17 juin 2017

La terre qui penche - Carole Martinez

product_9782072714535_195x320"Est-ce ainsi que pleurent les rivières ?"

Dès les premières pages, lorsque la Loue, la rivière qui borde le Domaine des Murmures, après s'être figée, déverse sa colère et sa douleur en emportant tout sur son passage, nous retrouvons ce qui nous envoûte tant chez Carole Martinez...

Blanche est née au milieu du XIVe siècle, dans un monde dévasté par la Peste noire. Orpheline de mère et à peine éduquée, cette fille de châtelain a été conduite aux Murmures afin d'être donnée au fils du seigneur de Haute-Pierre avant de mourir à l'âge de douze ans.
C'est elle qui nous raconte son histoire, voyageant à travers les siècles.

Ce roman est si beau que j'ignore comment vous en parler. J'ai vécu ma lecture en me laissant totalement emporter par cette narratrice à deux têtes, la petite fille et sa vieille âme.
Avec cette histoire, Carole Martinez nous embarque dans un univers mêlant histoire, chansons et merveilleux. C'est le Moyen-Âge, rude, violent et meurtri. Les femmes y sont des objets de marchandage. Si aucune n'est particulièrement attachante, leurs actions s'expliquent bien souvent par l'impuissance à laquelle leur condition les condamne. Qu'elles soient maîtresse du Domaine des Murmures, filles de seigneur, cuisinière un peu sorcière dont les filles mortes continuent à hanter les forêts ou prisonnière de la rivière, elles partagent toutes la même douleur.
Je vous rassure, les hommes sont aussi mal lotis, condamnés à cacher leurs sentiments ou écorchés vifs.

Parmi ces personnages, un trio se détache. Blanche s'étant juré de ne jamais être le bien d'un homme, s'éprend de son promis, l'éternel Enfant, Aymon. D'abord présenté comme un jeune garçon dont la déficience intellectuelle embarasse, cet être solaire est finalement la clé du bonheur de notre héroïne. Elle qui a réussi à mettre à terre l'ogre de ce conte et à le transformer en cheval, trouve en Aymon un allié qu'aucune noirceur ne peut atteindre. Il est le seul à voir les loups de Blanche, ceux qui veillent sur elle. C'est par son biais également qu'elle rencontre un jeune charpentier, Eloi. Celui-ci vient compléter un triangle amoureux, harmonieux et chaste. Ensemble, ils parviennent à vivre avec le soutien de la Nature et de ses créatures, à repousser le malheur au loin. Pour un temps du moins.

En effet, ce livre n'est pas seulement un huis-clos rempli de tendresse. Le passé et le futur sont des inconnus que le lecteur découvre avec la même angoisse. Que s'est-il passé avant la naissance de Blanche ? Qui était sa mère ? Comment Blanche, qui annonce dès la première page sa mort à l'âge de douze ans, est-elle morte ? A-t-elle eu le temps d'apprendre à écrire son nom ? La peste les a-t-elle tous réduits au silence ? Au fil des chapitres, différentes personnes vont se confier à Blanche, parfois sans se douter qu'elle écoute. Carole Martinez fait ainsi tomber les masques et dévoile des personnages bien plus complexes que ce que la petite fille imaginait au début de l'histoire.

J'ai refermé ce livre à regret, complètement bouleversée. C'est un énorme coup de coeur.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Les avis d'Yspaddaden et de Gambadou.

Folio. 427 pages.
2015 pour l'édition originale.

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27 décembre 2016

Regarde les lumières mon amour - Annie Ernaux

Source: Externe

Le supermarché peut-il être objet d'écriture ?

"Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l'air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu'on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l'élaboration de cette mémoire."

Le succès des romans "tranches de vie" témoigne de l'intérêt que nous éprouvons pour les témoignages autour des métiers que nous côtoyons et pensons connaître. Beaucoup de lecteurs ont ri aux anecdotes d'une caissière ou découvert le quotidien d'un vigile avec ce type de livres. Cependant, une fois ces ouvrages refermés, il me manquait une invitation à me questionner, un "et après ?". Annie Ernaux est une simple cliente de supermarché, mais dans son très court journal consignant les visites effectuées dans le magasin Auchan des Trois Fontaines à Cergy, elle nous invite à nous interroger sur ce que notre rapport au supermarché dit de nous et de notre société.

