06 janvier 2018

Anna Karénine - Léon Tolstoï

20171224_130009[1]Pour accompagner nos longues soirées d'hiver, Romanza a décidé de lancer un challenge autour d'Anna Karénine, l'un de ses romans préférés. J'avais déjà abordé Tolstoï de façon peu concluante il y a quelques années, mais cela ne m'avait pas ôté l'envie de lire ses oeuvres majeures. Après ma lecture un peu laborieuse de Crime et Châtiment, j'avais de plus envie de poursuivre ma découverte de la littérature russe, alors je n'ai pas hésité.

On connaît souvent d'Anna Karénine sa fin tragique, mais ce gros roman est bien loin de se résumer à cet épisode. Etant incapable de résumer ce livre, je vais simplement vous raconter le début de l'histoire.

En descendant du train qui la mène chez son frère à Moscou, Anna Karénine, femme mariée, fait la rencontre du comte Alexis Vronski. Leur liaison ne tarde pas à être connue de toute la bonne société et à plonger la jeune femme dans la solitude.
Au même moment, Constantin Lévine, noble propriétaire terrien qui n'est heureux qu'à la campagne, voit sa demande en mariage refusée par la jeune Kitty Stcherbatski, elle aussi éprise du beau Vronski.

Contrairement à ce que le titre laisse penser, Anna Karénine n'est pas un roman qui se concentre autour de l'histoire d'une femme adultère. Anna n'est même pas le personnage principal du roman, elle partage la vedette avec Constantin Lévine. Si ces deux personnages ne se rencontrent qu'une seule fois, Tolstoï entremêle leurs vies tout au long du roman pour poser les questions qui le tourmentent autour du sens de la vie, du mariage, des relations entre les gens (d'une même famille, d'une société), et surtout de l'existence de Dieu.
Ne fuyez pas à toutes jambes en lisant cette dernière phrase. S'il serait mensonger d'affirmer qu'Anna Karénine ne souffre pas de quelques longueurs, c'est un roman qui se lit très facilement, avec des chapitres courts, une histoire bien rythmée et passionnante et quelques scènes à mourir de rire (le mariage et les élections en particulier).

Je regrette un peu de n'avoir pas déjà lu ce roman il y a une dizaine d'années, je pense que j'aurais lu une tout autre histoire et ma lecture d'aujourd'hui n'en aurait pas été moins intéressante. L'histoire entre Anna et Vronski m'aurait probablement davantage fait rêver (alors que là, pas du tout). Je n'ai pas ressenti d'attachement particulier pour Anna. C'est une femme moderne, courageuse, mais elle est surtout le symbole de ce qui arrive à une femme ayant choisi de suivre sa passion plutôt que son devoir dans la Russie du XIXe siècle. Sa position la rend tellement isolée et dépendante de son amant qu'elle s'illustre essentiellement par ses caprices et ses crises de jalousie.
Tolstoï n'approuve pas Anna, mais il la plaint. Ses personnages sont d'ailleurs régulièrement préoccupés par la question féminine. Ils soulignent l'hypocrisie de la bonne société, qui condamne les femmes comme Anna, qui ont quitté leur mari tout en fermant les yeux sur les liaisons soi-disant secrètes mais dont chacun est informé. Quant aux hommes, l'adultère ne leur provoque qu'un léger inconfort. Le propre frère d'Anna est bien vite pardonné par son épouse et peut poursuivre ses frasques. Quant à Vronski, il continue à être reçu partout. Tout juste est-il contrarié de ne pouvoir transmettre son patronyme à ses enfants.

Si je n'ai pas été particulièrement émue par Anna en raison de mon grand âge, qui me rend beaucoup plus pragmatique qu'autrefois, j'ai sans doute apprécié davantage que je ne l'aurais fait alors de suivre Lévine. C'est un homme qui ne se sent bien que sur ses terres et qui éprouve un amour admirable pour la nature. A l'image de Tolstoï, il s'interroge sur la place de chacun, les rapports entre les hommes. Le servage n'étant aboli que depuis une dizaine d'années lorsque l'auteur entreprend la rédaction d'Anna Karénine, cette reditribution des cartes est très présente dans le roman. Bien que membre de la classe dominante, Lévine s'interroge sur les droits qu'il a de posséder ses biens, sur son rôle auprès des paysans, et sur le régime politique idéal.

