09 mai 2020

Les Misérables - Victor Hugo

misérables" Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. "

En 1815, après avoir passé dix-neuf ans au bagne (initialement pour un simple vol de pain), Jean Valjean est libéré. " Il avait cru à une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. " Rejeté par tous, il trouve refuge pour une nuit chez le père Myriel, évêque de Digne.
Durant la nuit, l'ancien forçat vole les couverts en argent du prélat et s'enfuit. Arrêté par les gendarmes et ramené au domicile du père Myriel, Jean Valjean se croit perdu. Pourtant, l'évêque nie le vol et offre deux chandeliers au récidiviste.
" - Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. "
Décidé à ne plus faire que le bien, Jean Valjean s'établit à Montreuil-sur-Mer, fait fortune, aide les pauvres, conseille les paysans.
Cependant, un inspecteur de police, Javert, est bien décidé à traquer l'ancien forçat et à ne pas le laisser mener l'existence d'un homme ordinaire.

Jean Valjean à la sortie du bagne. Gustave Brion

Si Zola, Balzac et Dumas sont régulièrement évoqués sur les blogs littéraires, d'autres auteurs emblématiques du XIXème siècle sont beaucoup plus discrets. Victor Hugo est pourtant un auteur que j'apprécie depuis de très nombreuses années et que je compte bien découvrir davantage.

Je ne vais pas vous dire que je n'ai jamais trouvé le temps long. Hugo est un maître dans le domaine de la digression et, selon ses affinités, tel ou tel passage de cet énorme pavé va presque inévitablement sembler interminable au lecteur.

Et pourtant, quel souffle romanesque, quelle solennité, quelle richesse et quelle poésie on trouve dans ce livre !

Hugo nous offre un panorama du premier tiers du dix-neuvième siècle, de Waterloo aux débuts de la Monarchie de Juillet. Bien que l'Empire puis la royauté aient triomphé, ils portent involontairement en eux les apports de la Révolution française.
Les Misérables est un livre politique. Hugo y plaide à de nombreuses reprises pour l'instruction gratuite et obligatoire pour tous. Son héros, qui n'en a pas bénéficié, va s'instruire par les livres. L'auteur attaque aussi la gestion de la société par ses dirigeants. Il s'indigne du manque d'équité dans la redistribution des richesses (décidément, mes lectures se répondent en ce moment). Pour lui, toute réflexion, toute pensée doit avoir pour but le progrès, elle ne peut se suffire à elle-même. Les auteurs ont un rôle à jouer.
Le système judiciaire indigne Hugo. La peine de mort lui est insupportable, de même que le bagne, qui brise les hommes et les pousse à la récidive.

" Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant ; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré ; il en sortit sombre. Que s'était-il passé dans cette âme ? "

Cosette. Gustave BrionUn personnage incarne la Justice implacable, l'inspecteur Javert. Cet homme intelligent, incorruptible, même à son endroit, voit en Jean Valjean un criminel alors même que toutes ses actions en font un saint.

" Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent ; il n'avait le choix qu'entre ces deux classes ; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police. "

Javert n'est pas qu'un personnage, c'est le porte-parole de la société, qui ne voit pas l'homme derrière le forçat et qui n'attend qu'une occasion pour le renvoyer au bagne. Mais, est-ce cela, la justice ?

Je disais plus haut que certains passages m'avaient paru interminables. Je dois cependant reconnaître qu'ils ont malgré mon ressenti leur utilité. En effet, ce livre n'est pas l'histoire d'un pan de la société comme la plupart des autres romans. C'est un monde à lui tout seul. On y croise toutes les tendances politiques, le clergé, les riches et les pauvres, les honnêtes et les malfrats.

Pour incarner ce monde, on trouve dans Les Misérables une galerie de personnages inoubliables. L'évêque de Digne, qui devrait être insupportable tant il est bon. Le vieux conventionnel fidèle à ses idéaux révolutionnaires jusqu'à son lit de mort. Le Père Mabeuf, cet amoureux des livres et de son jardin, qui sacrifie son dernier trésor pour sa femme de charge. Eponine, la fille Thénardier, fidèle à celui qu'elle aime jusqu'à la mort. Monsieur Gillenormand, ce vieillard plein de défauts mais fou de son petit-fils. Javert et Jean Valjean, évidemment.

Et puis, les enfants. Hugo est magnifique lorsqu'il parle des enfants. J'ai été bouleversée par Cosette, brimée par les Thénardier, mais déposant son soulier dans la cheminée le soir de Noël.

L'Eléphant de la Bastille. Les Misérables" Cosette, avec cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.
C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a jamais connu que le désespoir. "

Mais mon préféré restera sans conteste Gavroche, ce bébé mal-aimé des Thénardier devenu un garçon aussi généreux qu'insolent, aussi brave qu'inconscient. On rit de toutes ses bêtises et de toutes ses effronteries. Croisant deux gamins abandonnés, il les ramène dans son abri, l'éléphant de la Bastille, projet artistique napoléonien avorté, mais refuge de choix.

