28 août 2018

Les Fantômes du vieux pays - Nathan Hill

hill« Quand Samuel était enfant et lisait une Histoire dont vous êtes le héros, il plaçait toujours un marque-page à l’endroit où il devait prendre une décision très difficile, de sorte que, si l’histoire tournait mal, il pouvait revenir en arrière et recommencer autrement. »

Samuel Andresen-Anderson est apparu un jour sur la liste des futurs meilleurs écrivains américains grâce à la publication d'une seule nouvelle. Il n'a pas écrit une seule ligne depuis, l'avance versée par son éditeur pour son prochain roman lui a permis d'acheter une maison que la crise a dévaluée de façon spectaculaire, et sa carrière de professeur de littérature anglaise à l'université de Chicago l'ennuie. Pour contrer cette monotonie, il joue à Elfscape, un jeu en ligne dans lequel il fait équipe avec un certain Pwnage.
Tout bascule lorsqu'il reçoit un appel de l'avocat de sa mère qui lui apprend que cette dernière est accusée d'avoir agressé le gouverneur Packer, politicien n'ayant pas grand chose à envier aux membres les plus acharnés de l'alt-right américaine. Cette nouvelle est d'autant plus choquante pour Samuel qu'il n'a pas vu sa mère depuis qu'elle l'a abandonné à l'âge de dix ans.
Simultanément, Laura Pottsdam, une étudiante que Samuel a prise en flagrant délit de plagiat, mène une campagne afin de le faire renvoyer de l'université et son éditeur lui réclame le remboursement de la somme payée pour le livre qu'il n'a jamais écrit.

Alors que la rentrée littéraire 2018 commence, j'ai enfin pris le temps de lire cette parution 2017 qui avait été encensée par presque tout le monde.
Nathan Hill s'inscrit dans la lignée des auteurs américains de ce début du XXIe siècle en nous servant la tête de la société américaine sur un plateau. Tout y passe, les médias, le système scolaire, les réseaux sociaux, la société de consommation, la politique, le système électoral, les banques, la justice... Ses personnages sont souvent de parfaits produits de ce mode de vie individualiste et sans pitié pour ceux qui se montreraient trop honnêtes. Il nous sert nombre de phrases interminables, des listes de restaurants de fast-food, de produits bios, d'émotions standardisées donnant l'impression que l'on évolue dans un monde complètement fou dans lequel tout libre-arbitre est impossible.
Pire que cela, il fait preuve de beaucoup de cynisme, renvoyant dos à dos les actions des conservateurs et de ceux qu'il qualifie de militants libéraux. Comme si, finalement, on ne pouvait rien changer. Alors, on rit jaune. Beaucoup.

« Ils pensaient qu’ils étaient en train de changer le monde alors qu’ils aidaient Nixon à se faire élire. À leurs yeux, le Vietnam était intolérable, mais ils avaient répliqué en devenant eux-mêmes intolérables. »

« En fait, c’est assez génial. Les manifestants et la police, les progressistes et les conservateurs — ils ont besoin les uns des autres, ils n’existent pas les uns sans les autres, chacun a besoin d’un opposant à diaboliser. La meilleure façon de se sentir appartenir à un groupe, c’est d’en inventer un autre qu’on déteste. En un sens, aujourd’hui, c’était une journée extraordinaire, du point de vue de la publicité. »

Pourquoi Faye a-t-elle agressé ce gouverneur ? Pourquoi a-t-elle brutalement abandonné son fils ? Pour le savoir, nous remontons avec Samuel jusqu'en en 1968. Il a découvert que sa mère avait étudié durant un mois à Chicago, et qu'elle y avait été arrêtée pour prostitution. On y découvre une ville en ébullition, touchée par les émeutes ayant suivi la mort de Martin Luther King et foyer de protestation contre la guerre du Viêtnam. On y suit des cours pour être une bonne épouse docile, des jeunes gens idéalistes, des policiers lamentables et des journalistes bien frileux, qui commencent à céder aux sirènes du sensationalisme.

« Car c’est l’avenir de la télévision qui se joue sous leurs yeux : une pure sensation de combat. Le vieux Cronkite fait de la télévision comme on fait du journalisme papier, avec toutes les limites qui vont avec. La caméra de l’hélico, elle, donne une nouvelle perspective. Plus rapide, plus immédiate, plus riche, plus ambiguë — pas de filtre entre l’événement et la perception de l’événement. L’information et l’opinion des oncles face à l’information, lissées dans la même temporalité. »

Malgré toutes les qualités de ce roman, ce n'est pas un coup de coeur. Je l'ai trouvé moins maîtrisé que Freedom de Jonathan Franzen. Certains passages sont franchement longs et le propos devient assez naïf dans les dernières pages, où l'auteur se met à nous expliquer les choses de la vie de manière bien peu subtile. J'appréciais par ailleurs beaucoup l'idée de mêler cette histoire aux légendes norvégiennes, mais Nathan Hill exploite cela de façon maladroite (je ne pense pas que certaines révélations apportent grand chose à l'intrigue).

Un roman ambitieux, plutôt original dans sa forme et qui plaira à ceux qui aiment la littérature américaine malgré ses quelques maladresses (sans doute parce qu'il s'agit d'un premier roman).

D'autres avis chez Kathel, Karine, Claudialucia et Eva.

Gallimard. 706 pages.
Traduit par Mathilde Bach.
2016 pour l'édition originale.

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24 août 2018

Une Nihiliste - Sophie Kovalevskaïa

KovaleskaïaNée princesse Barantsov dans la Russie tsariste, Vera vit une enfance protégée. Lorsqu'en 1861, Alexandre II met fin au servage, les Barantsov s'effondrent, forcés de vendre la plupart de leurs terres et de se séparer de leurs domestiques. Vera passe les années suivantes à battre la campagne et à oublier les leçons apprises du temps où elle avait des précepteurs. Lorsque le voisin des Barantsov, Stepan Mikhaïlovitch Vassiltsev, ancien éminent professeur à Saint-Pétersbourg, est assigné à résidence, il ne tarde pas à croiser la route de Vera à éveiller chez cette adolescente mal dégrossie une conscience politique.