" - C'est si vague, le mot "peuple" ! Il est possible que les secrétaires cantonaux, les instituteurs et un sur mille parmi les paysans comprennent de quoi il retourne ; mais le reste des quatre-vingt millions fait comme Mikhaïlytch : non seulement ils ne témoignent pas leur volonté, mais ils n'ont pas la plus légère notion de ce qu'ils pourraient avoir à témoigner. Quel droit avons-nous, dans ces conditions, d'invoquer la volonté du peuple ? "

On (du moins les neuneus dans mon genre) ne comprend pas avant les dernières pages où l'auteur compte amener le lecteur, la raison de ce parallèle entre Lévine et Anna. J'ai suffisamment dénigré la religion sur ce blog pour que vous deviniez que je ne suis pas vraiment convaincue par la révélation qui s'offre à Lévine, mais Tolstoï a l'habileté de ne pas oublier qu'il s'agit d'un être humain, ce qui permet au personnage de conserver ma sympathie. Ayant lu Crime et Châtiment il y a peu de temps, je ne peux pas m'empêcher de faire un rapprochement entre les deux fins et je soupçonne les deux auteurs d'avoir eu des tourments en commun.

Une lecture à faire absolument et une belle façon de débuter 2018.

L'avis passionné de Romanza (merci de m'avoir poussée à faire cette lecture).

Folio. 909 pages.
Traduit par Henri Mongault.
1877 pour l'édition originale.


07 décembre 2017

Sauveur & Fils : saison 1 - Marie-Aude Murail

murailsauveurfils1Après ma découverte du fabuleux Miss Charity il y a quelques mois, j'ai succombé à l'appel de la dernière série de Marie-Aude Murail, dont les échos sur la blogosphère sont très positifs.

Sauveur Saint-Yves est psychologue à Orléans. Dans le cabinet de sa maison, il reçoit adultes et enfants en consultation. Étonnant par son physique de géant martiniquais, Sauveur n'est pas non plus un professionnel classique.
En plus de ses horaires à rallonge, il doit s'occuper de son jeune fils, Lazare, fan de devinettes et de hamsters, qu'il élève à coups de plats préparés réchauffés au micro-ondes.
De son côté, le petit garçon n'a qu'un ami, Paul, mais de nombreuses personnes peuplent sa vie. Ce sont les patients de Sauveur, dont Lazare écoute les récits, bien caché derrière la porte de secours du cabinet paternel.

Si vous cherchez un livre doudou mais pas niais, bien écrit, facile à lire, jetez-vous sur Sauveur & Fils.
Dès les premières pages, le charme de Marie-Aude Murail opère. Il y a dans le style de cet auteur un je-ne-sais-quoi qui le rend délicieux. C'est enfantin, drôle et bouleversant à la fois. Les dialogues, les histoires des uns et des autres font mouche presque à chaque coup.
Les personnages sont nombreux mais tous travaillés. Il y a d'abord les enfants,  Lazare en tête, qui me fait fondre quand je l'imagine sur le chemin de l'école avec son cartable à roulettes ou derrière le rideau du bureau de son père. Les adultes ne sont pas en reste. Comment ne pas être marqué par Mme Dumayet, l'institutrice, qui fait de son mieux pour faire progresser ses élèves, suivant les nombreuses directives, recevant les parents, essayant de comprendre ce qu'il se passe entre les uns et les autres au point de s'oublier un peu ? Et Alexandra, la mère modèle qui a tout plaqué pour une autre femme et qui finit par exploser, incapable de supporter une seconde de plus qu'on lui dise qu'elle avait tout pour être heureuse et qu'elle est la méchante de l'histoire ? Face à eux, Sauveur est souvent démuni, malgré l'image rassurante qu'il renvoie.
En plus des patients, Sauveur et Lazare doivent également faire face à leur propre passé car quelqu'un leur en veut. Chez un autre auteur, cette enquête tomberait comme un cheveu sur la soupe, mais pas ici. On a juste envie de lire le livre plus rapidement pour savoir ce que cache Sauveur.
On peut trouver quelques défauts à ce livre, quelques traits un peu grossiers (je pense au thème de l'inceste, traité un peu facilement). N'allez pas non plus chercher trop de réalisme, la scène de Sauveur recueillant un adolescent chez lui vous semblerait bien improbable.

Ce n'est pas Miss Charity, mais ça reste une très belle pioche pour petits et grands. Je lirai les saisons 2 et 3 avec plaisir.

Les avis de Saleanndre, Brize et

L'Ecole des Loisirs. 328 pages.
2016.

25 novembre 2017

Le Survenant - Germaine Guèvremont

9782762131284-v1A l'occasion de Québec en novembre, je me suis dit qu'il était temps de sortir ce classique québécois de ma bibliothèque.

