14 septembre 2022

La Fin d'une ère (La Saga des Cazalet, V) - Elizabeth Jane Howard

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" Son rôle dans la vie consistait à prendre soin des autres, à ne jamais se soucier de son apparence, à comprendre que les hommes étaient plus importants que les femmes, à veiller sur ses parents, à organiser les repas et superviser les domestiques qui, hommes ou femmes, l'adoraient pour son dévouement et l'intérêt qu'elle leur manifestait. "

1956. Après presque quatre-vingt-dix ans de règne, la Duche s'éteint paisiblement. Les Cazalet sont d'autant plus déstabilisés que l'entreprise familiale est dans une situation périlleuse. Certains vieillissent ou tombent malades, les autres essaient péniblement de jongler entre leur situation financière, leurs obligations familiales et leurs ambitions personnelles. Serait-ce le temps des désillusions ?

Ce tome se lit avec beaucoup de plaisir puisqu'il s'agit de retrouver des personnages auxquels on s'est attachés durant les quatre délicieux tomes précédents (même si le deuxième et le troisième ont ma préférence). Les tentatives des frères pour sauver l'héritage transmis par leurs parents, leurs querelles dues à des visions antagonistes raviront les lecteurs qui apprécient la dimension historique de la saga. L'époque où un simple nom garantissait la prospérité est révolue. Par ailleurs, Rachel, sans doute le personnage le plus touchant et le plus constant, occupe ici une place prépondérante. C'est un déchirement de quitter Home Place pour toujours.

On m'avait prévenue que ce tome additionnel n'avait pas fait l'unanimité et même si cela m'ennuie de critiquer une saga que j'ai adorée jusqu'à présent, je suis très déçue par certains aspects de ce livre.
Tout d'abord, la brièveté des chapitres et le très grand nombre de parties rendent le récit superficiel, d'autant plus que de nombreux passages concernent les jeunes enfants des protagonistes, dont les brouilles et les passions sont ennuyeuses et redondantes.
Cela se fait particulièrement aux dépens des personnages féminins, qui étaient le gros point fort de la saga. Polly, Louise et Clary ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes. La première est désormais une mère de famille respectable si inintéressante qu'on la voit à peine. Les deux autres se débattent avec leur compagnon, chacune à sa manière. Si Villy, Zoë et Jemima s'en sortent bien, c'est surtout pour faire ressortir le contraste avec la vulgaire Diana. J'adore détester cette dernière, soyons clair, mais cela sert avant tout à réhabiliter Edward, qui n'en mérite pas tant.
Elizabeth Jane Howard ne semble accorder son indulgence et mettre l'accent sur la complexité des situations que lorsqu'il s'agit de dédouaner les personnages masculins. Tentative infructueuse en général. Ainsi, Archie, autrefois chevalier blanc, enterrine son statut de parfait goujat lorsqu'après avoir eu une attitude franchement méprisable durant l'intégralité du roman (je ne parle pas de ses erreurs humaines, mais de son incapacité à les assumer), il s'excuse avec condescendance et paternalisme pour le caractère pleurnichard de son épouse devant toute la famille.

Il y a de très beaux passages, en particulier sur la solitude de Villy et la fin de Miss Milliment. Quelques phrases éparpillées laissent entendre que l'autrice n'a pas complètement oublié les sacrifices qu'impose le mariage, mais c'est comme si elle avait écrit ce livre dans la précipitation et était tombée dans la facilité du conservatisme.

Une note un peu amère pour clôturer cette aventure avec les Cazalet, mais je relirai très certainement cette saga un jour. Je remercie les Editions de la Table Ronde pour le livre et pour avoir encore une fois rendu disponible une incontournable autrice anglaise.

La Table Ronde. 552 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
2013 pour l'édition originale.

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18 juin 2022

Que les étoiles contemplent mes larmes : Journal d'affliction - Mary Shelley

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Le 8 juillet 1822, Percy Shelley se noie en mer. Ce drame est pour son épouse la suite d'une série de pertes terribles, puisqu'elle a déjà enterré trois de ses quatre enfants. Le journal qu'elle débute trois mois plus tard et qu'elle tiendra jusqu'en 1844, retrace son deuil.

