10 juillet 2011

"C'est la seule histoire que je serais jamais capable de raconter"

9782266125338

Je vais vous donner un conseil si vous n'avez pas lu ce livre : Ne lisez pas mon billet. N'en lisez aucun d'ailleurs. Sachez juste qu'il FAUT lire Le Maître des illusions.

"On aime à croire que cette vieille platitude, amor vincit omnia, a quelque chose de vrai. Mais si j'ai appris une chose pendant ma triste existence, c'est que cette platitude est un mensonge. L'amour ne vainc pas tout. Qui croit cela est un imbécile."

Richard Papen est juste un étudiant fauché de vingt ans quand il quitte la Californie pour aller étudier à Hampden, dans le Vermont. Là-bas, il espère poursuivre l'étude du grec ancien, mais on lui signifie rapidement que Julian Morrow, l'unique enseignant dans ce domaine, est très sélectif. Il choisit lui-même ses étudiants, et leur nombre est très restreint.
Richard tente tout de même sa chance, mais se fait rembarrer. Il croise finalement plus tard les cinq étudiants de Julian, Henry (le plus brillant, riche, et le préféré de Julian), Francis, Bunny (le cancre), et enfin les jumeaux Charles et Camilla. Ils sont très peu appréciés des autres sur le campus, mais ils adoptent Richard à la première rencontre, et lui font intégrer leur classe. Désormais, Richard va évoluer dans un cercle de passionnés, mais qui se révèle aussi de plus en plus destructeur.

Je suis incapable de vous dire depuis combien d'années j'avais prévu de me lancer dans la lecture de ce pavé, mais aujourd'hui je m'en veux de ne pas l'avoir fait plus tôt.
Il s'agit d'un récit rétrospectif, qui commence par un assassinat. Lorsque nous découvrons finalement qui sont les jeunes gens qui vont devenir des meurtriers, les choses se compliquent. Les nouveaux copains de Richard sont un peu étranges, déconnectés du monde, mais tout ça est lié au fait qu'ils vivent à l'heure grecque. A priori, si on succombe aux clichés, ils devraient être les êtres les plus ennuyeux du monde. Sauf que, contrairement à ce qu'on croit, les Grecs aussi avaient des vices, et nos petits gosses de riches ne se sont pas contentés d'en piocher seulement quelques uns.   
Ce qui est incroyable dans ce livre, c'est la manière dont on se fait ballader du début à la fin. Je m'en suis voulu d'avoir suivi le même parcours que Richard, de n'avoir pas fait preuve de davantage de clairvoyance que lui ! On en arrive à participer au meurtre de Bunny, à vouloir sa mort sans se poser la moindre question. D'ailleurs, à la moitié du livre, je pensais l'histoire quasiment bouclée. Bunny est mort, et il s'agit de faire bonne figure. A ce stade, je me demandais où l'auteur avait l'intention de m'emmener, et j'étais déçue que ce soit aussi facile. Je me demandais où étaient les personnages ambigus promis par la quatrième de couverture, et surtout comment j'allais être intéressée par la deuxième moitié du livre dans ces conditions.
J'ai été servie... Après avoir assassiné Bunny, nos héros sont loin d'être sortis d'affaire, mais pas dans le sens où nous l'entendions. Un deuxième roman commence, dans lequel Richard connaît mieux les protagonistes, et ça n'est vraiment pas joli à voir. Je crois que c'est la partie que j'ai préférée, pour l'ambiance, qui bascule encore d'un cran dans le glauque, et l'étude des personnages à laquelle se livre enfin Donna Tartt, révélant tout son génie.

Un excellent roman, sans le moindre temps mort, dont les sept cents pages se dévorent à toute allure. Décidément, il se passe des choses passionnantes sur les campus américains ! Maintenant, j'ai hâte de me lancer dans Le Petit copain, même si les avis sont très contrastés d'après ce que j'ai pu lire.

D'autres avis chez Erzie, Karine, Kalistina, Leiloona, Allie, et Madame Charlotte (qui n'a pas aimé).

Le Maître des illusions. Donna Tartt.
Pocket
.705 pages.

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05 juillet 2011

Délicieuses pourritures - Joyce Carol Oates

9782290341889FSDécouvrir Joyce Carol Oates était dans mes projets depuis des années.Parmi ses nombreux livres, on m'a conseillé ce court texte. Je n'ai pas été déçue ! 

Gillian Bauer est une étudiante de vingt ans en 1975, plutôt réservée, et complètement envoûtée par l'un de ses enseignants, Andre Harrow, et la femme de celui-ci, Dorcas.
Il faut dire qu'Andre et Dorcas ont l'habitude de susciter ce genre de réaction. Toutes les étudiantes de Heath Cottage, résidence dans laquelle vit Gillian, et qui participent au cours du professeur Harrow, veulent être distinguées. Pour obtenir son approbation, elles vont jusqu'à étaler les choses les plus intimes de leur vie durant ses cours, à sa demande. Il paraît que celles qui plaisent à Andre sont invitées à venir chez lui, travaillent avec Dorcas, voyagent avec le couple.
Bien que peu sûre d'elle, Gillian meurt d'envie de faire partie des heureuses élues.