Comme elle est écrivain, Annie Ernaux se demande ce qui explique l'absence des supermarchés dans la littérature. Pourquoi n'ont-ils pas accédé à la "dignité littéraire" un demi-siècle après leur apparition ? Après tout, il s'agit de l'un des rares endroits où tout le monde ou presque se croise, "où chacun a l'occasion d'avoir un aperçu sur la façon d'être et de vivre des autres", que ce soit par les heures ou ils fréquentent un lieu ou par les articles qu'ils posent sur le tapis roulant. Mais un supermarché, c'est de façon communément admise l'opposé de la culture. A tel point qu'y acheter un livre est un acte presque honteux. Pourquoi alors l'écrivain s'y intéresserait-il ? 
Autre raison évidente à cette absence du lieu dans la littérature : "les super et hypermarchés demeurent une extension du domaine féminin". Tout est fait essentiellement pour les femmes, à commencer par la publicité beaucoup plus agressive quand il s'agit de toucher ce public. Les rayons jouets estampillés "filles" apprennent même à jouer aux courses dès le plus jeune âge.

Bref, le supermarché, un sous-sujet. Et pourtant...

On dit toujours d'Annie Ernaux qu'elle a une écriture plate. Ici, elle décrit sans le moindre effet de style, sans chercher à provoquer le rire ou la consternation. Ses phrases sont dépouillées, froides, laconiques. Elle rend l'inhumanité de la grande distribution en égrénant à la manière de dépêches AFP les destructions meurtrières d'usines fabriquant des produits pour Auchan, Carrefour et autres chaînes de magasins grand public. Elle compte les caisses libre-service qui remplacent peu à peu les caissières, décrit l'empressement de chacun à la caisse, évoque les chariots arpentant les rayons sans que les regards de leurs chauffeurs ne se croisent une seule fois. Elle rend visible ce que nous ne voyons pas, à savoir tous ces gens qui sont des personnages trop souvent dissimulés par l'omniprésence de l'hypermarché quand nous faisons nos courses. Rien que du vrai que n'importe qui pourrait confirmer, mais qui fixé sur une page glace et interpelle.

Brillant.

L'avis de Clara.

Folio. 2016.
96 pages.

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15 septembre 2016

Celle que vous croyez - Camille Laurens

A14387Camille Laurens est un auteur que j'ai découvert à l'occasion de la polémique l'opposant à Marie Darrieussecq qui avait fait couler beaucoup d'encre il y a quelques années. N'ayant jamais lu ni l'une ni l'autre, j'avais simplement été découragée de me plonger dans leurs oeuvres. C'est Carolivre qui a publié une vidéo faisant une présentation alléchante de ce livre qui m'a fait changer d'avis.

Claire est en hôpital psychiatrique. Cette femme brillante, cinquantenaire, divorcée et mère de deux enfants, a chaviré quelques années plus tôt.
Alors dans une relation toxique avec un certain Joël, elle décide pour l'espionner de faire par le biais d'un faux profil Facebook, une demande d'amitié à son colocataire, Chris. Celui-ci est un photographe trentenaire très conscient de l'effet qu'il produit sur la gente féminine. Chris tombe immédiatement sous le charme du personnage créé par Claire, et cette dernière ne tarde pas à se prendre bien trop au jeu également.