"Peut-être le rayon de lune se trouvera-t-il réuni à son astre et cessera-t-il d'errer, tel un mélancolique reflet de tout ce qu'il chérissait, à la surface de la Terre."

Il est terrible de constater à quel point les femmes les plus brillantes se sont parfois condamnées elles-mêmes à vivre dans l'ombre d'un homme vénéré. A la lecture de ce journal, on pourrait penser qu'il est tenu par une veuve ayant simplement oeuvré pour conserver et transmettre l'oeuvre de son incroyable époux. Loin de moi l'envie de débattre des mérites de Percy Shelley dont je ne connais rien, mais je pense que Mary Shelley mérite d'être saluée avant tout pour sa propre carrière littéraire. Or, ce journal ne comprend presque aucune référence au travail d'écriture de son autrice qui a tout de même écrit la majeure partie de son oeuvre après la mort de Percy Shelley. Quand il y en a, c'est souvent pour se déprécier. C'est bien malgré elle que Mary laisse transparaître son intelligence, sa soif d'apprendre, dont elle s'excuse presque et dans laquelle elle voit la main de la Destinée.

"Poursuivre mes efforts littéraires, cultiver mon entendement et élargir le champ de mes idées, voilà les seules occupations qui me soustraient à ma léthargie."

Il faut dire que la situation de la jeune femme, déjà précaire du temps de son mariage, se fragilise. Soumise au bon vouloir d'un beau-père n'ayant jamais accepté le mariage de Percy Shelley et de sa maîtresse, elle se voit parfois retirer la pension, vitale pour elle et son fils, qu'il lui verse. Les quelques amis qu'elle a encore l'abandonnent pour d'autres causes (Byron part en Grèce où il mourra), la volent ou mènent une campagne de diffamation à son égard dont elle ne prendra conscience que des années plus tard.

"J'en viens à soupçonner d'être la créature de marbre qu'ils voient en moi. Or ce n'est pas vrai. J'ai un penchant inné à l'introspection et cette habitude ne contribue guère à me donner plus d'assurance face à mes juges -car tels m'apparaissent tous ceux qui posent les yeux sur moi."

D'abord en proie à une profonde dépression, Mary va cependant retourner en Angleterre, s'occuper de son fils et mener une vie solitaire éclairée par quelques rencontres. Fantasmant une relation et un mari qui étaient sans doute bien moins idylliques que ce qu'elle écrit, l'icône qu'est devenu Percy Shelley la console bien plus tard lorsqu'elle vit des déceptions. Ainsi, l'homme qui la délaisse par deux fois après lui avoir fait espérer le mariage, n'est de toute façon que peu de choses par rapport à la pureté de l'amour qu'elle a partagé avec Percy.

Pour finir, un mot sur cette superbe édition agrémentée de notes et de notices biographiques indispensables. Du très beau travail.

Finitudes. 261 pages.
Traduit par Constance Lacroix.

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24 octobre 2021

La Saga des Cazalet. 4. Nouveau départ - Elizabeth Jane Howard

Nouveau départ

Alors que la guerre s'achève, les habitants de Home Place retournent à Londres. Certains secrets nés durant cette période si particulière sont enfouis profondément alors que d'autres s'apprêtent à être révélés. Chacun cherche à trouver sa place dans ce monde nouveau.

Depuis maintenant un an et demi, je retrouve les Cazalet avec un immense plaisir. Encore une fois, j'ai lu ce livre très facilement, même si je dois reconnaître que les tomes précédents m'avaient davantage conquise.

Je crois que les multiples rebondissements ne me passionnent plus autant qu'avant et certains chapitres m'ont ennuyée. Je n'ai pas compris pourquoi Dolly avait droit à quelques interventions, alors que la Duche, qui aurait eu toute sa place, reste presque muette. Par ailleurs, j'attendais depuis le premier tome qu'un très grave événement bénéficie d'un traitement, mais ce n'est pas le cas et je ne comprends pas ce parti pris de l'autrice. 

Malgré cela, mon avis général est très positif. Les ficelles de la saga sont toujours efficaces. J'aime voir se dessiner dans le fond de l'intrigue les bouleversements politiques et sociaux de l'Angletere, même si nous suivons des individus très protégés par leur position sociale. On assiste à la chute de Churchill, les conséquences de la guerre sont encore très présentes, les hommes sont démobilisés, les domestiques cherchent une nouvelle voie.

