11 août 2018

Dolores Claiborne - Stephen King

dolores-claiborne-de-stephen-king" Elle m’a bien eue, et vous savez ce qu’on dit : tu me roules une fois, honte à toi, tu me roules deux fois, honte à moi. "

Alors que Vera Donovan, riche propriétaire d'une demeure sur l'île de Little Tall dans le Maine, vient de mourir, Dolores Claiborne, son employée, est accusée de l'avoir assassinée. Interrogée, cette femme de soixante-cinq ans décide alors de se confier. Elle leur dit tout aux policiers qui l'interrogent, à commencer par le meurtre de son mari trente ans plus tôt. Mais, elle le jure, elle est innocente des accusations portées contre elle concernant le décès de sa patronne.

Dolores Claiborne n'est pas un roman de genre, ce n'est même pas réellement une enquête policière. Il s'agit d'un long monologue. Si Dolores interpelle régulièrement et avec impertinence les trois personnes qui l'entourent, deux policiers et une secrétaire, ils n'interviennent jamais. Cela peut sembler curieux et beaucoup d'auteurs se seraient cassé les dents avec ce type de roman, mais j'ai déjà remarqué que Stephen King était un formidable conteur et ce livre en est un bel exemple.
C'est avant tout l'histoire de sa famille que Dolores Claiborne raconte. On découvre d'abord une femme mariée trop jeune à un homme violent, intolérant et bien plus encore. Malgré cela, Dolores élève ses enfants et n'hésite pas à tenir tête à son mari. Elle s'exprime franchement, parfois de façon vulgaire et sans langue de bois. Dès les premières pages, on apprend que la mort de Joe Saint-George n'était pas accidentelle, que sa femme l'a bel et bien liquidé trente ans plus tôt. S'il est facile de supposer que les violences conjugales et l'alcoolisme sont les motifs de ce meurtre, nous devrons attendre que le récit arrive au jour de l'éclipse en 1963 pour en avoir la confirmation.
Avec sa patronne aussi Dolores a connu une histoire chaotique. Vera n'est pas une personne agréable et la confrontation entre ces deux femmes de poigne a fait des étincelles durant des décennies. Cette relation est parfois malsaine, puisque soumise aux changements d'humeur de Vera notamment, mais il s'agit d'une forme d'amitié. Sans doute parce qu'elle lui tient tête, l'impitoyable Vera se laisse aller avec Dolores. Tout ou presque entre elles repose sur des non-dits, des phrases prononcées l'air de rien, et pourtant... j'étais déjà fascinée par cette relation, mais la fin du roman lui donne une autre profondeur et laisse le lecteur interloqué.

Si je ne pense pas pouvoir lire un jour les romans d'épouvante de Stephen King, je réalise qu'il est un auteur bien plus complet et touche à tout que ce que je pouvais imaginer. Pas de surnaturel ici, simplement des moments d'angoisse et de terreur provoqués par les drames auxquels les personnages ont été confrontés. C'est bouleversant.

Encore une belle version audio des éditions Thélème, mais j'ai regretté que la voix de la lectrice soit aussi jeune pour un personnage de soixante-cinq ans.

Un autre avis ici.

Thélème. 8h24.
Lu par Elodie Huber.

Traduit par Dominique Dill.
1992 pour l'édition originale.


06 août 2018

L'Echelle de Jacob - Ludmila Oulitskaïa

oulitskaia« Mon nom est Nora. C’est ta mère qui l’a choisi. Tu as lu Ibsen ? »

Moscou, 1975. Alors que Nora vient de mettre au monde son fils, elle reçoit un appel de son père, lui annonçant la mort de sa grand-mère Maria (Maroussia). L'enterrement doit être organisé rapidement et la responsable de l'immeuble communautaire dans lequel vivait la défunte ne donne que quelques heures à Nora et Heinrich pour vider les lieux. Nora choisit donc de garder les livres de Maroussia et s'empare également d'une malle contenant les lettres échangées par sa grand-mère et son grand-père, qu'elle n'a jamais connu. Pourquoi Maria a-t-elle expressément demandé à ne pas être enterrée auprès de son époux ? Pourquoi Jacob Ossetski a-t-il été rejeté par sa famille ? En remontant au début du XXe siècle et en suivant tour à tour Nora, ses parents, ses grands-parents mais aussi son fils, nous découvrons avec l'auteur l'histoire d'une famille depuis la Russie tsariste jusqu'au début des années Poutine.

