11 juillet 2013

Fragiles serments - Molly Keane

imagesLa demeure des Bird, sur la côte irlandaise, est en ébulition. John, le fils aîné, doit rentrer chez lui après un séjour en hôpital psychiatrique. Sa mère, Olivia, a particulièrement hâte de le retrouver pour jouer les grandes soeurs. Eliza, une amie de la famille, est venue faciliter les retrouvailles.

Si vous cherchez à passer quelques jours de repos en compagnie d'une famille vivant dans une belle maison irlandaise du début du XXe siècle, alors découvrez Molly Keane. Elle dresse sa galerie de personnages avec beaucoup de finesse. Lady Bird est particulièrement réussie. Malgré la cinquantaine qui approche, Olivia soigne son apparence avec un soin jaloux.

"Lady Bird était sincèrement enchantée de voir son invitée, d'autant plus qu'elle jugeait son chapeau complètement raté, at aussi parce qu'elle trouvait à Eliza l'air vieux, fatigué et assez mal en point -comme se doit de paraître toute invitée ayant dix ans de moins que soi."

Pour retrouver sa jeunesse, elle s'imagine être une adolescente, plus amie que mère, pour ses enfants qui la méprisent. Ayant délaissé ses amants, elle ne vit désormais que pour son jardin, qui lui permet d'être la reine du voisinage (même si elle n'est pas à l'abri d'un coup d'Etat venant d'une horrible voisine). Seul son époux, Julian, pourtant conscient du caractère frivole et infidèle de sa femme, est incapable de la voir souffrir.
Parmi les enfants des Bird, le point de vue des femmes étant celui adopté, John et le petit Markie sont relégués au second plan au profit de leur soeur Sheena. Celle-ci a à peine vingt ans, et vient de se fiancer avec Rupert, un ami de son frère. Cependant, la folie de son frère, les secrets de ses parents et les manigances des soeurs de son compagnon l'amènent à douter de ce qu'elle veut.
Un autre personnage se détache, celui de la gouvernante. Cette jeune femme complexée par son abondante barbe se prend à rêver d'amour et de rébellion, mais elle est incapable de ne pas se faire écraser par les demandes excessives de sa maîtresse.
Témoin de ces événements, Eliza est une vieille amie de la famille. Bien qu'amoureuse de Julian depuis toujours et attachée à Olivia, elle est lucide face à leur comportement souvent égoïste qui porte préjudice à leurs enfants. En manipulant un peu tout le monde et en se sacrifiant beaucoup, elle tente de remettre les choses en ordre.
Les liens de parenté, la vie de l'aristocratie irlandaise, les relations humaines, sont abordés très clairement dans ce roman dont l'intrigue est plus complexe qu'à première vue. Si John semble être le point central lorsque débute le livre, les conséquences de son état de santé mettent surtout en lumière la personnalité de ses proches.

Pour être honnête, je n'ai pas été entièrement séduite par ce roman. S'il s'était agit de me première lecture d'un roman anglo-saxon de la première moitié du XXe siècle, j'aurais passé un très bon moment. Mais comme ce n'est pas le cas, je ne peux m'empêcher de le trouver assez semblable à beaucoup d'autres romans. Il est drôle, impertinent, doté d'une belle écriture, ce qui est suffisant pour vous recommander sa lecture, mais il ne sort pas assez du lot pour que je puisse parler de coup de coeur.

L'avis de Lou

Ce livre irlandais de 1935 me permet d'entamer mon challenge Littérature du Commonwealth chez Alexandra.

Quai Voltaire. 285 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
1935 pour l'édition originale.

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05 juillet 2013

Testament à l'anglaise - Jonathan Coe

9782070403264"Il n'y a pas de jasmin par ici, n'est-ce pas ?"

Angleterre, 1942. Lors d'un raid aérien contre l'Allemagne, Godfrey Winshaw, fils de l'une des plus importantes familles de l'aristocratie anglaise, est abattu par les nazis. Sa soeur, Tabitha, accuse alors leur aîné, Lawrence, d'avoir comploté avec les Allemands et fait tuer Godfrey. Pour la récompenser, sa famille la fait enfermer dans un asile. C'est de là que quarante ans plus tard, elle contacte Michael Owen, un modeste écrivain, et lui demande d'écrire l'histoire des Winshaw. 

J'ai conscience de ne pouvoir vous donner qu'une vision tronquée de ce livre, mais vous devez savoir à quel point je l'ai aimé.
Testament à l'anglaise mélange aussi bien les genres (roman policier, satire politique et sociale) que les formes d'écriture (roman, journal, chronique, extrait de film...), et alterne autant les époques que les narrateurs (tour à tour chacun des membres de la famille Winshaw et Michael Owen).
Nous sommes dans l'Angleterre des année 1970 et 1980 et les Winshaw sont partout. Ils dominent le monde politique, celui de la finance, l'industrie agro-alimentaire, le marché de l'art, le trafic d'armes, et y inoculent leur venin. A travers eux, ce sont les années Thatcher et la première guerre en Irak que Jonathan Coe décortique. Animés par l'appât du gain ou des penchants pervers, les Winshaw démantèlent les services publics, piétinent tous les scrupules qui les empêcheraient de s'en prendre à un être humain ou un animal si cela peut leur apporter quelque profit. C'est évidemment tiré à l'extrême, caricatural, mais c'est amené avec un cynisme délicieux. J'ai particulièrement apprécié la tristesse de Mark après la mort de son épouse dans un accident de la route.

