22 avril 2012

Nous étions les Mulvaney - Joyce Carol Oates

1168537_gfJ'ai découvert Joyce Carol Oates l'été dernier par le biais de deux textes très courts qui m'ont beaucoup marquée. Dans ma bibliothèque se trouvait aussi un pavé racontant l'histoire d'une famille américaine vivant dans l'Etat de New York, les Mulvaney.

C'est Judd, le cadet de la famille, qui nous raconte rétrospectivement l'histoire de ses parents, Corinne et Michael, de ses deux frères, Michael Jr et Patrick, de sa soeur, Marianne, et de leurs innombrables bestioles. La famille est d'abord heureuse et prospère, à High Point Farm, une "maison de rêves", et la population de Mont Ephraïm respecte les Mulvaneys, au point de les admettre (même si c'est en grinçant des dents) dans des cercles très sélectifs. Tout change le 14 février 1976, lorsque Marianne est violée après le bal de la Saint-Valentin.

Dans ce roman, Joyce Carol Oates dresse un portrait très dur de l'humanité en général, et de la société américaine en particulier. Comme dans Viol, une histoire d'amour, elle fait enrager le lecteur, lorsque Marianne, la victime, est incapable de témoigner. "J'avais bu. C'est si difficile de se rappeler. Je ne peux pas le jurer. Je ne suis pas sûre. Je ne peux pas porter de faux témoignage." Comme chacun le sait, une fille violée est une fille qui regrette, qui l'a cherché... Le coupable peut compter sur l'argent de papa, l'hypocrisie de maman, le sexisme et le puritanisme ambiant pour ne pas être ennuyé. Dans ce contexte, il faut un coupable, et pour les parents Mulvaney, ce sera la victime elle-même qui servira de défouloir à leur impuissance à la protéger, aussi absurde et injuste que cela puisse être.

 "Je croyais que papa et maman n'étaient que des 'victimes'. Pourquoi leur reprocher de traiter Marianne comme de la merde, s'ils ne sont que... quoi, déjà ?... des grenouilles sucées par des araignées d'eau jusqu'à ce que mort s'ensuive ?
- Pour la même raison qui fait que papa en veut à Marianne. Tu sens juste viscéralement que tu n'as pas envie de voir une certaine personne."

Nous assistons alors à l'explosion de cette famille si unie qui connaissait tous les codes du bonheur jusque là. Les Mulvaney trouvent refuge dans la religion, la boisson, le travail, contribuant ainsi à la destruction de tout ce qu'ils avaient bâti. A partir du viol, on ne fait plus que feindre le bonheur. Marianne et Corinne, qui essaient de garder la tête hors de l'eau, se répètent sans cesse que tout va bien, que tout va rentrer dans l'ordre très bientôt, et elles prient tant qu'elles peuvent.

"Il y avait d'excellentes raisons qui poussaient des gens comme sa soeur - et sa mère, et la mère de sa mère - la majeure partie de l'humanité, en fait - à croire ce qu'ils croyaient contre la raison même : ils croyaient parce que, comme des enfants, ils avaient peur du noir. Prenaient à tort la lumière d'une Vérité inhumaine et implacable pour la simple obscurité."

Personne d'autre n'est dupe. Les portes claquent au nez des Mulvaney, le père est furieux contre la terre entière, les frères furieux contre leur père, et pendant ce temps les coupables continuent à vivre.
Ce qui fait aussi la réussite de cette saga familiale est l'originalité de sa construction, qui la différencie d'autres romans du même genre que j'ai pu lire. Joyce Carol Oates décortique en effet chacun des détails qui font que les Mulvaney sont une famille unie, heureuse, puis une famille qui vole en éclat. Elle parle des codes connus seulement des membres de la famille, elle s'attache à suivre chacun des Mulvaney, et montre comment il réagit au viol de Marianne. Et puis, il y a toujours ce style percutant, qui prend le lecteur à la gorge et ne le laisse pas souffler un seul instant.

J'ai lu ce livre en deux jours. J'avais besoin d'y retourner dès que je le posais, de façon un peu malsaine (ce n'est pas vraiment une lecture agréable). Un très bon moment de lecture.

Ce livre a été très lu sur la blogosphère. D'autres avis chez Papillon, Manu, Perrine, Céline, Stéphie, Dominique, Titine, Romanza et sûrement beaucoup d'autres.    

1996 pour la version originale.
Traduit par Claude Seban. 699 pages.

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25 mars 2012

De beaux lendemains - Russell Banks

beauxDans une petite ville isolée de l'Etat de New York, alors qu'il neige, le bus scolaire conduit par Dolorès Driscoll quitte brutalement la route. Quatorze enfants sont tués, d'autres sont gravement blessés. Jusque là, Sam Dent était une bourgade plutôt calme. Elle va devoir faire le deuil de ce qui s'est passé en se regardant pour la première fois dans le miroir.