" L'Empereur avait eu un rêve de génie ; dans cet éléphant titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et faisant jaillir de toute part autour de lui des eaux joyeuses et vivifiantes, il voulait incarner le peuple ; Dieu en avait fait une chose plus grande, il y logeait un enfant. "

Enfin, Les Misérables est un hommage à Paris. L'auteur connaît par coeur les rues, les bâtiments et même les égouts de la capitale, cette ville qui connaît tant de transformations au dix-neuvième siècle. Il nous en décrit les moindres briques.
Il connaît son peuple et la révolte qui l'anime.

Un roman que j'aurais aimé découvrir sans en connaître le moindre morceau. Je pense que je l'aurais encore plus apprécié.

L'avis d'Icath.

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Thélème. 56h52.
Lu par Michel Vuillermoz, Elodie Huber, Pierre-François Garel, Louis Arène et Mathurin Voltz.
1862 pour l'édition originale.


12 février 2020

Sombres citrouilles - Malika Ferdjoukh

sombres"Les petits enfants savent voler, c'est bien connu depuis Peter Pan. J'ai donc, chaque année, moins d'enfance pour m'aider. J'ai treize ans et demi, voilà tout."

C'est le 31 octobre, jour de l'anniversaire de Papigrand. Comme chaque année, la famille Coudrier se rassemble pour célébrer l'événement. Pourtant, cette année, la fête risque d'avoir une saveur amère. Dimitri, le fils préféré de Mamigrand a disparu en mer. Et puis, surtout, Hermès, Colin Six-ans et les jumelles Violette et Annette ont découvert un cadavre dans le potager. Cadavre qu'ils ont caché. Qui a bien pu tuer cet homme ? Et pourquoi ?

Voilà des années que je souhaite profiter d'Halloween pour enfin me plonger dans ce livre sans y parvenir. La sortie de l'adaptation en bande-dessinée m'a finalement décidée.
Je pensais trouver une histoire amusante et un peu effrayante, mais pour cela il faudra que je me tourne vers d'autres livres. A vrai dire, je suis surprise que Sombres citrouilles soit publié dans une édition jeunesse.
Certes, les narrateurs sont des enfants, mais des enfants qui rapportent des histoires d'adultes. On sent rapidement les tensions entre les enfants et leurs parents, entre la fille dont on a honte, celle qui retarde son arrivée, l'oncle dont personne ne savait la présence et celui qui ne viendra plus jamais. Quant à Mamigrand, elle a beau prendre soin de tout ce petit monde, il apparaît vite évident qu'elle n'est pas la mamie gâteaux dont rêvent les enfants.

citrouilles2Si les adultes sont moches, décevants, les enfants, eux, sont merveilleux. Ils prennent tous les risques afin de sauver un renard pourchassé et agissent pour permettre la réunion d'un couple de hérissons. Ce sont des enfants abîmés par les grandes personnes de leur famille, mais comme tous les enfants, même lorsqu'ils sont dédaignés, ils essaient de protéger les adultes.

Alors que la journée se déroule, les plus grands enquêtent afin de démasquer le meurtrier. Et dans une maison comme la Coudrière, les vieux meubles renferment bien des secrets.

C'est assez perturbant tant certains liens sont toxiques, mais en même temps il y a du suspense, de l'humour, de la tendresse et les noms à coucher dehors qui font la marque de Malika Ferdjoukh. C'est toujours un plaisir de la lire.

"Le feu d'artifice explosait dans toute la campagne, illuminant les collines, les champs et les marécages, d'étoiles, peut-être féériques, peut-être maléfiques...
Pour le petit renard tapi entre les racines, ce n'étaient que des coups de fusil ! Des fusils gigantesques, monstrueux, dont les balles montaient dans le ciel au-dessus des arbres en un vacarme qu'il n'avait encore jamais entendu de sa vie.
Alors, malgré sa pattes en mille morceaux, malgré la douleur qu'il transportait à ses flancs et qui le rendait fou, la terreur le submergea et le rendit plus fou encore. Il sortit de sa cachette, traînant sa patte, traînant le bandage maladroit que lui avait fait le petit enfant tout à l'heure. D'un coup de dents, il l'arracha. Puis il voulut courir. Il vacilla. Il essaya encore. Il avança. Et continua."

Quant à l'adaptation en bande-dessinée, je la trouve superbe. Les dessins donnent une ambiance surannée, la campagne est superbe et les scènes de nuit sont d'une beauté à couper le souffle.

L'Ecole des Loisirs. 222 pages.
2000 pour l'édition originale.

Rue de Sèvres. 153 pages.
Illustré par Nicolas Spitz.
2019.

27 février 2019

My Absolute Darling - Gabriel Tallent

absoluteJulia Alveston dite Turtle vit seule avec son père, Martin, dans une maison reculée. Martin est obsédé par l'idée de la fin du monde et a appris à sa fille à être autonome dans la nature.
Au collège, Turtle n'a pas d'amis et refuse la main tendue de l'une de ses enseignantes. Sa vie est bouleversée par la rencontre de deux adolescents de son âge et par le décès de la seule personne qui pouvait s'imiscer dans le duo père-fille malsain.

