27 juin 2021

Le Cercle fermé - Jonathan Coe

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« Eh bien... eh bien, ça s’appelle Agitation, et ça parle des événements politiques des trente dernières années, et de leur rapport avec... les événements de ma propre vie, je dirais. »

Les Anglais s'apprêtent à fêter le nouveau millénaire sous l'égide de leur charismatique premier ministre, Tony Blair. Claire rentre en Angleterre, où elle retrouve son ex-mari, Philip et leur fils Patrick. Avant cela, elle s'est rendue en Normandie et a mis un terme à son attente desespérée de sa soeur disparue depuis presque trente ans. A Birmingham, elle croise par hasard Benjamin Trotter. Devenu comptable alors que tous le voyaient écrivain, sa vie sentimentale est un désastre. Son frère, l'imbuvable Paul, n'a pas eu ses hésitations et fait partie de la vague montante de jeunes députés travaillistes.  

Après mon coup de coeur pour Bienvenue au club, je ne pouvais pas résister à l'envie de découvrir la suite des aventures de ses personnages.

Et si, d'adolescents prometteurs, nous étions condamnés à ne devenir que des adultes décevants ? Les idéaux et les principes très arrêtés de notre jeunesse volent souvent en éclats face à la réalité d'une routine abrutissante ou d'une rencontre réveillant des choses que l'on croyait disparues depuis longtemps. Il est frappant d'observer que les adolescents d'autrefois ressemblent beaucoup à leurs parents.

" Je dois repartir. De zéro. Et je dois commencer par faire ce qu’il y a de plus dur au monde, ce que j’ai refusé de faire toutes ces années : abandonner tout espoir. "

Alors que le précédent tome décrivait les prémices du thatcherisme, Jonathan Coe analyse ici la politique blairiste, qui détricote les services publics et conduit la Grande-Bretagne à participer à l'intervention en Irak sans l'aval des Nations-Unies. L'Angleterre du début du troisième millénaire, c'est aussi les programmes de télé-réalité, repoussant toujours plus loin les limites de la médiocrité. Les vraies nouvelles idoles ne sont pas les jeunes députés dotés d'une conseillère médiatique (ce n'est pas vraiment un mal) et encore moins les scientifiques permettant des découvertes majeures. Il ne faudrait tout de même pas aborder les vrais problèmes et pointer les vrais coupables.
Autre sujet d'importance qui gangrène le pays, le racisme.

" Je veux dire, le racisme est partout, mais il n’est pas proclamé. Si tu veux du racisme, va dans l’Angleterre profonde et incruste-toi dans un dîner du Rotary. Tu trouveras tout un tas de gens, anglais, blancs, bourgeois, qui fondamentalement n’aiment pas les Noirs, qui n’aiment personne en dehors de leur petit monde, mais qui sont bien lotis, qui mènent leur vie comme ils l’entendent et qui donc n’ont pas besoin de passer à l’acte, à part peut-être en lisant le Daily Mail et en déblatérant entre eux au bar après une partie de golf. Ça, c’est du racisme. Alors que les gens dont tu parles, ceux qui s’organisent, qui vont dans des manifs et qui provoquent des bagarres, ceux qui en parlent ouvertement... ça, c’est autre chose. Ce sont aussi des victimes. Des perdants. Leur peur et leur sentiment d’impuissance sont si forts qu’ils sont incapables de les dissimuler. En fait, c’est même pour ça qu’ils font des choses pareilles : ils veulent qu’on sache qu’ils ont peur. "

Plus sournoise, une frange de l'extrême-droite n'est plus ouvertement aussi violente qu'auparavant, mais invite à une communion avec la ruralité loin de "la société moderne urbanisée, décadente et multiculturelle" (je n'y avais jamais pensé).

Un roman moins jouissif que Bienvenue au club, qui alliait les registres à la perfection, mais une observation toujours aussi pertinente et cynique (voire prémonitoire) de l'Angleterre et de ses habitants.

Folio. 549 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2004 pour l'édition originale.

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14 mai 2021

Kim Jiyoung, née en 1982 - Cho Nam-Joo

Kim"Comme si avoir une fille constituait une raison médicale, l’avortement des fœtus filles était pratiqué de façon massive. Cette tendance allait persister durant toutes les années quatre-vingt, jusqu’au début des années quatre-vingt-dix où la population atteignit le point culminant du déséquilibre des naissances garçon/filles. Au-delà du troisième enfant, la proportion de garçons était plus du double des filles."

