24 février 2022

La Passion selon G.H. - Clarice Lispector

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" Pour le moment j’invente ta présence, tout comme un jour je ne saurai pas non plus me risquer à mourir toute seule, mourir est le plus grand risque, je ne saurai pas passer le seuil de la mort ni faire mon premier pas dans cette première absence de moi – en cette heure ultime et si première j’inventerai aussi ta présence inconnue et avec toi je commencerai à mourir jusqu’à être capable d’apprendre toute seule à ne pas exister, et alors je te libérerai. Pour le moment, je m’accroche à toi, et ta chaude vie inconnue fait mon unique organisation personnelle, moi qui sans ta main me sentirais lâchée dans l’énorme grandeur que j’ai découverte. Dans la grandeur de la vérité ? "

Une femme artiste découvre dans la chambre immaculée de son ancienne domestique, partie depuis six mois, une blatte. Ecoeurée, saisie d'une envie violente de l'écraser, G.H. (c'est son nom) va voir son existence complètement bouleversée par la vue de cet insecte symbolisant tant de choses négatives.

Sur cette thématique, il existe le fabuleux La Métamorphose. Mais alors que le héros de Kafka subit la violence des individus qu'il croise et est lui-même dégoûté de sa condition, la femme dont nous suivons les pensées dans ce roman de Clarice Lispector fait peu à peu corps avec la blatte et va s'en servir comme point de départ d'une réflexion sur ce qu'est la condition humaine.

Rejetant ce qu'elle prenait pour acquis, sur le beau, le laid, le bien, le mal, G.H. réalise peu à peu que tout est construction. Que d'une certaine manière, la blatte, dans son absence de pensée, est plus réelle qu'elle. Dès lors, comment se libérer ? Le veut-elle seulement ?

" Reproduire une vie me procurait sans doute – ou me procure encore ? à quel point l’harmonie de mon passé est-elle brisée ? – reproduire une vie me procurait sans doute une sécurité précisément parce que cette vie n’était pas la mienne : je n’en avais pas la responsabilité. "

L'une des forces de ce livre est son caractère universel. Les questions qu'il pose se retrouvent dans beaucoup de grands textes philosophiques relatifs à la perception du réel ou la question du je. Les expériences du lecteur vont conditionner sa lecture et lui permettre de s'approprier le texte à partir d'elles. Il va apprendre à relativiser puisque le Temps s'invite dans le récit.

" Ce qui m’effrayait encore c’était que même l’horreur impunissable serait généreusement ré-absorbée par l’abîme du temps interminable, par l’abîme des profondeurs insondables, par le profond abîme du Dieu : absorbée dans le sein d’une indifférence."

Cet aspect rend cependant la lecture particulièrement exigeante. Nous n'avons presque aucun point de repère, tout juste un lieu (un appartement cossu au dernier étage d'un immeuble de Rio), une femme (désignées par des initiales et une profession, artiste). La forme nécessite aussi une attention particulière puisqu'il s'agit du flot des pensées d'un personnage en état de choc essayant d'organiser et d'exprimer ce qu'elle décrit elle-même comme inatteignable par les mots.

" J’ai entrevu mais je suis tout aussi aveugle qu’auparavant parce que j’ai entrevu un triangle incompréhensible. "

Un programme qui peut sembler absurde tant Clarice Lispector allie ce qui normalement s'exclue mutuellement (on est responsable et on ne l'est pas, on est aujourd'hui et on est l'infini), qui effraie et rassure à la fois. Qui bouscule, assurément. Le tout servi par une plume superbe et des images à couper le souffle.

J'attendais avec impatience le Mois Latino-Américain pour découvrir Clarice Lispector. Ce fut une expérience de lecture peu commune, même si lire une telle autrice dans une période peu propice à la concentration a nuit à mon plaisir (j'ai lu la première moitié du livre en trois semaines, la seconde en une journée...).

Des Femmes - Antoinette Fouque. 225 pages.
Traduit par Paulina Roitman et Didier Lamaison.
1964 pour l'édition originale.

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27 novembre 2021

La Brodeuse de Winchester - Tracy Chevalier

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Violet Speedwell, trente-huit ans et célibataire, quitte son acariâtre de mère pour s'installer à Winchester où elle travaille en tant que dactylo. Après avoir involontairement assisté à un office réunissant des brodeuses dans la cathédrale, elle décide de rejoindre leur cercle.

J'ai ouvert ce livre avec beaucoup d'enthousiasme et un peu d'appréhension. Si Tracy Chevalier a su m'enchanter avec Prodigieuses créatures, La Dernière fugitive m'a bien moins convaincue. Heureusement, la lecture de La Brodeuse de Winchester a été une vraie lecture bonbon par ce temps froid et pluvieux.

J'ai beau ne rien connaître à la broderie, l'autrice m'a passionnée avec ses agenouilloirs, ses coussins et la description des différents points. La cathédrale de Winchester, cet espèce de "crapaud gris" peu conventionnel au milieu des grandes cathédrales gothiques, qui abrite la tombe de Jane Austen, est un lieu passionnant. Nous la parcourons jusque dans les hauteurs réservées aux sonneurs de cloches et découvrons quelques secrets de ces discrets individus. 