"Mark fut désespéré par cette perte. La voiture était un coupé Morgan Plus 8 1962 bleu nuit, l'une des trois ou quatre existant au monde, et elle était irremplaçable."

Tentant d'écrire sur cette famille, Michael Owen est un homme seul, qui vit dans son passé. Il reste fasciné par une scène du film What a carve up ! (qui est aussi le titre du roman en anglais) vu au cinéma alors qu'il était encore un enfant, ainsi que par le souvenir de Youri Gagarine, le premier homme à avoir voyagé parmi les étoiles. Ces éléments semblent assez anodins, mais prendront tout leur sens lors d'une dernière soirée au manoir des Winshaw, dont le récit clôture le livre, et qui revendique son lien de parenté avec les romans d'Agatha Christie.

"J'ai envie d'une bonne partie de Cluedo. Il n'y a rien de mieux."

Terriblement anglais et magistral.

Folio. 678 pages.
Traduit par Jean Pavans.
1994 pour l'édition originale.

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05 janvier 2013

Cent ans - Herbjørg Wassmo

1373693Ma première lecture de 2013 m'a entraînée dans le nord de la Norvège, sur les traces des aïeules d'Herbjørg Wassmo.
En 1842, naît Sara Susanne, l'arrière-grand-mère. Après elle, trois autres générations de femmes, Elida, Hjørdis et enfin elle-même, dont Herbjørg Wassmo nous conte l'histoire de façon romancée. Elles se marient, font des enfants, se déplacent en bateau à travers les îles Lofoten ou marchent à travers les tourbières, et tentent chacune à leur façon de vivre.

J'ai énormément apprécié ce livre qui nous permet de voyager à travers des paysages qui me sont complètement inconnus. Nous sommes dans le nord de la Norvège, et les coutumes y sont très singulières. La vie est rude, le dialecte est différent de la langue parlée à Kristiania (la future Oslo), les enseignants sont itinérants et le destin des uns et des autres est tracé dès leur naissance. Lors de leur passage dans le Sud, Elida et les siens sont méprisés et humiliés par les gens à cause de ces différences qui les font passer pour des arriérés.
Pourtant, le Nord ne semble pas si immobile. En cent ans, nous voyons les moyens de communication se développer, ainsi que les moyens de transport. La révolution industrielle, les mouvements ouvriers et les deux guerres mondiales passent par là, surtout la deuxième, durant laquelle la petite Herbjørg voit le jour.
Malgré ces bouleversements, certaines choses semblent immuables pour ces femmes. Elles se marient, par nécessité ou par amour, et doivent ensuite faire face au peu d'opportunités qui leur sont proposées. Tout n'est pas complètement noir. Sara Susanne découvre le plaisir sexuel et finit par éprouver de l'amour (ou quelque chose qui s'en rapproche fortement) pour son époux, Elida se marie avec l'homme qu'elle a choisi tout comme le fera sa fille Hjørdis, mais cela ne sera pas sans conséquences. En l'absence de contraception, le mariage signifie surtout pour ces très jeunes femmes des grossesses à répétition. La maternité n'est pas toujours une évidence pour elles, et c'est une chose qui les fait culpabiliser. Sara Susanne paie très cher le fait de s'être avoué ne pas vouloir de l'un de ses enfants. Elida provoque l'incompréhension de son mari, de ses enfants et de bien d'autres personnes certainement, en choisissant de mettre ses enfants en nourrice pour s'occuper de son mari mourrant. 

"Dès mon enfance, cette histoire me révolte. Mais à un moment donné je commence à m'identifier à elle. Je ne peux m'imaginer qu'elle ait fait cela par méchanceté. Ma mère fait rarement allusion à la période où elle était en nourrice.
Plus tard, je pense qu'Elida a aussi d'autres raisons. Ou pire, je commence à douter de son noble motif qui est la maladie cardiaque de mon grand-père Fredrik. J'imagine qu'on peut facilement se lasser d'accouchements répétés et de soins continuels. Qu'accompagner jusqu'à l'hôpital à Oslo son mari malade n'est pas une punition en soi. C'est plutôt l'occasion de rencontrer d'autres gens que ceux de la famille, les métayers, les voisins, sur le quai et à la ferme. Voir autre chose que les saisons se relayer sur les rochers du bord de mer et sur des maisons éventées."