Si vous voulez découvrir un grand écrivain, je vous conseille ce livre !
Délicieuses pourritures possède un souffle incroyable. Dès les premières pages, j'étais complètement happée par cette histoire, avide d'en connaître l'issue.
L'atmosphère devient vite poisseuse, pesante, malsaine. Des filles disparaissent, se coupent les veines, des incendies criminels se déclarent, empêchant tout le monde de dormir sereinement.
Au milieu de tout ça, on a un couple au très fort charisme. Andre, fou de D.H. Lawrence, essaie de mettre à nu toutes les étudiantes qui l'approchent. Il analyse leurs poèmes, leurs journaux intimes, et les invite à se brûler les ailes sans jamais essuyer le moindre refus. Si les étudiantes craquent pour leur professeur, sa femme entre systématiquement dans le jeu. Dorcas est tout aussi impalpable. Elle affiche son programme sur les murs des musées, mais qui pourrait y voir autre chose que de la provocation ?   

Le suspens pourrait être totalement absent, puisque le livre commence par la fin, par la contemplation de totems hideux, rappelant ceux de Dorcas, au musée du Louvre en 2001, et par l'incendie. Pourtant, l'engrenage dans lequel s'engage Gillian fascine au moins autant le lecteur que la jeune fille est attirée par Andre. Elle nous livre ainsi, sous la forme d'un témoignage, les quatre mois qui conduisent au drame, son isolement de plus en plus grand, et son malaise grandissant face à une situation dans laquelle elle perd pied et dont elle ne peut se défaire.

Le style n'est pas particulièrement cru, mais cela suffit à montrer la facilité avec laquelle on peut manipuler les gens. Isoler et puis détruire, les bêtes ont des jouets dociles.

"Le meurtre d'âme, ça existe, dit Penelope. Sauf qu'il n'est pas visible comme l'autre. Il y a des gens mauvais. Il y a des gens cruels. Des gens qui devraient être punis. S'il y avait quelqu'un pour les punir."

Je suis ressortie de cette lecture aussi nauséeuse qu'impressionnée. Quand je pense qu'en lisant le résumé de Les Chutes il y a quelques années, je croyais que c'était un roman nunuche... Si vous avez des suggestions à me faire concernant cet auteur, je suis plus que preneuse.

D'autres avis chez Lou, Cynthia, Ys, Praline, Céline.

J'ai Lu. 125 pages.
2002.

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02 juillet 2011

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur - Harper Lee

9782253115847FS

"Tirez sur tous les geais bleus que vous voudrez, si vous arrivez à les toucher, mais souvenez vous que c'est un péché de tuer un oiseau moqueur."


Je commence mes vacances avec ce grand classique de la littérature américaine dont j'entends parler depuis de nombreuses années.

L'histoire se déroule au milieu des années 1930, en Alabama. Nous suivons Scout, une gamine, qui vit avec son grand-frère, Jem, et son père, Atticus Finch. Ce dernier est avocat, et éduque ses enfants d'une manière qui fait jaser les bien pensants. Il y a aussi Calpurnia, la servante noire, qui veille sur la maison et ses habitants.
Scout joue, va à l'école, se bagarre, fait des bêtises, observe et grandit. Un été, elle et son frère font la connaissance de Dill, le neveu d'une voisine. Tous les trois sont fascinés par la maison des Radley, dans laquelle l'étrange Arthur "Boo" Radley a disparu depuis de longues années.  
Par ailleurs, Atticus est commis d'office dans une affaire sordide. Une jeune fille blanche de la famille Ewell accuse Tom Robinson, un Noir, de l'avoir violée. Bien que les Ewell soient aborrés de tous, et que l'innocence de Tom soit évidente, cela reste la parole d'une Blanche contre celle d'un Noir, et les esprits s'emballent.

" - Comment ont-ils pu faire ça, comment ont-ils pu?
  - Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Ce n'est ni la première ni la dernière fois, et j'ai l'impression que quand ils font ça, cela ne fait pleurer que les enfants."

Comme beaucoup de blogueurs dont j'ai parcouru les avis, le contenu du livre m'a plutôt surprise. En effet, il est loin de se concentrer sur le procès de Tom Robinson. Il s'agit en réalité de voir le monde à travers les yeux de Scout.
De ce fait, durant la première moitié du livre, on l'observe dans son quotidien. Elle n'est qu'une toute petite fille au début, inséparable de son frère, toujours à faire ce qu'elle veut. Puis, arrivent des événements qui égratinent son enfance. Lors de ses premiers jours d'école, la maîtresse en veut à Scout de savoir lire et écrire. Les difficultés de l'implantation de la scolarité obligatoire et les expériences éducatives sont alors brièvement abordées. Scout doit aussi faire face, au fil du livre, au fait que Jem ne souhaite plus s'occuper d'elle en permanence. Lui aussi grandit, ce qui implique de ne pas lui parler à l'école, de ne pas l'accompagner lorsqu'il se baigne nu avec Dill. Etant une fille, Scout doit enfin supporter les remarques sur la "dame" qu'elle est censée devenir. Plus tard, la scène du goûter où elle porte une robe et où elle finit crucifiée par les rires de ces dames devant sa spontanéité est l'une des plus marquantes du roman.
Le procès achève de lui ouvrir les yeux sur l'absurdité des choses, les histoires sur les familles soit disant plus vieilles que les autres, les cris d'horreur face à Hitler quand soi-même on est atroce envers ses propres voisins...