De beaux lendemains est un roman à quatre voix. Dolorès Driscoll d'abord, la conductrice du bus, livre son témoignage sur l'accident. Elle est physiquement indemne mais brisée, et pourrait faire une coupable idéale. C'est elle qui conduisait, et certains parents tentent de surmonter leur chagrin en déclarant que cet accident était prévisible, qu'ils l'avaient vu venir, et que Dolorès n'aurait pas dû être au volant du bus. Cependant, elle a un mari infirme et aucun argent, aussi la colère des gens cherche à se reporter sur quelqu'un d'autre. Mitchell Stephens, un avocat new-yorkais en colère lui aussi a trouvé d'autres personnes à blâmer. Répétant qu'il n'y a pas d'accidents, il tente de convaincre les familles des victimes de s'en prendre à la ville, à l'Etat, et de les faire payer pour ce qui s'est passé. Son combat est sincère, mais il cherche aussi à se perdre dans cette affaire pour oublier qu'il est lui-même un père blessé.
Billy Ansel est une épave. Veuf depuis quelques années d'une épouse qu'il adorait rencontrée au lycée de Sam Dent, il n'avait plus que ses enfants, des jumeaux, qui ont péri dans l'accident sous le regard de leur père, qui suivait le bus dans son véhicule.
Enfin, Nicole Burnell avait tout pour être la prochaine Miss America, et quitter la misère de Sam Dent. L'accident lui a pris ses jambes, mais elle se servira de ce drame pour obtenir autre chose que ce que l'on attendait d'elle.

Ce livre évoque le deuil évidemment. Celui d'un avant, celui d'un enfant, celui de ce qu'on aurait dû devenir à travers lui. Je m'attendais à des étincelles lorsque j'ai ouvert ce livre, j'y ai trouvé des gens complexes, vrais, et qui ne réagissent donc pas de la même façon au drame qui les touche. En fait, les étincelles sont bien présentes, mais elles sont discrètes, et ne déclenchent pas ce à quoi on s'attend. L'accident n'est pas un début, c'est un événement dans la vie de gens qui existaient déjà avant. Ce qu'il provoque ne découle donc pas seulement de ce bus qui a dévié de sa trajectoire. Ce qui était caché, nié, devient insupportable. Les rapports de force s'inversent. J'ai été très touchée par Nicole en particulier. Cette jeune fille était peut-être une pimbêche avant l'accident (reine de beauté, très populaire, un vrai cliché), mais nous ne le sauront jamais. En revanche, on découvre une enfant blessée mais suffisamment intelligente pour utiliser ce qui lui est arrivé pour prendre sa revanche.

"Moi je le regardais, par contre. Je regardais au-dedans de lui. J'avais changé depuis l'accident, pas seulement dans mon corps, et il le savait. Son secret m'appartenait désormais ; il était à moi. Avant, c'était comme si je l'avais partagé avec lui, mais ça c'était fini."

Ce qu'elle fait est égoïste, et pourtant elle sauve Sam Dent d'une certaine manière. J'ai été choquée de voir ces avocats tourner autour des victimes, j'ai eu envie de hurler aux parents d'écouter Billy Ansel, l'ancien héros du Vietnam devenu l'ivrogne du village. Dans tout ce carnage, ce sont finalement les trois personnes les plus marginalisées, Billy, Abbott et Nicole, qui gardent les pieds sur terre, et refusent d'adhérer au besoin de trouver absolument un coupable.

"Cette ville entière est devenue complètement cinglée."

Un livre dans lequel j'ai eu du mal à me plonger, qui m'a demandé de gros efforts de concentration, mais qui en dit beaucoup sur l'âme humaine. Russell Banks est un auteur que je voulais découvrir depuis des années, je ne regrette pas d'avoir enfin pris le temps de le faire.

Sylvie a été moins conquise que moi. Dédale a en revanche beaucoup aimé sur Biblioblog.

1991.
Actes Sud. Traduit par Christine Le Boeuf.

252 p.


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17 juillet 2011

Beach Music - Pat Conroy

9782253144519-GOn ne peut pas fréquenter la blogosphère littéraire et ne pas connaître Pat Conroy. En fait, on ne peut même pas fréquenter la blogosphère littéraire et ne pas avoir envie de lire Pat Conroy. Cuné a trop harcelé tout le monde avec son Patounet chéri (elle a même organisé un Patounet Swap il y a quelques temps) pour que l'on puisse passer au travers des mailles du filet.
Autant vous dire que je flippe à mort à l'heure actuelle, parce que je suis beaucoup moins subjuguée que je ne l'aurais cru. J'ai changé d'adresse, quitté tout le monde, investi dans des gardes du corps et des alarmes. Mais comme je suis une bonne blogueuse, je vais quand même vous en dire un peu plus sur Beach Music.

