02 février 2009

Route des Indes ; Edward Morgan Forster

resize_1_10/18 ; 406 pages.
Traduction de Charles Mauron.
V.O. : A Passage to India. 1924.

Lettre F du Challenge ABC :

J'ai découvert Forster totalement par hasard. J'étais en vacances, je devais partir à la mer, et je voulais profiter de l'été pour effectuer les lectures auxquelles je n'avais pas droit durant l'année. Je suis allée à la Fnac juste avant la fermeture, et j'ai commencé à regarder les livres proposés pour l'été. J'ai attrapé L'objet de mon affection (une amie avait adoré le film), et j'ai repensé à un livre dont le résumé avait attiré mon attention sur une librairie en ligne : Avec vue sur l'Arno. Un vendeur que j'aimerais toujours me l'a tendu, et je suis rentrée chez moi avec ce qui est devenu l'un des livres les plus importants de ma vie. Quand j'ouvre un roman de Forster, je me sens chez moi, et j'ai l'impression de retourner quelques années en arrière, et d'être encore la jeune fille qui n'avait pas tout compris au livre qu'elle lisait, mais qui savait qu'elle avait fait une des plus belles rencontres de sa vie.

Mrs Moore et Miss Adela Quested, deux Anglaises, arrivent à Chandrapore, afin d’y rejoindre Ronny Heaslop, le fils qu’a eu Mrs Moore d’un premier mariage. L’Inde est alors colonisée par les Anglais, qui s’y comportent comme des empereurs. Elle est aussi divisée par l’animosité qui règne entre musulmans et hindouistes. La fantasque Mrs Moore, qui s’est échappée durant une représentation théâtrale, fait la connaissance du Docteur Aziz, un Hindou musulman. Elle est une femme sans préjugés, il est un homme sincère. Leur amitié est dès lors scellée. Ils se revoient finalement chez Mr Fielding, qui semble être le seul Anglais vivant en Inde qui ne méprise pas les Hindous. Car, comme le constate Adela, qui était venue pour épouser Ronny, ce dernier a bien changé :

« L’Inde avait développé dans le caractère du jeune homme des côtés qu’elle n’avait jamais admirés. »

Aziz se retrouve malgré lui entraîné dans un projet de visite des grottes de Marabar, situées un peu à l’écart de Chandrapore. Là-bas, Miss Quested est victime d’une agression, et accuse le docteur d’en être l’auteur. Les Anglais font tous bloc derrière Adela, convaincus qu’ils ont toujours su ce qui allait ce produire. Seul Fielding prend ouvertement parti contre les siens. Quant à Mrs Moore, elle se rembarque pour l’Europe, après avoir signifié clairement à Adela qu’elle ne la croyait pas.

Route des Indes, qui est le dernier roman à avoir été écrit par E.M. Forster, me semble être un pur produit de l’auteur. On y retrouve son écriture très imagée, qui fait comprendre pourquoi ses romans ont tous été adaptés au cinéma (à l’exception de The longest journey). J’avais eu le bonheur de découvrir l’Italie en lisant et relisant A room with a view et Monteriano, cette fois-ci il est impossible de ne pas sentir l’Inde :

« - Oui, Ronny est toujours surchargé de travail, dit-elle en contemplant les collines. Comme elles étaient devenues belles brusquement ! Devant elle tomba comme une jalousie une vision de leur vie commune. Elle viendrait au club avec Ronny chaque soir, une voiture les ramènerait chez eux au moment de s'habiller ; ils verraient les Lesley, les Callendar et les Turton et les Burton qu'ils inviteraient et par qui ils seraient invités, cependant qu'à côté d'eux l'Inde vraie glisserait, inaperçue. La couleur resterait : le déploiement des oiseaux à l'aube, les corps bruns, les blancs turbans, les idoles à chair écarlate ou bleue ; et le mouvement resterait, aussi longtemps qu'il y aurait une foule aux bazars et des baigneurs aux citernes. Perchée sur le siège élevé d'un dog-cart, elle regarderait. Mais la force qui anime couleur et mouvement lui échapperait et même plus sûrement qu'aujourd'hui. Elle verrait l'Inde comme une frise, elle n'en connaîtrait jamais l'âme et c'était l'âme que Mrs Moore avait, pensait-elle, entrevue. »