J'ai découvert Ludmila Oulitskaïa en début d'années avec Sonietchka, qui m'avait beaucoup plu, mais la froideur du style me faisait craindre de ne pas réussir à apprécier un livre de six cents pages écrit avec le même détachement. En fin de compte, je suis restée plutôt à l'écart des personnages certes, mais les seuls passages qui m'ont ennuyée sont les lettres de Jacob à sa femme. L'auteur n'est pas complètement responsable puisqu'il s'agit au moins en partie de documents authentiques. En effet, Ludmila Oulitskaïa nous raconte dans ce livre l'histoire (romancée) de ses propres grands-parents.
La Grande Histoire est indissociable des joies et des drames qui ont accompagné ces quatre générations d'Ossetski. Tout d'abord, ils sont juifs. Les pogroms, comme ceux de 1919 à Kiev, emportent plusieurs de leurs membres. Être juif signifie ne pas avoir accès aux études comme les autres, être sur la liste des boucs-émissaires, être comme marqué d'un sceau spécial, même lorsque les pratiques religieuses et communautaires sont devenues limitées ou inexistantes. Ensuite, si Maria vient d'une famille modeste, celle de Jacob est aisée, du moins jusqu'à la révolution de 1917 où l'entreprise familiale est nationalisée. Les personnages s'en sortent plutôt bien, les rationnements et la rareté des produits ne les empêchent pas de manger à leur faim, ils ont un toit et se débrouillent toujours pour travailler. Cependant, Jacob passera de nombreuses années en exil et cette famille d'artistes voit à plusieurs reprises son travail censuré. Indirectement, nous assistons également à des purges qui mèneront à des exécutions.
L'Echelle de Jacob, c'est aussi l'histoire d'une famille aussi dérangée que les autres. Lorsque Jacob et Maroussia se rencontrent, c'est le coup de foudre. Bien que passionnés l'un par l'autre, les années de séparation et leurs dissensions politiques (Maria est une communiste convaincue) finissent par briser leur couple.

« il y a une limite à ce qui est agréable. Ensuite, c’est horriblement désagréable. Au début, c’est très très agréable, mais quand c'est très très, on passe du paradis à l'enfer. »

Les unions sont rarement heureuses ou conventionnelles ici. Heinrich, le fils de Jacob et Maria, épouse une femme qui ne l'aime pas et qui le quitte pour un grand amour digne d'adolescents mielleux. Quant à Nora, sa vie sentimentale se partage entre un mari inadapté au monde (très beau personnage) et un metteur en scène avec lequel elle vivra plusieurs décennies d'une relation aussi sincère que sporadique. C'est sans doute le prix à payer pour être des femmes fortes.

« Cette nuit, j’ai relu des récits de Tchekhov. Le pauvre, le pauvre ! Quelles expériences malheureuses il a eues, selon toute évidence, dans ses relations avec les femmes. Et comme cela s’est reflété dans ses récits. J’ai mis du temps à trouver le sommeil, parce que d’autres idées se bousculaient dans ma tête – des récits sur l’audace et la détermination des femmes, sur leur aptitude au sacrifice. Nekrassov est le seul à avoir décrit cela dans la littérature russe, quand il parle des femmes des décembristes. Même chez Tolstoï, il n’y a pas de personnage positif de femme moderne, il y a de charmantes jeunes filles, mais pas de vraies femmes, des femmes d’action. C’est bizarre, mais c’est Pouchkine qui a le mieux senti cela ! À une époque où l’éducation des filles n’existait tout simplement pas. Un minimum d’éducation religieuse, plus l’art de tenir une maison. Et avec ce minimum, la Tatiana d’Eugène Onéguine, une vraie personnalité ! Le sens de sa propre dignité. »

Je termine par ce qui m'a le plus plu, l'amour des livres et de l'art présent presque à chaque page. Oulitskaïa parle avec passion d'inombrables auteurs, russes pour la plupart. On sent tout ce que les livres ont apporté aux personnages et il est impossible de ne pas avoir envie d'y jeter aussi un oeil. Il y a bien quelques passages sur des essais scientifiques trop pointus pour l'allergique aux sciences dures que je suis, mais j'ai appris que Ludmila Oulitskaïa avait eu une carrière de biologiste avant d'écrire des romans, ce qui explique cet intérêt. Jacob rêvait d'écriture et de musique, Maroussia aurait dû être une actrice exceptionnelle, Nora est scénographe (les descriptions de ses dessins sont merveilleuses et m'ont fait découvrir un métier dont j'ignorais tout). Quant à Yourik, il est obsédé par les Beatles. Si une naissance finit par réconcilier les Ossetski avec leur passé, c'est aussi cette passion de l'art qui les lie quoi qu'il arrive.

Un roman foisonnant, souvent addictif, qui m'a donné envie de lire aussi bien des auteurs russes que des témoignages sur la période soviétique.

Gallimard. 619 pages.
Traduit par Sophie Benech.
2015 pour l'édition originale.

pavé

12 juin 2018

Témoin indésirable - Agatha Christie

Source: Externe

Alors qu'il vient de rentrer d'une expédition dans les pôles, le Dr Arthur Calgary découvre qu'un jeune homme qu'il a pris en stop deux ans auparavant a été condamné pour le meurtre de sa mère. Or, cette rencontre a eu lieu précisément au moment où la victime, Mrs Argyle, était assassinée. Convaincu d'être porteur d'une bonne nouvelle, Calgary se rend à Sunny Point, la demeure des Argyle. Pourtant, l'innocence de Jacko (décédé en prison) ne semble ravir personne, les Argyle accusant même le scientifique d'être venu troubler leur famille. La thèse d'un meurtrier extérieur étant improbable, quel membre de la famille a bien pu tuer Rachel Argyle ?