Séoul, Corée du Sud. Alors qu'elle a tout pour être heureuse, Kim Jiyoung commence à parler avec les voix des femmes de sa connaissance. S'agit-il d'une pathologie inévitable, de sorcellerie ou bien de l'expression d'une souffrance liée à sa condition ?

Ce roman avait beaucoup de choses pour me plaire, en particulier son discours profondément féministe. Pourtant, c'est une petite déception.

Il est intéressant de lire des oeuvres remettant en cause l'image idéalisée que nous avons des pays comme le Japon et la Corée, que nous connaissons à travers des préjugés ou les arts qui font actuellement fureur (séries, groupes de musiques, mangas...). 
Loin de ces images lisses, édulcorées, et avec l'aide de chiffres et de sondages, l'autrice nous immerge dans une famille coréenne classique, plutôt ouverte d'esprit et bienveillante envers ses membres. Malgré cela, les expériences de Kim Jiyoung seront toujours marquées par le sexisme qui sévit partout : dans son éducation, dans ses études, dans sa vie professionnelle, dans son mariage, dans sa maternité...

Je ne me suis pas ennuyée au cours de ma lecture. La vie de Kim Jiyoung est parsemée d'événements qui pourraient arriver à n'importe quelle femme française, et je n'ai heureusement pas atteint le moment où les discriminations à l'embauche, la culture du viol ou la charge mentale deviendront des sujets lassants.
L'héroïne est d'autant plus touchante qu'elle est consciente et révoltée d'endosser ce rôle qu'on la force à prendre. Un rôle qu'elle accepte de jouer parce que c'est parfois un moindre mal. Quand on gagne un salaire bien inférieur à celui de son époux et insuffisant pour faire vivre une famille, il est difficile de ne pas sacrifier sa vie professionnelle après la naissance d'un enfant.

Cependant, l'autrice semble avoir oublié en cours de route qu'elle écrivait un roman. Il n'est question des troubles de Kim Jiyoung que dans l'introduction du livre. Ce qui semble être la promesse d'une histoire jouant avec les codes du fantastique n'est finalement qu'un exposé des différentes étapes de la vie d'une femme coréenne et des obstacles qu'elle rencontre du fait de son sexe. Le seul moment faisant écho à l'introduction est un dernier chapitre brumeux dont le narrateur est un homme sorti de nulle part.
A aucun moment je n'ai compris la plus-value apportée par la forme romanesque de cet ouvrage par rapport à un essai sur le même sujet.

Si vous souhaitez vous informer sur la condition des femmes en Corée, ce livre sera une très bonne source d'information. Cela risque d'être moins satisfaisant si vos exigences littéraires sont plus élevées.

D'autres avis plus enthousiastes chez Usva et Pativore.

Avec cette lecture, je participe au challenge de Cristie.

10/18. 166 pages.
Traduit par Kyungran Choi et Pierre Bisiou.
2016 pour l'édition originale.

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13 avril 2021

Vivre ! - Yu Hua

yu huaUn colporteur rencontre au cours de l'un de ses voyages un vieil homme, Fugui, dont l'histoire le marque profondément. Son attitude inconséquente dans sa jeunesse lui a valu de perdre tous ses biens et de plonger sa famille dans la misère.
Lors de l'affrontement entre les forces nationalistes et celles de Mao, il est enrôlé contre son gré, mais s'en sort avec la vie sauve.
Cependant, la terreur communiste et la révolution culturelle passeront aussi par là.

Yu Hua est un auteur chinois qui m'était complètement inconnu jusqu'à ces derniers mois où j'ai vu fleurir les avis concernant Brothers, qui raconte l'histoire de deux hommes traversant l'histoire de la Chine durant la deuxième moitié du XXe siècle et dont la taille (mille pages) m'a conduite à me tourner vers Vivre !, bien plus court.
J'ai d'abord un peu regretté d'avoir joué la carte de la prudence. Arrivée au tiers du livre, je lui trouvais un goût de trop peu, un enchaînement d'événements trop rapide. Je trouvais que Fugui s'en sortait plutôt bien. Laissez-moi vous dire que j'étais dans la position idéale pour que la claque que constitue la suite de l'histoire me laisse dévastée.