" Je crois que je commence à comprendre quelque chose ! Je crois que je commence à comprendre pourquoi Boo Radley est resté enfermé tout ce temps. C'est parce qu'il n'a pas envie de sortir. "

J'ai trouvé ce livre très beau, à la fois simple et foisonnant. Cotoyer des individus tels qu'Atticus, Miss Maudie, Scout et Jem le temps d'un livre, ça fait un bien fou !

Plein d'autres avis chez Canthilde, Tamara, Katell, Sylire, Papillon, Karine, Keisha, Kalistina, B. et Romanza.

Le Livre de Poche. 447 pages.
1961.

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07 janvier 2011

On dirait vraiment le paradis ; John Cheever

9782070337347FSFolio ; 132 pages.
Traduit par Laeticia Devaux.
1982
.

Sears est un homme déjà âgé, qui aime patiner sur l'étang gelé de Janice. Il découvre un jour que celui-ci a été transformé en décharge, et qu'il est en train de dépérir. Il décide alors de contacter des avocats afin de mettre un terme à cette entreprise.
Au même moment, il rencontre Renée, dont il tombe amoureux, qui lui échappe, et qui ne cesse de lui répéter qu'il ne comprend rien aux femmes.

Voilà un livre qui est agréable à lire, mais auquel il manque de la densité pour vraiment marquer les esprits. Plusieurs voix se mêlent. A celle de Sears se joignent occasionnellement celles d'habitants de Janice, et de l'avocat environnementaliste que Sears a employé.
Le rythme est lent, mais il y a quelque chose de brutal dans ce récit, et l'on ne s'ennuie pas une seconde.
De quoi ce livre parle t-il ? Difficile à dire. Regard sur le monde qui avance, en bien ou en mal, questionnement sur l'amour, le temps, l'environnement. Il y a aussi un bébé oublié au bord d'une autoroute, un chien froidement tué, une empoignade entre deux voisines ennemies au supermarché, et un avocat assassiné en quelques lignes.

"Toutes ces autoroutes qui se rejoignaient, le bruit de la circulation qui claquait comme un fouet, et Betsy se demanda -bêtement, elle le savait- si la vie moderne et son goût prononcé pour les autoroutes n'avaient pas volé aux hommes et aux femmes la beauté intrinsèque de ce monde."

J'ai trouvé cette première rencontre avec John Cheever à moitié satisfaisante. La présence1718394131 de l'auteur m'a beaucoup marquée, mais le récit en lui même me laisse assez indifférente.

La fin est cependant excellente, avec une chute à la fois cynique et drôle.

Merci à Lise pour le livre.

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29 juillet 2010

Sous le charme de Lillian Dawes ; Katherine Mosby

mosby Folio ; 346 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
2009
.

Gabriel est un jeune homme de dix-sept ans issu d'une bonne famille, qui se fait renvoyer de son établissement scolaire. C'est ainsi qu'il est accueilli par Spencer, son grand frère, un jeune homme à l'allure désinvolte qui a préféré poursuivre ses rêves plutôt qu'une brillante carrière en politique ou en droit.
C'est ainsi qu'il se met à fréquenter des individus qui tentent de gérer chacun à leurs façon les liens qui les attachent à la haute société. Parmi eux, Gabriel est très vite fasciné par la mystérieuse Lillian Dawes.

J'ai ouvert ce livre sans trop savoir ce qui m'attendait, et j'ai été séduite. Lillian Dawes est clairement une cousine éloignée d'Holly Golightly, le genre d'être qui n'en finit pas de vous filer entre les doigts et qui semble perdu.

"Elle parla jusqu'au matin, recroquevillée sur le canapé, la tête du chaton, qui s'était assoupi sur ses genoux, posée sur son bras ; Spencer et moi étions assis dos à la fenêtre, comme pour bloquer la lumière et retenir le jour qui risquait de nous arracher Lillian et de sonner la fin du conte de fées, quand le bûcheron se retrouve de nouveau tout seul dans les bois."

On pense aussi à Francis Scott Fitzgerald ou même à Edith Wharton face à d'autres personnages , qui essayent de tirer parti d'un monde dans lequel les cartes sont redistribuées suite aux deux guerres mondiales, à l'explosion de nouveaux modèles économiques et culturels, tout en sachant inconsciemment que la richesse ne suffit toujours pas et que le sang est encore primordial dans ces milieux. Les scènes comme celle où Gabriel et Spencer réalisent que la bibliothèque de Clayton révèle en fin de compte davantage la malhonnêteté et la superficialité du personnage qu'un quelconque intérêt pour la culture, sont éloquentes.
Gabriel, qui est encore très jeune pour ce milieu pas toujours très sain, essaie de saisir les rouages de ce monde qu'il doit apprivoiser pour sortir de l'enfance. Il est très gauche, et bien sûr il n'aura pas la fille, mais c'est lui qui nous raconte cet été particulier dans sa vie.