Un soir d'automne, un étranger frappe à la porte des Beauchemin. Le père, Didace, sont fils Amable et sa bru Alphonsine voient donc entrer dans leur vie un survenant, c'est à dire quelqu'un qui s'installe chez eux en échange de son travail. Tout le Chenal du Moine fait rapidement la connaissance du nouveau venu qui ne veut pas même dire son nom. Peu à peu, la présence du survenant bouleverse l'équilibre qui existait chez les Beauchemin et leurs voisins. 

Ce livre ne plaira pas à ceux qui cherchent une histoire pleine de rebondissements et d'aventure, pourtant on ne s'ennuie jamais dans ce livre. Il y règne une ambiance délicieuse et le fait de ne pas comprendre tous les dialogues ajoute du charme à cette histoire. En raison du milieu et de l'époque, les personnages s'expriment en effet en patois. 
Les personnages sont très bien croqués, pas forcément attachants mais les rapports qu'ils entretiennent les uns avec les autres sont très réalistes. Les Beauchemin sont les premiers à être impactés par la présence du survenant. En le voyant si volontaire, si dur à la tâche, Didace ne peut s'empêcher de regretter que son propre fils, Amable, se montre si réticent à poursuivre le travail de ses aïeux sur leur domaine. Quant à Alphonsine, elle doit se montrer meilleure maîtresse de maison que d'ordinaire, mais elle n'arrive pas à la cheville de sa défunte belle-mère ou de sa belle-soeur. Chez les voisins, l'arrivée d'un étranger dans le bourg est un événement. On s'en méfie tout en voulant le connaître davantage. Pour les jeunes femmes, cet homme attirant est également l'occasion de tester leur pouvoir de séduction. L'indifférence du survenant à l'égard de celles qui sont considérées comme étant les plus belles est une déception pour ces dernières, d'autant plus cruelle que c'est une boîteuse, Angélina, qui semble avoir remporté le gros lot. N'allez pas imaginer une grande histoire d'amour, les échanges sont succins, mais cet aspect du roman a un fort impact sur certains membres de la communauté.
Le survenant reste longtemps au Chenal. Au printemps, il ne semble pas décidé à reprendre la route. Lui qui refuse de parler de lui, de reconnaître la moindre attache, va-t-il décider de s'établir quelque part ?
En plus des interactions entre les personnages, j'ai aimé les promenades dans la campagne autour du Chenal, les descriptions de l'hiver puis du retour du printemps. C'est vraiment l'idéal de lire ce roman emmitouflée dans un plaid avec la lumière du mois de novembre.

Une lecture très agréable pour participer à Québec en novembre. Il est regrettable que ce livre soit presque introuvable en France. Geneviève Guèvremont a été une suite à cette histoire, Marie-Didace, je vais essayer de me la procurer.

Québec-en-novembre-2017

Romanza a été charmée, Karine beaucoup moins.

Fides. 224 pages.
1945 pour l'édition originale.

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17 septembre 2017

Freedom - Jonathan Franzen

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"Pour l'accusation : Ses motivations étaient mauvaises. Elle était en compétition avec sa mère et ses soeurs. Elle voulait que ses enfants soient un reproche vivant adressé à ces dernières.
Pour la défense : elle adorait ses enfants."

Difficile de se lancer dans une lecture exigeante, surtout quand tout le monde appuie sur le fait qu'elle n'est pas toujours facile. Pourtant, quelle récompense !

Patty et Walter Berglund habitent un tranquille quartier pavillonaire dans le Minnesota. Mère au foyer dévouée, voisine exemplaire et épouse comblée, l'image d'elle-même que Patty s'est forgée en plus de vingt ans de vie de famille se fissure lorsqu'elle découvre que son fils Joey fréquente Connie, la fille de la vulgaire voisine des Berglund.
Dès lors, Patty sombre dans la dépression et l'alcool, devenant la risée de ses voisins conservateurs et une source d'embarras pour ses proches.
Comment cette championne de basket universitaire, fille de bonne famille, promise à un bel avenir, a-t-elle pu choisir le sérieux Walter plutôt que Richard, celui qui lui plaisait vraiment ? En prenant la plume pour rédiger son autobiographie, Patty va revenir sur sa vie et celle de sa famille, dressant au passage le portrait de la société dans laquelle elle vit.