J'ai décidé de découvrir ce roman après avoir lu deux billets élogieux à son sujet ces dernières semaines, mais je dois reconnaître que je suis beaucoup moins enthousiaste.
C'est un roman qui étudie de près la psychologie des personnages. Sans la prise en compte de cet aspect, la résolution du mystère est impossible, puisque les mobiles ordinaires qui pourraient expliquer le meurtre sont (presque) inexistants. Très vite, le lecteur renonce à l'idée que les Argyle formaient une famille unie. Rachel Argyle était une femme remplie de bonne volonté, qui adorait les enfants qu'elle avait adoptés. Cependant, aucun ne la considérait réellement comme une mère, et tous la trouvaient tyrannique.
Partant de ce constat, de nombreuses explications étaient envisageables et Agatha Christie aurait pu nous faire explorer les tourments de l'âme humaine. Malheureusement, la clé du mystère ressemble davantage à un simple fait divers qu'à un crime complexe.
J'ai également été gênée par la vision des enfants adoptés et des classes populaires que l'on trouve dans ce livre, qui est très caricaturale. Un lien biologique ne permet pas de connaître son enfant par la simple magie de la génétique, et si l'adoption est un processus complexe, elle ne produit pas des familles qui seraient moins (ou plus) réelles que les autres.
Outre ces reproches sur le fond du roman, sa construction même me semble maladroite. Nous rassemblons les pièces du puzzle à l'aide de pas moins de trois détectives, avec par ailleurs les interventions des différents protagonistes de l'affaire. Agatha Christie tente le huis-clos, puis revient à une enquête traditionnelle, se sépare longuement de Calgary avant de lui offrir le meilleur rôle... Clairement pas le meilleur assemblage qu'elle ait produit.
Enfin, bien que ce soit anecdotique, j'ai trouvé la fin ridiculement mièvre. En la rajoutant au reste, je n'ai pu que refermer le livre en souhaitant tomber sur un meilleur cru lors de ma prochaine lecture de l'auteur.

Une petite déception. Je vous conseille plutôt Dix Petits Nègres ou L'Heure zéro.

Le billet de Fanny.

Editions du Masque.  252 pages.
Traduit par Jean Brunoy.
1959 pour l'édition originale.

Source: Externe

Posté par lillylivres à 00:02 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
01 juin 2018

Le Monde infernal de Branwell Brontë - Daphné du Maurier

branwellDe nombreuses légendes existent au sujet des membres de la famille Brontë. Comment ces trois soeurs, filles de pasteur et vivant isolées du monde ont-elles pu écrire certains des romans anglais les plus célèbres ? Leur unique frère, Branwell, était-il aussi doué, violent et fou qu'on l'a dit ?

Le monde infernal du titre, bien qu'il semble jouer sur la légende noire de Branwell Brontë, fait en réalité référence aux histoires écrites par les enfants de la fratrie. En effet, dès leur plus jeune âge, Charlotte et Branwell, alors inséparables, écrivent leurs chroniques angrianes. Emily et Anne participeront également à cette entreprise. Selon Daphné du Maurier, ces écrits de jeunesse sont la source de l'esprit créatif des Brontë. J'ai eu l'occasion de lire quelques extraits de ce monde inventé par Branwell et ses soeurs il y a quelques années. Si elles ne sont pas, loin s'en faut, au niveau des romans qui ont rendu la famille célèbre, ces juvenilia ont visiblement eu une influence énorme sur leurs auteurs, Branwell Brontë en tête.
Petit, roux et myope, le seul fils Brontë, très complexé, a selon Daphné du Maurier utilisé son monde infernal pour se créer un alter ego qui est son parfait contraire : grand et fort, aussi séduisant que séducteur.

Bien qu'il n'ait jamais bénéficié d'une instruction en dehors de chez lui (Du Maurier soupçonne que l'attitude protectrice de son père s'explique par le fait que Branwell était probablement épileptique), la famille Brontë est persuadée que le jeune homme est promis à un avenir brillant. Cependant, ses écrits ne trouveront jamais le moindre éditeur, et les extraits de ses poèmes fournis par Daphné du Maurier deviennent de plus en plus éprouvants à lire, aussi répétitifs et indigestes que morbides. 
On connaît aussi quelques portraits réalisés par Branwell Brontë, mais après un refus d'admission à la Royal Academy et une très courte et peu florissante carrière de portraitiste, il semble abandonner ses ambitions.
Ses tentatives d'exercer en tant qu'employé des chemins de fer ou de précepteur seront également des échecs.

Autorportrait de Branwell Brontë

En parallèle, Charlotte et Emily se rendent à Bruxelles. Anne est préceptrice pour les Robinson. Si Daphné du Maurier n'est pas certaine que l'on puisse établir des liens systématiques entre leurs oeuvres et les rencontres qu'elles font ou l'état de leur frère, elle pense que cette ouverture sur le monde et la confrontation de leurs textes avec des professeurs a permis aux soeurs Brontë de dépasser le stade des écrits de leur enfance, chance dont Branwell ne bénéficiera pas. Plus leur frère sombre et plus elles agissent discrètement pour se faire publier. Après un premier recueil de poèmes qui ne trouvera que deux acheteurs et de nombreux refus d'éditeurs, Jane Eyre est publié en un temps record et rencontre un véritable succès.

"Combien l'enfant Branwell se serait réjoui des succès de sa soeur... Mais l'homme, non. A l'homme, il fallait tout dissimuler. Il ne pouvait les partager."