J'aime les ambiances un peu désabusées, les personnages hauts en couleurs, ce qu'offre ce livre. On peut lui reprocher son côté conventionnel, un suspens pas forcément très bien maîtrisé en ce qui concerne l'une des intrigue, mais c'est un joli livre malgré tout.

D'autres avis chez Lou, George, Lily, ou Cocola.
Merci à Lise pour le livre.

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06 juin 2010

Chez les heureux du monde ; Edith Wharton

Edith_WhartonLe Livre de Poche ; 441 pages.
Traduit par Charles Du Bos.
The House of Mirth. 1905
.

Lily Bart est une jeune fille de la haute société new-yorkaise admirée de tous pour sa beauté. Cependant, cette orpheline de vingt-neuf ans est également très pauvre, depuis la ruine de son père dix années plus tôt. De ce fait, afin de ne plus dépendre des largesses irrégulières de la tante qui l'a recueillie ou de celles de ses amis, il est nécessaire pour elle de contracter un riche mariage.
Les prétendant
s ne manquent pas, et Lily sait ruser pour les séduire, même lorsqu'il est évident qu'ils ne pourront faire de bons maris pour elle.

"Percy Gryce l'avait assommée tout l'après-midi (rien que d'y songer semblait réveiller un écho de sa voix monotone), et pourtant elle ne pouvait l'ignorer le lendemain, il lui fallait poursuivre son succès, se soumettre à plus d'ennui encore, être prête à de nouvelles souplesses, et tout cela dans l'unique espoir que finalement il se déciderait peut-être à lui faire l'honneur de l'assommer à vie."

L'approfondissement de sa relation avec Selden, une ancienne connaissance qui ne possède pas une grande fortune, mais qui sait évoluer au milieu des aristocrates, va pourtant ébranler la jeune fille dans ses résolutions matrimoniales.

Je viens d'achever ma lecture de ce livre, et je suis donc profondément déprimée, mais Chez les heureux du monde n'en est pas moins un roman ambitieux qui m'a beaucoup plu.
A travers le personnage de Lily Bart et la question du mariage, Edith Wharton nous entraîne dans un milieu où la beauté est aussi éclatante que ses membres sont impitoyables pour ceux qui franchiraient les limites de ce qu'il peut supporter. L'on peut être une femme peu fortunée, divorcée, extravagante, et conserver une certaine réputation. Mais se mettre sur la route d'une vipère telle que Bertha Dorset, qui raconte des horreurs diffamantes sur vous, quand on est célibataire et que l'on n'a pas la force de rendre coup pour coup, vous assure des relations de plus en plus distantes avec vos amis d'hier. Lily est un personnage étonnant à cet égard. En effet, bien que son vœu le plus cher, selon elle, soit d'être à l'abri du besoin, elle se laisse manipuler et broyer, reculant devant chaque opportunité de rejeter ses livres de comptes parmi ses mauvais souvenirs. Elle a les habitudes de sa classe, ses préjugés, ses principes, et pourtant elle est victime de coups d'éclats qui lui sont fatals.
A la porte de la haute société se trouvent des personnages tout aussi méprisables, qui espèrent s'élever, malgré leur vulgarité, grâce à la fortune ou le mariage. Ils sont dédaignés par les "vrais" membres de ce milieu, mais leur affabilité est grande, et la vanité des aristocrates l'est tout autant. La société décrite par Edith Wharton est en pleine évolution, et la redistribution des ressources remet en cause la légitimité des anciens aristocrates dans leur rôle de classe supérieure. Il est clair qu'il va falloir trouver un compromis.
Avec une plume aussi précise qu'ironique, Edith Wharton évoque tout le ridicule de cette situation et cette prison dorée vers laquelle on acoure.

"Combien, vu de la cage, le monde extérieur semblait séduisant à Lily, tandis qu'elle entendait la porte claquer sur elle ! ... En réalité, elle le savait bien, la porte ne claquait jamais ; elle demeurait toujours ouverte ; mais la plupart des prisonniers étaient comme des mouches dans une carafe : une fois entrés, il ne pouvaient plus reconquérir leur liberté. L'originalité de Selden était de n'avoir jamais oublié le chemin de la sortie."

Ah ! Selden ! Evidemment, il est long à la détente, et trop effacé. Mais quel gâchis !

"Pourquoi appelons-nous toutes nos idées généreuses des illusions, et toutes nos idées médiocres des vérités ? "

Moi, ce type me donne envie de rêver. Et j'aurais aimé que Lily l'admette elle aussi (quoi, ce billet part totalement en vrille ? désolée, il y a de l'orage, et moi ça me stresse, et quand je stresse je dis tout ce qui me passe par la tête).