Difficile de résumer ce livre foisonnant, au style percutant et dont les personnages, bien que pour la plupart antipathiques, sont tellement vivants qu'il est difficile de les quitter une fois la dernière page tournée. 
C'est Patty la principale narratrice du livre, bien qu'il s'agisse d'un roman choral faisant aussi intervenir directement Walter, Richard et Joey. En rédigeant un livre dans le livre, Franzen nous propose un roman aux ramifications complexes mais parfaitement maîtrisé. C'est grâce à cette structure que l'on comprend les personnages de Freedom, leurs interactions, leurs choix, leurs regrets et leurs excès. Ils sont souvent ridicules et faibles et le lecteur a souvent le sentiment qu'il y a des claques qui se perdent. En même temps, Patty, Walter et Joey sont tellement humains dans leurs maladresses et leurs mesquineries (voire leurs trahisons), qu'ils ressemblent à n'importe quelle famille psychotique sur laquelle les voisins se délectent de bavasser. La relation entre Patty et Walter, qui résulte du hasard au départ, ne fait pas franchement rêver à première vue. Pourtant, en découvrant leurs histoires familiales respectives jusqu'à une remarque de Richard, le jour où il découvre le livre de Patty, c'est une tout autre vision de leur relation que l'on adopte.
En arrière-plan de l'histoire de ces personnages se dessine une fresque incroyable de l'Amérique. Culture du viol, sytème judiciaire américain, attentats, guerre en Irak, environnement, batailles entre écologistes, hypocrisie, augmentation de la population mondiale, capitalisme, tout y passe à travers des scènes et des portraits souvent très drôles. Cela a beau être avant tout une critique de l'ère Bush, le discours n'a pas pris une ride.

Ce portrait de l'Amérique est dur, et l'espoir et les relations saines se font rares. J'ai aimé que Jonathan Franzen n'accable pas ses personnages outre mesure et qu'il leur offre une fin presque heureuse. Je ne suis pas certaine que j'aurais eu la patience de lire ce livre en format papier. La version audio, en revanche, m'a enchantée du début à la fin.

Le beau billet de Papillon.

C'est ma quatrième participation au challenge Pavé de l'été de Brize et également un billet pour le Mois américain de Titine.

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Thélème. 21h.
2010 pour l'édition originale.

 

07 décembre 2016

Delphine de Vigan et l'autofiction

Lorsque ce blog a ouvert ses portes il y a dix ans, j'éprouvais un mépris énorme pour tout ce qui pouvait être étiqueté "autofiction". Je reprochais à la littérature française contemporaine son incapacité à créer des romans avec une "vraie histoire", dépaysante et avec des personnages inventés*.
Cette année, je suis devenue vieille j'ai découvert deux auteurs qui ont remis en cause cette opinion : Camille Laurens et surtout Delphine de Vigan.

Delphine de Vigan s'est d'abord fait connaître avec No et moi, adapté au cinéma en 2007. Il avait connu un certain succès sur les blogs, mais c'est avec Rien ne s'oppose à la nuit que les éloges sur cet auteur ont commencé à pleuvoir autour de moi et sur la blogosphère. L'an dernier, j'ai finalement décidé de craquer après la sortie de son dernier livre. Seul souci, il serait très dommage de découvrir D'après une histoire vraie sans avoir lu le livre qui l'a inspiré, puisqu'au livre sur la mère a succédé le livre sur les conséquences d'une telle entreprise de déballage.

9782253164265-001-TDans Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan décide d'écrire sur sa mère après le suicide de celle-ci.  En racontant son enfance, puis sa vie d'adulte avant et après la naissance de ses enfants, l'auteur livre l'histoire de sa famille sans prendre le soin de dissimuler les drames et la laideur de sa famille.

Qui était Lucile ?

La mère décrite par Delphine de Vigan est une femme dont l'équilibre mental est si fragile qu'il s'effondre à de multiples reprises. L'enfance de Lucile, membre d'une famille nombreuse du milieu du XXe siècle rappelle les photos en noir et blanc ayant un air de bonheur et d'insouciance. Mais entre les chamailleries et les sorties à l'extérieur ont lieu des drames publics et d'autres qui seront cachés autant que possible.
Dans ce livre sur la mère de l'auteur, le personnage principal semble étrangement plutôt être Delphine de Vigan elle-même. Après la découverte du corps de sa mère, elle ressent le besoin d'écrire sur cette femme avec laquelle les relations ont souvent été complexes. Mais comment écrit-on une biographie ? Et puis, comment ne blesser personne ? Le travail de l'écrivain est délicat lorsqu'il ressent un devoir de vérité tout en sachant que celui-ci va nécessairement engendrer des brouilles familiales. Pour trouver sa mère, et surtout savoir pourquoi elle était brisée, Delphine de Vigan doit attaquer des membres de sa famille. Or, n'importe qui ayant dû briser un silence sait que pour beaucoup, on n'attaque pas les morts, et encore moins l'image idéal qu'on en garde.  

daprès-une-histore-vraieUne telle entreprise va provoquer chez l'auteur un épuisement profond. C'est ce qu'elle évoque dans la "suite" de son livre, D'après une histoire vraie.