Cette magnifique citation me semble également être un bon aperçu de la personnalité d’Adela. Elle semble être la jumelle de Lucy Honeychurch, rencontrée dans A room with a view. Tout comme cette dernière, Miss Quested est une jeune fille un peu emprisonnée entre son sens du devoir et sa volonté de découvrir le fond des choses. Leur parcours, quand j’y pense, est sensiblement identique. Seulement, les errements de Miss Quested ont des conséquences bien plus tragiques, pour tout le monde. Elle symbolise le pourquoi de l’impossibilité selon Forster d’une compréhension entre Anglais et Hindous. Car tout ce livre a pour but que de critiquer, avec beaucoup d’humour mêlé au tragique, la politique coloniale anglaise. E.M. Forster avait effectué un voyage en Inde avant d’écrire ce roman, et je trouve qu’il a capté la complexité de la situation de façon admirable. Je suis très portée sur les fins des romans que je lis en ce moment, elles ont tendance à être toutes excellentes. Je ne vous la reproduirais pas cette fois, elle en révèlerait trop, mais en lisant ce dialogue entre le docteur Aziz et Fielding, on comprend qu’à eux deux, ils ont tout saisi.

Route des Indes est aussi un roman sur l’amitié. La plus belle est sans doute celle qui lie Mrs Moore à l’Inde. Le « culte » d’Esmiss Esmoor est plein d’espoir. De même, Fielding est sans doute l’un des meilleurs amis du monde, pour Aziz comme pour Adela. Il faut absolument que vous lisiez ce livre, ne serait-ce que pour en lire les dernières lignes ! Face à eux, les amitiés entre Anglais, ou entre colons et colonisés, semblent bien hypocrites, et surtout très fragiles. 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce magnifique roman. Mais il m’a déjà fallu des heures pour parvenir à ce piètre résultat. J’ai conscience de manquer d’impartialité face à Forster, mais je suis quand même convaincue qu’il s’agit d’un très très grand auteur.

Si vous ne me croyez pas, allez voir chez Canthilde.

 


17 novembre 2006

Monteriano ; E.M. Forster

2264004630

Edition 10/18 ; 253 pages.

"Monteriano - Radieuse Toscane -STOP - Lilia fiancée dans noblesse Italienne - STOP - Lettre suit -STOP-" Ni duc, ni comte, le beau Gino épousera Lilia, la jeune veuve anglaise, précipitant l'étonnante rencontre du conservatisme glacé du nord et de l'insouciante beauté du Sud. Avec une tenue toute britannique, Forster nous livre là l'égal de Route des Indes en Italie: la sombre et somptueuse tresse de la passion, du puritanisme anglais et de la mort qui se dénouera violemment un soir d'orage sous le ciel mauve de Monteriano."

Il est possible de comprendre quelque chose, sans pourtant être capable de l'accepter. C'est ce qui arrive à Philippe, amoureux inconditionnel de l'Italie, qui refuse pourtant, au nom des bonnes manières, de laisser sa belle-soeur épouser un Italien. Car si ce pays est bon pour l'âme grâce à son art, ses collines, sa chaleur humaine, ses habitants n'en sont pas moins des personnes qui possèdent des manières incompatibles avec la bonne société anglaise.

Lilia, lassée d'être manipulée par sa belle-famille, fera ce mariage d'amour. Cependant, si E.M. Forster a eu parfois tendance à encourager (sous peine de sacrifices énormes cependant) ses héros qui bravent les conventions, Lilia elle, le paiera très cher.

Dans ce livre, on se laisse entraîner comme dans un rêve. Monteriano semble être l'endroit le plus beau du monde, bien loin de la froideur de Sawston, d'où viennent les Anglais de ce roman. Dès lors, on n'a de cesse d'être partagé entre la conviction que l'Italie est un pays de "barbares", et l'illusion que c'est le lieu où tout est possible, où l'on peut tout surmonter, même les plus grands malheurs. C'est une étude sur la différence de mentalités entre les deux pays que nous livre Forster. Nous pouvons sentir à la fois la fascination et l'incompréhension qu'il éprouve pour l'Italie. Forster n'a jamais cessé d'analyser, sans restrictions, la société à laquelle il appartient. Mais comme souvent lorsque l'on déteste le monde dans lequel on vit, on y est si bien intégré qu'il est impossible de ne pas y adhérer, en partie du moins.

C'est le livre le plus dur de Forster que j'ai lu pour l'instant, car la société anglaise se charge de détruire tout ce que Lilia a voulu construire en dehors de ses valeurs ; l'amour, le bonheur, et même la vie. Toutes les traces de ses "méfaits" et de son existence sont donc effacées, pour ne pas tenter les éventuel(le)s candidats à ce que les conventions condamnent. Si bien que les autres personnages n'ont plus qu'à se blâmer de ne pas avoir que de "saines" pensées.