J'ai vibré, espéré, pleuré, enragé avec Lily Bart durant plus de quatre-cents pages. J'espère que vous en ferez autant.

Les avis de Casa nova, Papillon, Romanza et Céline.

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03 juin 2010

Martin Eden ; Jack London

martin_edenPhébus ; 438 pages.
Traduit par Francis Kerline.
1909
.

La première fois que j'ai entendu parler de Martin Eden, c'était dans Les Maîtres de Glenmarkie de Jean-Pierre Ohl. Les extraits cités étaient superbes, et donnaient envie de découvrir cet auteur que je ne connaissais alors que pour avoir écouté mon maître de CM2 nous lire L'Appel de la forêt à voix haute, et qui avait donc pour moi le statut d'auteur aventurier dont les écrits étaient destinés à faire rêver les jeunes enfants de grands espaces, de vie au plus près de la nature (ce qui est déjà énorme, mais pas du tout ma tasse de thé en matière de lecture).

Martin Eden est un jeune matelot bourru et maladroit de vingt et un an lorsqu'il se rend chez les Morse pour la première fois. Dans cette grande demeure bourgeoise, où il a été convié pour avoir sauvé l'un des fils de la famille d'un mauvais pas, il voit sa vie basculer. A travers la personne de Ruth Morse, la fille de la famille, Martin voit scintiller les paillettes dans lesquelles, croit-il, la bonne société baigne.

"C'est alors qu'il vit la fille. Un seul regard sur elle suffit à effacer toutes les fantasmagories de son cerveau. C'était une créature pâle, éthérée, aux grands yeux bleus et célestes, avec une somptueuse chevelure d'or. Sa robe, qu'il entrevit à peine lui parut aussi merveilleuse que sa personne. Il la compara à une fleur d'or pâle frémissant sur sa tige. Ou plutôt non : c'était un esprit, une divinité, une déesse ; une beauté aussi sublime n'était pas de ce monde. A moins que les livres n'eussent raison et qu'il n'y en eût de nombreuses comme elle dans les hautes sphère de la société. L'ami Swinburne aurait pu la chanter. "

Martin n'est à l'origine qu'un animal de foire invité chez les Morse par le jeune Arthur, qui a promis un "sauvage" à sa famille. Il se cogne dans les meubles, et s'exprime avec une syntaxe et une franchise qui font frémir les membres de cette maison bourgeoise. Cependant, un lien se crée entre Ruth et Martin. Elle le considère comme un petit animal à éduquer, et lui se promet de devenir digne d'elle. Dès lors, il entreprend de lire, d'étudier, puis d'écrire, afin de pouvoir rivaliser avec les qualités intellectuelles dont les membres de la bonne société font preuve selon lui. 

Il m'est très difficile de vous parler de ce livre que j'ai trouvé intelligent, foisonnant, très bien écrit, mais qui m'a pourtant un peu déçue (j'avais d'immenses attentes concernant ce livre).
Jack London décrit avec beaucoup de réalisme l'existence de Martin Eden qui, au prix de mille privations, va parvenir à s'élever sur l'échelle des connaissances. Ses premiers tâtonnements ne sont pas forcément concluants, l'apprentissage ne pouvant se faire dans un désordre total. Malgré les conseils de Ruth, qui étudie la littérature américaine à l'université (et qui, pensent-ils tous deux, ne peut qu'être un bon guide), Martin ignore par quels livres et par quels domaines commencer son éducation. 
Il n'est pas au bout de ses peines, et apprend que l'effort intellectuel et l'effort physique ne peuvent être pratiqués de façon intensive en même temps. A travers l'expérience de Martin, Jack London évoque ainsi les inégalités criantes au sein de la société américaine, qui entravent finalement la liberté des citoyens à s'élever quand ils n'ont pas la possibilité de se consacrer à l'étude.
Martin adopte un compromis harassant et souvent humiliant, qui ne lui vaut ni l'estime du milieu qu'il souhaite intégrer, ni l'admiration de celui d'où il vient. Parvenu à un niveau d'éducation supérieur à celui des Morse, il n'en demeure pas moins un miséreux à leurs yeux, incapable de faire publier les essais et fictions qu'il produit en travaillant de façon intensive, ne s'accordant que quatre heures de sommeil par jour. Les journaux auxquels il adresse ses manuscrits sont inlassablement refusés, et les quelques succès qu'il finit par obtenir au bout de longs mois lui font cruellement expérimenter la malhonnêteté du milieu dont il recherche la reconnaissance.
Lorsque le succès frappe enfin à sa porte, ce n'est que pour lui apporter de nouvelles désillusions quant à la nature humaine. La vie vaut-elle les sacrifices qu'on lui fait ? Avide de connaissance, Martin Eden n'en tire finalement que la révélation de l'absurdité de la vie. Tous les symboles s'effondrent, dévoilant la médiocrité , la lâcheté et l'hypocrisie d'une société qui prétend réfléchir quand elle approuve inlassablement les discours instaurés depuis toujours.