De son côté, plus l'on avance dans le temps, et plus Branwell se réfugie dans son monde imaginaire et semble accumuler les mensonges. Ainsi, s'est-il réellement pris de passion pour Mrs Robinson ou a-t-il inventé cet amour pour se valoriser auprès de sa famille, de ses amis et (surtout) de lui-même ? A-t-il écrit le début des Hauts de Hurlevent ? Il semblerait qu'Alexander Percy, son héros de fiction, ne suffisait plus dans les dernières années de sa vie, alors que plus personne excepté lui n'espérait le voir devenir quelqu'un.
Au presbytère où tous les enfants Brontë sont rentrés, rien ne va plus. Alors que sa biographe insistait sur l'affection et la complicité qui unissait dans sa jeunesse Branwell et sa famille, les lettres de Charlotte à une amie montre l'exaspération qu'il provoque avec ses crises et ses excès d'alcool. On le traite toujours avec affection, mais comme un enfant qui se comporterait mal. Il dort dans la chambre de son père, et personne ne songe qu'il puisse souffrir d'une maladie réelle avant qu'il ne soit trop tard.
On connaît la suite, les quatres membres de la fratrie passés à la postérité meurent très jeunes, même si Charlotte aura le temps de publier quatre romans.

Une biographie adoptant un angle de vue original, très agréable à lire et bien documentée (même si les sources existantes sont peu nombreuses). J'ai envie de me replonger dans les oeuvres des soeurs Brontë.

Un autre avis ici.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour ce livre.

Petit Quai Voltaire. 344 pages.
Traduit par Jane Fillion.
1960 pour l'édition originale.

 

moisanglais

 

21 avril 2018

Le poids des secrets, Intégrale - Aki Shimazaki

9782742790319FSComme son nom ne l'indique pas, Aki Shimazaki est un auteur de nationalité canadienne. Installée au Québec depuis presque trente ans, elle écrit en français, mais c'est bien dans son pays d'origine, le Japon, que se passe l'histoire du Poids des secrets.

Lorsqu'elle meure, Yukiko laisse deux lettres à sa fille. La première lui est adressée, la seconde est destinée au frère de Yukiko, Yukio, un oncle dont Nakiko ignorait l'existence. C'est ainsi que nous remontons à la Seconde Guerre mondiale, côté japonais.
Alors que l'attaque sur Nagasaki est imminente, un autre drame se joue à l'endroit où la bombe va frapper. Une adolescente découvre que celui qu'elle aime est son demi-frère, et commet un horrible crime.

A l'origine, j'avais prévu de ne lire que le premier tome de la série, Tsubaki. Cependant, au bout de cette petite centaine de pages, bien que partiellement convaincue, il m'a fallu lire la suite de cette histoire. J'ai donc dévoré l'intégrale en une semaine environ (cela représente moins de six cents pages).

Chacun des cinq livres est raconté d'un point de vue différent, les mêmes événements étant ainsi rapportés par plusieurs personnes qui ne prennent pas le temps de se parler.

Le poids des traditions a brisé plusieurs des personnages (et en a involontairement sauvé au moins une autre). Lorsqu'elle rencontre son amant, Mariko n'est qu'une fille sans père et sans passé, ce qui l'empêche d'être une épouse convenable. Pourtant, ce fait qui semble expliquer toute l'histoire, n'est que l'arbre qui cache la forêt, car tous ont leurs petits secrets inavouables. A force de marcher sur des oeufs, les personnages s'éloignent les uns des autres. Seul le lecteur, en suivant les différents protagonistes, connaît l'étendue du désastre. Seul le lecteur sait que les personnages pourraient rire de l'ironie du sort ensemble s'ils communiquaient et brisaient ces non-dits insupportables.
Ce qu'Aki Shimazaki donne à voir avec cette série, c'est l'impression que l'on a de connaître les autres, quand nous nous contentons souvent de projeter sur eux ce que nous voudrions ou craignons qu'ils soient. Cela donne des décalages pouvant prêter à sourire (qui voudrait savoir que ses grands-parents ont aimé d'autres gens, ou pire, qu'ils se sont trompés ? ), ou qui sont source de souffrance durant toute une vie.

Dans cette histoire de famille vient s'imposer la grande Histoire, celle du Japon des années 1920 aux années 1980. J'ignorais tout du tremblement de terre de 1923, de la présence chrétienne au Japon, ainsi que des relations entre la Corée et le Japon. Le poids du passé imprègne à la fois les personnages et la société niponne dans son ensemble dans cette série. Le dévouement obligatoire à l'empereur et à la patrie justifie la mise au ban de familles entières, celles dont les membres ont été fait prisonnier et qui n'ont pas eu le courage de se suicider. Ces injonctions et intolérances poussent ainsi les individus à dissimuler, parfois durant des décennies, ce qu'ils ont vécu, pour protéger leur famille. 

51JJPr-qBxLCette série est aussi servie pas une écriture magnifique, pleine de lucioles et de fleurs. N'attendez pas de grandes envolées lyriques, Aki Shimazaki a un style minimaliste que je n'ai pas immédiatement apprécié, mais qui m'a envoûtée, surtout à partir du troisième tome, Tsubame. Tout est décrit simplement, de façon assez froide, et c'est ce qui rend cette histoire d'occasions ratées et de bonheurs incomplets à la fois si belle et si triste.