En 2011, le succès du roman que Delphine de Vigan a écrit sur sa mère est tel qu'il lui ouvre de nombreuses portes et que les lecteurs se pressent dans les librairies et les salons pour la rencontrer.
Un soir qu'elle culpabilise d'avoir refusé de signer un dernier autographe, elle fait la rencontre de L.

L. est le genre de femme que Delphine de Vigan n'est pas : toujours tirée à quatre épingles, mystérieuse, confiante. Alors que l'auteur s'interroge sur la possibilité d'écrire encore après un livre aussi intime que Rien ne s'oppose à la nuit, L. se montre de prime abord plus ambitieuse encore que Delphine. Pour L., la fiction n'est plus dans des personnages et des histoires imaginées, mais bien dans le réel. Tout ce que Delphine a écrit avant le roman qui l'a propulsée sur le devant de la scène est inutile et il n'y a aucun retour en arrière possible.
J'avais initialement prévu de lire Misery de Stephen King, dans lequel Delphine de Vigan a puisé pour écrire son livre, mais un amateur du grand auteur américain a découragé la trouillarde que je suis de le faire. Je me suis donc contentée du résumé, qui me semble déjà interessant pour faire le parallèle entre les deux duos auteur/amateur de plus en plus effrayant.
Encore une fois, le personnage de L. est ici présent essentiellement pour faire ressortir les fragilités, les questionnements de Delphine. Avec le départ programmé de ses enfants nouveaux bacheliers, un compagnon absent et des lettres anonymes menaçantes de la part d'un membre de sa famille ayant été blessé par son précédent livre, l'auteur est vulnérable. L. va pouvoir la réconforter puis l'enfermer. Au fur et à mesure que le livre se transforme en thriller et en huis-clos entre les deux femmes, la question de l'écriture de soi devient de plus en plus centrale. Jusqu'au dénouement brillant. 

D'après une histoire vraie se rapproche davantage d'une fiction telle qu'on conçoit cette appellation que Rien ne s'oppose à la nuit. Ses rouages sont plus complexes et le lecteur se sent déboussolé après l'avoir refermé. Pourtant, rien ne nous dit non plus que Delphine de Vigan n'a pas joué avec nous depuis le début. Et finalement, c'est ce doute qui me plaît. Je me moque que tel ou tel élément soit autobiographique ou complètement imaginé. En écrivant une autofiction, l'auteur se rapproche ici du lecteur qui ne peut que voir dans ce diptyque des points communs avec sa propre histoire pour mieux l'engluer. Et j'en redemande.

* D'après Le Magazine Littéraire du mois de septembre, l'autofiction est de plus en plus remplacée par l'exofiction. A croire que mes lubies ne me permettront jamais d'être à la mode, j'ai horreur de ça...

L'avis d'Yspaddaden.

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14 octobre 2016

Harry Potter and the cursed child - J.K. Rowling

Harry_Potter_and_the_Cursed_Child_Special_Rehearsal_Edition_Book_CoverUn nouvel Harry Potter, neuf ans après la fin de la série, je ne pouvais pas rater ça. Après les sept premiers romans et les trois livres annexes, c'est sous la forme d'une pièce de théâtre que l'on retrouve notre petit sorcier à la cicatrice en forme d'éclair.

L'histoire se déroule dix-neuf ans après la Bataille de Poudlard, qui a vu le trio formé par Harry, Ron et Hermione triompher de l'horrible Voldemort. Harry est désormais père de famille, et son deuxième fille, Albus Severus (pauvre gosse), s'apprête à entrer à Poudlard.
Seulement, le jeune garçon a le sentiment de vivre en permanence dans l'ombre de son célèbre père et de ne pas être son digne fils. A peine arrivé à Poudlard, les choses se compliquent quand le Choixpeau magique l'envoie à Serpentard et que son nouveau meilleur ami s'appelle Scorpius Malfoy.