Dans cette saga multipliant les points de vue et s'étendant sur de nombreuses années, on a pu observer une véritable évolution des personnages. Elizabeth Jane Howard aime la nuance, surtout dans ses personnages féminins et dans les couples qu'elle met en scène. Ainsi, bien que j'éprouve beaucoup de mépris pour Diana et Edward, l'évolution de leur relation et leurs motivations à être ensemble sont très bien analysées. Il en va de même concernant l'union entre Rupert et Zoe. Les relations parents-enfants sont moins réussies en revanche dans ce tome, plutôt superficielles et toujours dans le même registre.

Il reste un dernier tome à lire, dont la traduction est prévue pour l'année prochaine. Ecrit longtemps après, je dois admettre que je suis un peu méfiante, même si je sais que je ne résisterai pas à l'envie de retrouver les Cazalet.

La Table Ronde. 600 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
1995 pour l'édition originale.

27 juin 2021

Le Cercle fermé - Jonathan Coe

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« Eh bien... eh bien, ça s’appelle Agitation, et ça parle des événements politiques des trente dernières années, et de leur rapport avec... les événements de ma propre vie, je dirais. »

Les Anglais s'apprêtent à fêter le nouveau millénaire sous l'égide de leur charismatique premier ministre, Tony Blair. Claire rentre en Angleterre, où elle retrouve son ex-mari, Philip et leur fils Patrick. Avant cela, elle s'est rendue en Normandie et a mis un terme à son attente desespérée de sa soeur disparue depuis presque trente ans. A Birmingham, elle croise par hasard Benjamin Trotter. Devenu comptable alors que tous le voyaient écrivain, sa vie sentimentale est un désastre. Son frère, l'imbuvable Paul, n'a pas eu ses hésitations et fait partie de la vague montante de jeunes députés travaillistes.  

Après mon coup de coeur pour Bienvenue au club, je ne pouvais pas résister à l'envie de découvrir la suite des aventures de ses personnages.

Et si, d'adolescents prometteurs, nous étions condamnés à ne devenir que des adultes décevants ? Les idéaux et les principes très arrêtés de notre jeunesse volent souvent en éclats face à la réalité d'une routine abrutissante ou d'une rencontre réveillant des choses que l'on croyait disparues depuis longtemps. Il est frappant d'observer que les adolescents d'autrefois ressemblent beaucoup à leurs parents.

" Je dois repartir. De zéro. Et je dois commencer par faire ce qu’il y a de plus dur au monde, ce que j’ai refusé de faire toutes ces années : abandonner tout espoir. "

Alors que le précédent tome décrivait les prémices du thatcherisme, Jonathan Coe analyse ici la politique blairiste, qui détricote les services publics et conduit la Grande-Bretagne à participer à l'intervention en Irak sans l'aval des Nations-Unies. L'Angleterre du début du troisième millénaire, c'est aussi les programmes de télé-réalité, repoussant toujours plus loin les limites de la médiocrité. Les vraies nouvelles idoles ne sont pas les jeunes députés dotés d'une conseillère médiatique (ce n'est pas vraiment un mal) et encore moins les scientifiques permettant des découvertes majeures. Il ne faudrait tout de même pas aborder les vrais problèmes et pointer les vrais coupables.
Autre sujet d'importance qui gangrène le pays, le racisme.

" Je veux dire, le racisme est partout, mais il n’est pas proclamé. Si tu veux du racisme, va dans l’Angleterre profonde et incruste-toi dans un dîner du Rotary. Tu trouveras tout un tas de gens, anglais, blancs, bourgeois, qui fondamentalement n’aiment pas les Noirs, qui n’aiment personne en dehors de leur petit monde, mais qui sont bien lotis, qui mènent leur vie comme ils l’entendent et qui donc n’ont pas besoin de passer à l’acte, à part peut-être en lisant le Daily Mail et en déblatérant entre eux au bar après une partie de golf. Ça, c’est du racisme. Alors que les gens dont tu parles, ceux qui s’organisent, qui vont dans des manifs et qui provoquent des bagarres, ceux qui en parlent ouvertement... ça, c’est autre chose. Ce sont aussi des victimes. Des perdants. Leur peur et leur sentiment d’impuissance sont si forts qu’ils sont incapables de les dissimuler. En fait, c’est même pour ça qu’ils font des choses pareilles : ils veulent qu’on sache qu’ils ont peur. "

Plus sournoise, une frange de l'extrême-droite n'est plus ouvertement aussi violente qu'auparavant, mais invite à une communion avec la ruralité loin de "la société moderne urbanisée, décadente et multiculturelle" (je n'y avais jamais pensé).