Dans ce récit partiellement autobiographique, Jack London épingle ainsi la société dans son ensemble, les courants de pensée qui l'agitent, et livre une vision extrêmement désabusée de la vie. C'est sans doute sur ce dernier aspect que j'ai eu du mal à suivre Martin Eden dans son parcours, mais je ne peux aller plus loin sans en dire trop. J'avoue également avoir eu du mal avec certains dialogues fortement orientés vers la philosophie et des idées que je ne maîtrise pas.

Cependant, je le redis, Martin Eden est sans aucun doute un livre d'une très grande qualité, qui mérite son statut de chef d'œuvre.

Les avis d'Emjy et de Yohan.

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15 avril 2010

L'histoire d'un mariage ; Andrew Sean Greer

1066279_gfPoints ; 263 pages.
Traduit par Suzanne V. Mayoux. 2008
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Pearlie Cook prend la parole pour nous raconter sa vie dans les années 1950. Elle vivait alors avec Holland, son mari, et leur fils Sonny. "Les gens se font une idée des années cinquante. Ils parlent des jupes ballon décorées d'un caniche en laisse, des grèves de transports routiers, d'Elvis ; ils parlent d'une jeune nation, d'une nation innocente. Je ne sais pas pourquoi ils se trompent tellement ; ce doit être un dérapage de la mémoire, car tout cela est venu plus tard, à mesure que le pays se transformait. En 1953, rien n'avait changé." Pearlie et Holland se sont connus et aimés durant leur adolescence. La guerre les sépare, mais ils se retrouvent finalement lorsqu'elle s'achève, et se marient. Pearlie se pense alors heureuse, malgré une étrange mise en garde de la part d'une tante de son époux la veille de son mariage, malgré la maladie cardiaque dont souffre son époux, qui l'oblige à censurer son journal, afin que seules les bonnes nouvelles y figurent, et malgré une vie conjugale peu trépidante.
Tout cela vole en éclats lorsque Charles "Buzz"  Drumer sonne à la porte des Cook un jour de 1953, forçant ainsi Pearlie à reconsidérer son mariage, son époque, et des souvenirs qu'elle aimerait bien pouvoir effacer. 

Je me suis jetée sur ce livre lors de sa sortie en poche, certaine de découvrir un excellent roman, mais je dois reconnaître que je suis finalement mitigée. L'Histoire d'un mariage est construit de façon à faire défiler différentes époques, et à parsemer le récit de révélations censées lui donner un rythme, mais tout cela me semble finalement bien artificiel. Excepté la première information fournie par Buzz, je n'ai pas compris la nécessité de cacher (même si on a quelques indices au début) ce qui est révélé en toutes lettres à la page 72, et le personnage d'Annabel n'avait pas non plus besoin d'être gardé en stock aussi longtemps. De ce fait, ce roman s'étire inutilement en longueur entre le moment où tout bascule et celui où Pearlie sort de sa torpeur et nous permet de la suivre pour une remise à plat des faits.
Je regrette également les nombreux passages où de grandes phrases éculées nous sont balancées comme s'il s'agissait de révéler l'âme humaine et sa profondeur pour la première fois. "Nous croyons connaître ceux que nous aimons." est une jolie expression, mais ce thème n'en est pas moins courant et traité ici de façon conventionnelle en fin de compte. L'histoire d'un mariage est un roman sur les choix, plus ou moins prometteurs de bonheur, qui s'offrent aux personnages dans le contexte des années 1950, sur l'absence de communication, et sur la possibilité de ressusciter des sentiments bridés depuis des années. Il y a aussi tout un pan (considérable) de l'histoire qui demeure inconnu. Pearlie, en femme mariée des années 1950, est seule à se débattre, et n'aura jamais accès aux pensées de son époux, qui est pourtant parfaitement au courant de la situation.

Finalement, ce qui m'a plu dans ce livre, ce ne sont pas tant les relations entre Pearlie, Holland et Buzz, mais l'époque qui transparaît derrière eux. "J'écris une histoire de guerre. Je ne l'avais pas prévu. Au début, c'était une histoire d'amour, l'histoire d'un mariage, mais la guerre s'y est incrustée partout, tel un verre brisé en mille éclats. Non pas une histoire ordinaire de combattants, mais de ceux qui ne partirent pas à la guerre. Les lâches et les planqués..." (pour ceux qui craignent les spoilers, sachez que c'est en réalité bien plus compliqué). Le procès des époux Rosenberg, le maccarthysme, la guerre de Corée, le racisme, l'homophobie, le puritanisme hypocrite transparaissent dans ce récit, comme des échos à la vie conjugale et au passé de Pearlie. Le quartier tranquille où vivent les Cook a beau condamner tout ce qui sort de l'ordinaire, le goût prononcé des habitants pour les histoires sanglantes et le zèle dont certains habitants font preuve, font rire jaune.

Il ne s'agit pas d'un roman abominable. Il se lit avec beaucoup de facilité, mais il fait preuve de trop de maladresse et cède trop facilement à certains clichés pour sortir du lot.

Les avis d'Amanda, Clarabel, Cuné, Titine, Manu et Papillon.