Roman incontournable de l'année dernière, je n'ai pas résisté lorsqu'on m'a proposé d'écouter My Absolute Darling de Gabriel Tallent. Je m'attendais à un roman sombre, mettant la nature et l'homme à nu, et de ce côté, j'en ai eu pour mon argent.
My Absolute Darling est un roman qui met mal à l'aise, qui file la nausée. On comprend très vite que la relation entre Turtle et son père n'a rien de normal. Il est brutal, vulgaire et surtout incestueux. N'espérez pas de jolies figures de style masquant l'horreur, il n'y en a pas dans ce livre. Et en faisant de cette relation quelque chose de plus complexe et de bien plus ambivalent que de la violence pure, l'auteur la rend d'autant plus crédible. Turtle hait son père, elle sait ce qu'il lui fait subir. Mais elle l'aime aussi. Follement. Autour, les gens savent, du moins se doutent, mais personne ne bougera.
C'est Turtle elle-même qui va devoir trouver le moyen de s'extraire de cette vie. En cela, My Absolute Darling est aussi un roman d'apprentissage. Ce cheminement ne se fait pas sans peine, la nature étant d'une extraordinaire violence. En quelques minutes, des instants d'enfance, de bonheur, se transforment en cauchemar. 

Malgré tout, si ce roman "coup de poing" a fonctionné sur moi, je lui ai aussi trouvé un côté brouillon. Il y a un excès d'événements et notamment un affrontement très "à l'américaine" rendant cette histoire difficile à croire. J'ai aussi trouvé les personnages, notamment les victimes, très mécaniques, froids, ce qui a davantage provoqué mon effroi que mon empathie.

Il est généralement difficile de qualifier ce genre d'histoires de coup de coeur, mais mes réserves ne viennent cette fois-ci pas uniquement de l'horreur du récit.

Un mot sur la version audio pour finir. La prestation de la lectrice est irréprochable, et bien que j'aie conscience de succomber aux a priori sur la pédophilie, j'ai apprécié que cette lecture soit effectuée par une femme.

Les billets d'Eva, Sylire et Violette.

Je remercie Audible pour cette écoute.

Audiolib. 12h52.
Lu par Marie Bouvet.
2017 pour l'édition originale.

19 septembre 2018

Anton Tchekhov, la famille et la Russie

oncleQuiconque souhaite découvrir les grands auteurs russes ne peut ignorer les oeuvres d'Anton Tchekhov, fréquemment citées dans la littérature. Je le croyais seulement dramaturge, mais j'ai découvert que ce médecin de formation était tout autant auteur de nouvelles et même d'un roman, Drame de chasse, que j'espère découvrir très prochainement.

Je n'ai pour l'heure lu que deux de ses pièces, Oncle Vania et Les Trois soeurs et ai savouré l'écoute de La Steppe, une longue nouvelle publiée en 1888.
Dans Oncle Vania, l'un des textes les plus célèbres de Tchekhov, le professeur Sérébriakov et sa jeune épouse Eléna, sont contraints de se retirer dans leur propriété campagnarde suite à des difficultés financières. La demeure est occupée jusqu'à présent par la fille que Sérébriakov a eue de son premier mariage, Sonia, et de l'oncle de celle-ci, Ivan Petrovitch Voïnitzki, le fameux oncle Vania.
Le thème des Trois soeurs est assez similaire puisqu'il évoque le quotidien de Macha, Olga et Irina, coincées contre leur gré dans une ville de province dont elles espèrent parvenir à s'échapper pour retourner à Moscou.

N'étant pas une grande lectrice ou spectatrice de théâtre, je suis bien incapable de vous donner autre chose que mes impressions sur ces pièces, mais Tchekhov est un auteur qui m'a véritablement fascinée. Ces deux pièces ne sont pas remplies d'action, ni écrites avec un style époustouflant. Les dialogues entre les personnages sont souvent limités, un peu décousus et donnent l'impression qu'il nous manque des éléments pour comprendre la conversation. Etrangement, j'ai eu le sentiment de lire des pièces qui auraient pu être écrite par Ionesco tant le quotidien et les propos des personnages tendent vers l'absurde parfois.
Pourtant, ces pièces sont plus grinçantes que drôles. Les personnages de Tchekhov existent en attendant la mort, avec l'espoir que, dans de nombreuses années, les choses s'amélioreront pour les hommes.

trois" Autrefois, l'humanité était accaparée par les guerres, son existence était entièrement prise par des campagnes militaires, des invasions, des victoires ; à présent, tout cela a vécu et laisse derrière soi un vide énorme que, pour le moment, nous ne savons pas comment remplir ; l'humanité cherche passionnément, et elle trouvera, c'est certain. Ah, mais qu'elle fasse vite ! "

Les mariages sont malheureux, plein de désillusions. Eléna voyait en Sérébriakov un homme brillant et l'a épousé par amour avant de s'apercevoir qu'il n'était qu'un imposteur. Oncle Vania est du même avis :