Voilà encore un classique de la littérature russe déterré par Libretto et dont je n'avais jamais entendu parler. Ce n'est pas le roman le plus réussi du monde. Sophie Kovalevskaïa écrit très bien, mais l'intrigue est assez déséquilibrée entre le début plutôt lent et la fin presque expédiée. Il y a aussi tout un passage écrit au présent dans un récit au passé et le traducteur signale qu'un des personnages change de nom au fil du livre. Pourtant, cette lecture a été passionnante et me permettra peut-être d'ouvrir enfin Pères et Fils de Tourgueniev qui m'attend depuis trop longtemps.
Comme le titre l'indique, il s'agit d'un livre politique, largement autobiographique si j'en crois la quatrième de couverture. Pourtant, la majeure partie du roman se concentre sur l'enfance puis l'adolescente de Vera, ce qui en fait presque un roman d'apprentissage. Avant de décrire les avancées permises par les réformes ou les grands procès de contestataires, Sophie Kovalevskaïa nous fait pénétrer dans ces immenses domaines entretenus par une armée de serfs. Du point de vue des Barantsov, l'époque du servage est merveilleuse. Leurs filles sont éduquées avec soin et dotées, tous les traitent avec un respect immense. La réforme de 1861 bouleverse complètement cet équilibre et la détresse s'empare des aristocrates.
La rencontre entre Vera et Vassiltsev transforme la jeune fille. Leur relation est à la fois belle et libératrice pour celle dont personne ne se souciait plus depuis longtemps. Au-delà de leurs échanges intellectuels, une histoire d'amour passionnée ne tarde pas à les lier.
Nous avons généralement des nihilistes une vision très négative en raison du nombre d'attentats qu'ils ont commis. Ici, le terme décrit très généralement tout individu ayant une attitude d'opposition face au pouvoir en place. Dans les dernières pages du livre, nous suivons le procès romancé d'un groupe ayant réellement existé mais dont les membres, ainsi que le souligne l'auteur, n'étaient pas du tout organisés voire ne se connaissaient absolument pas. Je n'ai encore jamais lu les livres écrits sur l'univers concentrationnaire soviétique, mais ce livre, comme d'autres de la même époque, montrent que l'organisation des bagnes et la répression ne datent pas de 1917. Ces écrits montrent également que de nombreux individus éclairés, hommes et femmes, pauvres et aristocrates, étaient engagés dans la lutte contre les injustices de leur société. 

Une curiosité littéraire que j'ai lue avec un vif intérêt et qui m'a permis de découvrir une femme hors du commun puisque Sophie Kovalevskaïa était surtout une scientifique de grand talent. Encore une fois cependant, ne lisez pas le résumé proposé par l'éditeur, bien trop bavard, réducteur voire mensonger !

Libretto. 146 pages.
Traduit par Michel Niqueux.
1892 pour l'édition originale.

19 août 2018

Americanah - Chimamanda Ngozi Adichie

Americanah" À mes camarades noirs non américains : En Amérique, tu es noir, chéri

Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. "

Ifemelu décide, après treize ans en Amérique, de retourner vivre à Lagos. Alors qu'elle se fait coiffer dans un salon afro, elle se remémore son adolescence au Nigéria puis son arrivée aux Etats-Unis, où elle a découvert à quel point la couleur de sa peau comptait.
Devenue blogueuse à succès spécialisée dans les questions de race, elle interpelle les Américains à travers diverses anecdotes afin d'expliquer le quotidien d'une personne noire aux Etats-Unis, pays qui refuse de parler de race, tout en étant encore fondamentalement raciste.
A Lagos, Ifemelu espère retrouver son grand amour, Obinze, qu'elle n'a pas revu depuis son départ et qui a lui aussi été confronté à des difficultés lorsqu'il a voulu s'installer en Angleterre.

Dans un passage du livre, un personnage dit à Ifemelu qu'écrire un livre sur la race qui soit à la fois pertinent et accessible à tous, notamment les Blancs, est impossible. Americanah est la preuve que le défi a été brillamment relevé.
Je ne pense pas que Chimamanda Ngozi Adichie soit un écrivain hors du commun, son style étant très simple, mais elle a définitivement un don pour raconter des histoires d'une grande richesse, très documentées, et qui permettent à n'importe qui de comprendre son propos pourtant complexe. Ainsi, le choix du salon de coiffure spécialisée dans les cheveux crépus qui sert de fil conducteur aux trois-quart du roman n'a rien d'anecdotique. Les cheveux sont l'un des symboles de la différence faite entre les Noirs et les autres. Les cheveux crépus doivent être disciplinés, lissés ou tressés, c'est indispensable pour être pris au sérieux.

Quand elle parla à Ruth de sa prochaine entrevue à Baltimore, celle-ci lui dit : « Mon seul conseil ? Défaites vos tresses et défrisez vos cheveux. Personne n’en parle jamais, mais c’est important. Il faut que vous obteniez ce boulot. »

Un article paru dans le magazine Causette il y a quelques mois expliquait très bien ce phénomène. Les cheveux crépus ne font pas sérieux à tel point qu'ils sont un handicap pour s'insérer dans la société.
Ce point d'entrée capillaire est également accompagné de réflexions sur la ségrégation raciale encore présente aux Etats-Unis, réflexions souvent valables dans les autres sociétés occidentales. Americanah est un livre qui bouscule le lecteur, particulièrement lorsqu'il est blanc. J'ai eu un peu honte de me reconnaître dans certaines descriptions. Le racisme est tellement ancré dans nos sociétés que, même lorsqu'on est de bonne volonté et prêt à se remettre en question, on ne peut s'empêcher d'avoir des attitudes et de tenir des propos qui font légitimement bondir les personnes de couleur. Ifemelu, ainsi qu'Obinze à Londres, évoquent aussi bien les difficultés pour les Noirs de ne pas être vus comme des humains sous-éduqués ou trafiquant de la drogue, que les Blancs essayant de montrer leur tolérance en évoquant la "richesse" des cultures africaines ou leur volonté d'aider les pauvres petits Africains.