Jack McCall s'est installé à Rome après le suicide de sa femme, Shyla. Elevé en Caroline du Sud, il a coupé tous les ponts avec son passé après avoir gagné la garde de sa fille, que ses beaux-parents voulaient lui enlever.
Des années plus tard, sa belle-soeur débarque à Rome en hissant le drapeau blanc. Il reçoit aussi un message annonçant que sa mère, Lucy, est sur le point de mourir. Enfin, Mike, un ami d'enfance qui a fait carrière à Hollywood, lui offre un gros paquet d'argent pour écrire un scénario sur leur histoire et celle de leurs familles.
Difficile dans ces conditions de ne pas se retourner sur son passé.

Je vais commencer par les bons points du livre, car j'ai quand même passé une bonne semaine en sa compagnie. Déjà, Pat Conroy tient le lecteur en haleine. J'adore l'ambiance Vieux Sud, alors je n'ai pas vu passer les neufs cent et quelques pages que compte ce livre. Il y a aussi des moments extraordinaires, comme lorsque Jack et trois de ses frères plongent nus dans l'eau glacée sous les yeux de toute la ville, ou lorsque Lucy et Leah se battent pour la survie des tortues carets. L'intrigue est enfin servie par beaucoup d'humour, qui contrebalance la tristesse de la vie de tous ces gens. D'une manière générale, les dialogues sont travaillés, et beaucoup de scènes sont très fortes et très poétiques.
J'ai quand même du mal à être complètement enthousiaste. Déjà, la construction pose problème. Pat Conroy nous livre des récits (souvent épouvantables) sur l'Holocauste, les années soixante, la vie de chacun des personnages, mais je n'ai pas trouvé le fil conducteur de cette fresque. Trouver pourquoi Shyla, qui hante toute l'histoire, s'est suicidée ? Cet aspect du livre m'a beaucoup gênée. J'y vois surtout un prétexte pour raconter l'histoire des Fox. Réconcilier Jack avec son passé ? Réaliser qu'en fait, les frères c'est pas si mal, que l'on aime follement sa maman et sa Caroline du Sud ? Sans doute, mais j'aurais aimé que ce soit plus subtil.
Ca part beaucoup trop dans tous les sens, et ça donne un aspect bricolé à l'ensemble. J'ai eu beaucoup de mal avec la grossièreté du trait dans la description des personnages et dans des moments clés du récit. Alors, on a l'alcoolique, le père violent, les victimes de l'Holocauste, la suicidée, le traître, le prêtre assassin reconverti... Le tout ponctué d'un aspect très mielleux sur la fin du livre. Pour reprendre les termes de Célestine, chacun a fait ce qu'il pouvait faire, donc embrassons-nous tous. Mouais. Le pardon final à Capers est grotesque, et ponctue un faux procès qui l'est tout autant. De la même manière, l'attentat de l'aéroport, quelqu'un peut m'expliquer ? La pêche à la baleine qui tourne mal* ? Et mon moment préféré : George et Ruth, témoins du mariage final ?
Même le personnage de Jack, pourtant attachant, est souvent mal traité. Quand il renoue avec son passé, on s'attend aux pires secrets concernant tout le monde. Il hait sa famille, sa belle-famille, ses amis, mais dès qu'ils apparaissent, à l'exception de Capers, tout n'est qu'amour et humour... Je croyais la vie un peu plus compliquée que ça.

Je suis un peu de mauvaise foi, parce que je n'aurais jamais tenu presque mille pages si c'était nul, mais je suis frustrée. Frustrée parce que j'avais des attentes énormes concernant ce roman, et parce que j'ai attendu jusqu'à la fin que le déclic se fasse, que le début du roman tienne ses promesses. Il y avait vraiment de quoi faire un livre magnifique, mais au final on passe juste un bon moment, ponctué de quelques bonds lors des scènes invraisemblables.

Je ne renonce pas à Pat Conroy, et je pense qu'un jour je prendrais le temps de lire Le Prince des Marées. En attendant, vous pouvez voir chez Mademoiselle Swan que ce livre en a subjugué plus d'un. J'ai même retrouvé l'avis de Cuné.

* En fait, j'ai adoré le début du chapitre sur la pêche à la baleine (enfin, une bestiole du genre). Mais pourquoi en faire autant ?

Le Livre de poche. 924 pages.
Traduit par Françoise Cartano.

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10 juillet 2011

"C'est la seule histoire que je serais jamais capable de raconter"

9782266125338

Je vais vous donner un conseil si vous n'avez pas lu ce livre : Ne lisez pas mon billet. N'en lisez aucun d'ailleurs. Sachez juste qu'il FAUT lire Le Maître des illusions.

"On aime à croire que cette vieille platitude, amor vincit omnia, a quelque chose de vrai. Mais si j'ai appris une chose pendant ma triste existence, c'est que cette platitude est un mensonge. L'amour ne vainc pas tout. Qui croit cela est un imbécile."