" VONITSKI. Pour nous, tu étais un être supérieur, et tes articles, nous les connaissions par coeur... Mais maintenant mes yeux se sont ouverts ! Je vois tout ! Tu écris sur l'art mais tu ne comprends rien à l'art ! Tous tes travaux que j'aimais, ils ne valent pas un sou ! Tu nous jetais de la poudre aux yeux. "

Andreï, le frère des Trois soeurs, qui placent en lui tous leurs espoirs, fait un mariage tout aussi malheureux et la promesse de sa future carrière brillante ne tarde pas à s'évanouir. Quant à Macha, elle n'a rien à envier à Eléna Sérébriakov :

" Elle s'est mariée à dix-huit ans - elle le prenait pour le plus brillant des hommes. A présent, ce n'est plus ça. C'est le meilleur des hommes, mais ce n'est pas le plus intelligent. "

J'ai appris en lisant ces livres qu'Anton Tchekhov était médecin, et il est notable que ses textes contiennent un personnage exerçant cette profession. Ils ne sont pas forcément mis en valeur, mais un discours d'Astrov, le médecin d'Oncle Vania, est particulièrement visionnaire.

" ASTROV. Tes poêles, tu peux y mettre de la tourbe, et, tes hangars, tu peux les faire en pierre. Soit, je veux bien, qu'on abatte les arbres par nécessité, mais pourquoi les exterminer ? Les forêts russes craquent sous la hache, des milliards d'arbres sont tués, on change en désert les habitations des animaux et des oiseaux, les rivières baissent et tarissent, des paysages merveilleux disparaissent en retour, tout ça parce que l'homme, dans sa paresse, n'a pas le bon sens de se baisser pour prendre son combustible dans la terre. "

Plus loin, il parle du "climat détraqué". J'ignorais que ces questionnements existaient déjà au XIXe siècle.

la-steppe-anton-tchekhovSi la province et la campagne ne sont pas toujours valorisés dans Les Trois soeurs et Oncle Vania, on peut trouver dans La Steppe une véritable ode à la nature.
Ce texte raconte l'histoire de deux hommes et d'un gamin traversant la steppe. Le premier est prêtre, le second est marchand et l'oncle d'Igor, le jeune garçon qui doit rejoindre la ville pour suivre des études. Leur périple est ponctué de rencontres. Dans la steppe, on croise parfois des brigands, des violents orages ou encore des moujiks à l'allure de géants. Iégorouchka est fasciné par ce qu'il voit et les histoires qu'on lui conte.
De ce texte émane une beauté mystique. On sent l'amour du narrateur pour les paysages qu'il nous décrit. La steppe n'est pas un endroit dont on perçoit facilement la grandeur. Seul un personnage que nos voyageurs croisent semble la voir clairement et l'aimer en conséquence.

" Quand on regarde longtemps la profondeur du ciel, sans en détacher les yeux, les pensées et les sentiments se rejoignent inexplicablement dans une sensation de solitude infinie. On se sent soudain irrémédiablement seul. Tout ce qui nous était proche et familier nous devient terriblement étranger et indifférent. Si on reste seul en présence des étoiles millénaires, du ciel et des ténèbres, énigmatiques et indifférents à la courte destinée humaine, si on essaie de comprendre leur signification, on ne peut être qu’angoissé par leur mutisme et on songe inévitablement à la solitude qui attend chacun de nous dans la tombe. Notre existence même paraît alors désespérée et effrayante...
Iégorouchka songeait à sa grand-mère qui dormait maintenant sous les cerisiers du cimetière. Il la revit couchée dans le cercueil avec les sous de cuivre sur les yeux ; puis on avait cloué le couvercle et elle était descendue dans la tombe. Il se rappelait aussi le bruit des mottes de terre sur le cercueil. Il imaginait grand-mère abandonnée de tous et totalement impuissante dans sa tombe étroite et obscure. Et si elle se réveillait tout à coup et, ne sachant pas où elle est, commençait à frapper le couvercle et à appeler au secours et, épuisée par l'horreur, finissait par mourir une seconde fois ? Il imagina que sa mère était morte et le Père Christophe, et la comtesse Dranitski, et Salomon... "

J'ai lu que ce texte était un long poème, cette définition est parfaitement exacte.

Les Trois soeurs. Babel. 152 pages.
Oncle Vania. Babel. 136 pages.
La Steppe. Thélème. 3h52.


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30 août 2018

Jean-Philippe Arrou-Vignod et la série des Jean-Quelque-chose

omeletteNous sommes en Normandie en 1968, et Jean-B est le second de cinq frères. Pour que leur père réussisse à retenir les prénoms de ses enfants, il les a tous appelés Jean : Jean-A, Jean-B, Jean-C, Jean-D et Jean-E. Pour Noël, Jean-A a été très clair, les enfants ne veulent qu'une seule chose, la télévision. Mais, les parents ont une grande nouvelle à annoncer qui va tout chambouler.