Comme son nom l'indique, Vivre ! est une histoire de résilience. Les coups du sort successifs n'empêchent pas les personnages de trouver la force de continuer. Plus de quoi faire cuire le riz livré aux forces nationalistes assiégées ? Il suffit de profiter des bagarres pour voler le caoutchouc des chaussures d'autres soldats !!! Toutes les épreuves ne seront malheureusement pas aussi faciles à contourner, mais il y a dans ce livre un véritable optimisme. La nature est belle, les êtres humains même dépouillés ne peuvent rester insensibles face à la souffrance d'autrui. Le bonheur, bien que souvent fugace et inattendu, permet aux personnages de ne pas mener une existence vaine.
Même seul, Fugui continue, à l'aide de ses buffles imaginaires, à conserver ses proches auprès de lui.

La brièveté du livre ne permet pas d'avoir une vision complète de ce qu'a réellement été le régime maoïste, mais la dimension historique du livre est passionnante. Après la guerre civile, nous assistons à la nationalisation et au partage des terres entre les habitants. Les anciens propriétaires et les personnes occupant des postes à responsabilité sont harcelés, battus, exécutés. Pour les autres, les bonnes nouvelles ne durent pas. Les mauvaises décisions en matière agricole entraînent la famine et la mort de millions de personnes. Sans aucune protection sociale, les individus sont mal soignés et travaillent souvent jusqu'à en mourir.

J'ai refermé ce livre extrêmement émue et avec la ferme intention de ne pas en rester là avec Yu Hua. Une (presque) première expérience  avec la littérature chinoise très convaincante.

Babel. 248 pages.
Traduit par Yang Ping.
1994 pour l'édition originale.

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10 avril 2021

La Papeterie Tsubaki - Ito Ogawa

ito ogawaAprès la mort de l'Aînée, Hatoko est revenue à Kamakura pour tenir la papeterie familiale. Ses clients lui achètent généralement des articles de bureau, mais requièrent aussi ses services d'écrivain public pour des demandes particulières et souvent délicates.

Cela fait quelques années que je vois passer les livres d'Ito Ogawa sur les blogs et les réseaux sociaux. J'ai profité de la perspective du Mois du Japon pour la découvrir.

La Papeterie Tsubaki est un livre sur un métier tombé en désuétude, celui d'écrivain public.
De nos jours, la plupart des Occidentaux savent écrire. Nous n'utilisons d'ailleurs plus tellement nos stylos puisque la correspondance est de plus en plus électronique.
Pourtant, qui n'aime pas recevoir du courrier ? Certaines circonstances méritent particulièrement que l'on prenne le temps de montrer que nous n'avons pas fait les choses à la va-vite. Dans une société aussi policée que le Japon, c'est encore plus vrai.
A travers les rencontres que son héroïne fait dans sa papeterie, Ito Ogawa révèle l'art d'écrire. Qui, mieux qu'un écrivain public connaît l'importance du choix des mots, de l'encre, du timbre, ou même du papier ?

En tant que novice, aussi bien en ce qui concerne la littérature japonaise que dans la connaissance de l'histoire de l'écriture, j'ai sans doute davantage adhéré à ce livre qu'un lecteur averti le ferait. Cela dit, je dois reconnaître qu'il ne m'en reste déjà plus grand chose.
Les personnages sont sympathiques mais sans originalité et l'auteur creuse trop peu son histoire pour qu'elle soit réellement émouvante.

Un livre à découvrir pour passer un doux moment, mais qui ne marquera pas mon parcours de lectrice.

Moka est nettement plus convaincue que moi. Lewerentz partage mon avis.

Le Livre qui parle. 6h50.
Lu par Peggy Martineau.
2016.

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18 mars 2021

Confusion (La Saga des Cazalet III) - Elizabeth Jane Howard

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Tu ne trouves pas qu'il y a un truc qui cloche avec notre durée de vie ? Si on vivait 150 ans sans trop vieillir pendant les cent premières années, alors les gens auraient le temps de devenir raisonnables (...).

1942. La guerre fait toujours rage. A Home Place, on s'organise comme on peut. Le Brig est de plus en plus aveugle, les servantes s'engagent pour participer à l'effort de guerre ou sont trop vieilles pour s'occuper seules des plus jeunes, et surtout, Sybil vient de succomber à son cancer.
Hugh et Edward continuent leurs allers-retours à Londres pour gérer l'entreprise familiale et leurs problèmes personnels, la perte de sa femme pour l'un, sa maîtresse enceinte pour l'autre.
Quant aux plus âgées des filles Cazalet, elles quittent le nid familial pour travailler ou se marier, avec plus ou moins de bonheur.