Si je pense que la pièce doit valoir le coup lorsqu'on est fan d'Harry Potter, la lecture du livre me semble dispensable. Retrouver les personnages que nous avons laissés jeunes adultes est sympathique, mais ils semblent être exactement les mêmes que vingt ans plus tôt. Harry est toujours un peu perdu, Hermione brillante, Ron maladroit mais bien gentil et Ginny parfaitement altruiste et puissante etc (je ne l'aime vraiment pas). L'histoire en elle-même n'a rien de révolutionnaire, elle reprend des grosses ficelles qui fonctionnent toujours sans être pasionnantes (les difficultés de compréhension entre Harry et son fils, l'amitié compliquée entre Albus et Scorpius). Le grand méchant n'est pas si malin (ceux qu'il roule encore moins...) et on l'oubliera très vite ainsi que la plupart du livre.

C'est une lecture que j'ai faite assez facilement parce que j'aime cet univers devenu familier à force de relectures et de revisionnages. Elle est très loin d'être aussi travaillée que les romans, et je suis assez d'accord à ceux qui mettent cette pièce au même plan que les fanfictions. Sauf que c'est signé J.K. Rowling. Pour ceux qui ne connaissent pas du tout Harry Potter, je pense que commencer par cette pièce serait une grosse erreur.

Little Brown. 352 pages.
2016.

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08 juin 2016

La Passe-miroir. 2. Les disparus du Clairdelune - Christelle Dabos

couv49338046Après un premier tome enchanteur qui a conquis de nombreux lecteurs (dans l'actualité, Gallimard a proposé son concours du premier roman jeunesse pour la deuxième fois, et le lauréat vient d'être dévoilé), Christelle Dabos nous permet de retrouver ses personnages dans un deuxième opus à nouveau très réussi.

Ophélie doit cesser de dissimuler son identité et faire son entrée officielle en tant que fiancée du sinistre Thorn à la cour de Farouk, le redoutable esprit de famille du Pôle. Bien que celui-ci tombe curieusement sous le charme de la maladroite jeune fille, la position du clan des Dragons, décimé depuis le terrible accident de chasse du tome précédent, reste précaire. Quelqu'un semble de plus décidé à ce que le mariage de l'intendant et de la jeune animiste n'ait jamais lieu, par crainte qu'il ne permette le déchiffrage du Livre de Farouk. Cet enjeu semble si important que des disparitions commencent à se produire au Clairdelune, l'ambassade, le seul lieu sûr du Pôle jusqu'à présent.
Et comme la situation n'était pas assez inquiétante, la famille d'Ophélie annonce son arrivée au Pôle.

J'avais dévoré le premier tome, je n'ai fait qu'une bouchée du second. Retrouver le Pôle et ses illusions, ses complots, la maladresse d'Ophélie, les tentatives de Thorn de se comporter en être humain, a été un véritable délice.
L'intrigue avance beaucoup. Bien entendu, de nombreuses questions restent en suspens (Christelle Dabos ayant décidé de nous gâter avec quatre tomes), mais les personnages se dévoilent, et leurs projets également. Par ailleurs, nous quittons Ophélie à intervalles réguliers dans ce tome pour découvrir les souvenirs intrigants d'un jeune être. Le fameux "Dieu" (dont il est question de façon si succinte dans le tome précédent, qu'on pense à des passages sans importance), commence à apparaître, et il ferait presque peur.
La Déchirure qui a fait naître les arches se met à occuper une place de plus en plus centrale. L'intrigue amoureuse est également développée, et si les ficelles utilisées n'ont rien de très original, je n'ai pas boudé mon plaisir et le couple formé par Ophélie et Thorn a fait battre mon grand coeur.

Je pourrais regretter le fait que les membres de l'entourage d'Ophélie (Bérénilde en tête) semblent avoir été privés des aspects de leur personnalité qui en faisait des êtres avec lesquels on ne savait pas sur quel pied danser, mais ce deuxième tome est autant un coup de coeur que le premier.

A quand la suite ?

Gallimard. 549 pages.
2015.