Nous plongeons également dans l'Angleterre des années 1930, où les séquelles de la guerre sont encore très vives. Des centaines de milliers d'hommes manquent à l'appel, ce qui est une catastrophe pour leurs familles mais aussi une condamnation pour toutes les femmes restées célibataires, une condition aussi méprisée que suspecte dans "une société conçue pour le mariage". Malgré sa profession, Violet n'a pas les moyens de manger à sa faim, le salaire d'une femme ne devant être qu'un complément de revenus en attendant qu'elle se marie. Les allées et venues de Violet sont surveillées, elle ne peut parler à quiconque de ses "partenaires de sherry", et gare à la tentation du lesbianisme...

Pour être complètement honnête, je n'ai pas compris l'intérêt du personnage de Jack Wells et je trouve que l'histoire d'amour principale manque de crédibilité. Une complicité amicale entre les deux protagonistes concernés aurait été bien plus efficace à mon sens. Mais ces petites réserves ne m'empêchent pas de vous recommander chaudement ce titre.

Je remercie les éditions Folio pour ce livre.

Folio. 381 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
2019 pour l'édition originale.

24 septembre 2021

Lettres d'une Péruvienne - Françoise de Graffigny

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Dans les lettres qu'elle adresse à son promis, Zilia, une princesse inca, raconte l'enlèvement par les conquistadors espagnols dont elle a été victime. Libérée par un navire français sur lequel le jeune Déterville la prend sous sa protection, elle est ensuite conduite en Europe. Là-bas, elle découvre une culture très différente de la sienne et des manières qui ne cessent de la surprendre.
Tombé amoureux d'elle, son protecteur accepte malgré tout de l'aider à retrouver son fiancé.

J'ai beau avoir lu avec plaisir quelques livres écrits au XVIIIe siècle, je continue à craindre un ennui profond lorsque je tombe sur l'un d'entre eux. C'est à l'occasion de la sortie du hors-série de Lire Magazine Littéraire sur les femmes autrices que j'ai découvert les noms de nombreuses écrivaines de cette époque.

Après avoir lu ces Lettres d'une Péruvienne, je ne renonce pas complètement à mes a priori, mais il est indéniable que cette lecture a mis à mal certaines de mes représentations.

Tout d'abord, Françoise de Graffigny nous offre une vision non essentialiste des femmes. Pour elle, la religion et l'éducation ont une grande part de responsabilité dans l'ignorance et les défauts que son héroïne observe chez les femmes françaises. Elle s'indigne du mépris dont sont victimes ces dernières et met en lumière le décalage entre les mythes entourant l'idée de la femme et les femmes réelles.

Le régime monarchique et l'aristocratie ne sont pas épargnés non plus. Zilia est outrée de voir que le roi et ses sujets sont dans une relation très inégale, favorable avant tout au premier. Par ailleurs, étant elle-même une aristocrate désargentée, Françoise de Graffigny dénonce la course à l'oppulence apparente que se livrent les nobles français ainsi que les relations superficielles ou hypocrites qu'ils entretiennent par domestiques interposés.

Certains aspects du livre sont moins novateurs. Le mythe du bon sauvage, très présent dans la description des Incas, interpelle de nos jours. Cependant, comme il s'agit avant tout pour Françoise de Graffigny d'analyser la société française, on peut considérer que le monde d'où vient Zilia est purement fictif.

Autre point noir, le personnage de Déterville. Présenté comme un exemple de morale et de bienveillance, il a également une conception très personnelle du consentement, exhibe sa découverte (un être humain, rappelons-le), et sa réaction face aux refus de Zilia nuance nettement son dévouement (il va jusqu'à menacer de se suicider et à s'autocongratuler de ne pas l'avoir violée alors que cela aurait été si facile...).

Enfin (attention, spoilers !! ), bien que Zilia soit une femme audacieuse, elle ne prend pas les rênes de son destin uniquement par la force de son caractère mais parce qu'elle considère sa fidélité envers l'homme qui l'a trahie comme un principe indiscutable.

Je ne conseille pas ce livre à celles et ceux qui souhaiteraient faire une lecture entraînante. Les lettres de Zilia sont souvent très ampoulées et répétitives. Les personnages n'ont pas une grande consistance. Cependant, les réflexions de l'autrice font de ce texte un document très intéressant et la brièveté de l'ouvrage (une centaine de pages) permet de ne pas sombrer dans un ennui irréversible. 

Flammarion.
1747 pour l'édition originale.

22 septembre 2021

Les Grandes oubliées : pourquoi l'Histoire a effacé les femmes - Titiou Lecoq

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"L'histoire des femmes est-elle militante ? Autant qu'une autre. Ici, bien sûr, j'ai fait des choix, mais l'histoire "officielle", celle des manuels dont les femmes sont exclues, est-elle réellement objective ? Pourquoi a-t-on l'impression qu'introduire les femmes en histoire serait une décision politique alors que c'est les avoir exclues qui était réellement politique ? Un travail d'homme qui reconduit la domination masculine passe rarement pour militant et ne s'affirme quasi jamais comme tel. Le discours dominant et officiel paraît neutre. Il ne l'est pas. Mais il parvient, par sa position majoritaire, à faire reconnaître ses choix pour de l'objectivité."