Un roman moins jouissif que Bienvenue au club, qui alliait les registres à la perfection, mais une observation toujours aussi pertinente et cynique (voire prémonitoire) de l'Angleterre et de ses habitants.

Folio. 549 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2004 pour l'édition originale.

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14 mai 2021

Kim Jiyoung, née en 1982 - Cho Nam-Joo

Kim"Comme si avoir une fille constituait une raison médicale, l’avortement des fœtus filles était pratiqué de façon massive. Cette tendance allait persister durant toutes les années quatre-vingt, jusqu’au début des années quatre-vingt-dix où la population atteignit le point culminant du déséquilibre des naissances garçon/filles. Au-delà du troisième enfant, la proportion de garçons était plus du double des filles."

Séoul, Corée du Sud. Alors qu'elle a tout pour être heureuse, Kim Jiyoung commence à parler avec les voix des femmes de sa connaissance. S'agit-il d'une pathologie inévitable, de sorcellerie ou bien de l'expression d'une souffrance liée à sa condition ?

Ce roman avait beaucoup de choses pour me plaire, en particulier son discours profondément féministe. Pourtant, c'est une petite déception.

Il est intéressant de lire des oeuvres remettant en cause l'image idéalisée que nous avons des pays comme le Japon et la Corée, que nous connaissons à travers des préjugés ou les arts qui font actuellement fureur (séries, groupes de musiques, mangas...). 
Loin de ces images lisses, édulcorées, et avec l'aide de chiffres et de sondages, l'autrice nous immerge dans une famille coréenne classique, plutôt ouverte d'esprit et bienveillante envers ses membres. Malgré cela, les expériences de Kim Jiyoung seront toujours marquées par le sexisme qui sévit partout : dans son éducation, dans ses études, dans sa vie professionnelle, dans son mariage, dans sa maternité...

Je ne me suis pas ennuyée au cours de ma lecture. La vie de Kim Jiyoung est parsemée d'événements qui pourraient arriver à n'importe quelle femme française, et je n'ai heureusement pas atteint le moment où les discriminations à l'embauche, la culture du viol ou la charge mentale deviendront des sujets lassants.
L'héroïne est d'autant plus touchante qu'elle est consciente et révoltée d'endosser ce rôle qu'on la force à prendre. Un rôle qu'elle accepte de jouer parce que c'est parfois un moindre mal. Quand on gagne un salaire bien inférieur à celui de son époux et insuffisant pour faire vivre une famille, il est difficile de ne pas sacrifier sa vie professionnelle après la naissance d'un enfant.

Cependant, l'autrice semble avoir oublié en cours de route qu'elle écrivait un roman. Il n'est question des troubles de Kim Jiyoung que dans l'introduction du livre. Ce qui semble être la promesse d'une histoire jouant avec les codes du fantastique n'est finalement qu'un exposé des différentes étapes de la vie d'une femme coréenne et des obstacles qu'elle rencontre du fait de son sexe. Le seul moment faisant écho à l'introduction est un dernier chapitre brumeux dont le narrateur est un homme sorti de nulle part.
A aucun moment je n'ai compris la plus-value apportée par la forme romanesque de cet ouvrage par rapport à un essai sur le même sujet.

Si vous souhaitez vous informer sur la condition des femmes en Corée, ce livre sera une très bonne source d'information. Cela risque d'être moins satisfaisant si vos exigences littéraires sont plus élevées.

D'autres avis plus enthousiastes chez Usva et Pativore.

Avec cette lecture, je participe au challenge de Cristie.

10/18. 166 pages.
Traduit par Kyungran Choi et Pierre Bisiou.
2016 pour l'édition originale.