« Bonjour, je m’appelle Ifemelu.
— Quel beau nom, dit Kimberly. Est-ce qu’il signifie quelque chose de particulier ? J’adore les noms multiculturels parce qu’ils ont des significations merveilleuses, venant de cultures merveilleusement riches. » Kimberly avait le sourire bienveillant des gens qui voyaient dans la « culture » l’univers inhabituel et coloré des gens de couleur, un mot qui devait toujours être accompagné de « riche ». Elle ne pensait pas que la Norvège ait une « culture riche ».

" Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien nourris, n’avaient pas manqué d’eau, mais étaient englués dans l’insatisfaction, conditionnés depuis leur naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient aujourd’hui prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu’aucun d’entre eux ne meure de faim, n’ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d’avoir le choix, avide de certitude. "

L'auteur explique à quel point le racisme envers les Noirs est unique, et démontre à quel point dans une situation similaire, un Noir et un non Noir ne seront pas également désavantagés. Le seul point qui m'a gênée concerne les propos de l'auteur sur l'antisémitisme qui ne serait pas aussi humiliant que le racisme envers les Noirs car basé sur de la jalousie. Je pense qu'elle n'a pas, du fait de son expérience au Nigéria et aux Etats-Unis, une vision de ce qu'ont pu vivre les Juifs pendant des siècles en Europe, avec le bouquet final de l'horreur nazi. Les Juifs aussi ont été martyrisés, victimes de ségrégation et de préjugés terribles. Quant à la jalousie censée être une chose plutôt positive, elle a plutôt donné lieu à des faits divers sordides dans nos régions. C'est anecdotique (à peine quelques lignes), et je pense vraiment que Chimamanda Ngozi Adichie est de bonne foi, mais il me semble important de nuancer son propos. A aucun moment l'auteur ne se montre violente, agressive. Elle énonce des faits, adopte un ton railleur mais pas condescendant, et crée les conditions idéales pour que son lecteur l'écoute.

Le retour au pays d'Ifemelu permet à la jeune femme de laisser en grande partie la question de sa couleur de peau derrière elle, mais il n'est pas simple pour autant. Chimamanda Ngozi Adichie n'a pas mâché ses mots à propos de l'Amérique et de l'Angleterre, elle est tout aussi virulente envers le Nigéria et ses habitants. Elle évoque la politique et la corruption dans son pays, est sensible à la place des femmes (elle n'hésite pas à monter au créneau lorsqu'on lui parle des soi-disant sages et soumises Nigériannes), aux questions d'éducation et se moque du comportement des expatriés rentrés comme elles au Nigéria. Notre héroïne s'est parfois sentie très seule aux Etats-Unis, le Nigéria après treize ans d'absence est comme un étranger. Partie à peine sortie de l'adolescence, elle revient adulte.

On lit ce roman avec beaucoup de facilité parce que ses personnages sont très bien croqués. Ifemelu ne peut que plaire si l'on s'intéresse un peu aux questions de société. C'est aussi une personne attachante parce que faillible. Son parcours du combattant aux Etats-Unis nous fait rager et souffrir avec elle. Sa grande histoire d'amour avec Obinze est un peu trop belle, mais ça ne fait pas de mal. Comme dans son précédent roman, L'Autre moitié du soleil, l'auteur évoque surtout des personnages issus des classes moyennes ou aisées, éduqués, parfaitement anglophones, et ses héros sont igbos. Ces éléments ainsi que d'autres indices laissent penser que Chimamanda Ngozi Adichie a mis beaucoup de choses personnelles dans ce livre, et c'est peut-être ce qui lui permet de sonner si vrai.

Un livre passionnant et très facile à lire que je recommande à tout le monde. Difficile de faire un billet qui énumère toutes les pistes qu'il explore tant il y en a.

Les avis d'Ellettres, d'Ys et d'Hélène.

Folio. 684 pages.
Traduit par Anne Damour.
2013 pour l'édition originale.

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11 août 2018

Dolores Claiborne - Stephen King

dolores-claiborne-de-stephen-king" Elle m’a bien eue, et vous savez ce qu’on dit : tu me roules une fois, honte à toi, tu me roules deux fois, honte à moi. "

Alors que Vera Donovan, riche propriétaire d'une demeure sur l'île de Little Tall dans le Maine, vient de mourir, Dolores Claiborne, son employée, est accusée de l'avoir assassinée. Interrogée, cette femme de soixante-cinq ans décide alors de se confier. Elle leur dit tout aux policiers qui l'interrogent, à commencer par le meurtre de son mari trente ans plus tôt. Mais, elle le jure, elle est innocente des accusations portées contre elle concernant le décès de sa patronne.

Dolores Claiborne n'est pas un roman de genre, ce n'est même pas réellement une enquête policière. Il s'agit d'un long monologue. Si Dolores interpelle régulièrement et avec impertinence les trois personnes qui l'entourent, deux policiers et une secrétaire, ils n'interviennent jamais. Cela peut sembler curieux et beaucoup d'auteurs se seraient cassé les dents avec ce type de roman, mais j'ai déjà remarqué que Stephen King était un formidable conteur et ce livre en est un bel exemple.
C'est avant tout l'histoire de sa famille que Dolores Claiborne raconte. On découvre d'abord une femme mariée trop jeune à un homme violent, intolérant et bien plus encore. Malgré cela, Dolores élève ses enfants et n'hésite pas à tenir tête à son mari. Elle s'exprime franchement, parfois de façon vulgaire et sans langue de bois. Dès les premières pages, on apprend que la mort de Joe Saint-George n'était pas accidentelle, que sa femme l'a bel et bien liquidé trente ans plus tôt. S'il est facile de supposer que les violences conjugales et l'alcoolisme sont les motifs de ce meurtre, nous devrons attendre que le récit arrive au jour de l'éclipse en 1963 pour en avoir la confirmation.
Avec sa patronne aussi Dolores a connu une histoire chaotique. Vera n'est pas une personne agréable et la confrontation entre ces deux femmes de poigne a fait des étincelles durant des décennies. Cette relation est parfois malsaine, puisque soumise aux changements d'humeur de Vera notamment, mais il s'agit d'une forme d'amitié. Sans doute parce qu'elle lui tient tête, l'impitoyable Vera se laisse aller avec Dolores. Tout ou presque entre elles repose sur des non-dits, des phrases prononcées l'air de rien, et pourtant... j'étais déjà fascinée par cette relation, mais la fin du roman lui donne une autre profondeur et laisse le lecteur interloqué.