On pense que l'Histoire est le fait des seuls hommes, avec de temps en temps un accident de parcours qui aurait permis l'émergence d'une figure féminine. C'est certainement en toute bonne foi que la Pléiade répond que, malgré tous ses efforts, elle ne peut faire mieux qu'une toute petite vingtaine de femmes dans ses publications, puisque les femmes autrices (quel est ce mot barbare d'ailleurs ?) n'existent vraiment que depuis le vingtième siècle (et puis, franchement, Edith Wharton, Sigrid Undset, Katherine Mansfield, Daphne Du Maurier et toutes les autres, c'est quand même très moyen). Même dans le discours féministe, on trouve l'idée que le combat pour une meilleure reconnaissance de la place des femmes dans l'écriture de l'Histoire passe nécessairement par une histoire de l'intime. 

Titiou Lecoq montre avec trois cents pages aussi hilarantes que révoltantes (sa marque de fabrique) qu'on n'y est pas du tout. En fait, la moitié de l'humanité n'a pas passé des millions d'années à assurer l'éducation des enfants et le nettoyage des habitations. Les femmes ont participé à la grande Histoire. Pire, leur absence dans les récits est le fruit d'un effacement volontaire.

Les chercheurs ont leur part de responsabilité. Leurs préjugés les ont conduits à mettre en place des méthodes de travail qui ne pouvaient que les induire en erreur. L'idée d'une histoire progressiste et linéaire va aussi à l'encontre d'une conception ouverte de l'histoire. Si le présent est forcément un aboutissement, le passé n'a pas pu être plus favorable aux femmes.

Autre point noir, la fameuse idée d'une neutralité du masculin. Le doute bénéficie toujours à l'homme, puisqu'il est le général quand la femme est le spécifique (l'Autre de Beauvoir). Peut-on être de bonne foi quand on ne voit pas le biais (et le danger) dans l'affirmation que toute réalisation doit être considérée comme masculine, tant qu'on n'a pas la preuve qu'elle est en fait féminine ? Encore mieux, est-il normal qu'une simple accusation émanant d'un homme dans l'embarras suffise à semer le doute sur la véritable identité de l'auteur d'une oeuvre ?

"On parle souvent de "déconstruire", et on emploie le mot à tort et à travers. Mais déconstruire, c'est exactement cela. C'est croire depuis toujours que, bien évidemment, ce sont des hommes, des sortes de Michel-Ange en peaux de bêtes, qui ont peint Lascaux - avant de se rendre compte que cette vision n'est étayée par aucune preuve concrète. A l'heure actuelle, je le répète, absolument rien ne nous permet de savoir si ces sculptures, gravures et peintures sont l'oeuvre d'hommes ou de femmes."

Pour être plus claire, si les vénus préhistoriques sont l'oeuvre d'hommes, leur sens érotique est probable. A l'inverse, elles peuvent être des objets de protection pour les femmes enceintes si leurs auteurs sont de sexe féminin. L'une de ces interprétations est-elle réellement plus objective que l'autre ?

Mais n'accablons pas les seuls scientifiques (d'autant plus que la recherche universitaire a beaucoup évolué depuis un demi-siècle, sous l'impulsion des anglo-saxonnes), ils sont avant tout trompés par des siècles de destruction des actions féminines et la constitution d'une société basée sur le mépris des femmes (avec parfois un changement de paradigme dans les motivations, puisqu'elles sont passées de chaudasses et vicieuses à frigides). Et Titiou Lecoq de nous montrer comment la domination de l'homme sur la femme est arrivée et comment cette emprise sur le pouvoir politique, législatif, ou encore sur la langue a conduit à une invisibilisation des femmes et à la construction de mythes les empêchant de passer pour autre chose que des folles furieuses quand elles avaient d'autres prétentions.

Se poser la question des femmes dans l'Histoire, ce n'est pas seulement demander à ce que l'on précise que toute l'humanité était présente. C'est questionner les découpages, les dénominations (Renaissance, vraiment ? ). C'est admettre que les groupes d'individus ont eu des intérêts parfois contradictoires et que les victoires des uns ont souvent conduit à l'écrasement des autres et à leur invisibilisation (Angela Davies et Paul B. Preciado en parlent aussi très bien).

Si Titiou Lecoq ne peut évidemment offrir qu'un ouvrage de vulgarisation très condensé, elle nous invite à découvrir les noms de toutes ces presque anonymes qu'elle énumère ainsi que les travaux qu'elle a utilisés pour écrire son livre. L'absence de bibliographie organisée est d'ailleurs le seul reproche que je fais à ce remarquable ouvrage.

A lire, à relire et à offrir autour de vous (surtout si vous fréquentez des professeurs d'histoire-géographie).

