10 octobre 2012

Les New-Yorkaises - Edith Wharton

9782290311462_1_75Ca faisait bien longtemps que je n'avais pas plongé dans l'univers d'Edith Wharton. Mais, comme j'ai du mal à me plonger dans des romans depuis quelques semaines, il a fallu retourner vers les valeurs sûres. Bon, pour être honnête, j'ai ressenti une petite déception à la lecture de ce livre, mais je n'ai pas perdu mon temps non plus.

Nous sommes à New York durant la première moitié du XXe siècle. Le mariage n'est plus l'institution irrévocable qu'il était, et Pauline Manford en a profité il y a vingt ans pour divorcer de son premier mari et en trouver un autre. Depuis, elle est injoignable même pour sa fille Nona, son ancien époux, Spécimen A, et son mari, Dexter, qui doivent presque prendre rendez-vous pour qu'elle les reçoive. 
Cependant, les difficultés conjugales de Jim Wyant, le fils que Pauline a eu de son premier mari, forcent les Manford à se poser des questions et à partir se mettre au vert pendant quelques semaines.

Ce qui m'a gênée dans ce roman est le goût d'inachevé qu'il m'a laissé. Sa fin est grostesque et obscure, ce qui est d'autant plus regrettable que Wharton tire beaucoup de ficelles et croque la société qu'elle décrit avec la même habileté que d'habitude.
Cette fois, on a trois personnages féminins qui occupent le devant de la scène. Pauline Manford est une femme très occupée à accomplir de grandes choses qui se contredisent les unes les autres. Elle est fascinée par les médecines alternatives et court après tous les charlatans qu'elle peut croiser. A la fois moderne et vieux jeu, bigote et rentre dedans, son portrait est merveilleusement croqué par l'auteur.
Sa fille Nona semble partagée entre admiration et incompréhension à son égard. La jeune fille perçoit avant sa mère les menaces qui pèsent sur la tranquillité de la famille. Au milieu de ces individus qui font n'importe quoi, elle finira désabusée avant même d'avoir eu le temps de vivre quoi que ce soit.
Enfin, Lita, la belle-fille, est une écervelée qui s'ennuie très vite, qui se moque du mal qu'elle peut faire, mais qui a le mérite de ne pas se laisser enfermer dans la case où les membres de sa belle-famille souhaiteraient qu'elle reste.
La société américaine est en pleine évolution au moment où se déroule l'intrigue de ce roman, ce qui rend les classes dominantes nerveuses à l'idée de perdre leur pouvoir de décider qui gouverne. En effet, la modernité, c'est aussi l'arrivée du cinéma hollywoodien et de ces stars qui font fortune, quand peu de temps auparavant, elles exerçaient un métier jugé choquant et vulgaire. Que Lita, la superficielle épouse de Jim puisse rêver de devenir actrice fait s'évanouir d'horreur sa belle-famille. Cette dernière voit en elle une ingrate à qui l'on a offert un statut et une bonne famille mais qui n'en tient aucun compte.
Comme toujours chez Wharton, les thématiques abordées servent à évoquer le mariage et ses travers. L'union de Pauline et Dexter n'a rien d'un mariage heureux. Pauline a délaissé depuis longtemps son époux, même si elle continue à rêver sa vie, ce qui lui causera quelques sévères désillusions. Lita a épousé Jim par caprice, et lui a donné un enfant, mais elle ne voit pas ce qui pourrait la retenir dans un mariage qui la lasse. Enfin, Nona aime un homme lié à une épouse qui lui refuse le divorce. Dans tous les cas, fuir à toutes jambes semble être l'unique solution. Ou alors, pour ceux pour qui ce n'est pas trop tard, foncer dans un couvent apparaît comme une perspective heureuse...

Ce n'est certes pas un livre réjouissant, mais j'ai trouvé Wharton très piquante dans ce livre. La manière qu'elle a de présenter ses personnages est souvent comique, et la morale de l'histoire aussi impertinente que pleine d'humour.

Voilà donc un bon Wharton, mais qui n'atteint pas le niveau des meilleurs livres de l'auteur à cause d'un final un peu bâclé à mon goût.

Céline et Mango l'ont beaucoup apprécié.

Traduit par Jean Pavans.
J'ai lu. 318 pages.
1927 pour l'édition originale.

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07 août 2010

Les Boucanières ; Edith Wharton

9782757818879Points ; 511pages.
Traduit par Gabrielle Rolin. 1938.
Achevé par Marion Mainwaring
.