Les raisons de ce livre sont assez obscures. Dès le début, Herbjørg Wassmo annonce la part de fiction qu'il y a dans son oeuvre, et c'est ce qui rend sa lecture si fluide.
Là où elle reste peut-être trop pudique, et là où elle semble échouer, c'est lorsqu'elle indique vouloir laver sa honte à travers son écriture. Cette honte, nous le devinons, lui vient de son père. Elle l'appelle il ou lui, et ce n'est pas par hasard qu'elle se cherche du côté maternel et non du côté paternel en faisant des allers-retours dans le temps. Mais nous ne pouvons que deviner ce que cet homme lui a fait. Les passages la concernant directement sont des bribes de souvenirs, des dialogues de sourds entre elle et sa mère mourante, un dernier contact froid avec son père. Je n'espérais pas spécialement des révélations croustillantes en ouvrant ce livre, mais je trouve regrettable de terminer ce livre avec un léger goût d'inachevé de ce côté là. C'est comme si Herbjørg Wassmo avait écrit un tout autre livre que celui qu'elle pensait écrire.

Mais bon, malgré mes délires habituels, j'ai passé un très bon moment et découvert un auteur que je relirai.

10/18. 594 pages.
Traduit par Luce Hinsch.
2009 pour l'édition originale.



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11 juillet 2012

Un bonbon anglais

9782290035467"A l'heure de sa vieillesse, Flora aurait beau oublier constamment le nom des gens, les évènements qui s'étaient produits une semaine plus tôt, les titres des livres, le côté éphémère de la vie, elle se rappellerait toujours aussi bien le quai de Dinard où, plantée sous la pluie battante, elle regardait les vedettes s'éloigner."

L'été dernier, j'ai passé un moment délicieux avec La Pelouse de camomille de cet auteur anglais qui a commencé à écrire à soixante-dix ans. Alors pour une fois, quand j'ai acheté ce livre, je l'ai immédiatement entamé, et le charme a de nouveau opéré.

Nous sommes en 1926 à Dinard, où de nombreuses familles anglaises viennent passer leurs vacances. Flora Trevelyan a dix ans, et elle promène les chiens des uns et des autres, vaguement surveillée par une gouvernante, jusqu'au jour où elle rencontre Cosmo, Hubert, Félix, Mabs, Tashie et Joyce. Bien que plus âgés, les adolescents sont séduits par les grands yeux de Flora et choqués par le comportement de ses parents. Obsédés l'un par l'autre, ces derniers ne voient en elle qu'une gêne, et s'en occupent le moins possible. Peu importe, Flora passera les meilleures vacances de sa vie, avant d'être envoyée pendant des années dans une pension où elle reste 1er janvier au 31 décembre, ses parents étant repartis en Inde où Denys Trevelyan travaille.
Elle retrouvera finalement ses amis des années plus tard, après avoir souvent rêvé des bras de Cosmo, Hubert et Félix.

Bon, pour être tout à fait honnête, je pense que La Pelouse de camomille est un livre largement supérieur à celui-ci, mais ça n'empêche pas de passer un bon moment.
Au niveau des thématiques abordées, Mary Wesley continue à créer des personnages féminins forts, qui se libérent des chaînes de leur condition en essayant d'exister autrement qu'à travers le mariage et la maternité. Flora est une enfant qui n'a pas été désirée, et que les gens se sont amusés à enfermer pendant des années loin des quelques personnes qui se soucient d'elle, à déguiser comme une poupée, ou à se refiler sans se soucier une seconde de son bien être. Elle saura en tirer le meilleur parti pour sa vie d'adulte.
L'auteur gratte aussi avec une impertinence rare le vernis autour des braves gens, appelant un chat un chat et se moquant des petits secrets des uns et des autres. Les parents de Flora sont probablement les pires parents de la terre, et les mensonges sur lesquels ce mariage d'amour repose finissent par être délicieux tellement on en vient à les détester.
Malgré cette ironie mordante présente tout au long du livre, on ressent une certaine nostalgie à sa lecture, qui s'explique sans doute par l'âge de son auteur. Une nouvelle fois, la jeunesse des personnages passe vite, et le prix de la liberté est fait de désillusions et de sacrifices. Les rêves d'une enfant de dix ans sont souvent décevants lorsqu'ils finissent par s'accomplir.

"Tandis qu'elle défaisait le lit de ses employeurs, elle se prit à regretter d'avoir revu Félix ; il l'avait dépouillée d'un rêve qui, bien que fâné, lui avait été doux."

 Theoma a aussi été conquise.

J'ai Lu. 539 pages.
Traduit par Michèle Albaret.
1990 pour l'édition originale.

 

20 juin 2012

Précoce automne - Louis Bromfield

9782859406233C'est le soir, et un bal est organisé par Anson et Olivia Pentland, en l'honneur de leur fille Sybil, qui revient de pension. Cette soirée marque aussi le retour de Sabine, une parente dont le franc-parler fait trembler la tante Cassie et Anson.
Cependant, Olivia se sent au contraire de son époux stimulée par ce retour. Après avoir vécu vingt ans à jouer les maîtresses de maison parfaites aux Pentlands, elle rêve de changer sa vie et d'offrir à sa fille la possibilité d'être heureuse.