C'est un plaisir de retrouver les Cazalet, que la guerre, le temps et la maladie ont bien changé depuis Etés anglais. J'ai toujours un peu de mal à entrer dans les livres qui composent cette saga, mais il arrive toujours un moment où je n'arrive plus à les lâcher.

Comme précédemment, les personnages féminins sont les plus marquants. Si certaines, comme Zoë, semblent dans une certaine mesure tirer leur épingle du jeu, pour d'autres la chute est rude.
Villy vieillit, Rachel continue à se sacrifier, ses nièces s'enferment dans des relations décevantes de diverses manières. Même si elles jouissent d'une autonomie plus grande, le mariage reste la porte de sortie quasi-systématique et même les unions heureuses se font avant tout à l'avantage des hommes. Cette situation rend presque touchante la très antipathique maîtresse d'Edward, réduite à lui sussurer ce qu'il veut entendre pour ne pas se retrouver dans une situation impossible.

On pourrait se demander si Elizabeth Jane Howard n'est pas excessive dans sa description des hommes. La plupart ont des défauts impardonnables et tous sont égoïstes. Même Hugh a considéré que traiter sa femme comme une enfant était préférable à lui dire la vérité.
Edward ne peut être détrôné en tant que membre le plus répugnant de la famille Cazalet, mais Michael obtient le titre de pire mufle lorsqu'il laisse sa femme à peine accouchée et son nouveau-né à Londres pour se reposer auprès de "maman". Cela semble caricatural. Pourtant, est-il inconcevable que le plaisir féminin à cette époque n'ait pas été une préoccupation pour les hommes, même ceux qui aimaient leur femme ? Est-il faux que l'on attendait des femmes qu'elles offrent à leurs pères, maris et frères un abri chaleureux lors de leurs permissions, et donc qu'elles taisent leurs propres colères ? Qui se souciait réellement des violences obstétriques ?

Même si j'apprécie beaucoup cette saga, elle a pour moi les défauts de son genre : une surabondance dans les thèmes abordés, un traitement parfois superficiel des sujets graves (le deuil, la déchéance physique...), et une écriture assez basique. Certains éléments sont problématiques. J'attends ainsi toujours qu'Elizabeth Jane Howard en dise davantage au sujet de l'inceste qu'elle met en scène pour des raisons qui ne sont pour l'instant pas justifiées (je lui laisse le bénéfice du doute tant que je n'ai pas achevé la saga). Et cela me perturbe qu'un presque quadragénaire puisse s'enticher de la fille adolescente de son meilleur ami disparu.

Cela dit, un peu de superficialité (relative) dans mes lectures n'est pas pour me déplaire de temps en temps. Je serai d'autant plus au rendez-vous pour la parution du prochain tome que Confusion s'achève sur des changements qui s'annoncent passionnants.

Je remercie les éditions de La Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 480 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
1993 pour l'édition originale.

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05 mars 2021

Les Frères Karamazov - Fédor Dostoïevski

Les Frères Karamazov

Bon, voilà toute l’introduction. J’en conviens parfaitement, elle ne sert à rien du tout, mais, puisqu’elle est écrite, qu’elle reste.

Le vieux Fiodor Pavlovich Karamazov est un homme débauché et égoïste. De son premier mariage, il a un fils, Dmitri, qui a grandi abandonné de ses parents. Une seconde union a permis la naissance d'Ivan, un érudit, et d'Aliocha, un jeune homme pieux et généreux. Enfin, il y a Smerdiakov, à qui Fiodor Pavlovich a donné son nom sans reconnaître l'avoir engendré et qui lui sert de valet.
La réunion de ces personnages provoque une série de remises en question, de disputes et de menaces, jusqu'au point de non-retour.

Ma découverte de Dostoïevski n'est pas des plus faciles. Si je lui dois de très beaux moments de lecture, c'est aussi un auteur qui me résiste. Je crois cependant avoir enfin trouvé la clé pour faire de cet auteur l'un de mes indispensables.