L'histoire débute aux Etats-Unis, à la fin du XIXe siècle, alors que les familles St. George, Elmsworth et Closson séjournent à Saratoga. C'est ainsi que Nan, et Virginia St. George, Mabel et Lizzy Elmsworth, et Conchita Closson, deviennent les meilleures amies du monde. Elles sont jeunes, belles et pleines de vie. Cependant, le grand monde les snobe, jugeant leurs origines insuffisantes à en faire des membres de la haute société new-yorkaise.
L'arrivée de Miss Tesvalley, parente de Dante Gabriel Rossetti, qui doit être la gouvernante de Nan, après avoir travaillé pour diverses familles de l'aristocratie anglaise, et le mariage de Conchita Closson avec un fils cadet de marquis britannique, convainquent Mrs St. George et Mrs Elmsworth d'aller en Angleterre avec leurs filles, en espérant y obtenir davantage de succès.
C'est ainsi que les Anglais voient débarquer quatre Américaines, qui ne tardent pas à les fasciner et à les terrifier. En effet, si Conchita Closson n'a épousé qu'un fils cadet désargenté et volage, ses quatre compagnes rencontrent des succès qui scandalisent bien davantage les Anglais (ce qui donne lieu à des scènes souvent cocasses).
De leur côté, nos cinq amies, d'abord éblouies par ce nouveau monde, ne vont pas tarder à connaître quelques désillusions, et à révéler un tempérament calculateur bien éloigné de leur spontanéité première. 

Si vous cherchez à découvrir Edith Wharton, ou tout simplement une lecture fraîche et intelligente afin de profiter de vos vacances, ce livre est pour vous. Il n'est pas parfait (notamment en raison de la fin rédigée par un autre auteur que Wharton), et il n'est pas aussi émouvant que Chez les heureux du monde, mais il se lit avec avidité et délice.
Comme à son habitude, Edith Wharton attache beaucoup d'importance au contexte dans lequel elle place son récit, et ce dernier lui sert avant tout à élaborer une réflexion sur les rapports entre l'Ancien Monde et le Nouveau, sur l'organisation des sociétés occidentales, leurs moeurs, la place de l'amour, de la sexualité et du mariage.
Rejetées aux Etats-Unis, les cinq boucanières prennent leur revanche en s'introduisant au fil des années au sein de la plus haute noblesse britannique. Celle qui "réussit" le mieux est la jeune Nan St. George, qui épouse un duc. Cependant, contrairement à ses amies (à l'exception peut-être de Conchita), Nan n'avait rien calculé. Pourtant, la désillusion sera au moins aussi grave que celle de ses amies. Émue par des ruines et une ambiance romantique, elle s'est simplement contenté de croire que l'homme qui déambulait dedans était nécessairement bon. Son mari se révèle finalement obsédé par l'ordre (ce qui est symbolisé par son obsession des horloges, qui doivent absolument être à l'heure), et lorsque Guy Thwarte, un homme qu'elle avait innocemment aimé de façon très éphémère quelques années plus tôt,  réapparaît, l'absurdité de son mariage et l'impossibilité pour elle de tenir son rang (et donc notamment de donner à son mari un maximum de fils) lui deviennent insupportables.

"Cette jeune femme qui, selon toute apparence, était aujourd'hui (depuis deux ans), Annabel Tintagel avait été auparavant Annabel St. George et la personnalité d'Annabel St. George, son visage, sa voix, ses goûts et dégouts, ses souvenirs, ses sautes d'humeur constituaient une petite réalité vacillante qui, bien que proche de la nouvelle Annabel, n'en faisait pas partie, ne se fondait pas, pour former une Annabel centrale, avec la doublure étrangère qui, dans la chambre Corrège de Longlands, face aux jardins privés de la duchesse, aspirait à n'être qu'une personne. A certains moments, la quête de sa véritable identité l'inquiétait ou la décourageait à tel point qu'elle était heureuse d'y échapper pour remplir automatiquement les devoirs de sa nouvelle condition. Mais pendant les intervalles, elle s'acharnait à se chercher et ne se trouvait pas."

 

Face à ces révélations, Nan est très seule. En effet, personne ou presque (et certainement pas sa propre soeur), ne peut concevoir que bonheur et réussite sociale puissent être totalement distincts, et encore moins que l'on puisse sacrifier cette dernière pour obtenir le premier.