Richard Papen est juste un étudiant fauché de vingt ans quand il quitte la Californie pour aller étudier à Hampden, dans le Vermont. Là-bas, il espère poursuivre l'étude du grec ancien, mais on lui signifie rapidement que Julian Morrow, l'unique enseignant dans ce domaine, est très sélectif. Il choisit lui-même ses étudiants, et leur nombre est très restreint.
Richard tente tout de même sa chance, mais se fait rembarrer. Il croise finalement plus tard les cinq étudiants de Julian, Henry (le plus brillant, riche, et le préféré de Julian), Francis, Bunny (le cancre), et enfin les jumeaux Charles et Camilla. Ils sont très peu appréciés des autres sur le campus, mais ils adoptent Richard à la première rencontre, et lui font intégrer leur classe. Désormais, Richard va évoluer dans un cercle de passionnés, mais qui se révèle aussi de plus en plus destructeur.

Je suis incapable de vous dire depuis combien d'années j'avais prévu de me lancer dans la lecture de ce pavé, mais aujourd'hui je m'en veux de ne pas l'avoir fait plus tôt.
Il s'agit d'un récit rétrospectif, qui commence par un assassinat. Lorsque nous découvrons finalement qui sont les jeunes gens qui vont devenir des meurtriers, les choses se compliquent. Les nouveaux copains de Richard sont un peu étranges, déconnectés du monde, mais tout ça est lié au fait qu'ils vivent à l'heure grecque. A priori, si on succombe aux clichés, ils devraient être les êtres les plus ennuyeux du monde. Sauf que, contrairement à ce qu'on croit, les Grecs aussi avaient des vices, et nos petits gosses de riches ne se sont pas contentés d'en piocher seulement quelques uns.   
Ce qui est incroyable dans ce livre, c'est la manière dont on se fait ballader du début à la fin. Je m'en suis voulu d'avoir suivi le même parcours que Richard, de n'avoir pas fait preuve de davantage de clairvoyance que lui ! On en arrive à participer au meurtre de Bunny, à vouloir sa mort sans se poser la moindre question. D'ailleurs, à la moitié du livre, je pensais l'histoire quasiment bouclée. Bunny est mort, et il s'agit de faire bonne figure. A ce stade, je me demandais où l'auteur avait l'intention de m'emmener, et j'étais déçue que ce soit aussi facile. Je me demandais où étaient les personnages ambigus promis par la quatrième de couverture, et surtout comment j'allais être intéressée par la deuxième moitié du livre dans ces conditions.
J'ai été servie... Après avoir assassiné Bunny, nos héros sont loin d'être sortis d'affaire, mais pas dans le sens où nous l'entendions. Un deuxième roman commence, dans lequel Richard connaît mieux les protagonistes, et ça n'est vraiment pas joli à voir. Je crois que c'est la partie que j'ai préférée, pour l'ambiance, qui bascule encore d'un cran dans le glauque, et l'étude des personnages à laquelle se livre enfin Donna Tartt, révélant tout son génie.

Un excellent roman, sans le moindre temps mort, dont les sept cents pages se dévorent à toute allure. Décidément, il se passe des choses passionnantes sur les campus américains ! Maintenant, j'ai hâte de me lancer dans Le Petit copain, même si les avis sont très contrastés d'après ce que j'ai pu lire.

D'autres avis chez Erzie, Karine, Kalistina, Leiloona, Allie, et Madame Charlotte (qui n'a pas aimé).

Le Maître des illusions. Donna Tartt.
Pocket
.705 pages.

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05 juillet 2011

Délicieuses pourritures - Joyce Carol Oates

9782290341889FSDécouvrir Joyce Carol Oates était dans mes projets depuis des années.Parmi ses nombreux livres, on m'a conseillé ce court texte. Je n'ai pas été déçue ! 

Gillian Bauer est une étudiante de vingt ans en 1975, plutôt réservée, et complètement envoûtée par l'un de ses enseignants, Andre Harrow, et la femme de celui-ci, Dorcas.
Il faut dire qu'Andre et Dorcas ont l'habitude de susciter ce genre de réaction. Toutes les étudiantes de Heath Cottage, résidence dans laquelle vit Gillian, et qui participent au cours du professeur Harrow, veulent être distinguées. Pour obtenir son approbation, elles vont jusqu'à étaler les choses les plus intimes de leur vie durant ses cours, à sa demande. Il paraît que celles qui plaisent à Andre sont invitées à venir chez lui, travaillent avec Dorcas, voyagent avec le couple.
Bien que peu sûre d'elle, Gillian meurt d'envie de faire partie des heureuses élues.

Si vous voulez découvrir un grand écrivain, je vous conseille ce livre !
Délicieuses pourritures possède un souffle incroyable. Dès les premières pages, j'étais complètement happée par cette histoire, avide d'en connaître l'issue.
L'atmosphère devient vite poisseuse, pesante, malsaine. Des filles disparaissent, se coupent les veines, des incendies criminels se déclarent, empêchant tout le monde de dormir sereinement.
Au milieu de tout ça, on a un couple au très fort charisme. Andre, fou de D.H. Lawrence, essaie de mettre à nu toutes les étudiantes qui l'approchent. Il analyse leurs poèmes, leurs journaux intimes, et les invite à se brûler les ailes sans jamais essuyer le moindre refus. Si les étudiantes craquent pour leur professeur, sa femme entre systématiquement dans le jeu. Dorcas est tout aussi impalpable. Elle affiche son programme sur les murs des musées, mais qui pourrait y voir autre chose que de la provocation ?   