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13 avril 2021

Vivre ! - Yu Hua

yu huaUn colporteur rencontre au cours de l'un de ses voyages un vieil homme, Fugui, dont l'histoire le marque profondément. Son attitude inconséquente dans sa jeunesse lui a valu de perdre tous ses biens et de plonger sa famille dans la misère.
Lors de l'affrontement entre les forces nationalistes et celles de Mao, il est enrôlé contre son gré, mais s'en sort avec la vie sauve.
Cependant, la terreur communiste et la révolution culturelle passeront aussi par là.

Yu Hua est un auteur chinois qui m'était complètement inconnu jusqu'à ces derniers mois où j'ai vu fleurir les avis concernant Brothers, qui raconte l'histoire de deux hommes traversant l'histoire de la Chine durant la deuxième moitié du XXe siècle et dont la taille (mille pages) m'a conduite à me tourner vers Vivre !, bien plus court.
J'ai d'abord un peu regretté d'avoir joué la carte de la prudence. Arrivée au tiers du livre, je lui trouvais un goût de trop peu, un enchaînement d'événements trop rapide. Je trouvais que Fugui s'en sortait plutôt bien. Laissez-moi vous dire que j'étais dans la position idéale pour que la claque que constitue la suite de l'histoire me laisse dévastée.

Comme son nom l'indique, Vivre ! est une histoire de résilience. Les coups du sort successifs n'empêchent pas les personnages de trouver la force de continuer. Plus de quoi faire cuire le riz livré aux forces nationalistes assiégées ? Il suffit de profiter des bagarres pour voler le caoutchouc des chaussures d'autres soldats !!! Toutes les épreuves ne seront malheureusement pas aussi faciles à contourner, mais il y a dans ce livre un véritable optimisme. La nature est belle, les êtres humains même dépouillés ne peuvent rester insensibles face à la souffrance d'autrui. Le bonheur, bien que souvent fugace et inattendu, permet aux personnages de ne pas mener une existence vaine.
Même seul, Fugui continue, à l'aide de ses buffles imaginaires, à conserver ses proches auprès de lui.

La brièveté du livre ne permet pas d'avoir une vision complète de ce qu'a réellement été le régime maoïste, mais la dimension historique du livre est passionnante. Après la guerre civile, nous assistons à la nationalisation et au partage des terres entre les habitants. Les anciens propriétaires et les personnes occupant des postes à responsabilité sont harcelés, battus, exécutés. Pour les autres, les bonnes nouvelles ne durent pas. Les mauvaises décisions en matière agricole entraînent la famine et la mort de millions de personnes. Sans aucune protection sociale, les individus sont mal soignés et travaillent souvent jusqu'à en mourir.

J'ai refermé ce livre extrêmement émue et avec la ferme intention de ne pas en rester là avec Yu Hua. Une (presque) première expérience  avec la littérature chinoise très convaincante.

Babel. 248 pages.
Traduit par Yang Ping.
1994 pour l'édition originale.

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10 avril 2021

La Papeterie Tsubaki - Ito Ogawa

ito ogawaAprès la mort de l'Aînée, Hatoko est revenue à Kamakura pour tenir la papeterie familiale. Ses clients lui achètent généralement des articles de bureau, mais requièrent aussi ses services d'écrivain public pour des demandes particulières et souvent délicates.

Cela fait quelques années que je vois passer les livres d'Ito Ogawa sur les blogs et les réseaux sociaux. J'ai profité de la perspective du Mois du Japon pour la découvrir.

La Papeterie Tsubaki est un livre sur un métier tombé en désuétude, celui d'écrivain public.
De nos jours, la plupart des Occidentaux savent écrire. Nous n'utilisons d'ailleurs plus tellement nos stylos puisque la correspondance est de plus en plus électronique.
Pourtant, qui n'aime pas recevoir du courrier ? Certaines circonstances méritent particulièrement que l'on prenne le temps de montrer que nous n'avons pas fait les choses à la va-vite. Dans une société aussi policée que le Japon, c'est encore plus vrai.
A travers les rencontres que son héroïne fait dans sa papeterie, Ito Ogawa révèle l'art d'écrire. Qui, mieux qu'un écrivain public connaît l'importance du choix des mots, de l'encre, du timbre, ou même du papier ?