Ce livre n'a pu être achevé par l'auteur, qui décède en 1937, alors que la fin n'existe encore que sous forme de notes. C'est donc Marion Mainwaring qui termina l'écriture du roman, et je trouve malheureusement que cela se sent. J'ai trouvé que la fin était plutôt artificielle. Même si tout est loin d'être rose (le roman est quand même d'Edith Wharton), le ton change et les ramifications avec le reste du livre manquent de naturel à mon goût.

Malgré tout, je le répète, j'ai absolument adoré cette lecture, et le personnage de Nan en particulier.

L'avis de Cécile.

Merci à Titine d'avoir organisé son jeu-concours avec les éditions Points. Cette lecture entre par ailleurs dans le cadre du challenge Edith Wharton.

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06 juin 2010

Chez les heureux du monde ; Edith Wharton

Edith_WhartonLe Livre de Poche ; 441 pages.
Traduit par Charles Du Bos.
The House of Mirth. 1905
.

Lily Bart est une jeune fille de la haute société new-yorkaise admirée de tous pour sa beauté. Cependant, cette orpheline de vingt-neuf ans est également très pauvre, depuis la ruine de son père dix années plus tôt. De ce fait, afin de ne plus dépendre des largesses irrégulières de la tante qui l'a recueillie ou de celles de ses amis, il est nécessaire pour elle de contracter un riche mariage.
Les prétendant
s ne manquent pas, et Lily sait ruser pour les séduire, même lorsqu'il est évident qu'ils ne pourront faire de bons maris pour elle.

"Percy Gryce l'avait assommée tout l'après-midi (rien que d'y songer semblait réveiller un écho de sa voix monotone), et pourtant elle ne pouvait l'ignorer le lendemain, il lui fallait poursuivre son succès, se soumettre à plus d'ennui encore, être prête à de nouvelles souplesses, et tout cela dans l'unique espoir que finalement il se déciderait peut-être à lui faire l'honneur de l'assommer à vie."

L'approfondissement de sa relation avec Selden, une ancienne connaissance qui ne possède pas une grande fortune, mais qui sait évoluer au milieu des aristocrates, va pourtant ébranler la jeune fille dans ses résolutions matrimoniales.

Je viens d'achever ma lecture de ce livre, et je suis donc profondément déprimée, mais Chez les heureux du monde n'en est pas moins un roman ambitieux qui m'a beaucoup plu.
A travers le personnage de Lily Bart et la question du mariage, Edith Wharton nous entraîne dans un milieu où la beauté est aussi éclatante que ses membres sont impitoyables pour ceux qui franchiraient les limites de ce qu'il peut supporter. L'on peut être une femme peu fortunée, divorcée, extravagante, et conserver une certaine réputation. Mais se mettre sur la route d'une vipère telle que Bertha Dorset, qui raconte des horreurs diffamantes sur vous, quand on est célibataire et que l'on n'a pas la force de rendre coup pour coup, vous assure des relations de plus en plus distantes avec vos amis d'hier. Lily est un personnage étonnant à cet égard. En effet, bien que son vœu le plus cher, selon elle, soit d'être à l'abri du besoin, elle se laisse manipuler et broyer, reculant devant chaque opportunité de rejeter ses livres de comptes parmi ses mauvais souvenirs. Elle a les habitudes de sa classe, ses préjugés, ses principes, et pourtant elle est victime de coups d'éclats qui lui sont fatals.
A la porte de la haute société se trouvent des personnages tout aussi méprisables, qui espèrent s'élever, malgré leur vulgarité, grâce à la fortune ou le mariage. Ils sont dédaignés par les "vrais" membres de ce milieu, mais leur affabilité est grande, et la vanité des aristocrates l'est tout autant. La société décrite par Edith Wharton est en pleine évolution, et la redistribution des ressources remet en cause la légitimité des anciens aristocrates dans leur rôle de classe supérieure. Il est clair qu'il va falloir trouver un compromis.
Avec une plume aussi précise qu'ironique, Edith Wharton évoque tout le ridicule de cette situation et cette prison dorée vers laquelle on acoure.

"Combien, vu de la cage, le monde extérieur semblait séduisant à Lily, tandis qu'elle entendait la porte claquer sur elle ! ... En réalité, elle le savait bien, la porte ne claquait jamais ; elle demeurait toujours ouverte ; mais la plupart des prisonniers étaient comme des mouches dans une carafe : une fois entrés, il ne pouvaient plus reconquérir leur liberté. L'originalité de Selden était de n'avoir jamais oublié le chemin de la sortie."