 

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25 avril 2016

L'heure zéro - Agatha Christie

9782253030164Neville Strange est un homme comblé. Sa situation matérielle est assurée par ses activités professionnelles et par sa position d'héritier d'une immense fortune venant de Sir Matthew, son père adoptif, qui a cependant laissé l'usufruit de ses biens à sa veuve, Lady Tressilian. Sa vie sentimentale est tout aussi merveilleuse. Après huit ans de mariage avec la belle et impénétrable Audrey, il a tout quitté pour la sublime Kay, jeune femme de vingt-trois ans pleine de vie, qui l'adore et partage son amour du sport.
La seule ombre au tableau est son malaise à l'idée d'avoir brisé le coeur d'Audrey. Suite à une modification d'emploi du temps, il saute sur l'occasion de réunir les deux femmes de sa vie à Saltcreek, dans la demeure des Tressilian, où ils sont tous les trois conviés en même temps. ll espère que Kay et Audrey deviendront amies.
Cependant, l'atmosphère pendant le séjour est  extrêmement lourde. Malgré tous les efforts de Mary Aldin, la dame de compagnie et parente éloignée de Lady Tressilian, et la présence de Thomas Royde, ami d'enfance d'Audrey revenu d'Extrême-Orient, les crises de nerfs ne sont pas loin.
Puis, le drame survient...

Parmi les inombrables romans d'Agatha Christie, il est souvent difficile de décider lequel choisir. Si je n'ai pas le souvenir d'avoir déjà passé un horrible moment en compagnie de cet auteur, il faut bien admettre que certaines de ses oeuvres n'ont passé l'épreuve du temps que grâce à la notoriété de leur créatrice. Ce n'est absolument pas le cas de L'heure zéro.
Outre les recettes habituelles qui font le délice des romans d'Agatha Christie, avec les vieilles dames, les potins, les vielles demeures et leur charme fou, l'auteur nous livre une enquête policière inhabituelle.
En effet, Agatha Christie décide de débuter le roman bien avant le crime, la fameuse "heure zéro", et d'intervenir en tant que narrateur spécialiste des romans policiers pour nous dire comment on devrait normalement évoquer un meurtre. Ainsi, nous suivons dès le début le meurtrier, dont on ne devine rien (ce serait trop facile), en train de préparer minutieusement son affaire. Puis, les acteurs du drame arrive sur la scène du crime.
L'atmosphère créée est pesante, les personnages évoluant en huis-clos, et certains se vouant une haine plus ou moins avouée. Le lecteur est d'autant plus sensible à la tension qui l'entoure qu'il sait qu'un meurtre va avoir lieu. Il guette alors les indices qui pourraient lui indiquer quels sont les coupables et les victimes potentielles.
Finalement, Agatha Christie nous mène en bateau du début à la fin. Les réactions de ses personnages ont une explication qui échappe complètement au narrateur, qui interprète les faits froidement, sans évoquer la possibilité que les réactions des personnages puissent avoir une explication qui n'est pas celle qu'il expose.

J'imagine que les vrais amateurs de romans policiers ne vivront pas la résolution de l'enquête avec la sensation d'assister à un coup de théâtre, mais ce livre vaut de toute façon la peine d'être lu pour son propos sur la construction d'un roman policier. Un très bon Agatha Christie.

L'avis de Restling.

Le Livre de poche. 250 pages.
1944 pour l'édition originale.

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10 avril 2016

Le ravissement des innocents - Taiye Selasi

product_9782070468294_195x320Kweku Sai meurt un matin d'une crise cardiaque alors qu'il contemple son jardin. Il n'a pas mis ses pantoufles. Comment cet éminent chirurgien a t-il pu ne pas reconnaître les signes d'une attaque ? Pourquoi était-il pieds nus ? Ces questions vont bouleverser son ex-femme, Folà, et les quatre enfants adultes qu'il a eu avec elle. Olu, l'aîné, les jumeaux Taiwo et Kehinde, et la dernière, Sadie. A travers cet événement qui les réunit, ils vont retracer le parcours de leur famille, les relations qu'ils entretenaient avec leur père et entre eux, et aussi évoquer le sentiment d'exil qui les a toujours habités.

Voilà une lecture qui m'a un peu secouée dans mes habitudes. Certes, l'auteur a vécu en Angleterre et aux Etats-Unis, mais elle évoque aussi ses origines ghanéennes et nigérianes dans son roman. 
Celui-ci nous offre un récit qui n'a rien de linéaire. On se perd dans une sorte de spirale faisant des allers-retours constants entre le présent et le passé de chacun des personnages. Chaque élément de l'existence d'un membre de la famille Sai peut avoir une résonnance beaucoup plus ancienne et souvent douloureuse.
Beaucoup de thèmes sont abordés : l'espoir d'une vie meilleure, le racisme contre les Noirs, qui est la goutte d'eau qui fait exploser le couple parental et sépare les enfants de leurs parents. L'histoire du Nigéria aussi a une place importante. J'avais heureusement des bases grâce à ma lecture d'un autre livre, L'autre moitié du soleil. Les blessures de Folà trouvent leurs racines dans le conflit qui a déchiré son pays d'origine à la fin des années 1960. Certains de ses enfants subiront à leur façon les conséquences de ces événements dont on leur a dissimulé de nombreux détails. Mais le sujet qui habite véritablement ce livre, c'est surtout l'exil, le sentiment de n'appartenir à aucun endroit ni à aucun groupe familial. Il y a quelque chose de pourri chez les Sai, qui fait que ses membres en viennent à rejeter l'idée même de famille. Kweku, cet homme qui a quitté la misérable demeure de sa mère (son père l'ayant abandonné depuis longtemps) pour devenir un éminent chirurgien aux Etats-Unis, n'a jamais totalement assumé ses origines.