L'Iconoclaste. 323 pages.
2021.

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17 septembre 2021

Ce que je ne veux pas savoir/Le Coût de la vie - Deborah Levy

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Grand succès de la rentrée littéraire 2020, ce diptyque raconte la vie de l'écrivaine Deborah Levy à des moments-clés de sa vie. Réfugiée à Majorque, elle raconte à l'épicier chinois son enfance en Afrique du Sud dans le contexte de l'Apartheid. Le Coût de la vie suit son divorce et ses difficultés à concilier ses obligations de mère et de femme ayant besoin d'un lieu à soi.

Je dois reconnaître qu'après ma lecture de Ce que je ne veux pas savoir, j'étais un peu perplexe face à l'enthousiasme provoqué par Deborah Levy. Ce texte visant à aborder les premiers contacts entre une femme en devenir et ce qu'elle ne veut pas savoir (même si, évidemment, elle sait déjà), est agréable à lire, mais je pensais l'oublier rapidement. Cependant, sa suite le fait brillamment résonner.

Ainsi, cette lecture est une pépite pleine d'anecdotes et de réflexions savoureuses, parsemée de références, dans lesquelles Deborah Levy montre tout son talent d'écrivaine poétesse. Ces livres parlent de l'intime, de l'impossibilité de faire rentrer une vie à deux dans une vie à un, de la difficulté d'être bien dans un endroit où l'on ne devrait pas être, de deuil. Et puis, surtout, des rapports inégaux entre les sexes et de la toute puissance de l'homme qui ne voit pas le problème lorsqu'il drague une jeune fille ayant l'âge de sa fille en ne faisant même pas semblant de s'intéresser à autre chose qu'à lui-même.

" Il n’avait pas imaginé une seconde qu’elle puisse se voir autrement que comme le personnage secondaire et ne pas le voir, lui, comme le personnage principal. En ce sens, elle avait déstabilisé une frontière, fait s’effondrer une hiérarchie sociale et mis à bas les vieux rituels."

S'inscrivant dans la lignée de Beauvoir, Deborah Levy dénonce les tâches cycliques auxquelles sont cantonnées les femmes quand les hommes peuvent transcender leur condition en participant à la vie de la société. Toute tentative de s'échapper est de plus sévèrement punie. Rien de plus écartelant qu'une vie de femme.

" Quand notre père fait ce qu’il a à faire dans le monde, nous comprenons que c’est son dû. Si notre mère fait ce qu’elle a à faire dans le monde, nous avons l’impression qu’elle nous abandonne. C’est miraculeux qu’elle survive à nos messages contradictoires, trempés dans l’encre la plus empoisonnée de la société. Ça suffit à la rendre folle."

Des muses sont invoquées : Sylvia Plath, George Sand, Virginia Woolf et surtout Marguerite Duras qu'elle réhabilite.

"Marguerite portait des lunettes surdimensionnées et avait un ego surdimensionné. Son ego surdimensionné l’aidait à réduire en bouillie les illusions concernant la féminité sous les semelles de ses chaussures – qui étaient plus petites que ses lunettes. Quand elle n’était pas trop soûle, elle retrouvait l’énergie intellectuelle pour passer à l’illusion suivante et la réduire, elle aussi, en bouillie. Quand Orwell parlait du pur égoïsme comme d’une qualité nécessaire à un écrivain, il ne pensait peut-être pas au pur égoïsme d’une écrivaine. Même la plus arrogante des écrivaines doit mettre les bouchées doubles afin de se constituer un ego assez robuste pour lui permettre de survivre au premier mois de l’année, alors survivre jusqu’au dernier, n’en parlons pas. L’ego durement gagné de Duras me parle à moi, à moi, à moi, en toute saison."

Ca ne vous donne pas envie, sinon de revoir vos jugements sur le personnage, du moins de vous jeter sur La Vie matérielle ?

Deux curiosités à côté desquelles il ne faut pas passer et qui seront rejointes par un dernier chapitre très prochainement.

Ce que je ne veux pas savoir. 135 pages. Editions du sous-sol. Traduit par Céline Leroy. 2013 pour l'édition originale.
Le Coût de la vie. 157 pages. Editions du sous-sol. Traduit par Céline Leroy. 2018 pour l'édition originale.

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12 août 2021

Histoire de ma vie - George Sand

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" A-t-on bien raison de tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles, histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans qui nous survivront. "

Après ma découverte de la délicieuse biographie d'Honoré de Balzac par Titiou Lecoq, j'ai entamé l'autobiographie d'une autre grande figure du XIXe siècle, George Sand. Mise à l'honneur dans deux bandes-dessinées remarquables cette année, la visite de la maison de la romancière à Nohant a achevé de me convaincre d'entamer cette Histoire de ma vie qui s'étale, en version abrégée, sur plus de huit cents pages.