Ah ! Selden ! Evidemment, il est long à la détente, et trop effacé. Mais quel gâchis !

"Pourquoi appelons-nous toutes nos idées généreuses des illusions, et toutes nos idées médiocres des vérités ? "

Moi, ce type me donne envie de rêver. Et j'aurais aimé que Lily l'admette elle aussi (quoi, ce billet part totalement en vrille ? désolée, il y a de l'orage, et moi ça me stresse, et quand je stresse je dis tout ce qui me passe par la tête).

J'ai vibré, espéré, pleuré, enragé avec Lily Bart durant plus de quatre-cents pages. J'espère que vous en ferez autant.

Les avis de Casa nova, Papillon, Romanza et Céline.

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06 octobre 2009

Le Triomphe de la nuit ; Edith Wharton

6907_medium_1_Joelle Losfeld ; 182 pages.
Traduit par Florence Lévy-Paolini.
The Ghost Stories of Edith Wharton
.

Je ne participe pas au Bloody Swap, mais on dirait que Lou a quand même réussit à donner une certaine orientation à mes lectures. C'est ainsi que je me suis retrouvée nez à nez avec ce livre d'Edith Wharton.

Cinq nouvelles composent le recueil.
Dans La cloche de la femme de chambre, sans doute la plus influencée par Le Tour d'écrou, publié seulement quelques années auparavant, une jeune femme frêle se rend dans une belle demeure isolée où une ancienne servante décédée apparaît.
Les Yeux est l'histoire d'un homme qui a été poursuivi toute sa vie par des yeux, symbole de sa culpabilité.
Plus tard raconte comment un couple d'Américains va faire connaissance avec le fantôme qui habite sa demeure anglaise.
Kerfol est l'évocation d'une histoire bretonne tragique suite à un mariage malheureux.
Quant à Le Triomphe de la nuit, il met en scène un jeune homme qui se rend dans un lieu reculé du New Hampshire, qui passe la soirée en compagnie de quatre hommes et d'un fantôme qui semble vouloir lui faire comprendre quelque chose.

Je vais encore passer pour une idiote, mais j'ai compris seulement à la fin du premier "chapitre" qu'il s'agissait d'un recueil de nouvelles... Je n'ai pas réussi à retrouver toutes les dates, mais je crois qu'elles ont été réunies pour la publication seulement plus tard, ce qui explique que les sujets traités soient si variés. Tous ces textes ont une part de mystère, mais le fantôme qu'ils mettent en scène peut prendre la forme d'une métaphore, relever de la légende ou être réellement présent. Les lieux sont également variés, puisque l'on se rend des Etats-Unis à l'Italie en passant par l'Angleterre et la Bretagne.
Dire que ce recueil est un incontournable serait un énorme mensonge. Edith Wharton est loin d'avoir le talent d'Henry James pour les histoires de fantômes. Chacun de ces textes est plaisant à lire, offre une ambiance plutôt réussie, mais je n'ai tremblé à aucun moment quand je ne suis pas simplement restée sur ma faim. Plusieurs des nouvelles ressemblent à des esquisses auxquelles il manque un minimum d'explications (ou simplement de pistes) pour vraiment marquer le lecteur, et les autres glissent un peu sur nous.
Après, comme je l'ai dit, tout n'est pas négatif dans ces nouvelles. Elles ont vraiment du charme, et je les ai lues en une journée, alors que ce genre n'est pas ce qui me plaît le plus d'ordinaire. Je n'en veux donc pas à Edith Wharton, et je pense que je la retrouverai d'ici peu.

L'avis de Lou, très proche du mien en fait.

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25 septembre 2009

Ethan Frome ; Edith Wharton & Ethan Brand ; Nathaniel Hawthorne

34869442_p_1_Gallimard ; 201 pages.
Traduit par Pierre Leyris.
1911
.

Lorsque j'ai acheté Ethan Frome cet été, après avoir découvert de façon plus approfondie Edith Wharton par le biais de L'écueil et d'Eté, ma curiosité était d'autant plus piquée que ce livre de la romancière américaine semble s'inspirer d'un texte très court de Nathaniel Hawthorne, Ethan Brand. Ma récente lecture de La Maison aux sept pignons m'ayant donné envie de me replonger un peu dans la littérature américaine et plus particulièrement dans celle d'Hawthorne, j'en ai profité pour prendre connaissance des deux textes. Il ne s'agit pas du tout de comparer les deux textes, j'en suis bien incapable, mais ces deux lectures sont liées au moins dans mon esprit, donc je les regroupe dans un seul billet.