Précoce automne est un de ces romans qui vous envoûte dès les premières pages. Un sentiment de délectation nous prend alors qu'on déambule aux Pentlands, et que l'on suit les personnages dans leurs réflexions alors qu'ils voient leur petit univers qu'ils voudraient immuable bouleversé. Les Pentlands, cette grande famille, qui mène la danse depuis très longtemps, n'accepte pas de voir son influence menacée par des nouveaux venus, à commencer par O'Hara, cet Irlandais, d'origine très populaire, qui a osé s'acheter des terres.
Les vieux dossiers ressortent également tous en même temps. A travers Sabine, une divorcée que l'on trouve trop peu soucieuse des intérêts de sa famille. Mais il y a aussi ce cousin enclin à provoquer des scandales, qui a la mauvaise idée de mourir, et surtout vouloir se faire enterrer dans sa terre d'origine, après avoir été exilé en France par les siens pendant des années. La vieille folle dans le grenier (ou plutôt de l'aile nord) décide aussi de contribuer à faire tomber la façade qui recouvre la famille. Enfin, Jack, l'héritier malade, agonise.

On parle aussi de mariage, de raison et d'amour. Louis Bromfield s'en prend très durement à l'éducation des jeunes filles, qui  les prive de toute chance de connaître le bonheur conjugal. Olivia et Anson n'ont jamais fait que jouer à être amoureux, et encore, sans trop se forcer, ni sans essayer de faire durer l'illusion. Sabine y a perdu l'homme de sa vie. Je n'ose imaginer la vie conjugale de Tante Cassie. Quant à la belle-mère d'Olivia, elle ne s'est jamais remise de sa nuit de noces. Les hommes ne sont pas beaucoup mieux lôtis, entre John qui a élevé le sentiment de culpabilité au rang d'art de vivre et Anson qui se contente d'être apathique en toutes circonstances.

Tout semble sur le point d'exploser, Olivia paraît prête à échapper à ce précoce automne dont parle le titre, et pourtant. J'ai aimé que ces personnages prêts à tout remettre en cause se révèlent souvent bien moins novateurs qu'ils ne le laissent penser. Ca me fait souvent rager, mais je pense que c'est bien plus réaliste ainsi. On pense à Edith Wharton en lisant ce livre. Il y est d'ailleurs clairement fait allusion. Le monde décrit ici est le même que celui qu'on observe dans Chez les heureux du monde, plein de craquelures mais encore capable de résister et de détruire ceux qui tentent d'y échapper.

" - Ne vous fiez pas trop à Sabine, insinua t-il en se redressant tout à fait dans son fauteuil. Elle est des nôtres malgré tout. Elle ressemble beaucoup à ma soeur Cassie, beaucoup plus que vous ne pouvez l'imaginer. Voilà pourquoi elles se détestent tant. On pourrait dire que Sabine c'est tante Cassie retournée. Toutes deux ne reculeraient devant aucun sacrifice pour créer de maux ou des malheurs dont le spectacle les intéresserait. Elles vivent des émotions des autres."

Une belle découverte.

C'est Titine qui m'avait donné envie de lire ce livre. Romanza en parle aussi très bien.

Phébus. 287 pages.
Traduit par A. Baillon de Wally.
1926 pour l'édition originale.

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20 mai 2012

"Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues ! "

9782070383047FSJe termine ma pause zolienne de l'année (quoique, on ne sait jamais) avec La Conquête de Plassans. Après deux tomes à Paris, ce quatrième volet des Rougon-Macquart nous ramène dans le berceau de la famille, où nous avions laissé Adélaïde Fouque, désormais enfermée dans un asile, et quelques membres bien sympathiques de sa descendance.

L'abbé Faujas arrive un soir, en compagnie de sa mère, chez Marthe et François Mouret. Il est peu avenant et un mystère plane sur son passé, ce qui ne lui laisse pas présager un avenir brillant dans la petite ville de Plassans, où les rumeurs se répandent très vite. Pourtant, grâce à des appuis invisibles et à son intelligence, l'abbé Faujas va conquérir tour à tour la maison des Mouret, le clergé de Plassans, puis toute la ville.

Bien qu'il soit moins flamboyant que Le Ventre de Paris, je crois que j'ai préféré ce livre où toutes les mauvaises actions se font insidieusement et où les personnages semblent se livrer à un concours de celui qui aura le plus d'ambition et le moins de scrupules (encore plus que d'habitude).
Au début, la situation semble normale, et les personnages prêts à repousser les assauts des Faujas. François et Marthe ne sont pas franchement des gens pieux, et leur famille est solide. Parmi leurs enfants, Octave court les filles et Désirée n'aime que les animaux. Seul Serge semble corruptible. Puis, sans qu'on comprenne pourquoi, on se retrouve avec une Marthe complètement illuminée, qui s'auto-flagelle au sens propre du terme, un Mouret qu'on plaindrait presque (il ne faut pas trop pousser non plus), et un abbé Faujas transformé en sex-symbol. Enfin, pour ce dernier aspect, ça ne dure que le temps de la conquête, puisqu'il renoue rapidement avec ses habits troués, et sa haine du peigne. Après tout, avec un charisme comme le sien, pourquoi se gêner ?

"Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle ; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le quitter : elles venaient à lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre."