Les Frères Karamazov est un livre-monde, mais d'une façon différente des Misérables par exemple. S'il évoque une multitude de thèmes et nous fait rencontrer des membres très divers de la société, Dostoïevski veut avant tout explorer les tourments de l'âme humaine et nous décrire une Russie également en proie à des bouleversements profonds.
L'auteur met donc dans cette oeuvre toutes ses observations, ses réflexions, et surtout ses contradictions. Je sais qu'il s'agissait d'un homme torturé, ayant vécu de vrais moments de crise, aussi les frères Karamazov ne me sont seulement apparus comme des individus distincts mais aussi comme les différentes facettes (elles-mêmes torturées ! ) d'une même personne.
Chez Dostoïevski, il n'y a pas vraiment de beauté pure, de richesse non dévoyée. Les personnages ne sont pas attachants, à de très rares exceptions près, comme le petit Kolia qui m'a fortement rappelé un certain Gavroche. Leurs qualités sont toujours contrebalancées par de grandes faiblesses. La folie (surtout chez les femmes) et la débauche ne sont jamais loin.

Il y a toutefois de grands moments de rire, comme lorsque le starets Zossima, maître spirituel bien-aimé d'Aliocha, décède, et que très vite son cadavre se met à dégager une odeur insoutenable. Les superstitions et les médisances vont alors bon train au monastère, entre ceux qui voyaient en leur starets un saint homme et ceux qui le détestaient.

À peine eut-on commencé à découvrir la décomposition qu’à la seule vue des moines qui entraient dans la cellule du défunt on pouvait deviner pourquoi ils venaient. Ils entraient, restaient quelques instants et ressortaient confirmer la nouvelle aux autres, qui faisaient foule dehors. Certains de ceux qui attendaient secouaient la tête d’un air consterné, mais d’autres ne cherchaient même pas à cacher la joie qui luisait clairement dans leur regard haineux. Et personne ne leur faisait plus le moindre reproche, personne ne disait plus une bonne parole, ce qui en devenait étonnant, car les moines dévoués au starets formaient tout de même la majorité ; mais non, visiblement, le Seigneur Lui-même autorisait cette minorité à prendre le pas, temporairement, sur le plus grand nombre. Très vite, on vit aussi se présenter dans la cellule, aussi à titre de badauds, quelques laïcs, surtout issus des cercles cultivés. Les gens du simple peuple entraient peu, même s’ils étaient nombreux à se presser devant le portail de l’ermitage. Il est indiscutable qu’après trois heures de l’après-midi le flot des visiteurs s’accrut sensiblement, et, ce, à la suite de cette rumeur tentatrice. Ceux qui, peut-être, ne seraient jamais venus ce jour-là et n’avaient pas du tout l’intention de venir se présentaient tout exprès à présent, et, parmi eux, des personnes d’un rang des plus notables.

De manière générale, la religion et la pratique religieuse sont aussi bien louées que moquées par Dostoïevski. Il en est de même pour le reste, y compris la psychologie. Lors du procès final, les magistrales plaidoieries de l'accusation et de la défense, montrent toutes les limites de cet angle d'analyse.

J'ai été ennuyée et perdue parfois, parce que je ne voyais pas le tableau d'ensemble  Pourtant, quand j'ai enfin réussi à situer les personnages et leur personnalité, j'ai englouti les pages restantes avec un plaisir et une admiration qui ne se sont pas démentis. Pour cette raison, je sais que je relirai Les Frères Karamazov. Cela tombe bien, j'en ai trois exemplaires chez moi (tous précieux, pour diverses raisons).

L'avis de Léo, qui m'a convaincue de faire cette lecture. L'avis d'un passionné de littérature russe ici.

Babel. 2 tomes. Traduction d'André Markowicz. 584 et 791 pages.
Thélème. Lu par Pierre-François Garel. 43h44.

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16 janvier 2021

L'amant - Marguerite Duras

amant" Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit ans et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. "

A quinze ans, alors qu'elle vit en Indochine et que sa mère essaie de se sortir d'un très mauvais investissement qui la ruine, Marguerite Duras rencontre un très riche Chinois de vingt-sept ans. Ils deviennent amants.

Voilà un livre que je pensais connaître sans l'avoir lu, et que je ne pensais d'ailleurs pas lire un jour. C'est peu dire que les relations entre un adulte et une adolescente ne me font pas rêver. Cependant, cette relation sert ici avant tout de fil conducteur, et fait partie d'un tout bien plus vaste. Par ailleurs, elle est évoquée de façon froide. Ce n'est que plus tard que la jeune fille réalise qu'elle était impliquée sentimentalement. L'amant n'est jamais nommé, et Duras l'évoque toujours dans sa faiblesse physique et morale.