Ce livre pourrait être une banale histoire d'amour qui a mal tourné, mais le profil de l'héroïne, la construction du livre et le style de l'auteur en font un très bon roman.
D'abord, la narratrice raconte ce qui lui est arrivé, à toute allure, sans reprendre son souffle. L'ensemble est brouillon, décousu. Elle s'adresse à un psychiatre que l'on n'entend qu'à travers sa patiente, lorsqu'elle reformule ses questions. Cette partie est sous tension, car on sait qu'il s'est passé quelque chose d'horrible, mais on ignore quoi, et dans quel mesure Claire est responsable.
Puis, par deux fois, on pense toucher la vérité. Les personnages sont toujours les mêmes, mais ils ne tiennent plus le même rôle, et on referme finalement ce livre en se demandant si l'auteur ne s'est pas un peu moqué de nous. Ce roman est-il un roman totalement inventé ? de l'autofiction ? un peu des deux ?
Dans tous les cas, à travers son personnage, Camille Laurens en profite pour évoquer la place peu reluisante accordée aux femmes de plus de cinquante ans (voire moins) dans notre société. La charge est violente, mais elle corrobore ce que j'ai moi-même constaté plusieurs fois dans mon entourage (même si la presse nous assure ces derniers jours que les femmes sont de plus en plus nombreuses à avoir un compagnon plus jeune, au moins 10% ! *). Tout, la littérature, les sites de rencontres, le monsieur avec qui l'on discute qui se détourne dès qu'une jeune fille arrive, comme si sa précédente interlocutrice était transparente, tout rappelle aux femmes qu'elles ont une date de péremption.
Alors, dans ce monde, comment ne pas céder à la tentation de se créer un personnage ? Tout le monde le fait après tout. Je connais peu de profils qui montrent autre chose qu'une vie parfaite sur les réseaux sociaux. Notre narratrice vole donc une identité et en savoure les avantages tout en sachant que le temps lui est compté. Et là, ironie du sort, c'est bien son expérience qui lui permet de savoir ce que Chris veut entendre, et comment le séduire. Cela dit, l'auteur nous propose une héroïne loin d'être irréprochable elle-même, pleine de failles et agaçante, ce qui évite de rendre le tout trop manichéen.

Une réflexion originale sur certains aspects de notre société. J'ai été bluffée par cette première lecture de Camille Laurens.

Les avis de Papillon et de Violette.

*Non, je ne suis pas du tout sarcastique.

Gallimard. 192 pages.
2016.

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30 mars 2016

La part des flammes - Gaëlle Nohant

9782253087434-001-TLe Bazar de la Charité est un événement incontournable en 1897. Toutes les femmes de la haute société veulent en être afin de montrer à tous leur générosité.
Violaine de Raezal, une jeune veuve dont le nom est entaché d'un scandale plus ou moins oublié, tente de s'y introduire. Après avoir essuyé un refus plein de mépris de la part d'une marquise hypocrite, le hasard la mène à la rencontre de la plus flamboyante (ah, ah) des participantes à la grande vente de bienfaisance, la duchesse d'Alençon. Violaine, peu sûre d'elle et un peu trop tendre pour le monde qui l'entoure, découvre une femme qu'elle ne tarde pas à admirer pour son indépendance d'esprit et son altruisme. La duchesse également s'entiche de Violaine, et lui propose une place à son comptoir au Bazar de la Charité, où les deux femmes rencontreront également la jeune et très pieuse Constance d'Estingel.
L'incendie qui éclate le deuxième jour de la vente va rapprocher d'une façon étrange ces trois femmes un peu trop intelligentes et volontaires.

A partir d'un fait divers retentissant, Gaëlle Nohant traite de la question des femmes dans la société française du XIXe siècle. Tout est mis en oeuvre pour les cloîtrer et les conformer au moule prévu pour elles. La religion poursuit son oeuvre entreprise depuis des siècles pour les réduire à des créatures qu'il faut infantiliser, dont il faut se méfier et susceptibles d'être touchées par le péché à tout moment. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, certaines évolutions de la société, au lieu d'apporter une vision plus moderne des femmes, contribue à les rendre suspectes. La presse d'abord, bien que plus développée et libre, peut ruiner des réputations en un article. Quant à la médecine, elle ne sert qu'à confirmer grâce à certains de ses praticiens les diagnostics de maladies typiquement féminines, telles l'hystérie ou la nymphomanie, maladies qui touchent systématiquement les femmes vues comme indépendantes.
On peut cependant regretter des personnages un peu trop prévisibles (Lazlo, le beau noble au nom exotique, poète et journaliste, en est un parfait exemple) et manichéens. Ce manque de consistance des héros gâche un peu un propos par ailleurs bien documenté. Seuls les "méchants" sont plutôt bien croqués, en particulier la marquise de Fontenilles, qui nous ferait presque de la peine dans sa volonté de briser Lazlo pour faire oublier qu'une femme autrefois exhibée comme un trophée ne vaut plus rien quand elle est défigurée.
L'écriture aussi m'a tantôt charmée, tantôt laissée de marbre. Elle est très juste dans la description de l'incendie, dans l'évocation de la soufrance des victimes ou encore dans la charge contre les aliéniste, mais tend à devenir un peu trop banale voire artificielle dès lors qu'il s'agit d'évoquer l'intrigue amoureuse.