Si je ne pense pas pouvoir lire un jour les romans d'épouvante de Stephen King, je réalise qu'il est un auteur bien plus complet et touche à tout que ce que je pouvais imaginer. Pas de surnaturel ici, simplement des moments d'angoisse et de terreur provoqués par les drames auxquels les personnages ont été confrontés. C'est bouleversant.

Encore une belle version audio des éditions Thélème, mais j'ai regretté que la voix de la lectrice soit aussi jeune pour un personnage de soixante-cinq ans.

Un autre avis ici.

Thélème. 8h24.
Lu par Elodie Huber.

Traduit par Dominique Dill.
1992 pour l'édition originale.

06 août 2018

L'Echelle de Jacob - Ludmila Oulitskaïa

oulitskaia« Mon nom est Nora. C’est ta mère qui l’a choisi. Tu as lu Ibsen ? »

Moscou, 1975. Alors que Nora vient de mettre au monde son fils, elle reçoit un appel de son père, lui annonçant la mort de sa grand-mère Maria (Maroussia). L'enterrement doit être organisé rapidement et la responsable de l'immeuble communautaire dans lequel vivait la défunte ne donne que quelques heures à Nora et Heinrich pour vider les lieux. Nora choisit donc de garder les livres de Maroussia et s'empare également d'une malle contenant les lettres échangées par sa grand-mère et son grand-père, qu'elle n'a jamais connu. Pourquoi Maria a-t-elle expressément demandé à ne pas être enterrée auprès de son époux ? Pourquoi Jacob Ossetski a-t-il été rejeté par sa famille ? En remontant au début du XXe siècle et en suivant tour à tour Nora, ses parents, ses grands-parents mais aussi son fils, nous découvrons avec l'auteur l'histoire d'une famille depuis la Russie tsariste jusqu'au début des années Poutine.

J'ai découvert Ludmila Oulitskaïa en début d'années avec Sonietchka, qui m'avait beaucoup plu, mais la froideur du style me faisait craindre de ne pas réussir à apprécier un livre de six cents pages écrit avec le même détachement. En fin de compte, je suis restée plutôt à l'écart des personnages certes, mais les seuls passages qui m'ont ennuyée sont les lettres de Jacob à sa femme. L'auteur n'est pas complètement responsable puisqu'il s'agit au moins en partie de documents authentiques. En effet, Ludmila Oulitskaïa nous raconte dans ce livre l'histoire (romancée) de ses propres grands-parents.
La Grande Histoire est indissociable des joies et des drames qui ont accompagné ces quatre générations d'Ossetski. Tout d'abord, ils sont juifs. Les pogroms, comme ceux de 1919 à Kiev, emportent plusieurs de leurs membres. Être juif signifie ne pas avoir accès aux études comme les autres, être sur la liste des boucs-émissaires, être comme marqué d'un sceau spécial, même lorsque les pratiques religieuses et communautaires sont devenues limitées ou inexistantes. Ensuite, si Maria vient d'une famille modeste, celle de Jacob est aisée, du moins jusqu'à la révolution de 1917 où l'entreprise familiale est nationalisée. Les personnages s'en sortent plutôt bien, les rationnements et la rareté des produits ne les empêchent pas de manger à leur faim, ils ont un toit et se débrouillent toujours pour travailler. Cependant, Jacob passera de nombreuses années en exil et cette famille d'artistes voit à plusieurs reprises son travail censuré. Indirectement, nous assistons également à des purges qui mèneront à des exécutions.
L'Echelle de Jacob, c'est aussi l'histoire d'une famille aussi dérangée que les autres. Lorsque Jacob et Maroussia se rencontrent, c'est le coup de foudre. Bien que passionnés l'un par l'autre, les années de séparation et leurs dissensions politiques (Maria est une communiste convaincue) finissent par briser leur couple.

« il y a une limite à ce qui est agréable. Ensuite, c’est horriblement désagréable. Au début, c’est très très agréable, mais quand c'est très très, on passe du paradis à l'enfer. »

Les unions sont rarement heureuses ou conventionnelles ici. Heinrich, le fils de Jacob et Maria, épouse une femme qui ne l'aime pas et qui le quitte pour un grand amour digne d'adolescents mielleux. Quant à Nora, sa vie sentimentale se partage entre un mari inadapté au monde (très beau personnage) et un metteur en scène avec lequel elle vivra plusieurs décennies d'une relation aussi sincère que sporadique. C'est sans doute le prix à payer pour être des femmes fortes.