Evidemment, Zola critique ici férocement le clergé et les comportements excessifs de certains croyants. Le plus formidable dans cette histoire, c'est qu'il montre avec brio comment on peut en venir à adorer ceux qui nous méprisent le plus. Le club des groupies de Faujas est composé de femmes, alors qu'on a droit à ce qu'il pense du sexe féminin à plusieurs reprises et qui tient en quelques mots très flatteurs : "la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute finale". Bref...
Autre menace qui plane tout au long du livre : la folie. La grand-mère est enfermée, et on se demande pendant un bon moment qui de Marthe ou de Mouret ira lui tenir compagnie en premier (en tant que cousins germains, ils descendent aussi directement d'elle l'un que l'autre).

Comme d'habitude avec Zola, on a droit à des scènes extraordinaires dans ce livre. Je vais essayer de ne pas en dire trop, mais l'incendie est un moment qui m'a scotchée, avec tous ces notables regardant périr des gens comme s'ils assistaient à un feu d'artifice. Nul doute qu'ils sont repartis à leurs affaires très rapidement. Et cette dernière phrase ! Je me souviens encore de la toute fin de La Faute de l'Abbé Mouret, grossière et provocatrice, mais on est encore au-delà (évidemment, je vous laisse la découvrir).

Et les Rougon ? Ben, les Rougon, ça va. On pourrait penser que Félicité serait embêtée du scandale provoqué par son allié et sa fille. Malheureusement, comme le dit Macquart, ils savent prévoir dix portes de sortie à chaque situation, ce qui leur assure de remporter à chaque fois la victoire, même si ça tue un ou deux membres de leur famille au passage.

Quand je pense que je remonte avec eux à Paris pour le prochain tome, ça promet !

D'autres avis chez Stéphie, Cuné (très intéressant, puisqu'il formule des critiques que je partage sur les notables de Plassans et sur le comportement de Marthe, bien qu'elles n'aient en ce qui me concerne pas altéré la forte impression que ce livre m'a faite), Kalistina et Cléanthe.

Folio. 466 pages.
1874 pour l'édition originale.

 

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22 avril 2012

Nous étions les Mulvaney - Joyce Carol Oates

1168537_gfJ'ai découvert Joyce Carol Oates l'été dernier par le biais de deux textes très courts qui m'ont beaucoup marquée. Dans ma bibliothèque se trouvait aussi un pavé racontant l'histoire d'une famille américaine vivant dans l'Etat de New York, les Mulvaney.

C'est Judd, le cadet de la famille, qui nous raconte rétrospectivement l'histoire de ses parents, Corinne et Michael, de ses deux frères, Michael Jr et Patrick, de sa soeur, Marianne, et de leurs innombrables bestioles. La famille est d'abord heureuse et prospère, à High Point Farm, une "maison de rêves", et la population de Mont Ephraïm respecte les Mulvaneys, au point de les admettre (même si c'est en grinçant des dents) dans des cercles très sélectifs. Tout change le 14 février 1976, lorsque Marianne est violée après le bal de la Saint-Valentin.

Dans ce roman, Joyce Carol Oates dresse un portrait très dur de l'humanité en général, et de la société américaine en particulier. Comme dans Viol, une histoire d'amour, elle fait enrager le lecteur, lorsque Marianne, la victime, est incapable de témoigner. "J'avais bu. C'est si difficile de se rappeler. Je ne peux pas le jurer. Je ne suis pas sûre. Je ne peux pas porter de faux témoignage." Comme chacun le sait, une fille violée est une fille qui regrette, qui l'a cherché... Le coupable peut compter sur l'argent de papa, l'hypocrisie de maman, le sexisme et le puritanisme ambiant pour ne pas être ennuyé. Dans ce contexte, il faut un coupable, et pour les parents Mulvaney, ce sera la victime elle-même qui servira de défouloir à leur impuissance à la protéger, aussi absurde et injuste que cela puisse être.

 "Je croyais que papa et maman n'étaient que des 'victimes'. Pourquoi leur reprocher de traiter Marianne comme de la merde, s'ils ne sont que... quoi, déjà ?... des grenouilles sucées par des araignées d'eau jusqu'à ce que mort s'ensuive ?
- Pour la même raison qui fait que papa en veut à Marianne. Tu sens juste viscéralement que tu n'as pas envie de voir une certaine personne."

Nous assistons alors à l'explosion de cette famille si unie qui connaissait tous les codes du bonheur jusque là. Les Mulvaney trouvent refuge dans la religion, la boisson, le travail, contribuant ainsi à la destruction de tout ce qu'ils avaient bâti. A partir du viol, on ne fait plus que feindre le bonheur. Marianne et Corinne, qui essaient de garder la tête hors de l'eau, se répètent sans cesse que tout va bien, que tout va rentrer dans l'ordre très bientôt, et elles prient tant qu'elles peuvent.

"Il y avait d'excellentes raisons qui poussaient des gens comme sa soeur - et sa mère, et la mère de sa mère - la majeure partie de l'humanité, en fait - à croire ce qu'ils croyaient contre la raison même : ils croyaient parce que, comme des enfants, ils avaient peur du noir. Prenaient à tort la lumière d'une Vérité inhumaine et implacable pour la simple obscurité."