On me vend depuis longtemps la qualité des livres de Jean-Philippe Arrou-Vignod. J'avais pourtant été un peu déçue par Le Collège fantôme il y a quelques années. L'Omelette au sucre, offert par Audible, a été un régal, à tel point que j'ai acheté La Soupe de poissons rouges pour rester avec les Jean-Quelque-chose un peu plus longtemps.
Ce sont de très jolis petits romans sur l'enfance, avec des anecdotes à la piscine, en vacances, au ski ou encore à l'école. Toutes ces scénètes regorgent d'humour et d'affection.
Dans La Soupe de poissons rouges, la famille déménage à Toulon et Jean-B fait sa rentrée en sixième. Les choses semblent mal engagées lorsqu'il insulte involontairement le surveillant général dès le premier jour et que la voisine alsacienne commence à leur offrir des spécialités immangeables de sa région d'origine. Heureusement, les Jean ont de la ressource.
Les enfants de famille nombreuse ou qui en ont fréquenté se reconnaîtront dans les disputes, les rivalités, les inquiétudes et les manigances entre frères rapportées par Jean B. Les parents sont ravis avec leurs cinq (puis six) enfants, mais ils sont souvent épuisés, et les menaces d'inscrire les garçons aux scouts marins sont quotidiennes.
soupeAu fil de la lecture, les personnalités se détachent, surtout les deux aînés : Jean-A avec ses lunettes et ses cours de latin, est obsédé par l'idée d'avoir la télévision. Jean-B, le narrateur, a quelques rondeurs, et rêve d'être agent secret puis écrivain. A se demander si l'auteur n'a pas mis de lui dans ces histoires.*

Une série à recommander à tous ceux qui ont envie de replonger dans leurs souvenirs d'enfance. Cela m'a fait penser au Petit Nicolas (mes lectures remontent à une bonne vingtaine d'années) et je pense que les petits lecteurs seront charmés dès six ou sept ans. Pour ma part, je compte bien poursuivre la série des Jean-Quelque-chose.

Gallimard propose généralement des versions audio de très bonne qualité, et celles-ci ne dérogent pas à la règle avec un lecteur impeccable et une mise en scène sonore permettant de s'imerger complètement dans l'histoire.

Clarabel est aussi conquise que moi.

*Si j'en crois Wikipédia, c'est bien le cas.

Ecoutez lire. 2h20 et 2h14.
Livres lus par Laurent Stocker.
2000 et 2007.

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04 mai 2018

La Tour Sombres. III. Terres perdues - Stephen King

kingAprès deux tomes d'exposition, Roland et ses deux compagnons reprennent le chemin de la Tour Sombre, dans des paysages semblant anciens et légendaires.
Cependant, le Pistoléro, tourmenté par le sacrifice de Jack, son jeune compagnon, dans le premier tome, perd progressivement la raison.

Je peux désormais dire avec certitude que j'adore cette série. Elle n'a rien à envier à d'autres grandes sagas de science-fiction ou de fantasy (certes, je ne suis pas la mieux placée pour l'affirmer) et j'attends avec impatience que la suite sorte au format audio (l'interprétation de Jacques Frantz est impressionnante).

Terres Perdues est divisé en deux temps. Il faut d'abord compléter le ka-tet, ce qui nous conduit de nouveau à arpenter les rues de New York et retrouver une construction et un rythme semblables au tome précédent. Si le trio formé par Susannah, Eddie et Roland n'avance plus, le quatrième compagnon doit se démener pour suivre les traces qui le mèneront à son groupe.
Puis, après avoir recruté leur dernier membre et un bafou-baffouilleux, nos pistoléros semblent partis pour affronter les épreuves d'un monde qui n'est ni le nôtre ni celui de Roland. Un monde dont les habitants sont parfois bons, parfois clairement mauvais, souvent simplement attachés à leur survie, et qui, tous, sentent que la fin approche. Que s'est-il passé ? Comment les compagnons de Roland, issus d'un autre monde, savent-ils toujours ce qu'ils doivent faire ? Pourquoi des technologies avancées se trouvent-elles dans un monde du passé ? On nous parle d'une guerre, de territoires qui s'étendent indéfiniment, et toujours de la fameuse Tour, mais nous n'en saurons pas beaucoup plus pour le moment.

Plus que dans les tomes précédents, j'ai pu voir à quel point Stephen King est un conteur hors pair. Il parsème son récit de références à des livres (La Loterie de Shirley Jackson par exemple), ses descriptions sont détaillées et plongent le lecteur dans les décors que nos personnages traversent. J'ai lu que King était passionné par le thème de l'enfance, ce livre le confirme. Un album et un livre de devinettes sont la clé vers la sortie, avec bien entendu une adaptation personnelle de l'auteur.
Autre atout de cette série, ses personnages. Les principaux sont à la fois naïfs, vulgaires, violents et incroyablement touchants. Quant aux autres, qu'il s'agisse de vielles personnes tentant de survivre avec les moyens du bord ou des ados bien particuliers, ils ont en commun d'être impossible à oublier.

Un tome passionnant, qui m'oblige à vous recommander une nouvelle fois de tenter l'expérience.