On referme ces petits livres sans avoir toutes les réponses, mais c'est cohérent avec le reste de la série, qui dévoile pudiquement et furtivement des bribes de souvenirs. A l'image de Tsubaki, la petite-fille, celle qui n'a pas vécu les drames de sa famille, nous ne pouvons qu'imaginer ce qu'il y aura après le coup de sonnette de Yukio, ou ce que Tsubaki finira par découvrir.

" Le mot « sinistre » me fait penser à la scène du soir de la bombe atomique qu’Obâchan m’a racontée une fois : « J’ai vu une volée de lucioles au-dessus du ruisseau, qui était écrasé par les ruines des bâtiments. Les lumières de ces insectes flottaient dans le noir comme si les âmes des victimes n’avaient pas su où aller. » Je me demande où ira l’âme d’Obâchan. Va-t-elle errer pour toujours entre ce monde et l’autre monde ? Ses jours sont comptés. J’espère qu’elle trouvera le calme et pourra mourir en paix, comme Ojîchan. "

Je tiens là mon premier gros coup de coeur de l'année, totalement inattendu. Moi qui ne sors presque jamais de mes habitudes en matière de littérature, je compte bien dévorer au plus vite le reste de l'oeuvre d'Aki Shimazaki et découvrir davantage la littérature japonaise.

A découvrir absolument.

L'avis de Lou.

Babel. 1999-2004.

Source: Externe


17 mars 2018

La Cousine Bette - Honoré de Balzac

la-cousine-bette-de-balzac-livre-audio-cd-mp3-et-telechargementLisbeth Fisher, dite Bette, a suivi sa cousine à Paris lorsque le baron Hulot en a fait sa femme. Adeline, qui n'était alors qu'une jeune paysanne alsacienne, est une épouse modèle, fidèle et reconnaissante. Cependant, le baron aime les femmes, ce qui met la famille dans une situation financière délicate.
Lorsqu'Hortense, la fille Hulot, vole son protégé à la cousine Bette, celle-ci fait le serment de briser toute la famille.

Cela faisait très longtemps que je n'avais pas lu Balzac à cause de mon projet de découvrir tous les Rougon-Macquart. La Cousine Bette est l'un des titres souvent cité parmi les réussites de l'auteur, ce que je confirme, mais je me demande si je n'aurais pas encore plus apprécié ma lecture en ayant d'abord lu César Birotteau. Ce dernier livre n'est que cité, mais les clins d'oeil qui y sont faits dans La Cousine Bette tombaient forcément un peu à plat. D'un autre côté, des références aux Chouans sont également faites, et je dois bien avouer que ma lecture remonte un peu trop pour ma mémoire de poisson rouge...
Cela dit, dès les premières lignes, j'ai retrouvé le plaisir que j'éprouve toujours (ou presque) en lisant Balzac. Je trouve son écriture plus brouillonne que celle de Zola (chez qui rien ne dépasse), mais tout aussi puissante et évocatrice.
Il est cruel, mais drôle aussi. Dès les premières pages, j'ai ri en écoutant le père Crevel faire grossièrement la cour à la baronne Hulot :

« Si je n’avais pas ma Josépha, puisque le père Hulot délaisse sa femme, elle m’irait comme un gant. » Ah ! pardon ! c’est un mot de mon ancien état. Le parfumeur revient de temps en temps, c’est ce qui m’empêche d’aspirer à la députation.

Les personnages, bien que peu attachants, sont merveilleusement bien croqués. Bette a un mauvais fond, et son amie Valérie est une femme détestable. Pourtant, j'ai plutôt apprécié de lire leurs manigances et tremblé à l'idée que la vieille fille ne soit découverte. Il faut dire qu'elle y va fort la Lisbeth, à embrouiller tout le monde et à croiser les doigts pour que personne ne se doute qu'elle raconte n'importe quoi. On a envie qu'un tel culot soit récompensé. De plus, on ne peut pas dire qu'ils soient très attachants ces Hulot, ni très tendres avec leur cousine.
En toile de fond, nous avons la Monarchie de Juillet, la nostalgie de l'Empire, les évolutions sociales. Les derniers soldats de l'Empire meurent, la religion perd du terrain, et surtout, l'argent et le monde des banques dominent tout. C'est d'ailleurs pour cette raison que Lisbeth a décidé de ruiner les Hulot en poussant son cousin à dépenser tout son argent (et celui de l'Etat) dans des femmes cupides. 
Le baron est un homme faible, et la sensualité et l'extase, comme dans Nana, ne se trouvent pas dans le mariage. Il est notable de que Balzac, comme Zola, décrit la fascination éprouvée par les femmes "honnêtes" pour celles qui leur prennent leur mari, fascination que l'on pourrait presque qualifier d'envie. Adeline Hulot n'a rien en commun avec une Josépha, mais leur rencontre est l'un des moments forts du livre, lorsque deux milieux féminins que les hommes ne fréquentent jamais ensemble en viennent à se côtoyer.

Moi qui aime les romans avec un fond historique, je vais essayer de ne pas trop attendre avant de savourer un nouveau Balzac. En tout cas, celui-ci est une excellente pioche.

Thélème. 16h30.
Lu par Manon Combes.