"Celui qui a honte n'a jamais l'impression d'être chez lui, ne l'aura jamais."

Ce mal-être, il l'a transmis aux siens. Ces gens qui brillent tous, chacun dans leur domaine, ont été blessés, abandonnés. Leurs retrouvailles font éclater des secrets douloureux et des colères tues ou enfouies.

Un roman qui se lit avec facilité, doté d'une belle plume, mais un peu trop brouillon parfois et dont je dois admettre ne pas garder un souvenir très précis seulement quelques semaines après l'avoir achevé.

Papillon a adoré.

Merci aux éditions Folio pour ce livre.

Folio. 421 pages.
Traduit par Sylvie Schneiter.
2013 pour l'édition originale.

20 mars 2016

Sarnia - G.B. Edwards

sarniaEbenezer Le Page, vieil homme de quatre-vingt ans, décide de coucher sur papier le récit de sa vie à Guernesey. A l'exception d'une rapide excursion sur Jersey et d'une nuit forcée sur l'île de Lihou, il n'a jamais quitté sa petite terre natale.
Il a connu deux guerres, vu vivre et mourir la plupart de ses proches, aimé les femmes (surtout la belle Liza Quéripel), soigné ses tomates. C'est aussi au cours de son existence que Guernesey est devenue un territoire moderne, touristique, contre lequel il a du mal à ne pas se dresser.

Je pensais en ouvrant ce roman trouver une oeuvre dont le souffle romanesque m'emporterait immédiatement. L'image qu'évoque Guernesey pour moi est tellement empreinte de romantisme, de vent, de furie, d'ambiance délicieusement désuète, que lorsque j'ai dû freiner mes ardeurs face à un début de récit tranquille et très factuel, je me suis demandé où j'avais atterri.
Au final, on tombe très vite sous le charme d'Ebenezer (en même temps, comment ne pas tomber sous le charme d'un Ebenezer ?). Il est ronchon, réactionnaire, assez misogyne (les femmes en pantalon, quelle horreur !), mais c'est un tel numéro qu'on ne peut que l'apprécier. 

"J'ai bien peur mon cher Mister Le Page, a-t-il dit, l'air franchement désolé pour moi, que vous soyez un anachronisme."


A travers son récit, on découvre l'histoire de Guernesey, cette île pas vraiment anglaise ni vraiment normande comme on a tendance à la désigner. Lorsqu'Ebenezer vient au monde à la fin du XIXe siècle, c'est une île dont les habitants ont pour beaucoup des liens de parenté, où l'on parle en patois, et qui est peu fréquentée par les touristes. Il y grandit avec sa soeur Tabitha, son ami Jim, ses petits cousins Raymond et Horace. La vie de famille est d'abord rythmée par les querelles ridicules des deux tantes, Hetty et Prissy. Puis, les premiers drames se produisent avec la Première Guerre mondiale, qui emporte des maris et des fils.
Ce qui m'a le plus plu dans ce livre, c'est de voir la petite Guernesey prise dans la grande Histoire. Cette île minuscule, du fait de son appartenance à la Grande-Bretagne, envoie des soldats, subit l'Occupation, et semble si fragile face à ces grandes armées.

"La guerre vint. Elle vint à mon insu. Un jour tout était normal, et le lendemain, c'était la guerre."

Mais n'allez pas croire que Sarnia est un livre déprimant. Certes, on passe du rire aux larmes à de nombreuses reprises. Mais c'est surtout une déclaration d'amour pour Guernesey (on a envie de s'y précipiter après avoir achevé notre lecture), pour ses habitants (Ebenezer est un grand sentimental) et une histoire pleine d'anecdotes familiales comme seules les vieilles personnes en ont, qui redonnent le sourire même dans les moments les plus sombres.

Un livre unique et passionnant servi par une magnifique plume.

Points. 637 pages.
Traduit par Jeanine Hérisson.
1981 pour l'édition originale.