Personne d'autre n'est dupe. Les portes claquent au nez des Mulvaney, le père est furieux contre la terre entière, les frères furieux contre leur père, et pendant ce temps les coupables continuent à vivre.
Ce qui fait aussi la réussite de cette saga familiale est l'originalité de sa construction, qui la différencie d'autres romans du même genre que j'ai pu lire. Joyce Carol Oates décortique en effet chacun des détails qui font que les Mulvaney sont une famille unie, heureuse, puis une famille qui vole en éclat. Elle parle des codes connus seulement des membres de la famille, elle s'attache à suivre chacun des Mulvaney, et montre comment il réagit au viol de Marianne. Et puis, il y a toujours ce style percutant, qui prend le lecteur à la gorge et ne le laisse pas souffler un seul instant.

J'ai lu ce livre en deux jours. J'avais besoin d'y retourner dès que je le posais, de façon un peu malsaine (ce n'est pas vraiment une lecture agréable). Un très bon moment de lecture.

Ce livre a été très lu sur la blogosphère. D'autres avis chez Papillon, Manu, Perrine, Céline, Stéphie, Dominique, Titine, Romanza et sûrement beaucoup d'autres.    

1996 pour la version originale.
Traduit par Claude Seban. 699 pages.

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24 février 2012

Paola - Vita Sackville-West

paolaL'oncle Noble est mort, et ses proches se rendent à la Grange, la maison familiale du Westmorland où il vivait, pour l'enterrer et pour assister à la lecture de son testament. Là-bas se trouvent déjà ses enfants. Austen, né du premier mariage de Noble est l'héritier naturel aux yeux de tous. Paola est quant à elle la fille issue du second mariage, avec une paysanne italienne. Gervase Godavary, son cousin, ne la connaît pas. Cela fait trente ans qu'il n'a pas mis les pieds à la Grange. Quand il arrive, il est submergé par les souvenirs et la familiarité qu'il éprouve à l'égard de ce lieu qu'il a déserté des années auparavant. Mais il sent surtout une tension très forte, dont Paola est en grande partie responsable.

Paola est le troisième roman que je lis de Vita Sackville-West, et encore une fois je suis conquise. J'ai été bluffée par la manière dont l'auteur décrit les relations entre les personnages. Gervase, le narrateur, est distant par rapport aux autres, mais très clairvoyant quant à leurs sentiments. Tout le monde est sur les nerfs, malheureux. Noble n'était pas un homme généreux, et l'on sent très vite qu'il n'a sans doute pas tiré sa révérence sans s'amuser une dernière fois avec les sentiments de ses proches. Il n'avait sans doute pas prévu la manière dont ça allait finalement tourner...
Paola est un personnage difficile à saisir, peu sympathique et très manipulateur. Contrairement aux autres membres de la famille, qui se sentent tous liés les uns aux autres, au point d'être interchangeables, elle reste à part. Eux sont coincés, n'osent jamais rien, et semblent avoir traversé la vie en faisant le moins de vagues possible. Ils sont complètement déstabilisés par Paola, qui les attrape sans peine dans ses filets, et les soumet sans qu'ils tentent quoi que ce soit pour la contrer.
Heureusement, il y a pas mal d'humour noir pour contrebalancer le malaise grandissant que l'on ressent au fur et à mesure de cette lecture. Les mésaventures avec le cercueil trop large pour la cage d'escalier m'ont notamment permis de me décrisper un peu.
Et puis, ce livre nous propose aussi une merveilleuse promenade dans le nord de l'Angleterre, où l'on sort même quand il pleut. Les descriptions de la campagne sont un vrai délice, amplifié par le fait qu'on la voit à travers les yeux de Gervase, qui y retrouve son enfance.
Le seul reproche que je pourrais adresser à ce livre est sa brièveté, qui entraîne un manque de profondeur dans l'analyse de Paola. Connaître les raisons de son acte final m'aurait vraiment intéressée. Du coup, j'ai ressenti une certaine frustration à voir Gervase s'éloigner sans mener son enquête.

Malgré cela, je pense que c'est le texte le plus abouti de l'auteur que j'ai lu jusqu'à présent. A lire quand on est en manque d'une lecture anglaise !

Clarabel et Lou ont également apprécié ce livre.

Paola. Vita Sackville-West.
Traduit par Micha Venaille. 1932.
78 pages.

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17 juillet 2011

Beach Music - Pat Conroy

9782253144519-GOn ne peut pas fréquenter la blogosphère littéraire et ne pas connaître Pat Conroy. En fait, on ne peut même pas fréquenter la blogosphère littéraire et ne pas avoir envie de lire Pat Conroy. Cuné a trop harcelé tout le monde avec son Patounet chéri (elle a même organisé un Patounet Swap il y a quelques temps) pour que l'on puisse passer au travers des mailles du filet.
Autant vous dire que je flippe à mort à l'heure actuelle, parce que je suis beaucoup moins subjuguée que je ne l'aurais cru. J'ai changé d'adresse, quitté tout le monde, investi dans des gardes du corps et des alarmes. Mais comme je suis une bonne blogueuse, je vais quand même vous en dire un peu plus sur Beach Music.