En tant que novice, aussi bien en ce qui concerne la littérature japonaise que dans la connaissance de l'histoire de l'écriture, j'ai sans doute davantage adhéré à ce livre qu'un lecteur averti le ferait. Cela dit, je dois reconnaître qu'il ne m'en reste déjà plus grand chose.
Les personnages sont sympathiques mais sans originalité et l'auteur creuse trop peu son histoire pour qu'elle soit réellement émouvante.

Un livre à découvrir pour passer un doux moment, mais qui ne marquera pas mon parcours de lectrice.

Moka est nettement plus convaincue que moi. Lewerentz partage mon avis.

Le Livre qui parle. 6h50.
Lu par Peggy Martineau.
2016.

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18 mars 2021

Confusion (La Saga des Cazalet III) - Elizabeth Jane Howard

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Tu ne trouves pas qu'il y a un truc qui cloche avec notre durée de vie ? Si on vivait 150 ans sans trop vieillir pendant les cent premières années, alors les gens auraient le temps de devenir raisonnables (...).

1942. La guerre fait toujours rage. A Home Place, on s'organise comme on peut. Le Brig est de plus en plus aveugle, les servantes s'engagent pour participer à l'effort de guerre ou sont trop vieilles pour s'occuper seules des plus jeunes, et surtout, Sybil vient de succomber à son cancer.
Hugh et Edward continuent leurs allers-retours à Londres pour gérer l'entreprise familiale et leurs problèmes personnels, la perte de sa femme pour l'un, sa maîtresse enceinte pour l'autre.
Quant aux plus âgées des filles Cazalet, elles quittent le nid familial pour travailler ou se marier, avec plus ou moins de bonheur.

C'est un plaisir de retrouver les Cazalet, que la guerre, le temps et la maladie ont bien changé depuis Etés anglais. J'ai toujours un peu de mal à entrer dans les livres qui composent cette saga, mais il arrive toujours un moment où je n'arrive plus à les lâcher.

Comme précédemment, les personnages féminins sont les plus marquants. Si certaines, comme Zoë, semblent dans une certaine mesure tirer leur épingle du jeu, pour d'autres la chute est rude.
Villy vieillit, Rachel continue à se sacrifier, ses nièces s'enferment dans des relations décevantes de diverses manières. Même si elles jouissent d'une autonomie plus grande, le mariage reste la porte de sortie quasi-systématique et même les unions heureuses se font avant tout à l'avantage des hommes. Cette situation rend presque touchante la très antipathique maîtresse d'Edward, réduite à lui sussurer ce qu'il veut entendre pour ne pas se retrouver dans une situation impossible.

On pourrait se demander si Elizabeth Jane Howard n'est pas excessive dans sa description des hommes. La plupart ont des défauts impardonnables et tous sont égoïstes. Même Hugh a considéré que traiter sa femme comme une enfant était préférable à lui dire la vérité.
Edward ne peut être détrôné en tant que membre le plus répugnant de la famille Cazalet, mais Michael obtient le titre de pire mufle lorsqu'il laisse sa femme à peine accouchée et son nouveau-né à Londres pour se reposer auprès de "maman". Cela semble caricatural. Pourtant, est-il inconcevable que le plaisir féminin à cette époque n'ait pas été une préoccupation pour les hommes, même ceux qui aimaient leur femme ? Est-il faux que l'on attendait des femmes qu'elles offrent à leurs pères, maris et frères un abri chaleureux lors de leurs permissions, et donc qu'elles taisent leurs propres colères ? Qui se souciait réellement des violences obstétriques ?

Même si j'apprécie beaucoup cette saga, elle a pour moi les défauts de son genre : une surabondance dans les thèmes abordés, un traitement parfois superficiel des sujets graves (le deuil, la déchéance physique...), et une écriture assez basique. Certains éléments sont problématiques. J'attends ainsi toujours qu'Elizabeth Jane Howard en dise davantage au sujet de l'inceste qu'elle met en scène pour des raisons qui ne sont pour l'instant pas justifiées (je lui laisse le bénéfice du doute tant que je n'ai pas achevé la saga). Et cela me perturbe qu'un presque quadragénaire puisse s'enticher de la fille adolescente de son meilleur ami disparu.

Cela dit, un peu de superficialité (relative) dans mes lectures n'est pas pour me déplaire de temps en temps. Je serai d'autant plus au rendez-vous pour la parution du prochain tome que Confusion s'achève sur des changements qui s'annoncent passionnants.