Cette entreprise autobiogaphique est novatrice. En effet, les femmes, fidèles à l'idée qu'elles ne doivent pas occuper le devant de la scène, ont peu pratiqué cet exercice. Lorsqu'elles l'ont fait, c'est dans une perspective historique. George Sand, dans le pacte autobiographique qu'elle présente, souhaite proposer un texte dans lesquels ses lecteurs se retrouvent. Rejetant le terme de "mémoires" qui lui permettrait de compromettre d'autres qu'elle (comme l'a fait Rousseau, à qui elle le reproche), elle choisit la discrétion en optant pour un récit centré essentiellement sur elle-même.

Lorsqu'elle prend la plume, la romancière est dans une période faste d'un point de vue littéraire. Ses idéaux politiques sont encore intacts. La révolution de 1948 bouleverse complètement ce point, et de l'aveu de George Sand, fait prendre une autre direction à son texte qui ne sera achevé que sept ans plus tard.

Ayant une double origine peu fréquente, avec son père d'ascendance noble et sa mère, d'origine modeste, George Sand commence par retracer l'histoire de sa famille. Elle nous fait ainsi parcourir la Révolution, puis les guerres napoléoniennes. Passionnée par la politique, profondément attachée au peuple, son texte est parsemé de passages faisant le récit de la période dont elle a été témoin (et c'est peu de dire que la première moitié du XIXe siècle voit défiler des régimes politiques variés).
Si ce mélange entre le beau monde et le petit peuple est un atout dans la formation de celle qui s'appelle encore Aurore Dupin, il est également la source des plus grandes souffrances de son enfance. Il cause en effet des différends irréconciliables entre sa mère et sa grand-mère, qui se disputent sa garde après la mort brutale et prématurée du père de la romancière.

Le salon de George Sand à Nohant

" l'enfance est bonne, candide, et les meilleurs êtres sont ceux qui gardent le plus, qui perdent le moins de cette candeur et de cette sensibilité primitives. "

La majeure partie du livre est consacrée à la jeunesse de George Sand. Elle y montre son attachement à l'enfance, à Nohant, à ses jeux, à ses rêveries, à la construction d'un monde dans lequel elle puisera plus tard pour écrire certains de ses livres. Bien qu'ils soient parfois à l'origine d'un grand tiraillement dans l'esprit de la petite Aurore, cette dernière évoque les adultes qui l'ont élevée avec une immense affection. Faisant une entorse à ses engagements initiaux, elle arrange parfois les actions, les lettres, les dialogues de ses parents et de sa grand-mère. Elle écrit aussi combien son précepteur, qu'elle a tant détesté parfois, fut une figure importante.

Les curiosités de la bibliothèque

La créatrice  : Il est peu question de création littéraire dans ce livre, mais les passages sur le sujet sont parmi les plus intéressants. A l'instar de Balzac, sur lequel elle écrit des lignes savoureuses, elle écrit pour vivre. Pire, elle choisit cette profession parmi d'autres. Comme lui, elle met à mal le mythe de l'artiste touché par la grâce. Le travail et la sobriété sont pour elle essentiels. En revanche, George Sand n'est pas l'une des plus fidèles adeptes du réalisme. On lui reprochera d'ailleurs son amour du merveilleux, qu'elle défend avec éloquence.

" Un portrait de roman, pour valoir quelque chose, est toujours une figure de fantaisie. L'homme est si peu logique, si rempli de contrastes ou de disparates dans la réalité, que la peinture d'un homme réel serait impossible et tout-à-fait insoutenable dans un ouvrage d'art. Le roman entier serait forcé de se plier aux exigences de ce caractère, et ce ne serait plus un roman. Cela n'aurait ni exposition, ni intrigue, ni nœud, ni dénouement, cela irait tout de travers comme la vie et n'intéresserait personne, parce que chacun veut trouver dans un roman une sorte d'idéal de la vie. "

Si elle ne se sent pas talentueuse, il ne faut pas pour autant conclure que George Sand a une vision méprisante de l'art. Au contraire, elle y voit une nécessité pour l'homme et admire de nombreux artistes, dans la peinture, la musique et la littérature.

" L'art me semble une aspiration éternellement impuissante et incomplète, de même que toutes les manifestations humaines. Nous avons, pour notre malheur, le sentiment de l'infini, et toutes nos expressions ont une limite rapidement atteinte; ce sentiment même est vague en nous, et les satisfactions qu'il nous donne sont une espèce de tourment. "

De George la scandaleuse, il est aussi question. Elle monte à cheval comme un homme, se transforme en apprentie médecin, court  la campagne avec des enfants du peuple, tombe amoureuse. En toute discrétion. Ses actes l'amènent à se séparer de certaines personnes, pour ne pas les embarRasser et pour ne pas souffrir.

Les liaisons de l'autrice sont évoquées à demi-mots. Musset est à peine évoqué, elle refuse d'accabler Casimir Dudevant. Seul Chopin fait l'objet de superbes pages où elle exprime son admiration et son amour pour le compositeur, tout en qualifiant leur relation de filiale.
Dans ce livre, Sand réfléchit longuement à sa place de femme. Bien qu'ayant une vision essentialiste des sexes, elle refuse l'idée d'une infériorité de la gent féminine et ne se laisse pas impressionner, même si son manque de confiance en ses capacités est criant.