Si j'ai lu ce livre avec beaucoup de facilité et apprécié ses qualités, je n'ai pas éprouvé le coup de coeur qu'ont eu Choupynette et Yueyin. Je suis cependant ravie de voir que Gaëlle Nohant poursuit sa route d'écrivain en rencontrant un joli succès.

Le Livre de Poche. 544 pages.
2015 pour l'édition originale.

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13 janvier 2016

Le bonhomme de neige - Jo Nesbø

product_9782070467068_195x320Dans la liste des auteurs scandinaves réputés pour leurs polars, Jo Nesbø tient une place de choix grâce aux enquêtes d'Harry Hole. Folio m'ayant proposé Le bonhomme de neige dans son joli coffret, je n'ai pas commencé la série dans l'ordre, et j'en suis ravie.

Alors que plusieurs femmes disparaissent mystérieusement, laissant derrière elles un bonhomme de neige dotés de certains objets (ou pire) leur appartenant, Harry Hole et son équipe commencent à se demander s'ils n'ont pas affaire au premier tueur en série sur le sol norvégien. Cependant, les liens entre les disparues semblent inexistants. Toutes disparaissent le jour des premières neiges, mais la raison pour laquelle le tueur les sélectionne reste mystérieuse. En remontant dans les archives à un niveau national, il semble par ailleurs que les victimes sont dispersées dans le temps et dans l'espace.
Le seul indice est une lettre envoyée à Harry Hole comme une revendication, un bien maigre point de départ.

Je lis toujours aussi peu de romans à suspens, mais en période hivernale, j'aime me blottir dans un plaid sur mon fauteuil, avec ma tasse de thé et un livre dans lequel la neige tombe en abondance.
Alors oui, on a droit à un inspecteur bourru, dont la relation à l'alcool est problématique, dont les relations avec les femmes sont encore plus désastreuses. L'enquête est bourrée de rebondissements, de faux suspects, de coïncidences troublantes. Il ne faut pas rechercher ici un bouleversement des codes du genre. Mais ça fonctionne très bien, ça fait peur et ça tient en haleine tout du long.
L'écriture est telle qu'on voit très facilement les scènes décrites (surtout la dernière scène avec une potentielle victime du bonhomme de neige). Le meurtrier et d'autres personnes suspectes tiennent la première place dans de nombreuses scènes, ce qui met le lecteur au premier rang pour assister aux meurtres et fait bien monter sa tension. Je me suis fais la réflexion qu'une adaptation de ce roman devrait intéresser de nombreuses personnes, et d'après notre amie Wikipédia, Martin Scorcese en personne a prévu d'en faire un film avec Michael Fassbender !!

Un bon polar difficile à lâcher en cours de route.

D'autres avis chez Maggie et Miss Léo.

Merci à Anne-Laure des éditions Folio pour le livre.

Folio. 584 pages.
Traduit par Alex Fouillet.
2007 pour l'édition originale.

 

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31 janvier 2015

Le mur invisible - Marlen Haushofer

cvt_le-mur-invisible_2772Pour commencer l'année 2015 (oui, il était temps...), voici un livre aussi étrange que captivant, auquel je n'aurais peut-être pas accordé d'attention sans le conseil avisé d'une libraire.

Une femme d'âge plutôt avancé se rend au chalet de chasse de sa cousine et du mari de celle-ci, Hugo. Peu après leur arrivée dans ce lieu reculé, le couple part au village et ne revient jamais. En effet, un mur invisible est apparu entre la clairière et la vallée, protégeant notre narratrice de ce qui a tué tous les hommes tout en la retenant prisonnière. Elle va dès lors devoir organiser sa survie dans la montagne avec pour seuls compagnons un chien, une chatte et une vache. Deux ans plus tard, elle débute le récit de ce qui lui est arrivé, avec les quelques stylos et feuilles de papier dont elle dispose.