Le suspens pourrait être totalement absent, puisque le livre commence par la fin, par la contemplation de totems hideux, rappelant ceux de Dorcas, au musée du Louvre en 2001, et par l'incendie. Pourtant, l'engrenage dans lequel s'engage Gillian fascine au moins autant le lecteur que la jeune fille est attirée par Andre. Elle nous livre ainsi, sous la forme d'un témoignage, les quatre mois qui conduisent au drame, son isolement de plus en plus grand, et son malaise grandissant face à une situation dans laquelle elle perd pied et dont elle ne peut se défaire.

Le style n'est pas particulièrement cru, mais cela suffit à montrer la facilité avec laquelle on peut manipuler les gens. Isoler et puis détruire, les bêtes ont des jouets dociles.

"Le meurtre d'âme, ça existe, dit Penelope. Sauf qu'il n'est pas visible comme l'autre. Il y a des gens mauvais. Il y a des gens cruels. Des gens qui devraient être punis. S'il y avait quelqu'un pour les punir."

Je suis ressortie de cette lecture aussi nauséeuse qu'impressionnée. Quand je pense qu'en lisant le résumé de Les Chutes il y a quelques années, je croyais que c'était un roman nunuche... Si vous avez des suggestions à me faire concernant cet auteur, je suis plus que preneuse.

D'autres avis chez Lou, Cynthia, Ys, Praline, Céline.

J'ai Lu. 125 pages.
2002.

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02 juillet 2011

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur - Harper Lee

9782253115847FS

"Tirez sur tous les geais bleus que vous voudrez, si vous arrivez à les toucher, mais souvenez vous que c'est un péché de tuer un oiseau moqueur."


Je commence mes vacances avec ce grand classique de la littérature américaine dont j'entends parler depuis de nombreuses années.

L'histoire se déroule au milieu des années 1930, en Alabama. Nous suivons Scout, une gamine, qui vit avec son grand-frère, Jem, et son père, Atticus Finch. Ce dernier est avocat, et éduque ses enfants d'une manière qui fait jaser les bien pensants. Il y a aussi Calpurnia, la servante noire, qui veille sur la maison et ses habitants.
Scout joue, va à l'école, se bagarre, fait des bêtises, observe et grandit. Un été, elle et son frère font la connaissance de Dill, le neveu d'une voisine. Tous les trois sont fascinés par la maison des Radley, dans laquelle l'étrange Arthur "Boo" Radley a disparu depuis de longues années.  
Par ailleurs, Atticus est commis d'office dans une affaire sordide. Une jeune fille blanche de la famille Ewell accuse Tom Robinson, un Noir, de l'avoir violée. Bien que les Ewell soient aborrés de tous, et que l'innocence de Tom soit évidente, cela reste la parole d'une Blanche contre celle d'un Noir, et les esprits s'emballent.

" - Comment ont-ils pu faire ça, comment ont-ils pu?
  - Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Ce n'est ni la première ni la dernière fois, et j'ai l'impression que quand ils font ça, cela ne fait pleurer que les enfants."

Comme beaucoup de blogueurs dont j'ai parcouru les avis, le contenu du livre m'a plutôt surprise. En effet, il est loin de se concentrer sur le procès de Tom Robinson. Il s'agit en réalité de voir le monde à travers les yeux de Scout.
De ce fait, durant la première moitié du livre, on l'observe dans son quotidien. Elle n'est qu'une toute petite fille au début, inséparable de son frère, toujours à faire ce qu'elle veut. Puis, arrivent des événements qui égratinent son enfance. Lors de ses premiers jours d'école, la maîtresse en veut à Scout de savoir lire et écrire. Les difficultés de l'implantation de la scolarité obligatoire et les expériences éducatives sont alors brièvement abordées. Scout doit aussi faire face, au fil du livre, au fait que Jem ne souhaite plus s'occuper d'elle en permanence. Lui aussi grandit, ce qui implique de ne pas lui parler à l'école, de ne pas l'accompagner lorsqu'il se baigne nu avec Dill. Etant une fille, Scout doit enfin supporter les remarques sur la "dame" qu'elle est censée devenir. Plus tard, la scène du goûter où elle porte une robe et où elle finit crucifiée par les rires de ces dames devant sa spontanéité est l'une des plus marquantes du roman.
Le procès achève de lui ouvrir les yeux sur l'absurdité des choses, les histoires sur les familles soit disant plus vieilles que les autres, les cris d'horreur face à Hitler quand soi-même on est atroce envers ses propres voisins...

" Je crois que je commence à comprendre quelque chose ! Je crois que je commence à comprendre pourquoi Boo Radley est resté enfermé tout ce temps. C'est parce qu'il n'a pas envie de sortir. "

J'ai trouvé ce livre très beau, à la fois simple et foisonnant. Cotoyer des individus tels qu'Atticus, Miss Maudie, Scout et Jem le temps d'un livre, ça fait un bien fou !