L'avis de Thom, très semblable au mien en plus érudit.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour cette lecture.

Ecoutez lire. 21h30.
1991 pour l'édition originale.

20 janvier 2016

Le complot contre l'Amérique - Philip Roth

51DgC-NjtoLPhilip Roth a sept ans lorsque Charles Lindbergh, héros de l'aviation et antisémite notoire, remporte l'élection présidentielle américaine de 1940, privant ainsi Franklin D. Rossevelt d'un troisième mandat, et les Alliés d'une aide certaine dans leur combat contre l'Allemagne nazie.
Si certains juifs décident de travailler avec l'administration Lindbergh, d'autres, dont la famille Roth, sont effondrés par la nouvelle et redoutent le pire. Car les républicains ont beau jurer qu'ils n'oeuvrent que pour le bien de leur patrie, et qu'ils ne visent aucune communauté en particulier, les comportements antisémites se multiplient sans réaction ferme des autorités. De plus, les relations diplomatiques avec le régime hitlérien ont beau se faire sous couvert de vouloir préserver la paix aux Etats-Unis, elles semblent trop cordiales pour tromper les esprits critiques.

C'est une remarque de Cuné dans un de ses billets qui m'a poussée à enfin ouvrir un roman de Philip Roth, qui me tentait et m'effrayait depuis des années. J'aime l'histoire, les dystopies/uchronies, les romans sur l'enfance, alors celui-ci m'a comblée.
J'ai trouvé l'auteur très habile de mêler ses souvenirs d'enfance à une histoire qui n'a pas existé. Cela donne au récit une authenticité qui trouble le lecteur et lui fait ressentir d'autant plus fortement le drame de l'élection de Lindbergh. J'ignore si les incidents antisémites que vit son petit personnage ont eu lieu, mais j'imagine qu'il s'est servi de sa propre expérience pour relater l'expulsion de la famille Roth d'un hôtel de Washington et surtout les remarques des personnages qu'ils croisent.
Ce qui démarque cette uchronie de beaucoup d'autres (pourtant appréciées dans ces pages) sorties ces dernières années, c'est son actualité et l'engagement clair de son auteur. En lisant ce livre, je n'ai pu que penser à certains événements politiques actuels. L'élection de Lindbergh décomplexe un discours autrefois chuchoté par ses partisans. En France en 2015, grâce à l'intervention de politiques pas forcément d'extrême-droite, il n'est plus surprenant de tenir publiquement et fièrement des propos racistes ou de se vanter de voter pour des idées nauséabondes. Je me suis récemment demandé si la caissière qui me parlait des réfugiés comprendrait que je signale ses propos inadmissibles à sa direction il y a quelques semaines (je ne l'ai pas fait).
Ce que raconte ce livre, c'est aussi la façon dont une famille vit cet événement dramatique. Très peu d'autres personnages interviennent en dehors du cercle familial des Roth, et le théâtre des événements est essentiellement leur petit trois pièces du quartier juif de Newark. Chacun des membres de la famille vit l'élection de Lindbergh et ses conséquences sur sa vie à son échelle. Les parents de Philip sont effondrés, et leur responsabilité d'adulte vis à vis des enfants qu'ils ont à charge est difficile à tenir (faut-il fuir ? résister pour montrer l'exemple, au risque de perdre beaucoup socialement ?), la tante Evelyn y voit un moyen d'élever sa médiocre existence. Pour les plus jeunes, ils ne peuvent que mêler cette crise aux bouleversements qu'ils traversent en raison de leur âge. L'un s'engage dans l'armée canadienne, l'autre collabore en guise de crise d'adolescence. Le petit Philip, lui, ne comprend pas tout, écarquille les yeux, et continue à être un enfant. Quelles que soient les circonstances, un enfant rêve d'aventure, d'ailleurs, et n'ose pas se rendre à la cave sans demander aux morts qui s'y cachent de ne pas l'effrayer.

La maîtrise de Roth s'exprime jusqu'au bout. Ne pas savoir exactement ce qu'il advient de Lindbergh était la meilleure des fins. Après tout, ceci n'était qu'un fantasme, un cauchemar.

Un très beau livre et une belle rencontre avec Philip Roth.

Folio. 557 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2004 pour l'édition originale.

 

20 octobre 2014

Les robots ont-ils une âme ?

esprit-d-hiver,M119310Holly se réveille avec un horrible pressentiment le matin de Noël. Elle a trop dormi, son mari Eric aussi. Alors que ce dernier se précipite à l'aéroport pour y chercher ses parents, elle se retrouve seule avec leur fille, Tatiana. Holly doit donc se préparer à l'arrivée de toute sa belle-famille ainsi que de deux familles d'amis, mais rien ne va.