On peut noter que certains passages de Monteriano   furent repris par James Ivory, pour la réalisation de A Room with a view  (Avec vue sur l'Arno), de manière très subtile. J'en reparlerai dans un prochain post.

" - Vous ne connaîtrez le pays qu'en sortant des pistes battues, ne l'oubliez jamais. Visitez les petites villes - Gubbio, Pienza, Cortona, San Gimignano, Monteriano. Et surtout, je vous en supplie, laissez aux touristes cet affreux préjugé que l'Italie est un musée d'antiquités et d'oeuvres d'art. Aimez les Italiens, comprenez-les : car les gens là-bas sont plus merveilleux que leur terre. "

19 septembre 2006

Avec vue sur l'Arno ; E.M. Forster

 9782264043641Lucy Honeychurch, jeune anglaise du début du XXème siècle, se rend à Florence, chaperonnée par sa cousine, Charlotte Bartlett. Quand elles arrivent dans leur pension, les chambres qu'on leur attribue ne possèdent pas de fenêtres avec vue sur l'Arno, comme on le leur avait pourtant promis.

Lors d'une conversation avec les autres pensionnaires, Mr Emerson, vieil homme aux manières étranges, leur offre d'échanger sa chambre et celle de son fils, George, contre les leurs. Ceci, et les événements qui s'ensuivent vont lier le destin de Lucy à celui des Emerson. Il y aura le baiser volé de George, dans un champ de coquelicots sur les hauteurs de Florence, le départ précipité de Charlotte et Lucy pour Rome, et le retour en Angleterre avec l'intention de ne jamais revoir les Emerson. 

Mais une nouvelle rencontre aura lieu, dans des circonstances bien différentes, ce qui permet à E.M. Forster de montrer une fois de plus toute sa sensibilité dans la description des sentiments.

J’avais adoré ce livre lors de mes deux premières lectures, mais cette fois-ci j’ai carrément l’impression d’avoir réussi à en savourer chaque mot et chaque phrase.

D’abord, ce livre est beaucoup plus virulent dans sa critique de la société et beaucoup plus drôle que dans mon souvenir. Les conceptions de Forster sur la vie, les femmes, ou encore la religion, sont très modernes. Il voit l’Eglise comme quelque chose qui fait souffrir les gens au lieu de les amener au bonheur comme elle le prétend.
Comme dans Maurice, les hommes ne vont pas à l’église, même si cela embarrasse les femmes. C’est mis en scène avec énormément d’humour de la part de Forster. J’aime beaucoup le passage où Cecil, Floyd et Freddy refusent d’aller à la messe, et ne sont pas loin de débaucher la jeune Minnie :

Page 203 : « Le paganisme cependant, plus dangereux que la diphtérie ou la piété, avait gagné la nièce du pasteur, qui menaça de se faire traîner à l’église. »


Mais Forster sait également mettre de la violence dans ses propos. Il le fait d’ailleurs tôt dans le livre par le biais de Mr Emerson :

Page 32 : « - Regardez-le, dit Mr Emerson à Lucy, joli résultat ! Un enfant qui a mal, qui a froid, qui a peur. Mais peut-on attendre autre chose d’une église ? »


L’immobilisme de la société anglaise coincée dans ses préjugés est habilement mis en valeur par la présence de personnages vaniteux et agaçants. Il est également souligné par une fin en demi-teinte, qui met les personnages ayant choisi d’assumer leurs choix loin devant et heureux, certes, mais aussi isolés.
Toutefois, j’apprécie infiniment le fait qu’E.M. Forster ne tombe pas dans la caricature. Même ses personnages les plus insupportables ne sont pas tout à fait sombres.

Dans cette société, deux personnages sont particulièrement analysés. Lucy Honeychurch surtout, mais également George Emerson. Dans une moindre mesure, Charlotte Bartlett ou encore Cecil évoluent, ou du moins apprennent à se connaître au cours du roman. C’est d’ailleurs l’une des grandes richesses de ce livre, la complexité de ses personnages.
Lucy, d’abord, est tiraillée entre sa sensibilité et son éducation, qui lui dictent les « bonnes » manières, et son tempérament impatient, curieux et passionné, qu’elle ne parvient pas toujours à réprimer, notamment quand elle joue du piano.
Ce tiraillement est bien représenté lorsqu’elle se reproche sa conduite à chaque fois qu’elle se libère. Elle se fiance à un homme qu’elle désire parvenir à aimer, elle tente de se rapprocher de Charlotte alors qu’elle l’irrite. Surtout, elle se ment à elle-même.