D'après la postface, le contexte d'écriture de ce livre est important pour comprendre le point de départ du roman de Marlen Haushofer. Que signifie ce mur ? La peur d'une guerre nucléaire sans doute, le livre ayant été rédigé en pleine Guerre Froide. Vraisemblablement, notre narratrice a échappé à une attaque qui a fait d'inombrables victimes. Elle soupçonne même pire, qu'il n'y ait pas eu de vainqueur, que la course aux armements ait conduit à l'extinction pure et simple de la race humaine.

Mais ce livre ne s'arrête pas là. Il nous fait aussi réfléchir à ce qui fait appartenir au genre humain dès lors qu'il n'y a plus qu'une seule survivante. L'homme est un animal sociable, et notre héroïne n'a plus personne pour connaître et prononcer son nom. Elle ne nous dira jamais comment elle s'appelle, mais chacun de ses animaux se voit attribuer un nom, lui permettant ainsi de faire mine de vivre entourée et de combattre la solitude. Elle prend soin de ses bêtes, s'y attache, et souffre cruellement de leur perte.

Ce portrait de femme qui n'a plus rien à perdre est d'autant plus touchant qu'elle ne succombe jamais au désespoir. Elle tombe malade, a tout perdu, mais on s'identifie d'autant plus facilement à elle qu'elle ne passe pas son temps à se plaindre. Au contraire, elle se laisse aller à certaines confidences que son statut de dernière survivante lui autorise. Elle avoue que sa place de femme, d'épouse et de mère ne l'a pas autant comblée que ce qu'elle a toujours laissé croire. Cette catastrophe qu'elle vit est une libération pour elle dans une certaine mesure. S'il n'y a plus de regard extérieur, il n'y a plus non plus de faux-semblants. Ce mur n'a pas seulement fait d'elle une prisonnière.
Quelque part, pour la première fois, elle existe, vit l'instant présent, est dans un lieu où rien ne peut être dénaturé par une personne extérieure. A un moment, alors qu'elle tente de décrire quelque chose, elle réalise à quel point les mots ont le pouvoir de changer les choses, et à quel point ils peuvent être vains parfois.

Cette histoire, dans laquelle il ne se passe rien, et qui n'est que le récit des journées répétitives d'une femme qui doit subvenir à tous ses besoins en puisant ses ressources dans la nature, est difficile à lâcher. Ce n'est pourtant pas parce que je me sens l'âme d'un Robinson. Laissez-moi deux jours dans les même conditions et je vous assure que je vais surtout réussir à me couper un doigt, me casser une jambe et me faire encorner (et c'est loin d'être le pire scénario imaginable quand on connaît mes capacités). C'est cette tension permanente qui anime notre narratrice, ses réflexions, sa capacité à faire de ses bêtes et de son environnement de véritables personnages qui nous fait tourner les pages.

Si je devais vous résumer ce livre en quelques mots, "bizarre", "oppressant" et, curieusement, "espoir" sont ceux qui me viennent spontanément. Puis, je vous conseillerais de le découvrir, pour qu'il vous hante aussi.

L'avis de Cuné.

Actes sud.
1963 pour l'édition originale.

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22 août 2014

La bienfaitrice - Elizabeth von Arnim

la-bienfaitrice-elizabeth-von-arnimAnna Escourt est une source de déception perpétuelle pour sa belle-soeur Susie. A vingt-cinq ans, elle refuse de se marier et menace de partir balayer les rues plutôt que de continuer à dépendre des autres.
Lorsqu'elle reçoit à la mort de son oncle une propriété en Allemagne qui lui assure un revenu de deux cents livres par an, elle se rend immédiatement sur place en espérant ensuite rentrer en Angleterre et jouir à distance de sa nouvelle indépendance. Cependant, une fois arrivée, elle décide de rester et d'ouvrir sa demeure à des dames qui, comme elle, ont connu la pauvreté malgré leur haute naissance.