" Le corps. Le corps est maigre, sans force, sans muscles, il pourrait avoir été malade, être en convalescence, il est imberbe, sans virilité autre que celle du sexe, il est très faible, il paraît être à la merci d’une insulte, souffrant. Elle ne le regarde pas au visage. Elle ne le regarde pas. Elle le touche. Elle touche la douceur du sexe, de la peau, elle caresse la couleur dorée, l’inconnue nouveauté. Il gémit, il pleure. Il est dans un amour abominable. "

En fait, L'Amant n'est pas un roman d'amour. C'est un livre sur la fin d'une époque que l'on pourrait désigner comme l'enfance, même si ce n'est pas complètement cela non plus. L'héroïne est à un âge où elle pressent beaucoup de choses, sur la féminité, sur l'amour, sur la mortalité de l'homme, mais sans pouvoir encore les expliquer. J'ai rarement lu des choses aussi justes sur l'adolescence.

" Je sais que le problème est ailleurs. Je ne sais pas où il est. Je sais seulement qu’il n’est pas là où les femmes croient. "

C'est un livre douloureux. La mère, le grand frère, le petit frère et l'héroïne ont des relations complexes. Tous ont disparu, dans la honte, la folie ou la souffrance. On ne comprend pas tout, beaucoup d'éléments sont suggérés sans détails, mais cela ne m'a pas empêchée d'être bouleversée.

" Dans les histoires de mes livres qui se rapportent à mon enfance, je ne sais plus tout à coup ce que j’ai évité de dire, ce que j’ai dit, je crois avoir dit l’amour que l’on portait à notre mère mais je ne sais pas si j’ai dit la haine qu’on lui portait aussi et l’amour qu’on se portait les uns aux autres, et la haine aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille dans tous les cas, dans celui de l’amour comme dans celui de la haine et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m’est encore inaccessible, cachée au plus profond de ma chair, aveugle comme un nouveau-né du premier jour. "

Le style de l'autrice m'a complètement emportée. Il paraît qu'on l'aime ou qu'on le déteste, moi qui adore les romanciers comme Woolf, Faulkner, Proust ou James (même s'il est très exagéré de dire que je connais bien les deux derniers), je ne pouvais qu'adhérer à L'Amant. Avec une temporalité brouillée, une narration éclatée, Duras essaie de faire revivre des images, des sensations, des relations. Si vous rêvez d'une véritable intrigue, passez votre chemin, sinon laissez-vous engloutir.

L'avis de Stephie sur la bande-dessinée.

Les Editions de Minuit. 141 pages.
1984 pour l'édition originale.

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11 octobre 2020

A rude épreuve (La Saga des Cazalet II) - Elizabeth Jane Howard

rudeSeptembre 1939. Après des mois d'incertitude, la guerre est déclarée. A Home Place, les Cazalet s'organisent. Les adultes décident de faire de la résidence familiale le lieu où ils vivront principalement.
Cependant, tous ne sont pas forcément satisfaits du rôle qu'on leur attribue et doivent jongler ou choisir entre leurs aspirations personnelles et l'intérêt collectif.

Quel plaisir de retrouver la famille Cazalet ! Encore plus que dans le tome précédent, Elizabeth Jane Howard utilise les ficelles de la saga familiale pour développer des thèmes tels que le passage à l'âge adulte ou l'émancipation féminine tout en proposant en toile de fond une reconstitution très vivante de la Bataille d'Angleterre.
Les bombes pleuvent, les industries et les habitations sont détruites et les enfants sont envoyés à la campagne. Bien qu'ils soient privilégiés du fait de leur situation géographique mais aussi et surtout de leur richesse, la guerre impacte aussi les habitants de Home Place.