"J'ai parlé de ma figure, afin de n'avoir plus du tout à en parler. Dans le récit de la vie d'une femme, ce chapitre menaçant de se prolonger indéfiniment, pourrait effrayer le lecteur. Je me suis conformée à l'usage, qui est de faire la description extérieure du personnage que l'on met en scène. Et je l'ai fait dès le premier mot qui me concerne, afin de me débarrasser complétement de cette puérilité dans tout le cours de mon récit. J'aurais peut-être pu ne pas m'en occuper du tout. J'ai consulté l'usage, et j'ai vu que des hommes très sérieux, en racontant leur vie, n'avaient pas cru devoir s'y soustraire. Il y aurait donc eu peut-être une apparence de prétention à ne pas payer cette petite dette à la curiosité souvent un peu niaise du lecteur."

Allant à l'encontre des préjugés contre elle, l'auto-analyse qu'elle fait de sa personne montre une femme qui se sent très quelconque. Modeste, refusant les médisances, pieuse (elle songe à devenir religieuse) bien que sa religion soit complexe, elle prône avant tout la modération (même en matière de critique littéraire). Plutôt optimiste et bienveillante quant au genre humain, elle n'est pas complètement imperméable au "mal du siècle". Une personnalité complexe en somme.

J'avais lu il y a fort longtemps La Petite Fadette, qui m'avait donné une vision très tronquée de George Sand (le traitement qui lui est réservé me rappelle d'ailleurs un peu celui de Jack London, dont les oeuvres engagées sont bien moins connues que les récits animaliers). 

Avec ce livre, j'entame mon challenge Pavé de l'été de Brize qui fête ses dix ans.

Le Livre de Poche. 863 pages.
Edition établie par Brigitte Diaz.
1855.

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06 juillet 2021

Intempéries - Rosamond Lehmann

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Séparée de son mari, Olivia mène une vie de bohème. Elle s'est installée chez sa cousine Etty, restée vieille fille, et gagne tout juste de quoi subvenir à ses besoins. Alors qu'elle se rend au chevet de son père, la jeune femme croise dans le train Rollo Spencer, qui l'avait tant éblouie lors de son premier bal. Bien qu'il soit marié à une femme maladive, Rollo et Olivia ne tardent pas à entamer une liaison.

Reprenant le thème éculé de l'adultère, Rosamond Lehmann écrit en 1936 un livre mettant en scène un personnage féminin fort, intelligent et pris dans ses contradictions.

Ayant lu en parallèle Fragments d'un discours amoureux, j'ai reconnu dans cette oeuvre nombre des stratagèmes mis en place par l'esprit humain pour nier la réalité évoqués par Roland Barthes dans son essai (billet à venir). L'isolement d'Olivia et ses émotions sont décortiqués durant plus de cinq cent pages avec un style brouillé et multipliant les points de vue qui ne m'avait pas frappée lors de mes précédentes lectures de l'autrice mais qui est ici très maîtrisé.

" Pour ne pas le manquer, je ne restais jamais nulle part après minuit. Je rentrais. J’attendais… Que c’était long !… Et bien souvent, quand une heure avait sonné, je continuais à attendre : la demie, deux heures, la demie… l’âme tendue vers tous les bruits, la sonnette, l’appel du téléphone, l’auto qui tourne le coin de la rue, l’arrêt… Engourdie sur ma chaise, et glacée, je n’étais plus qu’une machine, une machine à écouter. "

Intempéries est également un roman sur la condition féminine. Séparée de son époux, Olivia est l'exact opposé de sa soeur Kate, mariée et mère d'une nombreuse famille. Autour d'elles gravitent d'autres femmes cherchant à trouver leur place dans un monde qui change. N'hésitant pas à mettre les pieds dans le plat, Rosamond Lehmann nous offre une scène d'avortement d'une précision que je n'avais jamais rencontrée dans les livres de cette période. Par ailleurs, bien que plaignant trop  généreusement son amant, Olivia n'hésite pas à le confronter et à se montrer très amère à l'égard des privilèges de l'aristocratie en matière de débauche.

" Une façade de vertu et de principes, d’un excellent exemple pour les classes inférieures et derrière laquelle il peut se passer n’importe quoi – parce que vous êtes des privilégiés. Cette Marigold, ce n’est rien, une coureuse, une ivrognesse, moins que rien. Et quant à ce bon vieux sir John, dans son jeune temps… je me demande ce qu’il a bien pu faire sous le manteau. "

Mes rapports avec Rosamond Lehmann sont parfois complexes, mais Intempéries est indéniablement un grand roman, moderne aussi bien dans son style que par son propos.

Belfond. 518 pages.
Traduit par Jean Talva.
1936 pour l'édition originale.