Notre narrateur est coincé pour une grande partie de l'hiver à Starkfield, un village du Massachussetts. Là-bas vit un étrange personnage, Ethan Frome. Il a une cinquantaine d'années mais en paraît trente de plus. Sa vie est misérable et sa mine basse.
Il porte toute la culpabilité du monde sur ses épaules depuis vingt-quatre ans, lorsqu'un "écrasement" l'a laissé boîteux. Il était alors un jeune homme volontaire, mais mal marié à l'acariâtre et hypocondriaque Zenobia. Dans son malheur était tout de même arrivée une bulle de fraîcheur, la cousine de Zenobia, Mattie. Recueillie par sa parente après le décès de son père, la jeune fille ne tarde pas à faire succomber Ethan.

Je crois que j'ai rarement lu un texte aussi sombre. Sachez qu'en ouvrant Ethan Frome, vous vous embarquez dans un hiver sans fin. Il symbolise les malheurs des personnages, l'isolement dans lequel ils se trouvent, et l'absence de toute issue. Ethan et Mattie sont des êtres naturellement gais, et leurs rires résonnent dans ce livre, mais le contexte dramatique qui les entoure est tel que l'on se sent oppressé en permanence.
Les trois personnages qui habitent la petite ferme des Frome sont emprisonnés, chacun à leur manière, par les autres. Ethan tout d'abord, s'est laissé marier à une femme qui ne sait que se plaindre, et avec laquelle il n'a jamais rien pu partager. La quitter est impossible pourtant, il a trop de conscience pour cela, et ses conditions matérielles ne le permettent pas. Mattie est une jeune fille sans ressources, fragile, maladroite, et qui aurait été condamnée à mort sans le "secours" de sa cousine. Quant à Zenobia, son personnage est peut-être le plus intrigant. Bien entendu, son opposition à l'amour unissant Ethan à Mattie s'explique par le fait qu'être la femme délaissée n'est pas un sort enviable, surtout au début du XXe siècle. Je lui donnerais presque un coeur lorsqu'elle fond en larmes devant son plat de mariage brisé. Mais elle est certainement davantage terrorisée à l'idée de ne plus avoir un petit chien auquel elle peut parler de ses délires d'hypocondriaque, que véritablement attachée à son mari. Tout le livre tourne autour de ce trio, avec seulement quelques incursions dans la vie du village de Starkfield.
Le dénuement du texte est d'ailleurs voulu par Edith Wharton, qui l'indique dans sa préface. Ses personnages sont tout en retenue, il n'y a pas d'étalage de grands sentiments, la misère s'impose d'elle même, et c'est sans doute ce qui rend ce texte si attachant. L'écriture de Wharton nous offre quelques pâles soleils d'hiver, beaucoup de neige et de mélancolie. C'est un très beau texte.

Si vous voulez vous remonter le moral, allez lire le fabuleux billet de la regrettée Renarde  (encore des malheurs) sur ce livre. Alice aussi a lu ce livre.


J'ai donc, suite à ma lecture d'Ethan Frome, découvert Ethan Brand, un texte contenu dans le recueil Contes et récits de Nathaniel Hawthorne (que j'avais déjà commencé à lire l'année dernière et que9782742769308_1_ je recommande). 

Ce n'est pas la neige et le froid qui dominent dans ce texte, mais au contraire le feu et la lumière éblouissante qu'il dégage.

Un chaufournier et son fils s'apprêtent à passer la nuit près du four dont ils ont la garde lorsqu'un rire retentit, celui d'un homme "qui ne rit pas comme un homme qui est content." Lorsque l'inconnu se montre, c'est Ethan Brand, l'ancien chaufournier qui apparaît. Il était parti à la recherche du Péché sans Pardon.

On ne saura jamais avec exactitude ce qu'a fait Ethan Brand, mais ce texte se concentre, comme d'habitude semble t-il avec Hawthorne, sur la culpabilité des personnages. Le texte est très court (une vingtaine de pages), mais la plume d'Hawthorne est puissante et efficace, et l'on en ressort sonné.

Je n'irai pas au-delà de ces quelques mots, ce qui est indigne, parce qu'Ethan Brand mériterait davantage d'attention. J'espère que la curiosité vous amènera quand même à le lire.

