après ?". Annie Ernaux est une simple cliente de supermarché, mais dans son très court journal consignant les visites effectuées dans le magasin Auchan des Trois Fontaines à Cergy, elle nous invite à nous interroger sur ce que notre rapport au supermarché dit de nous et de notre société.

Comme elle est écrivain, Annie Ernaux se demande ce qui explique l'absence des supermarchés dans la littérature. Pourquoi n'ont-ils pas accédé à la "dignité littéraire" un demi-siècle après leur apparition ? Après tout, il s'agit de l'un des rares endroits où tout le monde ou presque se croise, "où chacun a l'occasion d'avoir un aperçu sur la façon d'être et de vivre des autres", que ce soit par les heures ou ils fréquentent un lieu ou par les articles qu'ils posent sur le tapis roulant. Mais un supermarché, c'est de façon communément admise l'opposé de la culture. A tel point qu'y acheter un livre est un acte presque honteux. Pourquoi alors l'écrivain s'y intéresserait-il ? 
Autre raison évidente à cette absence du lieu dans la littérature : "les super et hypermarchés demeurent une extension du domaine féminin". Tout est fait essentiellement pour les femmes, à commencer par la publicité beaucoup plus agressive quand il s'agit de toucher ce public. Les rayons jouets estampillés "filles" apprennent même à jouer aux courses dès le plus jeune âge.

Bref, le supermarché, un sous-sujet. Et pourtant...

On dit toujours d'Annie Ernaux qu'elle a une écriture plate. Ici, elle décrit sans le moindre effet de style, sans chercher à provoquer le rire ou la consternation. Ses phrases sont dépouillées, froides, laconiques. Elle rend l'inhumanité de la grande distribution en égrénant à la manière de dépêches AFP les destructions meurtrières d'usines fabriquant des produits pour Auchan, Carrefour et autres chaînes de magasins grand public. Elle compte les caisses libre-service qui remplacent peu à peu les caissières, décrit l'empressement de chacun à la caisse, évoque les chariots arpentant les rayons sans que les regards de leurs chauffeurs ne se croisent une seule fois. Elle rend visible ce que nous ne voyons pas, à savoir tous ces gens qui sont des personnages trop souvent dissimulés par l'omniprésence de l'hypermarché quand nous faisons nos courses. Rien que du vrai que n'importe qui pourrait confirmer, mais qui fixé sur une page glace et interpelle.

Brillant.

L'avis de Clara.

Folio. 2016.
96 pages.

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15 septembre 2016

Celle que vous croyez - Camille Laurens

A14387Camille Laurens est un auteur que j'ai découvert à l'occasion de la polémique l'opposant à Marie Darrieussecq qui avait fait couler beaucoup d'encre il y a quelques années. N'ayant jamais lu ni l'une ni l'autre, j'avais simplement été découragée de me plonger dans leurs oeuvres. C'est Carolivre qui a publié une vidéo faisant une présentation alléchante de ce livre qui m'a fait changer d'avis.

Claire est en hôpital psychiatrique. Cette femme brillante, cinquantenaire, divorcée et mère de deux enfants, a chaviré quelques années plus tôt.
Alors dans une relation toxique avec un certain Joël, elle décide pour l'espionner de faire par le biais d'un faux profil Facebook, une demande d'amitié à son colocataire, Chris. Celui-ci est un photographe trentenaire très conscient de l'effet qu'il produit sur la gente féminine. Chris tombe immédiatement sous le charme du personnage créé par Claire, et cette dernière ne tarde pas à se prendre bien trop au jeu également.

Ce livre pourrait être une banale histoire d'amour qui a mal tourné, mais le profil de l'héroïne, la construction du livre et le style de l'auteur en font un très bon roman.
D'abord, la narratrice raconte ce qui lui est arrivé, à toute allure, sans reprendre son souffle. L'ensemble est brouillon, décousu. Elle s'adresse à un psychiatre que l'on n'entend qu'à travers sa patiente, lorsqu'elle reformule ses questions. Cette partie est sous tension, car on sait qu'il s'est passé quelque chose d'horrible, mais on ignore quoi, et dans quel mesure Claire est responsable.
Puis, par deux fois, on pense toucher la vérité. Les personnages sont toujours les mêmes, mais ils ne tiennent plus le même rôle, et on referme finalement ce livre en se demandant si l'auteur ne s'est pas un peu moqué de nous. Ce roman est-il un roman totalement inventé ? de l'autofiction ? un peu des deux ?
Dans tous les cas, à travers son personnage, Camille Laurens en profite pour évoquer la place peu reluisante accordée aux femmes de plus de cinquante ans (voire moins) dans notre société. La charge est violente, mais elle corrobore ce que j'ai moi-même constaté plusieurs fois dans mon entourage (même si la presse nous assure ces derniers jours que les femmes sont de plus en plus nombreuses à avoir un compagnon plus jeune, au moins 10% ! *). Tout, la littérature, les sites de rencontres, le monsieur avec qui l'on discute qui se détourne dès qu'une jeune fille arrive, comme si sa précédente interlocutrice était transparente, tout rappelle aux femmes qu'elles ont une date de péremption.
Alors, dans ce monde, comment ne pas céder à la tentation de se créer un personnage ? Tout le monde le fait après tout. Je connais peu de profils qui montrent autre chose qu'une vie parfaite sur les réseaux sociaux. Notre narratrice vole donc une identité et en savoure les avantages tout en sachant que le temps lui est compté. Et là, ironie du sort, c'est bien son expérience qui lui permet de savoir ce que Chris veut entendre, et comment le séduire. Cela dit, l'auteur nous propose une héroïne loin d'être irréprochable elle-même, pleine de failles et agaçante, ce qui évite de rendre le tout trop manichéen.

Une réflexion originale sur certains aspects de notre société. J'ai été bluffée par cette première lecture de Camille Laurens.

Les avis de Papillon et de Violette.

*Non, je ne suis pas du tout sarcastique.

Gallimard. 192 pages.
2016.

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