Esprit d'hiver avait beaucoup fait parler de lui lors de sa sortie l'an dernier. Je savais donc que je devais m'attendre à un rebondissement final frappant, mais il a dépassé toutes mes prévisions et je termine ma lecture nauséeuse (certes, je suis malade aussi).
Il y a beaucoup de choses dans ce livre, un peu trop d'ailleurs, mais les romans de Laura Kasischke ont toujours un côté too much pour moi. D'habitude, c'est la fin qui me dérange le plus, cette fois c'est plus l'accumulation de choses qui sont arrivées à Holly dans sa vie et qui rassemblées semblent avoir une signification qui me gêne. Je ne crois pas au destin, ce qui fait que j'aurais toujours à redire sur les livres de cet auteur. Je sais, je l'aime pourtant assez pour en être à mon troisième livre d'elle, elle me fascine et m'agace à la fois.
Fermons cette parenthèse pour évoquer ce qui est une réussite totale dans ce livre, le huis-clos auquel on assiste, et la tension qui se fait de plus en plus forte au fur et à mesure que l'on se rapproche de l'explication finale. Holly est une mère adoptive et plus généralement une femme angoissée, soucieuse de ce que l'on pense d'elle et désireuse de faire le bonheur de sa fille ramenée de Russie presque quatorze ans plus tôt. En ce jour de Noël, les invités vont se décommander les uns après les autres en raison de la mauvaise météo, laissant Holly en tête à tête avec une adolescente irritée, distante, puis progressivement violente et terrifiante.

Pourquoi Tatiana se change t-elle constamment ? Pourquoi accuse t-elle sa mère de choses complètement absurdes ? Qui est ce M. Inconnu qui harcèle Holly sur son portable ?

Par des allers-retours entre le présent et le passé, on remonte peu à peu le fil de l'histoire. Très habilement, Laura Kasischke nous laisse nous impatienter, capturer les indices qu'elle a semés, devenir presque hystérique à force de nous demander si l'on a trouvé la bonne explication (de la plus logique à la plus irrationnelle) à toute cette tension avant de nous asséner un coup de massue dans les dernières lignes.

Un roman sur la maternité très réussi et glaçant.

Les avis de Titine et d'Emma.

Esprit d'hiver. Laura Kasischke.
Christian Bourgeois.
283 pages. 2013

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11 août 2014

Du côté de chez Swann - Marcel Proust

9782253059097-TDevenu adulte, notre narrateur nous raconte ses vacances d'autrefois chez ses grands-parents, à Combray. Il nous confie ses peurs d'enfant, son amour pour sa mère, le bonheur des promenades, la vie avec ses grandes-tantes, la servante Françoise et le fameux Charles Swann au nom si doux.

Je pensais que le jour où je viendrais enfin vous parler de ma découverte de Marcel Proust, la fierté d'avoir accompli un immense exploit serait la plus forte, mais je suis en fait éblouie.
Lire ce livre nécessite assurément d'être disponible, car chaque phrase se savoure. Mais ce n'est ni lent, ni ennuyeux, ni triste. Au bout d'une cinquantaine de pages, j'ai réalisé que cet auteur allait rejoindre la liste des auteurs qui me touchent le plus. Lire Proust, c'est vraiment regarder dans un miroir. Il capte les émotions et les décrit comme personne, à tel point qu'on a l'impression que c'est de nous en particulier dont il est question.
En lisant ces longues phrases et en percevant cette obsession pour le temps et les émotions, on ne peut que penser à Virginia Woolf, même si cette dernière peint quand Proust exprime (je suis encore super claire...). En d'autres termes et pour le dire de façon grossière, là où Woolf utilise les éléments qui l'entourent pour décrire les tourments intérieurs, Proust est beaucoup moins abstrait. J'étais surtout curieuse de connaître notre Marcel national pour le comparer à la romancière anglaise, et finalement je les sens à la fois proches et très différents l'un de l'autre.

La construction du livre en lui-même est aussi habile que surprenante. La première partie, Combray, restitue les souvenirs d'enfance du narrateur. C'est sublime, drôle, plein d'anecdotes qui nous rappellent notre propre enfance. La seconde partie, Un amour de Swann, contient le récit de la relation entre Swann et Odette de Crécy. On se croirait presque dans un roman de Zola ou de Balzac lorsqu'on assiste aux réceptions chez les horribles Verdurin et que l'on voit Odette mener Swann par le bout du nez. Enfin, Noms de pays : le nom clôture le livre en une quarantaine de pages. Cette fois, notre narrateur redevient le personnage principal. Il semble avoir grandit depuis Combray, et tombe sous le charme de Gilberte Swann.
A première vue, les trois parties ne semblent pas interdépendantes. Je me souviens qu'il y a quelques années les élèves de classes préparatoires scientifiques devaient d'ailleurs lire la deuxième partie uniquement. En effet, l'époque n'est pas la même, les personnages sont différents. Pourtant, Swann est au moins un fantôme dans chacun des textes. Sa position, ses fréquentations que l'on nous présente dans la seconde partie, il en est question dès le début, lorsque la grande-tante du narrateur évoque son horreur des gens qui se lient à des personnes appartenant à une classe sociale distincte de la leur. Et l'on comprend tout à la fin que malgré la savoureuse dernière phrase de la seconde partie, Swann n'est pas parvenu à se tirer d'embarras. En fait, quand on tourne la dernière page, on n'a pas l'impression d'avoir lu trois livres, mais plutôt d'en avoir raté un gros morceau (d'où les six autres livres je pense).