Voilà un roman absolument délicieux à découvrir aussi bien au bord de la plage qu'au coin du feu (oui, avec ce temps, j'ai fait les deux).
Anna est une de ces jeunes héroïnes anglaises comme on les aime. A la fois enthousiaste et naïve, elle met quelques temps à ouvrir les yeux dans ce monde d'hommes où les fortes têtes n'ont pas vraiment leur place. Sa famille veut qu'elle se marie, son régisseur allemand compte bien lui faire courber la tête, et ses ingrates pensionnaires la méprisent de les accueillir comme elle le fait au mépris des bonnes manières. 
Elizabeth von Arnim ne fait pas dans la dentelle, et rares sont les personnages qui ne nous deviennent pas odieux rapidement. Les femmes sont prisonnières de leur statut, qu'elles soient mariées, veuves ou célibataires. Susie est une parvenue, et tout son argent et son mariage avec un grand nom ne peuvent la faire intégrer les cercles qu'elle convoite. Les pensionnaires d'Anna, de haute naissance pour deux d'entre elles, préfèrent la faim et le froid plutôt que l'idée de travailler. Les hommes sont certains de leur supériorité, tyrannisent leurs épouses, et perdent la tête lorsqu'ils constatent qu'Anna est inconsciente que sa richesse nouvellement acquise n'est rien face à eux puisqu'elle appartient au sexe faible.

Heureusement que le bel Axel von Lohm est présent pour veiller au bien-être de la jeune fille. Face à tous ces vils personnages, il fait vraiment figure de chevalier en armure, mais on ne va pas faire les difficiles car il lui faut bien ça. Entre les manigances du régisseur qui rêve d'une briqueterie, le fils de la baronne qui fait une cour des plus lourdes et ridicules à Anna, le vicaire qui lui envoie des poèmes d'amour par le biais de sa nièce, le lecteur a de quoi s'amuser, mais notre héroïne le prend avec moins d'humour.

En résumé, on s'indigne, on rit et surtout on ne se prend pas la tête. Une lecture parfaite pour les vacances.

L'avis d'Eliza.
Archipoche. 360 pages.
1901 pour l'édition originale.

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22 avril 2013

Du domaine des murmures - Carole Martinez

carole-martinez-du-domaine-des-murmures"Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l'oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n'imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi."

Esclarmonde, quinze ans, se tranche l'oreille le jour de ses noces avec Lothaire, un homme qu'elle n'a pas choisi. Elle annonce aussi son intention de se retirer dans une cellule afin d'y communier avec Dieu pour le restant de ses jours.
La construction de sa prison est finalement ordonnée par son père, mais alors qu'elle se prépare à y entrer, elle est violée. Elle donne naissance à un fils neuf mois plus tard dans sa cellule, un bébé qui est vu comme un authentique miracle dans toute la région.

C'est avec beaucoup d'appréhension que j'ai ouvert ce livre. Si je garde un bon souvenir du premier roman de Carole Martinez, le sujet de celui-ci me semblait très risqué. Des histoires de femmes au Moyen-Âge, ça me rappelle un autre livre qui avait fait couler beaucoup d'encre il y a quelques années et qui m'avait laissée perplexe, La Passion selon Juette.
Les premières pages n'ont pas tout à fait apaisé mes craintes. Les histoires d'illuminées martyres ont tendance à m'exaspérer. Pourtant, très vite, l'histoire d'Esclarmonde devient intrigante. A partir du moment où le monde des contes fait son entrée, j'ai retrouvé ce qui fait le charme de Carole Martinez. Alors oui, ça parle de religion, mais il est aussi question d'un enfant aux paumes trouées qui donnent un accès direct à la troupe de croisés à laquelle son grand-père appartient, d'une sirène aux cheveux verts, d'une héroïne qui repousse la Mort, ou encore d'un cheval vengeur appelé Gauvain. 
Nous sommes au Moyen-Âge, mais la religion ressemble beaucoup à une magie qui permettrait aux femmes de contrôler leur vie. Les gens n'hésitent pas à manipuler la vérité, même inconsciemment, si cela peut leur servir. Leur religion est faite de christianisme, de croyances anciennes et d'opportunisme, ce qui leur laisse un large champ d'action. Ce mélange permet au récit d'explorer diverses pistes de réflexion sur la nature des gens et de ne pas laisser de côté les gens qui, comme moi, sont assez hermétiques lorsqu'on leur présente des héros d'une piété extrême.
Esclarmonde elle-même, bien qu'enfermée dans une cellule, n'est pas coupée du monde. Elle voit les choses à travers son fils et tous les gens qui lui rendent visite. Ce n'est pas une victime et encore moins une sainte. Elle aussi manipule les gens et elle aussi se trouve parfois confontée aux trop lourdes conséquences de ses actes.