Jack McCall s'est installé à Rome après le suicide de sa femme, Shyla. Elevé en Caroline du Sud, il a coupé tous les ponts avec son passé après avoir gagné la garde de sa fille, que ses beaux-parents voulaient lui enlever.
Des années plus tard, sa belle-soeur débarque à Rome en hissant le drapeau blanc. Il reçoit aussi un message annonçant que sa mère, Lucy, est sur le point de mourir. Enfin, Mike, un ami d'enfance qui a fait carrière à Hollywood, lui offre un gros paquet d'argent pour écrire un scénario sur leur histoire et celle de leurs familles.
Difficile dans ces conditions de ne pas se retourner sur son passé.

Je vais commencer par les bons points du livre, car j'ai quand même passé une bonne semaine en sa compagnie. Déjà, Pat Conroy tient le lecteur en haleine. J'adore l'ambiance Vieux Sud, alors je n'ai pas vu passer les neufs cent et quelques pages que compte ce livre. Il y a aussi des moments extraordinaires, comme lorsque Jack et trois de ses frères plongent nus dans l'eau glacée sous les yeux de toute la ville, ou lorsque Lucy et Leah se battent pour la survie des tortues carets. L'intrigue est enfin servie par beaucoup d'humour, qui contrebalance la tristesse de la vie de tous ces gens. D'une manière générale, les dialogues sont travaillés, et beaucoup de scènes sont très fortes et très poétiques.
J'ai quand même du mal à être complètement enthousiaste. Déjà, la construction pose problème. Pat Conroy nous livre des récits (souvent épouvantables) sur l'Holocauste, les années soixante, la vie de chacun des personnages, mais je n'ai pas trouvé le fil conducteur de cette fresque. Trouver pourquoi Shyla, qui hante toute l'histoire, s'est suicidée ? Cet aspect du livre m'a beaucoup gênée. J'y vois surtout un prétexte pour raconter l'histoire des Fox. Réconcilier Jack avec son passé ? Réaliser qu'en fait, les frères c'est pas si mal, que l'on aime follement sa maman et sa Caroline du Sud ? Sans doute, mais j'aurais aimé que ce soit plus subtil.
Ca part beaucoup trop dans tous les sens, et ça donne un aspect bricolé à l'ensemble. J'ai eu beaucoup de mal avec la grossièreté du trait dans la description des personnages et dans des moments clés du récit. Alors, on a l'alcoolique, le père violent, les victimes de l'Holocauste, la suicidée, le traître, le prêtre assassin reconverti... Le tout ponctué d'un aspect très mielleux sur la fin du livre. Pour reprendre les termes de Célestine, chacun a fait ce qu'il pouvait faire, donc embrassons-nous tous. Mouais. Le pardon final à Capers est grotesque, et ponctue un faux procès qui l'est tout autant. De la même manière, l'attentat de l'aéroport, quelqu'un peut m'expliquer ? La pêche à la baleine qui tourne mal* ? Et mon moment préféré : George et Ruth, témoins du mariage final ?
Même le personnage de Jack, pourtant attachant, est souvent mal traité. Quand il renoue avec son passé, on s'attend aux pires secrets concernant tout le monde. Il hait sa famille, sa belle-famille, ses amis, mais dès qu'ils apparaissent, à l'exception de Capers, tout n'est qu'amour et humour... Je croyais la vie un peu plus compliquée que ça.

Je suis un peu de mauvaise foi, parce que je n'aurais jamais tenu presque mille pages si c'était nul, mais je suis frustrée. Frustrée parce que j'avais des attentes énormes concernant ce roman, et parce que j'ai attendu jusqu'à la fin que le déclic se fasse, que le début du roman tienne ses promesses. Il y avait vraiment de quoi faire un livre magnifique, mais au final on passe juste un bon moment, ponctué de quelques bonds lors des scènes invraisemblables.

Je ne renonce pas à Pat Conroy, et je pense qu'un jour je prendrais le temps de lire Le Prince des Marées. En attendant, vous pouvez voir chez Mademoiselle Swan que ce livre en a subjugué plus d'un. J'ai même retrouvé l'avis de Cuné.

* En fait, j'ai adoré le début du chapitre sur la pêche à la baleine (enfin, une bestiole du genre). Mais pourquoi en faire autant ?

Le Livre de poche. 924 pages.
Traduit par Françoise Cartano.

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11 avril 2011

"Tu n'as jamais fait le rêve, toi, d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ? "

01008955852En seconde, après avoir dévoré Iphigénie de Racine pour les cours, j'ai enchaîné avec la version d'Euripide que contenait mon édition (Euripide, grand amour de ma première année de fac). Il faut savoir que je fais partie de ceux qui, en sixième, ont adoré leurs cours sur la mythologie grecque, et qui ont parcouru toutes les histoires sur le sujet qui leur tombaient entre les mains. Donc, quand j'ai vu une pièce intitulée Phèdre, je l'ai mise dans mes bagages pour l'autre bout du monde, à côté du tome 2 de Harry Potter. J'ai évidemment adoré.

Je vous sens perdus, le rapport avec Zola ne vous saute pas aux yeux ?!