06 janvier 2018

Anna Karénine - Léon Tolstoï

20171224_130009[1]Pour accompagner nos longues soirées d'hiver, Romanza a décidé de lancer un challenge autour d'Anna Karénine, l'un de ses romans préférés. J'avais déjà abordé Tolstoï de façon peu concluante il y a quelques années, mais cela ne m'avait pas ôté l'envie de lire ses oeuvres majeures. Après ma lecture un peu laborieuse de Crime et Châtiment, j'avais de plus envie de poursuivre ma découverte de la littérature russe, alors je n'ai pas hésité.

On connaît souvent d'Anna Karénine sa fin tragique, mais ce gros roman est bien loin de se résumer à cet épisode. Etant incapable de résumer ce livre, je vais simplement vous raconter le début de l'histoire.

En descendant du train qui la mène chez son frère à Moscou, Anna Karénine, femme mariée, fait la rencontre du comte Alexis Vronski. Leur liaison ne tarde pas à être connue de toute la bonne société et à plonger la jeune femme dans la solitude.
Au même moment, Constantin Lévine, noble propriétaire terrien qui n'est heureux qu'à la campagne, voit sa demande en mariage refusée par la jeune Kitty Stcherbatski, elle aussi éprise du beau Vronski.

Contrairement à ce que le titre laisse penser, Anna Karénine n'est pas un roman qui se concentre autour de l'histoire d'une femme adultère. Anna n'est même pas le personnage principal du roman, elle partage la vedette avec Constantin Lévine. Si ces deux personnages ne se rencontrent qu'une seule fois, Tolstoï entremêle leurs vies tout au long du roman pour poser les questions qui le tourmentent autour du sens de la vie, du mariage, des relations entre les gens (d'une même famille, d'une société), et surtout de l'existence de Dieu.
Ne fuyez pas à toutes jambes en lisant cette dernière phrase. S'il serait mensonger d'affirmer qu'Anna Karénine ne souffre pas de quelques longueurs, c'est un roman qui se lit très facilement, avec des chapitres courts, une histoire bien rythmée et passionnante et quelques scènes à mourir de rire (le mariage et les élections en particulier).

Je regrette un peu de n'avoir pas déjà lu ce roman il y a une dizaine d'années, je pense que j'aurais lu une tout autre histoire et ma lecture d'aujourd'hui n'en aurait pas été moins intéressante. L'histoire entre Anna et Vronski m'aurait probablement davantage fait rêver (alors que là, pas du tout). Je n'ai pas ressenti d'attachement particulier pour Anna. C'est une femme moderne, courageuse, mais elle est surtout le symbole de ce qui arrive à une femme ayant choisi de suivre sa passion plutôt que son devoir dans la Russie du XIXe siècle. Sa position la rend tellement isolée et dépendante de son amant qu'elle s'illustre essentiellement par ses caprices et ses crises de jalousie.
Tolstoï n'approuve pas Anna, mais il la plaint. Ses personnages sont d'ailleurs régulièrement préoccupés par la question féminine. Ils soulignent l'hypocrisie de la bonne société, qui condamne les femmes comme Anna, qui ont quitté leur mari tout en fermant les yeux sur les liaisons soi-disant secrètes mais dont chacun est informé. Quant aux hommes, l'adultère ne leur provoque qu'un léger inconfort. Le propre frère d'Anna est bien vite pardonné par son épouse et peut poursuivre ses frasques. Quant à Vronski, il continue à être reçu partout. Tout juste est-il contrarié de ne pouvoir transmettre son patronyme à ses enfants.

Si je n'ai pas été particulièrement émue par Anna en raison de mon grand âge, qui me rend beaucoup plus pragmatique qu'autrefois, j'ai sans doute apprécié davantage que je ne l'aurais fait alors de suivre Lévine. C'est un homme qui ne se sent bien que sur ses terres et qui éprouve un amour admirable pour la nature. A l'image de Tolstoï, il s'interroge sur la place de chacun, les rapports entre les hommes. Le servage n'étant aboli que depuis une dizaine d'années lorsque l'auteur entreprend la rédaction d'Anna Karénine, cette reditribution des cartes est très présente dans le roman. Bien que membre de la classe dominante, Lévine s'interroge sur les droits qu'il a de posséder ses biens, sur son rôle auprès des paysans, et sur le régime politique idéal.

" - C'est si vague, le mot "peuple" ! Il est possible que les secrétaires cantonaux, les instituteurs et un sur mille parmi les paysans comprennent de quoi il retourne ; mais le reste des quatre-vingt millions fait comme Mikhaïlytch : non seulement ils ne témoignent pas leur volonté, mais ils n'ont pas la plus légère notion de ce qu'ils pourraient avoir à témoigner. Quel droit avons-nous, dans ces conditions, d'invoquer la volonté du peuple ? "

On (du moins les neuneus dans mon genre) ne comprend pas avant les dernières pages où l'auteur compte amener le lecteur, la raison de ce parallèle entre Lévine et Anna. J'ai suffisamment dénigré la religion sur ce blog pour que vous deviniez que je ne suis pas vraiment convaincue par la révélation qui s'offre à Lévine, mais Tolstoï a l'habileté de ne pas oublier qu'il s'agit d'un être humain, ce qui permet au personnage de conserver ma sympathie. Ayant lu Crime et Châtiment il y a peu de temps, je ne peux pas m'empêcher de faire un rapprochement entre les deux fins et je soupçonne les deux auteurs d'avoir eu des tourments en commun.