01 juillet 2021

Femmes en colère - Mathieu Menegaux

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" Seul le droit nous permet de vivre ensemble, et il constitue le dernier rempart contre le populisme. « Continuez à bafouer le droit, laissez l’opinion juger à l’emporte-pièce, à coups de tweets et de posts, imposez l’instantanéité, et vous récolterez à coup sûr le chaos et la dictature ! » avait déclaré Largeron dans un éditorial rageur publié par Ouest France après la grâce présidentielle accordée à Jacqueline Sauvage. "

Mathilde Collignon est gynécologue et mère de famille divorcée. Un jour, elle a croisé la route de deux hommes qui lui ont fait du mal. Alors, elle s'est vengée. En juin 2020, c'est elle qui est sur le banc des accusés. Neuf jurés doivent déterminer s'il faut la punir. 

Femmes en colère est un livre qui se lit d'une traite. Alternant entre la cellule où Mathilde attend son jugement, retraçant son parcours, et la salle de délibérations où les jurés débattent, l'auteur questionne à la fois un sujet de société brûlant et le système judiciaire français.

Dans un jugement, il n'est pas question de souscrire à la loi du talion, mais de préserver l'harmonie de la société. Les victimes (ou du moins, les personnes considérées comme telles) ne sont considérées qu'en troisième lieu. Cependant, derrière ces belles intentions se cachent de nombreux biais.

Ainsi, quelle justice pour les femmes dans une institution si masculine ? Le livre, loin des scénarios mettant en scène une justice fantasmée et calquée sur le système américain, montre le cadre qui existe en France. Les jurés ne sont pas livrés à eux-mêmes, libres de juger ce qu'il veulent. Trois professionnels sont associés aux six citoyens tirés au sort, et il serait illusoire de considérer qu'il suffit d'enlever sa robe de juge pour ne plus impressionner personne. Par ailleurs, les questions auxquelles le jury doit répondre sont précises et ne laissent pas toujours une réelle marge de manoeuvre. Dans le cas de Mathilde, sa condamnation paraît inévitable.

L'affaire ayant fait grand bruit pour des raisons que je vous laisse découvrir, le "tribunal des réseaux sociaux", si souvent dénoncé par les dominants, s'est déchaîné, prenant parti pour ou contre l'accusée.  Faut-il alors professionnaliser la justice et procéder à une application pure et froide de la loi par des Inspecteurs Javert incapables de voir plus loin que leurs codes juridiques (et leurs ambitions personnelles) ? 

J'ai trouvé ce livre intéressant car il ne se contente pas d'évoquer une thématique vendeuse pour une partie de la population. Mon féminazisme fait de moi une cible de choix, mais je pense que la réflexion sur le système judiciaire et la société contemporaine est suffisamment réussie pour être transposable à d'autres situations. De plus, l'auteur prend parti sans se contenter d'écrire une thèse. 

J'ai cru ne pas parvenir à lire ce livre tant il provoquait chez moi une réaction épidermique. Je n'arrivais plus à respirer. Heureusement, l'auteur offre quelques sas d'air à son lecteur. Fait encore plus incroyable, il m'a arraché un sourire à la lecture des dernières lignes. Malin.

Grasset. 191 pages.
2021.

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23 juin 2021

Ada ou la beauté des nombres - Catherine Dufour

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" L’humilité n’est pas son fort, et c’est ce qui lui permettra de voir loin. "

S'il est un domaine dans lequel les femmes brillent encore plus qu'ailleurs par leur absence, c'est bien l'histoire des sciences. Certaines ont pourtant permis, faisant fi de tous les obstacles que leur condition mettait devant elles, des avancées précieuses. C'est le cas d'Ada Lovelace, à laquelle Alan Turing en personne a rendu hommage pour ses travaux préfigurant l'informatique et l'intelligence artificielle.

Très enthousiaste lorsque j'ai entamé ma lecture, j'ai failli l'abandonner au bout d'une cinquantaine de pages. Le style utilisé par Catherine Dufour, artificiellement familier (lol, boloss, BFF, bien roulée...), m'empêchait d'apprécier un fond pourtant remarquable en termes de vulgarisation et d'analyse. Finalement, comme l'ont noté d'autres personnes, ces effets de style deviennent moins nombreux par la suite. Il est alors possible d'apprécier sans réserve ce portrait passionnant.  

Ada Lovelace est la fille légitime de Lord Byron, qui ne s'en est jamais occupé, et d'une mère ayant adopté des méthodes d'éducation destructrices. Elle bénéficie cependant d'une instruction variée et de fréquentations prestigieuses (Mary Somerville, Charles Babbage...) qui lui permettent de développer sa curiosité hors du commun. Bien que mariée très jeune et mère de trois enfants, elle ne renonce pas à ses centres d'intérêt.

" À douze ans, Ada semble en forme : elle se passionne pour la mécanique, essaye de construire des ailes articulées, dissèque des corbeaux morts, rédige un « livre de Flyology » et rêve d’avions à vapeur. Elle lit tout ce qu’on lui met sous la main avec voracité. "

Mary Somerville, femme de sciences et professeur de mathématiques d'Ada Lovelace

Dans l'Angleterre victorienne, les mathématiques ne sont pas encore la discipline reine et apparaissent souvent comme une distraction accessible même aux femmes. Pourtant, les enjeux sont colossaux. Sans calculatrice, il faut se débrouiller avec des tables qui servent dans les constructions, la navigation, la finance ou l'armée. La moindre erreur (et elles sont légions) peut être fatale.
Dépassant son maître, Charles Babbage, brillant mais concentré sur son objet de travail, Ada Lovelace utilise son intuition pour imaginer que les machines pourront faire des mathématiques un moyen et non plus seulement une fin.