Puisqu'il faut tout vous dire, La Curée est une version moderne de Phèdre. Du moins, c'est ainsi que les esprits perfides me l'ont dit pour mieux me perdre. Phèdre est mariée à Thésée, héros vainqueur du minotaure (et gentleman de premier ordre, qui abandonne Ariane, qui lui a sauvé la vie, dès qu'il en a l'occasion). Sauf que les people grecs ont une vie encore plus agitée que celle des gens qu'on voit dans Closer, donc Phèdre est un peu folle amoureuse d'Hippolyte, le fils que Thésée a eu de sa première femme. Ca va très mal tourner.

La Curée est construit sur un schéma similaire. Aristide Rougon, fils de l'ignoble Pierre, avait eu le temps de retourner sa veste à la fin de La Fortune des Rougon, en passant du côté de l'empereur lors du coup d'Etat de 1851. Il se rend alors à Paris, devient Aristide Saccard, et cherche à se faire une place dans le beau monde. Il trouve d'abord du travail, puis sa première femme a le bon goût de mourir, ce qui lui permet d'épouser Renée, une riche héritière qui a besoin d'un mari suite à un viol ayant provoqué une grossesse. Pour le remercier d'avoir sauvé l'honneur de sa nièce, la tante verse à Aristide des sommes phénoménales, et dote Renée de maisons et de terrains, en essayant toutefois de s'assurer qu'Aristide ne pourra mettre la main dessus (pauvre naïve).
Les années passent, Renée fait une fausse couche, puis vit sa vie tranquillement, sans être contrariée le moins du monde par son époux, lorsque celui-ci décide de faire venir à Paris le fils qu'il a eu de son premier mariage. Renée est immédiatement séduite par Maxime, un jeune homme qu'elle prend plaisir à habiller et à trimballer au milieu de ses amies. Moins de dix ans plus tard, les deux compères deviennent amants, et Renée subit le sort qui est réservé à ceux qui approchent les Rougon d'un peu trop près. 

Ce livre est magnifique, brillant, cruel et vrai. Dès la première page, dans la calèche de Renée, on est envoûté.
Zola décortique avec une précision chirurgical le monde parisien du Second Empire. Nous sommes alors en plein période haussmanienne, les grands axes de la capitale sont creusés, et certains en profitent pour spéculer et s'en mettre plein les poches. En tête, nous avons évidemment Aristide, qui s'associe avec d'autres individus sympathiques pour monter ses magouilles, et qui profite d'informations obtenues avant tout le monde pour déterminer ses investissements immobiliers. Son principal souci durant le livre est d'obtenir l'argent de sa femme. La relation entre Aristide et Renée est difficile à déterminer pendant une bonne partie du roman. Ils s'ignorent et le vivent très bien la plupart du temps.  Elle lui permet de l'exhiber comme il exhibe son hôtel et ses richesses, il éponge ses dettes la plupart du temps. J'aime beaucoup la manière dont Zola décrit la vie familiale chez les Saccard, une fois Maxime devenu adulte.

"Le père, la belle-mère, le beau-fils agissaient, parlaient, se mettaient à l’aise, comme si chacun d’eux se fût trouvé seul, vivant en garçon. Trois camarades, trois étudiants, partageant la même chambre garnie, n’auraient pas disposé de cette chambre avec plus de sans-gêne pour y installer leurs vices, leurs amours, leurs joies bruyantes de grands galopins. Ils s’acceptaient avec des poignées de main, ne paraissaient pas se douter des raisons qui les réunissaient sous le même toit, se traitaient cavalièrement, joyeusement, se mettant chacun ainsi dans une indépendance absolue. L’idée de famille était remplacée chez eux par celle d’une sorte de commandite où les bénéfices sont partagés à parts égales ; chacun tirait à lui sa part de plaisir, et il était entendu tacitement que chacun mangerait cette part comme il l’entendrait. Ils en arrivèrent à prendre leurs réjouissances les uns devant les autres, à les étaler, à les raconter, sans éveiller autre chose qu’un peu d’envie et de curiosité."

Les deux compères sont véritablement Renée et Maxime. Elle est jeune, jolie, un peu idiote (Zola ne l'épargne pas), et surtout facile à attraper pour Maxime. Il est séducteur, paresseux, vaniteux, et l'ambition des Rougon ne tardera pas à le rattraper et à le rendre tout aussi méprisable que les autres membres de sa famille.
Une autre figure a retenu mon attention, celle de Sidonie, la soeur d'Aristide. Elle a les traits caractéristiques des Rougon, et malgré ses airs de vieille fille aigrie, elle est redoutable. C'est elle qui trouve Renée pour Aristide, lui proposant de l'épouser alors que la première épouse de son frère est sur son lit de mort, et ne perd pas une miette de la conversation (ce passage m'a retourné l'estomac).  
Je trouve en plus que l'ombre de Balzac n'est pas très loin dans ce livre, que ce soit au niveau de l'intrigue, des personnages, ou de certaines scènes (lorsque Saccard est avec sa femme sur la but Montmartre, je pense à Rastignac), ce qui n'est pas pour me déplaire.

Un grand Zola.

D'autres avis chez Cuné, Stephie, Pimprenelle, Kalistina, Cléanthe, Canthilde, Dominique et Thom.

Emile Zola. La Curée. Folio. 380 pages.

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