Je remercie les éditions de La Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 480 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
1993 pour l'édition originale.

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05 mars 2021

Les Frères Karamazov - Fédor Dostoïevski

Les Frères Karamazov

Bon, voilà toute l’introduction. J’en conviens parfaitement, elle ne sert à rien du tout, mais, puisqu’elle est écrite, qu’elle reste.

Le vieux Fiodor Pavlovich Karamazov est un homme débauché et égoïste. De son premier mariage, il a un fils, Dmitri, qui a grandi abandonné de ses parents. Une seconde union a permis la naissance d'Ivan, un érudit, et d'Aliocha, un jeune homme pieux et généreux. Enfin, il y a Smerdiakov, à qui Fiodor Pavlovich a donné son nom sans reconnaître l'avoir engendré et qui lui sert de valet.
La réunion de ces personnages provoque une série de remises en question, de disputes et de menaces, jusqu'au point de non-retour.

Ma découverte de Dostoïevski n'est pas des plus faciles. Si je lui dois de très beaux moments de lecture, c'est aussi un auteur qui me résiste. Je crois cependant avoir enfin trouvé la clé pour faire de cet auteur l'un de mes indispensables.

Les Frères Karamazov est un livre-monde, mais d'une façon différente des Misérables par exemple. S'il évoque une multitude de thèmes et nous fait rencontrer des membres très divers de la société, Dostoïevski veut avant tout explorer les tourments de l'âme humaine et nous décrire une Russie également en proie à des bouleversements profonds.
L'auteur met donc dans cette oeuvre toutes ses observations, ses réflexions, et surtout ses contradictions. Je sais qu'il s'agissait d'un homme torturé, ayant vécu de vrais moments de crise, aussi les frères Karamazov ne me sont seulement apparus comme des individus distincts mais aussi comme les différentes facettes (elles-mêmes torturées ! ) d'une même personne.
Chez Dostoïevski, il n'y a pas vraiment de beauté pure, de richesse non dévoyée. Les personnages ne sont pas attachants, à de très rares exceptions près, comme le petit Kolia qui m'a fortement rappelé un certain Gavroche. Leurs qualités sont toujours contrebalancées par de grandes faiblesses. La folie (surtout chez les femmes) et la débauche ne sont jamais loin.

Il y a toutefois de grands moments de rire, comme lorsque le starets Zossima, maître spirituel bien-aimé d'Aliocha, décède, et que très vite son cadavre se met à dégager une odeur insoutenable. Les superstitions et les médisances vont alors bon train au monastère, entre ceux qui voyaient en leur starets un saint homme et ceux qui le détestaient.

À peine eut-on commencé à découvrir la décomposition qu’à la seule vue des moines qui entraient dans la cellule du défunt on pouvait deviner pourquoi ils venaient. Ils entraient, restaient quelques instants et ressortaient confirmer la nouvelle aux autres, qui faisaient foule dehors. Certains de ceux qui attendaient secouaient la tête d’un air consterné, mais d’autres ne cherchaient même pas à cacher la joie qui luisait clairement dans leur regard haineux. Et personne ne leur faisait plus le moindre reproche, personne ne disait plus une bonne parole, ce qui en devenait étonnant, car les moines dévoués au starets formaient tout de même la majorité ; mais non, visiblement, le Seigneur Lui-même autorisait cette minorité à prendre le pas, temporairement, sur le plus grand nombre. Très vite, on vit aussi se présenter dans la cellule, aussi à titre de badauds, quelques laïcs, surtout issus des cercles cultivés. Les gens du simple peuple entraient peu, même s’ils étaient nombreux à se presser devant le portail de l’ermitage. Il est indiscutable qu’après trois heures de l’après-midi le flot des visiteurs s’accrut sensiblement, et, ce, à la suite de cette rumeur tentatrice. Ceux qui, peut-être, ne seraient jamais venus ce jour-là et n’avaient pas du tout l’intention de venir se présentaient tout exprès à présent, et, parmi eux, des personnes d’un rang des plus notables.

De manière générale, la religion et la pratique religieuse sont aussi bien louées que moquées par Dostoïevski. Il en est de même pour le reste, y compris la psychologie. Lors du procès final, les magistrales plaidoieries de l'accusation et de la défense, montrent toutes les limites de cet angle d'analyse.