Une lecture à faire absolument et une belle façon de débuter 2018.

L'avis passionné de Romanza (merci de m'avoir poussée à faire cette lecture).

Folio. 909 pages.
Traduit par Henri Mongault.
1877 pour l'édition originale.

07 décembre 2017

Sauveur & Fils : saison 1 - Marie-Aude Murail

murailsauveurfils1Après ma découverte du fabuleux Miss Charity il y a quelques mois, j'ai succombé à l'appel de la dernière série de Marie-Aude Murail, dont les échos sur la blogosphère sont très positifs.

Sauveur Saint-Yves est psychologue à Orléans. Dans le cabinet de sa maison, il reçoit adultes et enfants en consultation. Étonnant par son physique de géant martiniquais, Sauveur n'est pas non plus un professionnel classique.
En plus de ses horaires à rallonge, il doit s'occuper de son jeune fils, Lazare, fan de devinettes et de hamsters, qu'il élève à coups de plats préparés réchauffés au micro-ondes.
De son côté, le petit garçon n'a qu'un ami, Paul, mais de nombreuses personnes peuplent sa vie. Ce sont les patients de Sauveur, dont Lazare écoute les récits, bien caché derrière la porte de secours du cabinet paternel.

Si vous cherchez un livre doudou mais pas niais, bien écrit, facile à lire, jetez-vous sur Sauveur & Fils.
Dès les premières pages, le charme de Marie-Aude Murail opère. Il y a dans le style de cet auteur un je-ne-sais-quoi qui le rend délicieux. C'est enfantin, drôle et bouleversant à la fois. Les dialogues, les histoires des uns et des autres font mouche presque à chaque coup.
Les personnages sont nombreux mais tous travaillés. Il y a d'abord les enfants,  Lazare en tête, qui me fait fondre quand je l'imagine sur le chemin de l'école avec son cartable à roulettes ou derrière le rideau du bureau de son père. Les adultes ne sont pas en reste. Comment ne pas être marqué par Mme Dumayet, l'institutrice, qui fait de son mieux pour faire progresser ses élèves, suivant les nombreuses directives, recevant les parents, essayant de comprendre ce qu'il se passe entre les uns et les autres au point de s'oublier un peu ? Et Alexandra, la mère modèle qui a tout plaqué pour une autre femme et qui finit par exploser, incapable de supporter une seconde de plus qu'on lui dise qu'elle avait tout pour être heureuse et qu'elle est la méchante de l'histoire ? Face à eux, Sauveur est souvent démuni, malgré l'image rassurante qu'il renvoie.
En plus des patients, Sauveur et Lazare doivent également faire face à leur propre passé car quelqu'un leur en veut. Chez un autre auteur, cette enquête tomberait comme un cheveu sur la soupe, mais pas ici. On a juste envie de lire le livre plus rapidement pour savoir ce que cache Sauveur.
On peut trouver quelques défauts à ce livre, quelques traits un peu grossiers (je pense au thème de l'inceste, traité un peu facilement). N'allez pas non plus chercher trop de réalisme, la scène de Sauveur recueillant un adolescent chez lui vous semblerait bien improbable.

Ce n'est pas Miss Charity, mais ça reste une très belle pioche pour petits et grands. Je lirai les saisons 2 et 3 avec plaisir.

Les avis de Saleanndre, Brize et

L'Ecole des Loisirs. 328 pages.
2016.

25 novembre 2017

Le Survenant - Germaine Guèvremont

9782762131284-v1A l'occasion de Québec en novembre, je me suis dit qu'il était temps de sortir ce classique québécois de ma bibliothèque.

Un soir d'automne, un étranger frappe à la porte des Beauchemin. Le père, Didace, sont fils Amable et sa bru Alphonsine voient donc entrer dans leur vie un survenant, c'est à dire quelqu'un qui s'installe chez eux en échange de son travail. Tout le Chenal du Moine fait rapidement la connaissance du nouveau venu qui ne veut pas même dire son nom. Peu à peu, la présence du survenant bouleverse l'équilibre qui existait chez les Beauchemin et leurs voisins. 