« Cette nuit, j’ai relu des récits de Tchekhov. Le pauvre, le pauvre ! Quelles expériences malheureuses il a eues, selon toute évidence, dans ses relations avec les femmes. Et comme cela s’est reflété dans ses récits. J’ai mis du temps à trouver le sommeil, parce que d’autres idées se bousculaient dans ma tête – des récits sur l’audace et la détermination des femmes, sur leur aptitude au sacrifice. Nekrassov est le seul à avoir décrit cela dans la littérature russe, quand il parle des femmes des décembristes. Même chez Tolstoï, il n’y a pas de personnage positif de femme moderne, il y a de charmantes jeunes filles, mais pas de vraies femmes, des femmes d’action. C’est bizarre, mais c’est Pouchkine qui a le mieux senti cela ! À une époque où l’éducation des filles n’existait tout simplement pas. Un minimum d’éducation religieuse, plus l’art de tenir une maison. Et avec ce minimum, la Tatiana d’Eugène Onéguine, une vraie personnalité ! Le sens de sa propre dignité. »

Je termine par ce qui m'a le plus plu, l'amour des livres et de l'art présent presque à chaque page. Oulitskaïa parle avec passion d'inombrables auteurs, russes pour la plupart. On sent tout ce que les livres ont apporté aux personnages et il est impossible de ne pas avoir envie d'y jeter aussi un oeil. Il y a bien quelques passages sur des essais scientifiques trop pointus pour l'allergique aux sciences dures que je suis, mais j'ai appris que Ludmila Oulitskaïa avait eu une carrière de biologiste avant d'écrire des romans, ce qui explique cet intérêt. Jacob rêvait d'écriture et de musique, Maroussia aurait dû être une actrice exceptionnelle, Nora est scénographe (les descriptions de ses dessins sont merveilleuses et m'ont fait découvrir un métier dont j'ignorais tout). Quant à Yourik, il est obsédé par les Beatles. Si une naissance finit par réconcilier les Ossetski avec leur passé, c'est aussi cette passion de l'art qui les lie quoi qu'il arrive.

Un roman foisonnant, souvent addictif, qui m'a donné envie de lire aussi bien des auteurs russes que des témoignages sur la période soviétique.

Gallimard. 619 pages.
Traduit par Sophie Benech.
2015 pour l'édition originale.

pavé


01 juillet 2018

Relire les soeurs Brontë en version audio

les-hauts-de-hurlevent-emilie-bronte-livre-audio-cd-mp3-et-telechargementAprès ma lecture de la biographie de Branwell Brontë par Daphné du Maurier, l'envie de me replonger dans les oeuvres d'Emily, Charlotte et Anne est devenue pressante. En une semaine, j'ai donc écouté les deux seules oeuvres disponibles en version audio française, Les Hauts de Hurle-Vent et Jane Eyre.

Je craignais que cette nouvelle lecture du livre d'Emily Brontë soit décevante. J'ai découvert ce livre lorsque j'étais encore au collège et ne l'avais pas relu depuis l'âge de vingt ans. Je pensais que les échanges amoureux entre Heathcliff et Catherine me feraient lever les yeux au ciel, et que les tortures infligées à leurs victimes m'amèneraient à remettre en cause mon amour pour ce livre. En résumé, je craignais de m'apercevoir qu'il s'agissait d'une lecture d'adolescente.

Pas du tout. Bien sûr, j'ai détesté Heathcliff, sa Cathy et tous les autres, et le traitement que subit Hareton m'est particulièrement insupportable. Pourtant, il règne dans ce roman une atmosphère que je n'ai jamais trouvée ailleurs. Et, je dois l'admettre, même si les passions de ce type ne me paraissent pas forcément enviables dans la vraie vie tant elles relèvent davantage de l'obsession et du désir de possession que de l'amour, il y a dans l'attachement entre Heathcliff et Cathy quelque chose qui me fait vibrer.

Je ne vais pas écrire un nouveau billet sur ce livre, mais depuis ma dernière lecture, j'ai découvert quelques analyses qui en ont été faites. Emily est tellement difficile à cerner, même pour les spécialistes, que toute interprétation est forcément sujette à caution, mais j'aime beaucoup ces mots de Georges Bataille :

bataille" En fait, Wuthering Heights, encore que les amours de Catherine et de Heathcliff laissent la sensualité suspendue, pose au sujet de la passion la question du Mal. Comme si le  Mal était le plus fort moyen d'exposer la passion.
Si l'on excepte les formes sadiques du vice, le Mal, incarné dans le livre d'Emily Brontë, apparaît peut-être sous sa forme la plus parfaite. [...]

Pour mieux représenter le tableau du Bien et du Mal, je remonterai à la situation fondamentale de Wuthering Heights, à l'enfance, de laquelle date, dans son intégrité, l'amour de Catherine et de Heathcliff. C'est la vie passée en courses sauvages sur la lande, dans l'abandon des deux enfants, alors que ne gênait nulle contrainte, nulle convention (sinon celle qui s'oppose aux jeux de la sensualité ; mais, dans leur innoncence, l'amour indestructible des deux enfants se plaçait sur un autre plan). Peut-être même cet amour était réductible au refus de renoncer à la liberté d'une enfance sauvage, que n'avaient pas amendée les lois de la sociabilité et de la politesse conventionnelle. Les conditions de cette vie sauvage (en dehors du monde) sont élémentaires. Emily Brontë les rend sensibles - ce sont les conditions mêmes de la poésie, d'une poésie sans préméditation, à laquelle l'un et l'autre enfant refusèrent de se fermer. Ce que la société oppose au libre jeu de la naïveté est la raison fondée sur le calcul de l'intérêt. [...]

Comme le dit Jacques Blondel, nous devons noter que dans le récit, "les sentiments se fixent à l'âge de l'enfance dans la vie de Catherine et de Heathcliff." Mais si, par chance, les enfants ont le pouvoir d'oublier un temps le monde des adultes, à ce monde ils sont néanmoins promis. [...]

Le sujet du livre est la révolte du maudit que le destin chasse de son royaume et que rien ne retient dans le désir de retrouver le royaume perdu."