"Les choses qui jadis auraient été remplacées devaient maintenant être réparées ; le coke et le charbon étant rationnés, il fallait couper davantage de bois, et Villy, avec l’aide de Heather, passait environ deux après-midi par semaine armée de la grande scie à débiter les troncs que Wren rapportait de la forêt, traînés par le vieux poney. Il fallait aller chercher l’eau potable à la source et remonter les bouteilles en haut de la côte dans une brouette, puisque leur ration d’essence suffisait tout juste à assurer les trajets à la gare et un voyage hebdomadaire à Battle pour faire les courses. Il y avait des montagnes de linge à laver, et réussir à le faire sécher en hiver était un cauchemar, en l’absence de chauffage central – que la Duche jugeait malsain. Villy avait installé une corde dans la chaufferie, vidée et nettoyée par Tonbridge – qui s’était révélé incapable de couper le bois –, et la pièce était toujours pleine de vêtements fumants. La préparation de conserves de fruits et légumes, à cette période de l’année, constituait également un travail à plein temps."

Comme dans Etés anglais, les femmes ressentent des émotions contradictoires vis-à-vis du rôle qu'elles doivent jouer. Les temps ont changé, elles le savent. Elles sentent que dans un futur proche il leur sera possible d'avoir un rôle autre que domestique. Elles pourront faire carrière, aimer la ou les personnes qu'elles veulent, divorcer, contrôler leur sexualité. Bien qu'assez antipathiques, Louise et Villy sont touchantes dans leur façon d'essayer de mener leur vie. La guerre est d'autant plus cruelle pour elles qu'elle essaye de les renvoyer dans le passé ou les oblige à passer pour des monstres d'égoïsme.
Ce tome fait la part belle aux enfants et évoque du fait de l'âge des enfants Cazalet le passage à l'âge adulte. Ils sont pour la plupart encore trop jeunes pour qu'on leur dise la vérité comme à des égaux et trop âgés pour se laisser berner.

" C’est atroce, cette façon qu’ils ont de nous traiter comme des bébés.

— Je suis entièrement d’accord. D’autant que si nous étions des garçons, dans un an nous aurions l’âge d’être envoyés en France mourir pour notre pays. "

De la même façon que les femmes savent que leur condition atteint un tournant, les adolescents perçoivent que la guerre s'apprête à modifier le monde dans lequel ils grandissent et qui ne sera bientôt plus pareil, quand bien même les classes dirigeantes espèrent éviter cela.

" Plus de domestiques ! Comment se débrouilleraient-ils sans eux ? Au moins, maintenant, elle savait cuisiner, ce qui était plus qu’on ne pouvait en dire d’eux tous. En cas de révolution sociale, ils mourraient de faim. "

Peu à peu, ils prennent conscience que leurs parents ne sont que des êtres humains avec leurs faiblesses et leurs préoccupations. La vie et les relations sociales leur apparaissent dans toute leur complexité.
Comme dans toutes les familles, il y a des secrets plus ou moins légitimes ou plus ou moins avouables. Edward est aussi écoeurant que jamais, son frère Hugh et sa soeur Rachel sont surtout maladroits et perdus. Si la guerre occupe les esprits, elle n'arrête pas la maladie, la mort, les trahisons et l'amour.

Une lecture idéale en ce début d'automne au temps incertain. Je serai au rendez-vous pour la parution du prochain tome.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 571 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
1991 pour l'édition originale.

27 août 2020

Retour à Martha's Vineyard - Richard Russo

russo1971. Alors qu'ils viennent d'achever leurs études, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end dans la maison familiale de la mère de Lincoln à Martha's Vineyard. Jacy, la fille dont ils sont tous les trois amoureux, se joint à eux.
A la fin du week-end, les trois garçons se séparent et ne se reverront pas avant de nombreuses années. Jacy, partie avant eux en laissant un mot disparaît. La police ne retrouvera jamais sa trace.
2015. Lincoln et sa femme, pour assurer leur stabilité économique mise à mal par la crise de 2008, décident de vendre la maison de Martha's Vineyard. Les trois amis, désormais des hommes d'âge mur, vont s'y retrouver.

Après mon coup de coeur pour Trajectoire, je voulais retrouver la plume de Richard Russo. Retour à Martha's Vineyard est un joli roman que j'ai savouré avec grand plaisir.