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02 janvier 2010

American Psycho ; Bret Easton Ellis

9782020253802_1_Points ; 512 pages.
Traduit par Alain Defossé. 1991
.

Moi qui croyait être rodée en matière de beurkitude, je viens de me prendre un démenti cuisant en pleine face.

Patrick Bateman est un jeune homme qui correspond parfaitement au type que tout le monde déteste en cette période de crise économique. C'est un jeune loup de la finance superficiel, dédaigneux, obsédé par l'argent, les restaurants huppés, les marques, les belles cartes de visite, et son apparence physique. Accessoirement, il est aussi psychopathe.
Nous le suivons à travers son journal, dans une vie où tout le monde semble pareil à lui. Il est constamment entouré, ne dîne jamais seul, n'a aucune difficulté à ramener des filles chez lui, mais cela ne fait que davantage ressortir sa solitude. Il est riche, donne le sentiment d'être quelqu'un d'important, mais en dehors de quelques types assez inutiles, personne, pas même son avocat, ne connaît son nom.

J'ai ouvert ce livre sans avoir la moindre idée de ce que j'allais y trouver. Les cinq cents pages que composent ce livre pourraient être monotones, mais Patrick Bateman a un truc pour vous captiver qui fait qu'on ne peut pas lâcher son journal avant de l'avoir fini. Je n'ai eu aucun problème à lire les énumérations interminables de noms de marques (et lorsqu'on éprouve autant d'intérêt que moi pour ces choses là d'ordinaire, je vous assure qu'on pourrait aussi bien lire du chinois), les compte-rendus des soirées à répétition, les conversations dépourvues d'intérêt, parce que bien vite, on décèle toute la critique que contiennent les mots et les actes décrits. Tous les êtres que fréquente Bateman sont vides, à l'exception peut-être de sa naïve secrétaire, Jean. Lorsqu'il cite des psychopathes ou évoque ses crimes dans le détail au fil de la conversation, ses interlocuteurs font au mieux comme s'ils trouvaient ça drôle, au pire comme s'ils n'avaient rien entendu (c'est sans doute le cas d'ailleurs, tellement chacun est préoccupé avant tout de sa personne). 
Etrangement, c'est lorsqu'il cède à ses pulsions meurtrières que Bateman devient intéressant (pulsions réelles ou fantasmes, d'ailleurs). Certaines scènes sont carrément ignobles. Patrick Bateman, en plus d'aimer tuer, a une imagination débordante en la matière. Il torture ses victimes (il déteste particulièrement les sans-abri, les types qui réussissent mieux que lui, ainsi que les femmes) avant de les laisser agoniser, puis d'aller dîner tranquillement avec ses "amis" (ce qui fait que pendant quelques instants, on prie pour que la victime soit morte). Et c'est de pire en pire. En réalité, il est profondément malheureux parce qu'il se sent aussi vide que les autres.

"Comment pourrait-elle donc comprendre que rien ne pourrait jamais me décevoir, puisque je n'attends plus rien."

Et voilà comment le personnage le plus froid et le plus cruel parvient à attirer la pitié du lecteur...

Un livre qui m'a totalement conquise. J'avais peur que les cinq cents pages se fassent sentir, mais il n'y a pas le moindre coup de mou dans ce texte. C'est assez marqué années 80/90 (je pense aux réflexions sur le SIDA, aux réflexions musicales), mais le fond est indémodable. Et pour couronner le tout, je viens de réaliser que l'adaptation a comme acteur principal mon Christian à moi. 

C'est assez moyen comme billet pour débuter l'année, je m'en excuse...

Ofelia, veux-tu m'épouser ? (je plaisante, je voulais juste jouer les briseuses de ménage en ce début d'année)

challenge 100 ans billet

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12 décembre 2009

"Vivre devrait être aussi facile que bouffer une glace..."

7427_medium_1_Le Saule ; Hubert Selby Jr
Editions de l'Olivier ; 302 pages.
Traduit par Francis Kerline.
1998
.

Last Exit to Brooklyn a été une lecture coup de poing en début d'année, si bien que, profitant de l'esprit de Noël qui règne actuellement, j'ai décidé de me refaire une lecture particulièrement réjouissante en compagnie d'Hubert Selby Jr. Je ne croyais pas si bien penser.

Bobby est un jeune Noir qui vit dans le Bronx, avec sa mère, ses frères et soeurs, ainsi que les rats qui occupent les murs de leur taudis. Sa maman peut encore le consoler à ce moment, lorsqu'il a peur.

"Bobby savait que quand elle aurait fini elle ne crierait plus pendant un moment et qu'elle lui ferait un câlin et lui donnerait peut-être une grenadine et tout irait bien...
                                                               pendant un moment..."
 