Virginia Woolf offre également une vision remarquable de ce chef d'oeuvre : " Hurlevent est un livre plus difficile à comprendre que Jane Eyre, car Emily était un plus grand poète que Charlotte. woolfL’écriture, pour Charlotte, était une manière de réaffirmer avec une éloquence passionnée et magnifique : « J’aime », « Je hais », « Je souffre ». Son expérience, quoique plus intense, est sur le même plan que la nôtre. Il n’y a, en revanche, plus de « Je » dans Hurlevent. Nous n’y trouvons ni gouvernante, ni employeur. Nous y trouvons de l’amour, mais ce n’est pas celui du commun des mortels. Emily était portée par une vision plus générale. L’élan qui la poussait à créer n’avait pas pour origine sa souffrance ou ses blessures. Le monde lui apparaissait fracturé et livré au désordre et elle se sentait capable de lui redonner son unité par l’écriture. Cette ambition immense se perçoit tout au long du livre – un combat inabouti, mais empreint d’une détermination magnifique, pour faire entendre, par la bouche des personnages, quelque chose qui ne se résume pas à « J’aime » ou « Je hais », mais aurait à voir avec « nous, toute l’espèce humaine » et « vous, les puissances éternelles… », la phrase restant inachevée. Il n’est guère étonnant qu’il en soit ainsi ; il est au contraire étonnant qu’elle parvienne à nous faire partager ce qui en elle cherchait à s’exprimer. Nous le percevons dans les mots que bredouille Catherine Earnshaw : « Si tous les autres périssaient et que lui seul demeurât, je continuerais encore d’exister, et si tous les autres demeuraient et que lui pérît, l’univers se transformerait en un vaste monde étranger ; je n’aurais plus l’impression d’en faire partie. » [...]  C’est comme si Emily Brontë parvenait à défaire tout ce par quoi nous connaissons les êtres humains et à insuffler à ces ombres méconnaissables un tel souffle de vie qu’elles transcendent la réalité. Elle jouit du don le plus précieux qui soit. Elle avait le pouvoir d’émanciper la vie du poids des faits, de suggérer en quelques touches l’essence d’un visage qui n’avait dès lors nul besoin d’un corps ; et en disant la lande, de libérer le souffle du vent et le fracas du tonnerre. "

Vous êtes sans doute ravis de l'apprendre, mais Les Hauts de Hurle-Vent réintègre avec fracas la liste de mes romans favoris.

J'ai ensuite hésité à relire Jane Eyre, que j'avais adoré, mais que je trouve plus raisonnable et qui évoque moins de souvenirs passionnés chez moi. jane-eyre-charlotte-bronte-litterature-audio-cd-mp3-et-telechargementJ'avais oublié la nature impétueuse de Jane, aussi ai-je été rassurée dès la première bagarre entre la jeune orpheline et son affreux cousin Reed.
Certes, lorsqu'on connaît le mystère de Thornfield, le charme du livre opère moins bien. Je n'ai pas tremblé en entendant les rires de Grace Poole comme j'avais pu le faire lors de ma première lecture, mais j'ai pris un immense plaisir à observer Jane Eyre avec dix ans de plus que lors de ma précédente lecture. Elle est extrêmement moderne et ses propos sur les femmes ou encore les inégalités sociales m'ont enchantée.
Je sais que l'enfance de Jane ennuie plus d'un lecteur, mais c'est toujours l'une des parties qui me plaisent le plus. De même, j'apprécie beaucoup le passage de Jane ches les Rivers. A la lumière de ma récente lecture de la biographie de Daphné du Maurier, j'y ai vu des liens avec la mort des deux soeurs aînées de la famille Brontë et bien entendu avec l'expérience de Charlotte en tant que professeur.  
Niveau ambiance, si vous aimez les vieilles demeures anglaises, Thornfield ne pourra que vous séduire. Charlotte Brontë rend ce lieu d'autant plus attachant qu'elle l'identifie comme celui où Jane, qui a toujours vécu sans foyer, se met à se sentir véritablement chez elle (alors qu'elle n'est qu'une simple gouvernante).

Il y a quelques longueurs dans ce roman et les échanges entre Jane et Rochester m'ont moins émue que lors de ma première lecture, mais c'est assurément un incontournable pour ceux qui aiment la littérature victorienne.

Deux textes auxquels les éditions Thélème ont, comme à leur habitude, offert une version audio de grande qualité.

Grâce à Jane Eyre, je débute mon challenge Pavé de l'été. Si vous voulez participer, rendez-vous chez Brize.

Les Hauts de Hurle-Vent. Thélème. 14h09.
Jane Eyre. Thélème. 21h29.

 

pavé

 

28 juin 2018

La Vie rêvée de Virginia Fly - Angela Huth

huth" Pourquoi, se demanda Virginia, était-elle le genre de fille à qui les gens proposaient toujours une boisson chaude et non simplement un verre ? Qu’y avait-il chez elle qui empêchait les gens d’imaginer qu’elle s’enfilerait volontiers un double whisky ? "

Virginia Fly a beau avoir trente et un ans et un respectable emploi de professeur, elle vit toujours chez ses parents et n'a jamais eu le moindre rapport sexuel. Ses deux seuls amis sont un vieux professeur avec lequel elle se rend régulièrement à Londres pour assister à des concerts, et Charlie, son correspondant américain, qu'elle n'a jamais vu.
Lorsqu'une émission de télévision se rend chez elle afin d'évoquer sa virginité, Virginia est convaincue qu'un bel inconnu succombera à ses mimiques et lui écrira.

Ce roman n'est pas exempt de défauts, mais j'ai de nouveau apprécié l'habileté d'Angela Huth dans sa description des relations humaines. Avec un style très ironique qui lui permet de très bien croquer les personnages gravitant autour de son héroïne et le décor offert par la campagne anglaise moyenne, l'auteur aborde le décalage entre les contes de fées que l'on imagine enfant et la réalité de la vie.
Bien planquée derrière ses rêves pendant que la révolution sexuelle battait son plein, Virginia n'a pu être déçue. Si sa situation lui pèse, elle a aussi l'avantage de ne pas quitter le domaine du fantasme, et donc du contrôle. Le réveil est dur et les situations dans lesquelles se retrouve notre héroïne vont du cocasse au franchement horrible (ce dernier aspect est traité de façon un peu trop succinte à mon goût, même si ce n'est pas le propos du livre). Après avoir dévoré D.H. Lawrence et s'être inventé des amants brutaux rencontrés en pleine nature, la découverte du corps de l'autre et de ce qu'est parfois le sexe amène Virginia à complètement désacraliser le sujet.
On se sent mal à l'observer, car Virginia est une femme perspicace qui mériterait de faire une bonne rencontre. Je crois qu'Angela Huth aime bien malmener un peu ses héroïnes.