Plein d'autres avis chez Canthilde, Tamara, Katell, Sylire, Papillon, Karine, Keisha, Kalistina, B. et Romanza.

Le Livre de Poche. 447 pages.
1961.

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07 janvier 2011

On dirait vraiment le paradis ; John Cheever

9782070337347FSFolio ; 132 pages.
Traduit par Laeticia Devaux.
1982
.

Sears est un homme déjà âgé, qui aime patiner sur l'étang gelé de Janice. Il découvre un jour que celui-ci a été transformé en décharge, et qu'il est en train de dépérir. Il décide alors de contacter des avocats afin de mettre un terme à cette entreprise.
Au même moment, il rencontre Renée, dont il tombe amoureux, qui lui échappe, et qui ne cesse de lui répéter qu'il ne comprend rien aux femmes.

Voilà un livre qui est agréable à lire, mais auquel il manque de la densité pour vraiment marquer les esprits. Plusieurs voix se mêlent. A celle de Sears se joignent occasionnellement celles d'habitants de Janice, et de l'avocat environnementaliste que Sears a employé.
Le rythme est lent, mais il y a quelque chose de brutal dans ce récit, et l'on ne s'ennuie pas une seconde.
De quoi ce livre parle t-il ? Difficile à dire. Regard sur le monde qui avance, en bien ou en mal, questionnement sur l'amour, le temps, l'environnement. Il y a aussi un bébé oublié au bord d'une autoroute, un chien froidement tué, une empoignade entre deux voisines ennemies au supermarché, et un avocat assassiné en quelques lignes.

"Toutes ces autoroutes qui se rejoignaient, le bruit de la circulation qui claquait comme un fouet, et Betsy se demanda -bêtement, elle le savait- si la vie moderne et son goût prononcé pour les autoroutes n'avaient pas volé aux hommes et aux femmes la beauté intrinsèque de ce monde."

J'ai trouvé cette première rencontre avec John Cheever à moitié satisfaisante. La présence1718394131 de l'auteur m'a beaucoup marquée, mais le récit en lui même me laisse assez indifférente.

La fin est cependant excellente, avec une chute à la fois cynique et drôle.

Merci à Lise pour le livre.

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29 juillet 2010

Sous le charme de Lillian Dawes ; Katherine Mosby

mosby Folio ; 346 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
2009
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Gabriel est un jeune homme de dix-sept ans issu d'une bonne famille, qui se fait renvoyer de son établissement scolaire. C'est ainsi qu'il est accueilli par Spencer, son grand frère, un jeune homme à l'allure désinvolte qui a préféré poursuivre ses rêves plutôt qu'une brillante carrière en politique ou en droit.
C'est ainsi qu'il se met à fréquenter des individus qui tentent de gérer chacun à leurs façon les liens qui les attachent à la haute société. Parmi eux, Gabriel est très vite fasciné par la mystérieuse Lillian Dawes.

J'ai ouvert ce livre sans trop savoir ce qui m'attendait, et j'ai été séduite. Lillian Dawes est clairement une cousine éloignée d'Holly Golightly, le genre d'être qui n'en finit pas de vous filer entre les doigts et qui semble perdu.

"Elle parla jusqu'au matin, recroquevillée sur le canapé, la tête du chaton, qui s'était assoupi sur ses genoux, posée sur son bras ; Spencer et moi étions assis dos à la fenêtre, comme pour bloquer la lumière et retenir le jour qui risquait de nous arracher Lillian et de sonner la fin du conte de fées, quand le bûcheron se retrouve de nouveau tout seul dans les bois."

On pense aussi à Francis Scott Fitzgerald ou même à Edith Wharton face à d'autres personnages , qui essayent de tirer parti d'un monde dans lequel les cartes sont redistribuées suite aux deux guerres mondiales, à l'explosion de nouveaux modèles économiques et culturels, tout en sachant inconsciemment que la richesse ne suffit toujours pas et que le sang est encore primordial dans ces milieux. Les scènes comme celle où Gabriel et Spencer réalisent que la bibliothèque de Clayton révèle en fin de compte davantage la malhonnêteté et la superficialité du personnage qu'un quelconque intérêt pour la culture, sont éloquentes.
Gabriel, qui est encore très jeune pour ce milieu pas toujours très sain, essaie de saisir les rouages de ce monde qu'il doit apprivoiser pour sortir de l'enfance. Il est très gauche, et bien sûr il n'aura pas la fille, mais c'est lui qui nous raconte cet été particulier dans sa vie.

J'aime les ambiances un peu désabusées, les personnages hauts en couleurs, ce qu'offre ce livre. On peut lui reprocher son côté conventionnel, un suspens pas forcément très bien maîtrisé en ce qui concerne l'une des intrigue, mais c'est un joli livre malgré tout.

D'autres avis chez Lou, George, Lily, ou Cocola.
Merci à Lise pour le livre.