Ce livre ne plaira pas à ceux qui cherchent une histoire pleine de rebondissements et d'aventure, pourtant on ne s'ennuie jamais dans ce livre. Il y règne une ambiance délicieuse et le fait de ne pas comprendre tous les dialogues ajoute du charme à cette histoire. En raison du milieu et de l'époque, les personnages s'expriment en effet en patois. 
Les personnages sont très bien croqués, pas forcément attachants mais les rapports qu'ils entretiennent les uns avec les autres sont très réalistes. Les Beauchemin sont les premiers à être impactés par la présence du survenant. En le voyant si volontaire, si dur à la tâche, Didace ne peut s'empêcher de regretter que son propre fils, Amable, se montre si réticent à poursuivre le travail de ses aïeux sur leur domaine. Quant à Alphonsine, elle doit se montrer meilleure maîtresse de maison que d'ordinaire, mais elle n'arrive pas à la cheville de sa défunte belle-mère ou de sa belle-soeur. Chez les voisins, l'arrivée d'un étranger dans le bourg est un événement. On s'en méfie tout en voulant le connaître davantage. Pour les jeunes femmes, cet homme attirant est également l'occasion de tester leur pouvoir de séduction. L'indifférence du survenant à l'égard de celles qui sont considérées comme étant les plus belles est une déception pour ces dernières, d'autant plus cruelle que c'est une boîteuse, Angélina, qui semble avoir remporté le gros lot. N'allez pas imaginer une grande histoire d'amour, les échanges sont succins, mais cet aspect du roman a un fort impact sur certains membres de la communauté.
Le survenant reste longtemps au Chenal. Au printemps, il ne semble pas décidé à reprendre la route. Lui qui refuse de parler de lui, de reconnaître la moindre attache, va-t-il décider de s'établir quelque part ?
En plus des interactions entre les personnages, j'ai aimé les promenades dans la campagne autour du Chenal, les descriptions de l'hiver puis du retour du printemps. C'est vraiment l'idéal de lire ce roman emmitouflée dans un plaid avec la lumière du mois de novembre.

Une lecture très agréable pour participer à Québec en novembre. Il est regrettable que ce livre soit presque introuvable en France. Geneviève Guèvremont a été une suite à cette histoire, Marie-Didace, je vais essayer de me la procurer.

Québec-en-novembre-2017

Romanza a été charmée, Karine beaucoup moins.

Fides. 224 pages.
1945 pour l'édition originale.

Posté par lillylivres à 11:08 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
17 septembre 2017

Freedom - Jonathan Franzen

freedom-jonathan-franzen-audiobook-cd-mp3-et-telechargement

"Pour l'accusation : Ses motivations étaient mauvaises. Elle était en compétition avec sa mère et ses soeurs. Elle voulait que ses enfants soient un reproche vivant adressé à ces dernières.
Pour la défense : elle adorait ses enfants."

Difficile de se lancer dans une lecture exigeante, surtout quand tout le monde appuie sur le fait qu'elle n'est pas toujours facile. Pourtant, quelle récompense !

Patty et Walter Berglund habitent un tranquille quartier pavillonaire dans le Minnesota. Mère au foyer dévouée, voisine exemplaire et épouse comblée, l'image d'elle-même que Patty s'est forgée en plus de vingt ans de vie de famille se fissure lorsqu'elle découvre que son fils Joey fréquente Connie, la fille de la vulgaire voisine des Berglund.
Dès lors, Patty sombre dans la dépression et l'alcool, devenant la risée de ses voisins conservateurs et une source d'embarras pour ses proches.
Comment cette championne de basket universitaire, fille de bonne famille, promise à un bel avenir, a-t-elle pu choisir le sérieux Walter plutôt que Richard, celui qui lui plaisait vraiment ? En prenant la plume pour rédiger son autobiographie, Patty va revenir sur sa vie et celle de sa famille, dressant au passage le portrait de la société dans laquelle elle vit.

Difficile de résumer ce livre foisonnant, au style percutant et dont les personnages, bien que pour la plupart antipathiques, sont tellement vivants qu'il est difficile de les quitter une fois la dernière page tournée. 
C'est Patty la principale narratrice du livre, bien qu'il s'agisse d'un roman choral faisant aussi intervenir directement Walter, Richard et Joey. En rédigeant un livre dans le livre, Franzen nous propose un roman aux ramifications complexes mais parfaitement maîtrisé. C'est grâce à cette structure que l'on comprend les personnages de Freedom, leurs interactions, leurs choix, leurs regrets et leurs excès. Ils sont souvent ridicules et faibles et le lecteur a souvent le sentiment qu'il y a des claques qui se perdent. En même temps, Patty, Walter et Joey sont tellement humains dans leurs maladresses et leurs mesquineries (voire leurs trahisons), qu'ils ressemblent à n'importe quelle famille psychotique sur laquelle les voisins se délectent de bavasser. La relation entre Patty et Walter, qui résulte du hasard au départ, ne fait pas franchement rêver à première vue. Pourtant, en découvrant leurs histoires familiales respectives jusqu'à une remarque de Richard, le jour où il découvre le livre de Patty, c'est une tout autre vision de leur relation que l'on adopte.
En arrière-plan de l'histoire de ces personnages se dessine une fresque incroyable de l'Amérique. Culture du viol, sytème judiciaire américain, attentats, guerre en Irak, environnement, batailles entre écologistes, hypocrisie, augmentation de la population mondiale, capitalisme, tout y passe à travers des scènes et des portraits souvent très drôles. Cela a beau être avant tout une critique de l'ère Bush, le discours n'a pas pris une ride.

Ce portrait de l'Amérique est dur, et l'espoir et les relations saines se font rares. J'ai aimé que Jonathan Franzen n'accable pas ses personnages outre mesure et qu'il leur offre une fin presque heureuse. Je ne suis pas certaine que j'aurais eu la patience de lire ce livre en format papier. La version audio, en revanche, m'a enchantée du début à la fin.

Le beau billet de Papillon.

C'est ma quatrième participation au challenge Pavé de l'été de Brize et également un billet pour le Mois américain de Titine.

america

pave-2017-large
Thélème. 21h.
2010 pour l'édition originale.