« Tout ira très bien, vous verrez. C’est la terreur du grand saut, j’imagine, après ces années passées à attendre. Vous savez ce que c’est, le réel. Il détruit toujours nos illusions avec une extrême cruauté. Une cruauté dévastatrice. »

Une vision pessimiste de l'amour, du sexe et du mariage, qui seraient forcément, à un moment donné basés sur le compromis et le mensonge (à soi-même et aux autres).

Les avis opposés de Lou et de Mrs Figg.

Quai Voltaire. 2018 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
1972 pour l'édition originale.

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06 juin 2018

Tess d'Uberville - Thomas Hardy

Source: Externe

" – Je suis prête, dit-elle, tranquillement. "

Quand John Durbeyfield, pauvre habitant du Wessex, apprend qu'il est le descendant de l'illustre famille d'Uberville, il décide d'en tirer profit. C'est ainsi que sa fille Tess, jeune femme innocente de dix-sept ans, est envoyée chez la dame d'Uberville qui réside à Tantridge, afin d'offrir ses services. Là-bas, elle fait la connaissance du fils de la maison, Alec d'Uberville. Amateur de femmes, égoïste et manipulateur, il abuse de Tess, la forçant à s'enfuir.
Quelques années plus tard, la jeune femme, toujours aussi belle, est engagée dans une laiterie, où elle ne tarde pas à succomber au charme du vertueux Angel Clare. Cependant, son passé continue de la tourmenter.

J'ai longtemps hésité à mon plonger dans ce livre pourtant porté aux nues par à peu près tout le monde, convaincue qu'il allait me plonger dans la dépression.
Il faut dire que Tess n'est pas gâtée. Ses parents, par leur comportement méprisable, vaniteux et ridicule, sont les premiers responsables de son malheur. Quant aux hommes, Thomas Hardy ne se gêne pas non plus pour les blâmer, qu'il s'agisse d'Alec d'Uberville ou d'Angel Clare. La violence de l'auteur vis-à-vis de la société victorienne est impressionnante. Il se moque des ces principes de pureté qui amènent aux pires injustices, et du fanatisme religieux derrière lequel se cachent parfois les plus méprisables. Il dénonce aussi l'hypocrisie qui se cache derrière les rapports entre les hommes et les femmes. Pour la même "faute", un homme suscite au pire la désapprobation, au mieux un rire complice, tandis qu'une femme est déshonnorée. Cette idée est encore très actuelle. Tess, qui s'est laissée prendre par la nuit et qui a accepté de se faire reconduire par un homme clairement intéressé par elle est l'équivalent de ces femmes auxquelles on reproche d'être sorties à une heure tardive, dans un quartier dangeureux, avec des vêtements trop courts ou trop décolletés.
Unique par sa bonté dans cette société impitoyable, et bien que condamnée dès les premières pages, parce qu'elle est belle et que les d'Uberville sont maudits, Tess est aussi un très beau portrait de femme. Certes, elle est inexpérimentée et trop naïve face aux deux hommes de sa vie, Thomas Hardy intervenant régulièrement pour pointer ses erreurs de jugement. Mais, elle fait preuve d'une détermination, d'un esprit de rébellion et d'une générosité hors du commun lorsqu'ils se contentent de ne penser qu'à eux-mêmes (même si c'est plus tardif, en ce qui concerne Angel). Cette force est impardonnable dans l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, et Tess en paie le prix fort, cependant Hardy ne la laisse pas finir en simple victime.

Etonnamment, si l'histoire est éprouvante, ce livre contient des moments enchanteurs, comme un lever de soleil sur la campagne anglaise ou la description des travaux de ferme, qui sont écrits de façon aussi belle que précise. La Nature, omniprésente, semble se conformer à la vie de Tess, luxuriante à la laiterie, infernale lors de ses mois d'errance, lorsqu'elle n'espère plus rien. Dans ce livre, Thomas Hardy rend un bel hommage au monde rural.

Un incontournable !

Les avis de Shelbylee, de Fanny et de Titine.

Le Livre de Poche. 476 pages.
Traduit par Madeleine Rolland.
1891 pour l'édition originale.

Source: Externe

21 mai 2018

La Forme de l'eau - Guillermo del Toro et Daniel Kraus (roman)

formeElisa Esposito est une jeune femme muette. Depuis sa sortie de l'orphelinat où elle a passé son enfance, elle travaille comme femme de ménage au Centre Occam de Baltimore. Ses seuls amis sont Zelda, sa collègue noire, et Giles, son voisin, un peintre dont la carrière professionnel s'est écroulée lorsque son homosexualité a été dévoilée.
Un jour, Elisa découvre qu'une créature divine a été capturée en Amérique du Sud et emprisonnée sur son lieu de travail afin que les scientifiques américains l'étudient. Afin de veiller sur le prisonnier, l'armée américaine a mis le cruel et implacable Richard Strickland en charge de la sécurité du Centre Occam.