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06 juin 2010

Chez les heureux du monde ; Edith Wharton

Edith_WhartonLe Livre de Poche ; 441 pages.
Traduit par Charles Du Bos.
The House of Mirth. 1905
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Lily Bart est une jeune fille de la haute société new-yorkaise admirée de tous pour sa beauté. Cependant, cette orpheline de vingt-neuf ans est également très pauvre, depuis la ruine de son père dix années plus tôt. De ce fait, afin de ne plus dépendre des largesses irrégulières de la tante qui l'a recueillie ou de celles de ses amis, il est nécessaire pour elle de contracter un riche mariage.
Les prétendant
s ne manquent pas, et Lily sait ruser pour les séduire, même lorsqu'il est évident qu'ils ne pourront faire de bons maris pour elle.

"Percy Gryce l'avait assommée tout l'après-midi (rien que d'y songer semblait réveiller un écho de sa voix monotone), et pourtant elle ne pouvait l'ignorer le lendemain, il lui fallait poursuivre son succès, se soumettre à plus d'ennui encore, être prête à de nouvelles souplesses, et tout cela dans l'unique espoir que finalement il se déciderait peut-être à lui faire l'honneur de l'assommer à vie."

L'approfondissement de sa relation avec Selden, une ancienne connaissance qui ne possède pas une grande fortune, mais qui sait évoluer au milieu des aristocrates, va pourtant ébranler la jeune fille dans ses résolutions matrimoniales.

Je viens d'achever ma lecture de ce livre, et je suis donc profondément déprimée, mais Chez les heureux du monde n'en est pas moins un roman ambitieux qui m'a beaucoup plu.
A travers le personnage de Lily Bart et la question du mariage, Edith Wharton nous entraîne dans un milieu où la beauté est aussi éclatante que ses membres sont impitoyables pour ceux qui franchiraient les limites de ce qu'il peut supporter. L'on peut être une femme peu fortunée, divorcée, extravagante, et conserver une certaine réputation. Mais se mettre sur la route d'une vipère telle que Bertha Dorset, qui raconte des horreurs diffamantes sur vous, quand on est célibataire et que l'on n'a pas la force de rendre coup pour coup, vous assure des relations de plus en plus distantes avec vos amis d'hier. Lily est un personnage étonnant à cet égard. En effet, bien que son vœu le plus cher, selon elle, soit d'être à l'abri du besoin, elle se laisse manipuler et broyer, reculant devant chaque opportunité de rejeter ses livres de comptes parmi ses mauvais souvenirs. Elle a les habitudes de sa classe, ses préjugés, ses principes, et pourtant elle est victime de coups d'éclats qui lui sont fatals.
A la porte de la haute société se trouvent des personnages tout aussi méprisables, qui espèrent s'élever, malgré leur vulgarité, grâce à la fortune ou le mariage. Ils sont dédaignés par les "vrais" membres de ce milieu, mais leur affabilité est grande, et la vanité des aristocrates l'est tout autant. La société décrite par Edith Wharton est en pleine évolution, et la redistribution des ressources remet en cause la légitimité des anciens aristocrates dans leur rôle de classe supérieure. Il est clair qu'il va falloir trouver un compromis.
Avec une plume aussi précise qu'ironique, Edith Wharton évoque tout le ridicule de cette situation et cette prison dorée vers laquelle on acoure.

"Combien, vu de la cage, le monde extérieur semblait séduisant à Lily, tandis qu'elle entendait la porte claquer sur elle ! ... En réalité, elle le savait bien, la porte ne claquait jamais ; elle demeurait toujours ouverte ; mais la plupart des prisonniers étaient comme des mouches dans une carafe : une fois entrés, il ne pouvaient plus reconquérir leur liberté. L'originalité de Selden était de n'avoir jamais oublié le chemin de la sortie."

Ah ! Selden ! Evidemment, il est long à la détente, et trop effacé. Mais quel gâchis !

"Pourquoi appelons-nous toutes nos idées généreuses des illusions, et toutes nos idées médiocres des vérités ? "

Moi, ce type me donne envie de rêver. Et j'aurais aimé que Lily l'admette elle aussi (quoi, ce billet part totalement en vrille ? désolée, il y a de l'orage, et moi ça me stresse, et quand je stresse je dis tout ce qui me passe par la tête).

J'ai vibré, espéré, pleuré, enragé avec Lily Bart durant plus de quatre-cents pages. J'espère que vous en ferez autant.

Les avis de Casa nova, Papillon, Romanza et Céline.

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03 juin 2010

Martin Eden ; Jack London

martin_edenPhébus ; 438 pages.
Traduit par Francis Kerline.
1909
.

La première fois que j'ai entendu parler de Martin Eden, c'était dans Les Maîtres de Glenmarkie de Jean-Pierre Ohl. Les extraits cités étaient superbes, et donnaient envie de découvrir cet auteur que je ne connaissais alors que pour avoir écouté mon maître de CM2 nous lire L'Appel de la forêt à voix haute, et qui avait donc pour moi le statut d'auteur aventurier dont les écrits étaient destinés à faire rêver les jeunes enfants de grands espaces, de vie au plus près de la nature (ce qui est déjà énorme, mais pas du tout ma tasse de thé en matière de lecture).