Une jolie lecture à faire d'une traite qui confirme que Carole Martinez est un auteur à suivre de près.

Comme je suis la dernière à lire ce roman, vous pouvez aussi trouver des avis chez Lou, Sylire, Stephie, Gambadou ou encore Theoma.

Merci à Lise des éditions Folio.

Folio. 240 pages.
2011 pour l'édition originale.

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18 avril 2013

"Les vents tombant des grand monts de Norwège..."

vigdis-la-farouche-sigrid-undset-9782234046917"Puisses-tu mourir de la plus cruelle des morts, puisses-tu vivre longtemps d'une vie misérable, toi et tous ceux dont la présence te réjouit le coeur. Puisses-tu voir mourir tes enfants d'une morts affreuse devant tes yeux !"

L'hiver ayant décidé de jouer les prolongations (même s'il suffit que je me lance dans un billet pour que le soleil qu'on n'avait pas vu depuis des semaines décide de refaire surface), j'ai décidé de poursuivre ma découverte de la littérature scandinave. Par conséquent, petits veinards, vous allez avoir droit à quelques billets norvégiens et islandais. 
Nous commençons avec une grande dame venue de Norvège, Sigrid Undset.

Lorsque Ljot, venu d'Islande avec son oncle, rencontre la belle Vigdis en Norvège, il en tombe éperdument amoureux. Encore puérile et maladroit, il multiplie les offenses à l'encontre du père de sa bien-aimée, Gunnar, au point de gâcher toutes ses chances d'obtenir la main de Vigdis. La jeune fille, pourtant bien partante au départ, est également refroidie lorsque Ljot abuse d'elle, puis disparaît, la laissant dans l'embarras.

Voilà une lecture dont je n'attendais pas grand chose mais qui m'a complètement emportée. Sigrid Undset est surtout connue pour ses énormes romans, mais Vigdis la farouche est loin d'être une oeuvre dépourvue d'intérêt.
L'auteur est une formidable conteuse. Elle nous embarque dans la Norvège et l'Islande du Moyen-Âge, qui vont être le théâtre des amours de deux personnes destinées à souffrir. D'un côté, nous avons Vigdis, une héroïne bafouée au caractère étonnant. De l'autre, le personnage de Ljot n'est pas aussi détestable que le laisse entendre le résumé de l'histoire.507px-Sigrid_Undset_young
J'ai particulièrement apprécié le personnage de Vigdis. C'est une jeune fille qui aurait pu être une victime. Elle perd presque tout, mais ne baisse jamais les bras pour obtenir ce qui lui revient de droit. Le monde décrit par Sigrid Undset est violent, passionné, dominé par les hommes, mais Vigdis sait tuer ou se laisser couper ses doigts gangrenés sans la moindre hésitation. Cette détermination sera autant sa force que sa perte.
Derrière ces personnages se dessine un monde où le christianisme s'impose progressivement face au paganisme, et où la justice prend des formes inhabituelles. C'est loin d'être l'aspect le plus développé du livre, mais c'est ce qui le rend aussi captivant et tragique.

Après une telle entrée en matière, je n'ai presque plus peur des mille et quelques pages de Kristin Lavransdatter qui m'attend dans ma bibliothèque.

Vigdis la farouche. Sigrid Undset.
Stock. 178 pages.
Traduit par M. Metzger.
1909 pour l'édition originale.

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30 mars 2013

La Recluse de Wildfell Hall - Anne Brontë

La-Recluse-de-Wildfell-HallMon billet est plein de révélations sur le roman, je vous déconseille de le lire si vous souhaiter le découvrir sans rien savoir dessus.

L'arrivée de la mystérieuse Mrs Graham et de son fils Arthur dans la demeure délabrée de Wildfell Hall provoque la curiosité de ses voisins. Elle semble veuve, solitaire, ce qui est largement suffisant pour que toutes sortes d'histoires circulent sur son compte. Gilbert, jeune propriétaire terrien, n'apprécie pas vraiment ses manières froides dans un premier temps, puis à force de la fréquenter, il en tombe amoureux. Il cherche alors à comprendre pourquoi elle semble se cacher de ses anciens amis, et quelles relations elle entretient vraiment avec son propriétaire, dont on murmure qu'il est le père de son enfant.