J'ai été ennuyée et perdue parfois, parce que je ne voyais pas le tableau d'ensemble  Pourtant, quand j'ai enfin réussi à situer les personnages et leur personnalité, j'ai englouti les pages restantes avec un plaisir et une admiration qui ne se sont pas démentis. Pour cette raison, je sais que je relirai Les Frères Karamazov. Cela tombe bien, j'en ai trois exemplaires chez moi (tous précieux, pour diverses raisons).

L'avis de Léo, qui m'a convaincue de faire cette lecture. L'avis d'un passionné de littérature russe ici.

Babel. 2 tomes. Traduction d'André Markowicz. 584 et 791 pages.
Thélème. Lu par Pierre-François Garel. 43h44.

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16 janvier 2021

L'amant - Marguerite Duras

amant" Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit ans et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. "

A quinze ans, alors qu'elle vit en Indochine et que sa mère essaie de se sortir d'un très mauvais investissement qui la ruine, Marguerite Duras rencontre un très riche Chinois de vingt-sept ans. Ils deviennent amants.

Voilà un livre que je pensais connaître sans l'avoir lu, et que je ne pensais d'ailleurs pas lire un jour. C'est peu dire que les relations entre un adulte et une adolescente ne me font pas rêver. Cependant, cette relation sert ici avant tout de fil conducteur, et fait partie d'un tout bien plus vaste. Par ailleurs, elle est évoquée de façon froide. Ce n'est que plus tard que la jeune fille réalise qu'elle était impliquée sentimentalement. L'amant n'est jamais nommé, et Duras l'évoque toujours dans sa faiblesse physique et morale.

" Le corps. Le corps est maigre, sans force, sans muscles, il pourrait avoir été malade, être en convalescence, il est imberbe, sans virilité autre que celle du sexe, il est très faible, il paraît être à la merci d’une insulte, souffrant. Elle ne le regarde pas au visage. Elle ne le regarde pas. Elle le touche. Elle touche la douceur du sexe, de la peau, elle caresse la couleur dorée, l’inconnue nouveauté. Il gémit, il pleure. Il est dans un amour abominable. "

En fait, L'Amant n'est pas un roman d'amour. C'est un livre sur la fin d'une époque que l'on pourrait désigner comme l'enfance, même si ce n'est pas complètement cela non plus. L'héroïne est à un âge où elle pressent beaucoup de choses, sur la féminité, sur l'amour, sur la mortalité de l'homme, mais sans pouvoir encore les expliquer. J'ai rarement lu des choses aussi justes sur l'adolescence.

" Je sais que le problème est ailleurs. Je ne sais pas où il est. Je sais seulement qu’il n’est pas là où les femmes croient. "

C'est un livre douloureux. La mère, le grand frère, le petit frère et l'héroïne ont des relations complexes. Tous ont disparu, dans la honte, la folie ou la souffrance. On ne comprend pas tout, beaucoup d'éléments sont suggérés sans détails, mais cela ne m'a pas empêchée d'être bouleversée.

" Dans les histoires de mes livres qui se rapportent à mon enfance, je ne sais plus tout à coup ce que j’ai évité de dire, ce que j’ai dit, je crois avoir dit l’amour que l’on portait à notre mère mais je ne sais pas si j’ai dit la haine qu’on lui portait aussi et l’amour qu’on se portait les uns aux autres, et la haine aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille dans tous les cas, dans celui de l’amour comme dans celui de la haine et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m’est encore inaccessible, cachée au plus profond de ma chair, aveugle comme un nouveau-né du premier jour. "

Le style de l'autrice m'a complètement emportée. Il paraît qu'on l'aime ou qu'on le déteste, moi qui adore les romanciers comme Woolf, Faulkner, Proust ou James (même s'il est très exagéré de dire que je connais bien les deux derniers), je ne pouvais qu'adhérer à L'Amant. Avec une temporalité brouillée, une narration éclatée, Duras essaie de faire revivre des images, des sensations, des relations. Si vous rêvez d'une véritable intrigue, passez votre chemin, sinon laissez-vous engloutir.

L'avis de Stephie sur la bande-dessinée.

Les Editions de Minuit. 141 pages.
1984 pour l'édition originale.

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