Martin Eden est un jeune matelot bourru et maladroit de vingt et un an lorsqu'il se rend chez les Morse pour la première fois. Dans cette grande demeure bourgeoise, où il a été convié pour avoir sauvé l'un des fils de la famille d'un mauvais pas, il voit sa vie basculer. A travers la personne de Ruth Morse, la fille de la famille, Martin voit scintiller les paillettes dans lesquelles, croit-il, la bonne société baigne.

"C'est alors qu'il vit la fille. Un seul regard sur elle suffit à effacer toutes les fantasmagories de son cerveau. C'était une créature pâle, éthérée, aux grands yeux bleus et célestes, avec une somptueuse chevelure d'or. Sa robe, qu'il entrevit à peine lui parut aussi merveilleuse que sa personne. Il la compara à une fleur d'or pâle frémissant sur sa tige. Ou plutôt non : c'était un esprit, une divinité, une déesse ; une beauté aussi sublime n'était pas de ce monde. A moins que les livres n'eussent raison et qu'il n'y en eût de nombreuses comme elle dans les hautes sphère de la société. L'ami Swinburne aurait pu la chanter. "

Martin n'est à l'origine qu'un animal de foire invité chez les Morse par le jeune Arthur, qui a promis un "sauvage" à sa famille. Il se cogne dans les meubles, et s'exprime avec une syntaxe et une franchise qui font frémir les membres de cette maison bourgeoise. Cependant, un lien se crée entre Ruth et Martin. Elle le considère comme un petit animal à éduquer, et lui se promet de devenir digne d'elle. Dès lors, il entreprend de lire, d'étudier, puis d'écrire, afin de pouvoir rivaliser avec les qualités intellectuelles dont les membres de la bonne société font preuve selon lui. 

Il m'est très difficile de vous parler de ce livre que j'ai trouvé intelligent, foisonnant, très bien écrit, mais qui m'a pourtant un peu déçue (j'avais d'immenses attentes concernant ce livre).
Jack London décrit avec beaucoup de réalisme l'existence de Martin Eden qui, au prix de mille privations, va parvenir à s'élever sur l'échelle des connaissances. Ses premiers tâtonnements ne sont pas forcément concluants, l'apprentissage ne pouvant se faire dans un désordre total. Malgré les conseils de Ruth, qui étudie la littérature américaine à l'université (et qui, pensent-ils tous deux, ne peut qu'être un bon guide), Martin ignore par quels livres et par quels domaines commencer son éducation. 
Il n'est pas au bout de ses peines, et apprend que l'effort intellectuel et l'effort physique ne peuvent être pratiqués de façon intensive en même temps. A travers l'expérience de Martin, Jack London évoque ainsi les inégalités criantes au sein de la société américaine, qui entravent finalement la liberté des citoyens à s'élever quand ils n'ont pas la possibilité de se consacrer à l'étude.
Martin adopte un compromis harassant et souvent humiliant, qui ne lui vaut ni l'estime du milieu qu'il souhaite intégrer, ni l'admiration de celui d'où il vient. Parvenu à un niveau d'éducation supérieur à celui des Morse, il n'en demeure pas moins un miséreux à leurs yeux, incapable de faire publier les essais et fictions qu'il produit en travaillant de façon intensive, ne s'accordant que quatre heures de sommeil par jour. Les journaux auxquels il adresse ses manuscrits sont inlassablement refusés, et les quelques succès qu'il finit par obtenir au bout de longs mois lui font cruellement expérimenter la malhonnêteté du milieu dont il recherche la reconnaissance.
Lorsque le succès frappe enfin à sa porte, ce n'est que pour lui apporter de nouvelles désillusions quant à la nature humaine. La vie vaut-elle les sacrifices qu'on lui fait ? Avide de connaissance, Martin Eden n'en tire finalement que la révélation de l'absurdité de la vie. Tous les symboles s'effondrent, dévoilant la médiocrité , la lâcheté et l'hypocrisie d'une société qui prétend réfléchir quand elle approuve inlassablement les discours instaurés depuis toujours.

Dans ce récit partiellement autobiographique, Jack London épingle ainsi la société dans son ensemble, les courants de pensée qui l'agitent, et livre une vision extrêmement désabusée de la vie. C'est sans doute sur ce dernier aspect que j'ai eu du mal à suivre Martin Eden dans son parcours, mais je ne peux aller plus loin sans en dire trop. J'avoue également avoir eu du mal avec certains dialogues fortement orientés vers la philosophie et des idées que je ne maîtrise pas.

Cependant, je le redis, Martin Eden est sans aucun doute un livre d'une très grande qualité, qui mérite son statut de chef d'œuvre.

Les avis d'Emjy et de Yohan.

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