Si je peux maintenant affirmer que Proust a beaucoup d'humour, il y a tout autant de nostalgie dans ce livre. A la fin bien sûr, lorsque le narrateur réalise que l'époque a changé, que les tenues de Mme Swann n'existeront plus jamais. Mais aussi dans la première partie, à chaque fois qu'un élément rappelle au narrateur son enfance, que ce soit par le biais de la fameuse madeleine ou d'autre chose :

" ce parfum d'aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d'une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l'eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d’années successives, tandis qu’alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. "

Après tout, quand il est question de "temps perdu", c'est assez normal d'être partagé entre le bonheur de ses souvenirs d'enfant et la tristesse d'avoir grandi.

Comme toujours lorsque j'évoque un livre de cette ampleur, je trouve mon billet minable tout en ayant besoin d'en garder une trace sur mon blog.
Alors pour fait un résumé très court, Du côté de chez Swann, c'est très très bien.

Les billets éclairés de Romanza et Titine.

Le livre de poche. 478 pages.
1913.

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30 mars 2014

"Et lorsque tout s'écroula, il ne sut que tirer, car il n'avait rien appris d'autre."

14La guerre est terminée, et les soldats rentrent chez eux. Ernst est l'un d'eux. Il a passé des années dans les tranchées, et retourne dans sa ville, retrouve ses parents et les bancs de l'école pour devenir instituteur. Mais reprendre le cours de sa vie est impossible quand on attend de lui qu'il soit un tout jeune homme, encore presque un enfant, alors qu'il est allé plus loin que tous ces gens restés à l'arrière.

Après est une véritable suite à A l'ouest, rien de nouveau. On y avait laissé nos jeunes soldats trop vite précipités dans l'âge adulte, désemparés devant l'inutilité de cette guerre et prêts à poser des questions.
Lorsque le livre débute, la rumeur court que cette fois, c'est la bonne, la paix va être signée. Les soldats ont du mal à le croire, surtout lorsqu'on les envoie au charbon une dernière fois pour la forme, et qu'on en voit mourir encore plus inutilement que les autres.
Finalement, le signal est donné, ils peuvent prendre la route du retour. Tout est confus, ils ne réalisent pas encore qu'ils circulent sans risque pour la première fois depuis des années. Le choc est tel qu'il n'est pas question d'être euphorique, les soldats restent bien regroupés, un peu comme s'ils craignaient la suite. 

Ce que montre Erich Maria Remarque dans ce livre, c'est l'impossible compréhension entre ceux qui ont fait la guerre et ceux qui n'y sont pas allés. Les anciens combattants semblent presque gêner la société allemande, leur présence empêchant d'oublier qu'une guerre est passée par là. On leur jette quelques vêtements pour les remercier, puis on les laisse se débrouiller ou crever de faim. Ernst et ses camarades sont plutôt débrouillards et leur condition physique n'est pas trop ébranlée, mais la procession des anciens combattants décrite à la fin du livre, qui fait défiler les mutilés de guerre comme d'inombrables morts-vivants, insiste sur le désintérêt dont les anciens soldats ont été victimes. Même parmi ses proches, Ernst se sent étranger. Ses parents ne comprennent pas qu'il quitte son travail d'instituteur. Pour eux aussi la guerre a été synonyme de privations et ils ne comprennent pas qu'elle a pris bien plus à leur fils.

Au début, en dehors des excès de rage des uns et des autres, nos jeunes anciens soldats ne s'en sortent pas trop mal. Ils sont ensemble, magouillent pour trouver de la nourriture, règlent leurs comptes et se soutiennent. Jusqu'au jour où ils réalisent qu'ils ne portent plus l'uniforme et que les simples cordonniers sont redevenus simples cordonniers quand les plus aisés ont retrouvé leur statut social. Ce n'est qu'un détail, mais cela montre à quel point ils sont seuls, et plusieurs d'entre eux ne trouvent qu'une seule façon d'y remédier. 

"Ah ! au front, c'était plus simple. Là-bas, il suffisait d'être vivant pour que tout aille bien !"

On pourrait s'attendre à les voir hurler, comme ils se l'était promis, pourtant ce n'est pas le cas. Il faut attendre que l'un des soldats soit jugé pour meurtre pour qu'enfin l'un de ces soldats mette la société en accusation. Parce qu'ils sont vidés, littéralement, et parce qu'ils savent à quel point le gouffre qui les sépare du monde des vivants est profond, rendant le dialogue impossible.

Ce que l'on ressent tout de suite en ouvrant Après, c'est qu'il s'agit d'un livre écrit avec les tripes, plein d'amertume et de lassitude malgré la franche camaraderie qui règne entre nos survivants. C'est toujours très bien écrit, mais il est difficile de ne pas en sortir écoeuré.

L'avis d'Aaliz.
Merci à Lise pour le livre.

Folio. 397 pages.
Traduit par Raoul Maillard et Christian Sauerwein.
1931 pour l'édition originale.