Je n'ai pas eu le temps d'aller voir le film de Guillermo Del Toro au cinéma, mais cette histoire aux allures de conte fantastique se déroulant pendant la Guerre Froide me semblait avoir beaucoup de chances de me plaire.
Ainsi que ne le montre pas mon résumé, La Forme de l'eau est un roman qui fait intervenir plusieurs narrateurs. Elisa et Strickland sont les personnages principaux, mais Giles, Zelda, Lainie (la femme de Strickland), le scientifique Hoffstetler et même la créature prennent la parole pour nous raconter cette histoire. Cela permet de mieux cerner les personnages et leurs motivation et de ménager un peu de suspens. Logiquement, le livre étant une adaptation du film, l'écriture est très scénaristique. On se représente sans mal toutes les scènes et les gestes de chacun et les décors dans lesquels se déroule l'histoire.
Malgré cela, les personnages sont très caricaturaux, surtout le trio Elisa, Giles et Zelda. Chacun, bien que très sympathique, semble représenter une catégorie de personnes dont la société américaine ne veut pas entendre parler (à l'époque notamment). Quant à la créature, on a beau nous la présenter comme un être exceptionnel, ses pensées sont tellement limitées qu'il est difficile de croire en sa grandeur, et de comprendre les liens qui l'unissent à Elisa. J'ai trouvé le couple Strickland plus intéressant. Richard est une brute, capable d'exécuter des individus de sang froid et de torturer sans état d'âme. C'est aussi un vrai macho, convaincu qu'il tient correctement son foyer. Il a cependant quelques moments de doute, qui laissent penser qu'il a été un être humain autrefois. Quant à Lainie, sa femme, habituée jusque là à se comporter comme une épouse parfaite, elle découvre qu'elle a le droit d'avoir ses propres envies.
Le choix de l'époque, celle de la Guerre Froide, du racisme d'Etat, de la toute puissance des hommes et de l'homophobie assumée, est cohérent et ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Cependant, le traitement de ces thèmes est souvent superficiel et le texte se transforme sur la fin en mauvais roman d'espionnage avec des héros qui réussissent à s'enfuir contre toute logique de deux endroits a priori cernés par des dispositifs de sécurité extrêmes. Guillermo del Toro aurait sans doute dû faire des choix au lieu de vouloir aborder autant de questions en si peu de pages. Même la créature, personnage central du roman, qui symbolise sans doute beaucoup de choses, n'est finalement pas beaucoup exploitée, et encore moins dans le but de dénoncer les travers de l'humanité.

Mon billet est très négatif, mais cette lecture n'a pas été une torture non plus. Elle a même été plutôt agréable et facile, mais je suis déçue de ne pas y avoir trouvé davantage de maîtrise et de poésie. Je pense que le film me plaira davantage.

Lune a beaucoup aimé. La Livrophile est encore plus mitigée que moi.

Je remercie Audible et Angèle Boutin pour cette lecture.

Hardigan. 11h58.
Lu par Manon Jomain.
2018.

13 mai 2018

La Belle de Joza - Květa Legátová

9782369141143-abde3En mars, Patrice et Eva ont organisé un Mois de l'Europe de l'Est auquel je n'ai pas pu participer. Trouvant cette idée excellente, je vous propose avec retard quelques billets sur des lectures qui rentrent dans cette thématique.

On commence avec La Belle de Joza, un très court roman écrit par un auteur de quatre-vingt ans qui a été un joli coup de coeur.

Nous sommes en Tchécoslovaquie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Eliška vit à Brno où elle mène un carrière de médecin. Elle a un amant, Richard, et appartient à un groupe de résistants. Après une série d'arrestations, Eliška doit s'enfuir avec l'un de ses patients, Joza, dans son village de Moravie, Zelary.
Si Joza est un homme sympathique, sa physionomie est repoussante, ses manières bourrues, et Eliška comprend très vite qu'à Zelary, c'est lui l'idiot du village. Elle doit cependant l'épouser et accepter de vivre dans un endroit où les moeurs et le confort sont très éloignés de ce qu'elle a toujours connu.

La quatrième de couverture de mon livre compare cette histoire à La Belle et la Bête. Ce texte tient du conte, c'est vrai. J'ai aussi beaucoup pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer.
Lire ce livre, c'est plonger dans les paysages de la Moravie, une région dont le nom évoque en général des images d'un autre temps. C'est bien ce qui arrive à Eliška. Jeune femme indépendante, professionnellement et sentimentalement parlant, elle arrive dans un endroit où les femmes sont au mieux maîtresses de leur foyer, au pire maltraitées par les hommes sans que cela soulève la moindre opposition. Les logements n'ont ni l'électricité ni l'eau courante et les intérieurs sont démunis de tout objet non fonctionnel. Parmi la population, l'alcool et la violence font partie du quotidien. Le choc est rude, d'autant plus qu'Eliška est certaine que Joza, qui se montre conciliant dans les premiers temps, ne tardera pas à révéler sa véritable nature.
Pourtant, notre héroïne fait des efforts pour s'acclimater. Elle se lie avec ses voisines, même si ces relations sont surtout pratiques. Elle découvre un monde où les superstitions, les traditions, ont une grande place. Le médecin qu'elle est va ainsi travailler avec une guérisseuse.
Et puis, surtout, elle apprend à aimer son nouvel environnement. Avec Eliška, souvent accompagnée de Joza, nous parcourons les montagnes autour de Zelary. Pendant des mois, le temps semble suspendu, et Eliška se détache de ses anciennes convictions et découvre une autre façon de vivre pleinement sa vie. Il ne s'agit pas tant d'une critique de son ancien mode de vie que d'une ode à des lieux et des populations certes pas toujours tendres (être une femme n'est vraiment pas facile), mais que l'on évoque trop vite comme étant arriérées.

Lorsque les libérateurs russes arrivent enfin, les choses ne se passent pas comme prévu. Si l'on pense davantage aux soldats souriants, embrassés par les femmes, acclamés par les populations libérées, il ne faut pas oublier que la guerre révèle les pires côtés de l'homme, qu'il soit dans un camp ou dans l'autre.

J'ai adoré ce petit livre qui m'a envoûtée du début à la fin et j'ai été très déçue d'apprendre que seul un autre livre de Květa Legátová était disponible en français. Une nouvelle pépite des Editions Phébus.

Les avis de Kathel (qui a aussi pensé à Marlen Haushofer) et de Sylire.

Libretto. 156 pages.
Traduit par Eurydice Antolin.
2002 pour l'édition originale.