Si la jeune femme a assez de culot pour ne pas se faire voler son travail, on lui refuse le droit de publier sans la tutelle d'un homme. Brouillée avec Babbage, elle qui voudrait étudier de nombreux domaines, se retrouve démunie. C'est la fin du rêve et le début de la frustration.

" Les dames du XIXe sont volontiers malades. D’abord, la maladie constitue la seule excuse valable pour échapper aux corvées attribuées aux femmes. Et, dans une existence où on n’a le droit de rien choisir, tout est corvée et n’engage guère à sortir de son lit. Ensuite, le refoulement féroce et précoce de chaque désir est une excellente façon de somatiser par tous les bouts. Là-dessus, la société pousse à la roue : la maladie est un outil de contrôle. C’est un bon prétexte pour enfermer. Dans la Physiologie du mariage, Balzac explique en détail, et avec un parfait cynisme, comment détruire la santé des femmes pour mieux les tenir, en les empêchant de bouger et en les nourrissant mal. "

Après une liaison et des excès aux courses, l'histoire en finit avec elle en la faisant mourir d'un cancer très douloureux. Elle sera cependant célébrées dans des nécrologies merveilleuses de sexisme, saluant son "intelligence complètement masculine"...

Une biographie qui met en lumière une femme brillante et méconnue, brisée dans son élan par son époque.

Fayard. 244 pages.
2019.

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14 mai 2021

Kim Jiyoung, née en 1982 - Cho Nam-Joo

Kim"Comme si avoir une fille constituait une raison médicale, l’avortement des fœtus filles était pratiqué de façon massive. Cette tendance allait persister durant toutes les années quatre-vingt, jusqu’au début des années quatre-vingt-dix où la population atteignit le point culminant du déséquilibre des naissances garçon/filles. Au-delà du troisième enfant, la proportion de garçons était plus du double des filles."

Séoul, Corée du Sud. Alors qu'elle a tout pour être heureuse, Kim Jiyoung commence à parler avec les voix des femmes de sa connaissance. S'agit-il d'une pathologie inévitable, de sorcellerie ou bien de l'expression d'une souffrance liée à sa condition ?

Ce roman avait beaucoup de choses pour me plaire, en particulier son discours profondément féministe. Pourtant, c'est une petite déception.

Il est intéressant de lire des oeuvres remettant en cause l'image idéalisée que nous avons des pays comme le Japon et la Corée, que nous connaissons à travers des préjugés ou les arts qui font actuellement fureur (séries, groupes de musiques, mangas...). 
Loin de ces images lisses, édulcorées, et avec l'aide de chiffres et de sondages, l'autrice nous immerge dans une famille coréenne classique, plutôt ouverte d'esprit et bienveillante envers ses membres. Malgré cela, les expériences de Kim Jiyoung seront toujours marquées par le sexisme qui sévit partout : dans son éducation, dans ses études, dans sa vie professionnelle, dans son mariage, dans sa maternité...

Je ne me suis pas ennuyée au cours de ma lecture. La vie de Kim Jiyoung est parsemée d'événements qui pourraient arriver à n'importe quelle femme française, et je n'ai heureusement pas atteint le moment où les discriminations à l'embauche, la culture du viol ou la charge mentale deviendront des sujets lassants.
L'héroïne est d'autant plus touchante qu'elle est consciente et révoltée d'endosser ce rôle qu'on la force à prendre. Un rôle qu'elle accepte de jouer parce que c'est parfois un moindre mal. Quand on gagne un salaire bien inférieur à celui de son époux et insuffisant pour faire vivre une famille, il est difficile de ne pas sacrifier sa vie professionnelle après la naissance d'un enfant.

Cependant, l'autrice semble avoir oublié en cours de route qu'elle écrivait un roman. Il n'est question des troubles de Kim Jiyoung que dans l'introduction du livre. Ce qui semble être la promesse d'une histoire jouant avec les codes du fantastique n'est finalement qu'un exposé des différentes étapes de la vie d'une femme coréenne et des obstacles qu'elle rencontre du fait de son sexe. Le seul moment faisant écho à l'introduction est un dernier chapitre brumeux dont le narrateur est un homme sorti de nulle part.
A aucun moment je n'ai compris la plus-value apportée par la forme romanesque de cet ouvrage par rapport à un essai sur le même sujet.

Si vous souhaitez vous informer sur la condition des femmes en Corée, ce livre sera une très bonne source d'information. Cela risque d'être moins satisfaisant si vos exigences littéraires sont plus élevées.

D'autres avis plus enthousiastes chez Usva et Pativore.

Avec cette lecture, je participe au challenge de Cristie.

10/18. 166 pages.
Traduit par Kyungran Choi et Pierre Bisiou.
2016 pour l'édition originale.

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