    
Et puis, il a Maria, une jeune Portoricaine, avec laquelle il vit le grand amour. Le livre débute à peine lorsque le couple est agressé en pleine rue par une bande qui n'accepte pas qu'un Noir et une Hispanique se fréquentent. Bobby est sauvagement battu avec une chaîne, tandis que Maria reçoit de l'acide en plein visage. Elle est transportée d'urgence à l'hôpital, où accourent sa mère et sa grand-mère. Quant à Bobby, il est recueilli par un vieillard étrange, un Allemand au prénom juif, Moishe. Il s'agit d'un ancien rescapé des camps de la mort, qui a perdu son fils au Viêtnam, puis la femme de sa vie. Moishe, qui n'avait plus la moindre raison de vivre, s'attache à Bobby, le soigne, et tente de le faire renoncer à ses plans de vengeance en essayant de ne pas se le mettre à dos. Il essaie aussi, à travers cette rencontre, de surmonter ses propres démons.   

Curieusement, Le Saule, livre de la douleur, de la haine de la solitude et de l'injustice, se révèle plutôt tourné vers l'espérance, le pardon, la rédemption (trop sur la fin). L'arbre du titre symbolise d'ailleurs l'immortalité, la renaissance, tout un programme.
Mais avant d'y parvenir, il faut parcourir un chemin composé d'allers-retours, et de moments d'immobilisme. Ce texte est tout en contrastes durant la quasi-totalité de l'histoire. On passe de la terreur au rire, de la haine aux souvenirs heureux presque à chaque page.

"il savait que c'était une erreur de lanterner ici, à chialer, sans défense, incapable de voir à plus d'1 mètre à cause de la buée qu'il avait dans les yeux, mais il était collé sur place, il pouvait pas bouger parce que, s'il bougeait, s'il cessait de regarder ses larmes tomber de la hauteur vertigineuse de son visage sur le sol entre ses pieds, alors peut-être il n'entendrait plus jamais la voix de Maria, et là maintenant planté sans défense au milieu du danger qu'il avait essayé d'éviter, il entendait sa voix... "

Certaines scènes sont d'une violence inouïe. L'agression de Bobby et de Maria intervient alors que le lecteur n'a pas encore eu le temps de comprendre qui sont ces enfants. Et déjà il faut courir, suivre Maria qui hurle de douleur, s'inquiéter pour Bobby, complètement brisé. Savoir ce qu'il faut faire, ou pas. Lorsque l’on souffre, que l’on n’a plus rien, et que l’on n’est plus rien, il est facile de se mettre dans une cage, aussi moisie soit elle, pour ne plus voir le monde tel qu’il est. C’est réconfortant, mais aussi terrifiant, pire parfois. Moishe s’est bâti un bunker, Maria s’envole pour ne plus souffrir, sa grand-mère se terre dans son silence, et Bobby se réfugie dans sa haine. Les personnages de ce roman frappent par le déni de leurs souffrances dont ils font preuve, qui les rend si proches du lecteur.
Une fois cachés, ils cherchent un sens à ce qui s'est passé, mais il n'y en a pas.

"Il regardait Moishe [...] Moishe qui sentait la douleur de Bobby lui moudre les boyaux et relancer sa propre douleur tout à l'heure réveillée par ces souvenirs revécus, et son coeur qui faisait mal et pleurait en voyant Bobby enrager, éventré par la colère, par la bestialité totale, insensée de la mort de Maria, une petite fille qui pour une raison inconnue s'était jetée dans la mort et dont Bobby cherchait les morceaux épars, et personne ne pourrait expliquer pourquoi ça s'était passé, personne ne pourrais avancer un argument rationnel, dire Eh bien voici la cause, nous avons compris, ça ne se produira plus...personne..."

Ce sens que l'on cherche, c'est avant tout sa propre responsabilité dans les drames de sa vie. Moishe, alors appelé Werner, a été accusé d'être juif par un associé crapuleux. L'horreur des camps est telle qu'il est convaincu que la punition infligée aux juifs a forcément une raison d'être. La grand-mère et la mère de Maria ont quitté leur île, et cherchent à savoir si c'est pour cela que Maria, une enfant presque, qui prend soin des siens, a été tuée avec une telle haine. Accepter qu'il n'y a aucun sens à l'horreur, que le hasard est tout-puissant est aussi frustrant qu'effrayant. C'est pourtant le quotidien des personnages de ce livre, d'autant plus qu'ils évoluent dans un espace où la justice ne s'exerce pas. Tous n'ont jamais été considérés que comme des déchets de la société, et leur volonté de s'en sortir semble à la fois admirable et totalement vaine.
Être encore plus cynique que l'auteur de Last Exit to Brooklyn me fait un peu peur, mais j'ai trouvé la fin du roman presque naïve. Je n'imagine pas des lendemains glorieux pour Bobby, et je ne trouve pas réconfortant de se dire qu'il a surmonté ses démons, et que c'est ce qui compte le plus. Maria continuera éternellement à tomber, et tous les principes chrétiens du monde n'y changeront rien.
Toutefois, si le roman s'arrête là, il ne nous dit certainement pas que tout sera simple désormais. Selby est un immense écrivain dont l'écriture, faite de phrases très longues, parfaitement rythmées, jonglant avec les registres, les modes de discours, exprime toutes ces nuances, toutes ces émotions, et Le Saule un très beau livre que l'on ne lâche pas avant de l'avoir fini.

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