C'est un livre assez mélancolique, évoquant l'importance et l'inxorabilité de nos choix. Tout au long du récit, les personnages s'interrogent sur ce qui s'est joué en un week-end.
La question centrale, celle qui hante les trois amis concerne Jacy et ce qui lui est arrivé. Est-elle morte ? Si oui, le coupable est-il le voisin libidineux ou bien l'un d'entre eux ?
Derrière cette interrogation, Lincoln et Teddy remontent le fil de leur vie et se livrent à une véritable introspection. Près d'un demi-siècle plus tard, avec l'expérience, ils interprétent mieux certains gestes ou paroles. Qu'auraient-ils fait de leur vie à la lumière de ces connaissances s'ils les avaient eu en 1971 ?
Dans un premier temps, si l'aspect presque policier du livre qui m'a attirée, j'ai surtout été touchée par les découvertes que nous faisons sur ces trois hommes, Teddy en particulier. Avec une subtilité rare, Richard Russo nous montre à quel point la communication entre êtres humains est complexe. Même, voire surtout, entre membres d'une même famille.
Il nous prouve aussi que les actes que l'on trouve absurdes ou stupides ont souvent une explication très simple, à condition que les parties en jeu veuillent discuter.

En fond de toile, nous percevons l'histoire des Etats-Unis, de la Guerre du Viêtnam à l'Amérique pré-Trump. Le rêve américain n'est qu'une chimère.

Un chouette roman.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour cette lecture.

La Table Ronde. 377 pages.
Traduit par Jean Esch.
2019 pour l'édition originale.

 

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14 juillet 2020

Le Prince des marées - Pat Conroy

prince des marées

Un soir, Tom Wingo reçoit une visite de sa mère avec laquelle les relations sont pour le moins tendues. Savannah, sa soeur jumelle, célèbre poétesse résidant à New York, a tenté de mettre fin à ses jours. Etant au chômage depuis plus d'un an après avoir arrêté ses activités d'entraîneur de football dans des conditions scandaleuses, Tom décide de se rendre auprès de sa soeur. Le soir-même, sa femme lui annonce qu'elle le trompe et ignore si elle souhaite poursuivre leur vie commune.
Arrivé à New York, Tome tente d'aider la psychiatre de sa soeur, Susan Lowenstein, a comprendre ce qui, dans le passé des enfants Wingo, pourrait expliquer la détresse actuelle de Savannah. Ce faisant, Tom pourrait bien entreprendre involontairement sa propre psychothérapie.

Cette lecture, cela faisait des années que je l'attendais. Après ma déception avec Beach Music, on m'avait rassurée en me disant que Le Prince des marées était un chef d'oeuvre et que je ne pourrais qu'aimer.
Alors oui, je reconnais à Pat Conroy de grandes qualités de conteur. Si j'ai trouvé la fin trop longue, mon intérêt est resté assez constant durant la lecture de ce livre de plus de mille pages. L'humour grinçant de ses personnages, que j'avais déjà apprécié dans Beach Music, est irrésistible.
J'aime aussi énormément l'amour du Vieux Sud, et particulièrement de la Caroline du Sud qui transparaît dans ce livre. Pat Conroy ne nie pas ses énormes défauts, le conservatisme, le racisme de ses habitants. Pourtant, Tom et Savannah éprouvent pour leur terre natale un sentiment d'amour-répulsion qui caractérise aussi leurs relations avec leurs parents et leur enfance, qui a été aussi belle par moments que dévastatrice la plupart du temps. J'ai apprécié cette complexité que je trouve très réaliste.

Malheureusement, en relisant mon billet sur Beach Music je m'aperçois que j'ai exactement les mêmes reproches (et les mêmes compliments) à faire au Prince des marées. Il faut dire que c'est globalement la même histoire, et que là aussi le fil conducteur est difficile à trouver. Il est question de la Seconde Guerre mondiale, de l'intégration d'un étudiant noir, de violences sexuelles, de la Guerre du Viêtnam, d'écologie. Cela fait trop pour une seule famille. Je pense que l'on pouvait se contenter des aventures du marsouin blanc, du tigre domestique et du dédain de Colton pour les Wingo en laissant en arrière-plan une partie de la Grande Histoire. De même, la vie conjugale et parentale de Lowenstein me paraît inutilement développée.
Dès le début, nous savons que plusieurs drames se sont produits, dont la mort de Luke. Dans un roman traitant a priori de relations familiales très compliquées et des conséquences de notre enfance sur l'adulte que l'on devient, on s'attend à ce que certains liens soient établis. Les choix de l'auteur m'ont laissée perplexe et ont complètement gâché ce qui promettait d'être un moment fort en émotion.

L'avis de Karine.

Pocket. 1069 pages.
Traduit par Françoise Cartano.
1986 pour l'édition originale.

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