Page 220 : « Subtilement tissée d’obscures mailles, l’armure de la fausseté ne cache pas seulement un homme aux autres, elle le cache à son âme propre. En peu d’instants, Lucy se trouva équipée pour la bataille. »

D’un autre côté, sans savoir la portée qu’auront ses propos, qui se révèleront être davantage les fantasmes d’un homme sur la gent féminine qu’une réelle ouverture d’esprit, le pasteur Beebe, garant des « bonnes » manières par sa profession, déclare à Lucy que « - Si Miss Honeychurch s’avisait de vivre comme elle joue, ce serait fort intéressant à la fois pour elle et pour nous. »

Quant à George, il est d’abord un jeune homme taciturne, qui n’apprécie pas la vie, et qui se pose moult questions.

Page 39 : « Mon bébé à moi vaut tout le paradis ; pourtant c’est en enfer qu’il vit, à ce que je peux voir. »


Mais le meurtre de l’Italien sous ses yeux et ceux de Lucy lui font prendre conscience de la beauté de la vie. Il se met à la désirer.

Page 65 : « Le fait n’était pas exactement qu’un homme fut mort, quelque chose était arrivé aux vivants : ils avaient atteint le point où le caractère a son mot à dire et où l’Enfance s’engage sur le chemin bifurquant de la Jeunesse. »

Page 212 : « Je voudrais vivre, je vous l’affirme. » Maintenant, il voulait vivre, gagner au tennis et tenir sa place au soleil – au soleil qui, précisément, avait baissé et que Lucy avait désormais dans les yeux ; il gagna donc. »

Dès lors, George devient un « amoureux passionné ». Il parvient, grâce aux coups de pouce du cocher, puis du « Destin », puis de Cecil, à agir pour son bonheur, même si cela doit en choquer certains.
Enfin, Charlotte est d’abord un chaperon irritant, maladroit et droit dans ses bottes. Au contact de George Emerson, elle comprend ce à côté de quoi elle est passée. Au final, c’est elle qui, même inconsciemment, œuvre pour une fin heureuse.

Afin de donner de la légèreté à son roman, outre l’humour, Forster crée des personnages dont la franche camaraderie est très plaisante. Freddy et Lucy par exemple, sont très complices. Un peu loufoque, ce jeune garçon est passionné par les os, partage avec sa sœur une passion pour la musique et les chansons comiques. Il n’hésite pas non plus à se rouler dans l’herbe, à vouloir étrangler (pour rire) Minnie Beebe, et est démocrate. Son amitié avec George Emerson commence d’une façon extrêmement étrange, par un bain dans le « Lac Sacré ».

En plus d'un fond très riche, ce livre bénéficie d’un style absolument magnifique. Forster nous dépeint avec beaucoup d’humour et de fraîcheur, une histoire avec des dieux cachés, parfois parmi les plus humbles, et qui viennent souffler leurs actions aux jeunes gens. Ce style poétique, ces allusions répétées à la mythologie sont un délice :

Page 97 : « Le regard de l’Italien fuyait : peut-être se sentait-il particulièrement mortifié de sa défaite. Lui seul avait joué la partie avec ruse, y engageant tout son instinct, et non, comme les autres, quelques miettes d’intelligence. Lui seul avait eu de l’affaire et du dénouement qu’il lui souhaitait une divination exacte. Lui seul avait fidèlement interprété le message transmis voici cinq jours par le mourant à la jeune fille. Perséphone eût compris aussi, elle qui passa dans la tombe la moitié de son existence. Mais ces Anglais comprenaient lentement, trop tard peut-être. »

L’auteur joue également à associer son lecteur à l’histoire, il lui explique notamment ce que Lucy refuse d’admettre. Avec ce procédé, il se moque gentiment d’elle, appuyant sur les défauts de la jeunesse auxquels elle n’échappe pas.

Page 195 : « Lucy aimait Cecil ; George la rendait nerveuse ; le lecteur sera-t-il assez bon pour intervertir les termes ? »

Avec vue sur l’Arno est le livre le plus léger d’Edward Morgan Forster (même si c'est à nuancer), et permet une très bonne insertion dans le monde de cet auteur trop peu connu. Ceux qui aiment Jane Austen et l’humour anglais, ainsi que les belles histoires d’amour seront probablement comblés par cette petite merveille.

A Room with a view.
10/18. 287 pages.

Traduit par Charles Mauron.
1908 pour l'édition originale.