Ce livre est étonnant. D'un côté, il peut paraître assez sage, voire moralisateur. Notre héroïne est une jeune fille naïve avant son mariage. Elle croit pouvoir tout contrôler, et son attitude est très religieuse. Quand elle rencontre son mari, elle rejette en bonne amoureuse passionnée tous les avertissements de ses proches. "Je le sauverai", leur dit-elle, et elle se tiendra à cette résolution jusqu'au bout. Cet excès de bonté peut sembler agaçant à un lecteur d'aujourd'hui tant cela ressemble à une leçon de morale contre les erreurs de jeunesse.
Le dénouement du livre également est sans surprise, puisque les gentils triomphent alors que les méchants paient pour leurs égarements. Contrairement à ses soeurs, qui ont créé en Heathcliff et Rochester des hommes bourrés de défauts, tout en leur donnant le statut de héros, Anne Brontë ne fait pas d'Arthur un être que l'on peut comprendre. Il est pitoyable, méchant, égoïste, et il n'aura pas le moindre moment de gentillesse avant de quitter la scène. Ce n'est pas lui dont on se souvient une fois le livre refermé. En ce qui concerne l'autre prétendant, Gilbert est certes loin d'être un prince charmant lorsqu'on l'observe avec un oeil neutre, et je trouve sa jalousie inquiétante pour la suite, mais je ne pense pas qu'Anne Brontë ait montré ses excès dans le but de faire de son personnage un homme imparfait. Elle veut plutôt montrer par ce biais l'attachement qu'il éprouve pour Mrs Graham et permettre le développement de son intrigue.

Malgré ces aspects, ce serait une erreur de considérer ce livre avec dédain, car on se serait complètement mépris sur ses objectifs. Remis dans le contexte du milieu du XIXe siècle, on comprend en effet l'émoi qu'il a suscité ainsi que l'audace dont il fait preuve. Ce livre parle en fait de violences conjugales et d'alcoolisme, un sujet que je ne pense pas avoir déjà vu développé dans un autre roman de cette époque, et encore moins aussi crûment. Je reprochais plus haut à Anne Brontë son manque de romanesque, mais cela vient du fait que l'auteur, ainsi qu'elle le dit dans la préface de son livre, vise à offrir une oeuvre réaliste. Vu sous cet angle, c'est une réussite. Par le biais de son journal, Helen, notre héroïne, nous livre le récit complet des abandons, des humiliations et des menaces dont elle sera l'objet durant son mariage. Son quotidien n'est fait que d'attente, de violence et de désespoir. Son mari est très souvent absent, il ne vient qu'accompagné d'amis aussi débauchés que lui, et son jeu favori consiste à tourmenter sa femme et à essayer de faire de son fils son parfait portrait.
Anne Brontë nous montre bien la situation impossible dans laquelle se trouve son héroïne. Elle cherche d'abord à aider son mari, à le changer. L'auteur devait bien connaître ce sentiment, puisque son frère, Branwell Brontë, souffrait lui-même d'alcoolisme. Quand son amour pour son mari a disparu, Helen ne cherche plus qu'à se protéger. Mais, c'est une femme, donc elle n'a pas la moindre possibilité de partir aux yeux de la loi, encore moins avec son fils. La honte qu'elle éprouve l'empêche par ailleurs de s'ouvrir à ses proches. Heureusement pour elle, elle n'est pas seulement la jeune sotte qui a épousé Arthur, ce qui lui permet de trouver assez de ressources pour s'enfuir, bravant ainsi les règles de la société dans laquelle elle vit.
Pas étonnant qu'un roman mettant en scène une femme forte ait provoqué quelques colères lors de sa parution.

Je pourrais poursuivre ce billet en vous parlant de l'atmosphère mystérieuse qui règne autour de Wildfell Hall, ou encore de la construction du livre à partir de plusieurs points de vue, mais ce que j'en ai retenu est surtout son intrigue. Anne Brontë ne m'inspire pas la même passion que ses soeurs, mais elle n'en est pas moins un auteur admirable auquel il serait regrettable de ne pas s'intéresser.

Traduit par Georges Charbonnier, André Frédérique et Frédéric Klein.
Phébus. 471 pages.
1848 pour l'édition originale.