08 juin 2009

L'écueil ; Edith Wharton

resize_5_10/18 ; 389 pages.
Traduit par Sabine Porte.
V.O. : The Reef. 1911.

Je crois avoir trouvé en Edith Wharton une nouvelle amie. J'ai bien aimé Eté, mais surtout parce qu'il me semblait très prometteur. L'écueil, que Lou m'a offert, m'a vraiment permis de passer un très bon moment.

George Darrow a retrouvé, après une quinzaine d'années de séparation, son amour de jeunesse, Anna Summers. Ils sont tous les deux établis en Europe. Lui, travaille à Londres, et ne s'est jamais marié. Quant à elle, elle vient de perdre son mari, et vit à Givré, en France, la demeure de sa belle-famille. Alors que Darrow se rend à Paris, pour rendre public ses fiançailles avec Anna, il reçoit un télégramme de cette dernière, qui lui demande de renoncer à son voyage. Il ne le fait pas, convaincu de recevoir des explications.
Par ailleurs, il rencontre Sophy Viner, une jeune fille qu'il a vaguement connu chez une dame dont elle était l'employée, et qui semble être dans une grande détresse. Sans qu'ils l'aient prémédité, Darrow et Sophy vont avoir une liaison de quelques jours, qui s'achèvera complètement avec le retour de George à Londres. Quand il retrouve finalement Anna à Givré, quelques mois plus tard, il a tout oublié. Mais il découvre que l'institutrice de la fille de sa future épouse n'est autre que Sophy Viner.

Il est très difficile de faire un résumé de ce livre. D'ailleurs, ceux que j'avais lus racontent pratiquement toute l'histoire. Parce que L'écueil est un livre que l'on ressent avant tout. Certains aspects ne sont clairement établis que très tard dans le roman, mais ils empoisonnent tout le récit.
Edith Wharton nous offre une opposition entre plusieurs conceptions de la société, et plus précisément de la façon d'aimer et de l'intimité. Les personnages ne sont pas complètement manichéens, mais on peut voir d'un côté Sophy Viner, qui est une jeune fille pure, fraîche et entière, presque animale tellement les "bonnes manières" semblent ne pas l'avoir contaminée, et de l'autre des individus qui ont du mal à se dégager de l'éducation qu'ils ont reçue, même s'ils se sentent en proie à des sentiments et à des envies passionnés. Anna est particulièrement touchante. Elle plaint de tout son coeur la première épouse de son défunt mari, "morte bien avant qu'ils ne l'enterrent", elle a vécu avec un homme aux idées très modernes (mais surtout purement théoriques), mais son potentiel est complètement bridé par ses devoirs. Et par son intuition.
En effet, la société empêche la communication sur les sujets intimes, mais elle brise surtout les coeurs, parce que les êtres humains sont aptes à deviner ce qui n'est pas formulé en paroles. De même que Charity Royall avait compris qu'Harney ne pouvait l'épouser, Anna est affectée par ce qu'elle ignore, à savoir la relation qui a existé entre Darrow et Sophy. 
Malgré ce fond sombre, le cadre dans lequel est installée cette histoire est somptueux. L'écriture d'Edith Wharton est un délice, alternant les pensées d'Anna et de Darrow, les dialogues, et les descriptions souvent très éloquentes. Bref, on ne s'ennuie pas une seule seconde. Je vous recommande chaudement ce livre ! 

   

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28 mai 2009

Eté ; Edith Wharton

resize_4_10/18 ; 253 pages.
1917. V.O. : Summer.

J'ai découvert Edith Wharton l'année dernière, grâce à Lou, qui m'a offert deux livres de cette romancière américaine qu'elle apprécie énormément. Xingu m'avait beaucoup plus, mais n'était encore qu'un court texte, donc il s'agissait de choisir un livre qui me permettrait de vraiment pénétrer dans l'oeuvre de Wharton. Eté est le roman de cet auteur qui me semblait le plus abordable et le plus frais, donc j'ai choisi de me pencher sur ce titre.

C'est l'été à North Dormer en Nouvelle Angleterre, et Charity Royall, la petite bibliothécaire s'ennuie. Elle a été recueillie très jeune par Mr Royall et son épouse, après avoir vécu plusieurs années dans la Montagne, au milieu de colons qui vivent en-dehors du système américain. Depuis, elle a été plutôt privilégiée, mais son existence offre peu de distractions. Aussi, quand un jeune homme élégant pénètre dans sa bibliothèque, les choses s'emballent.

Voilà un roman qui a dû faire couler beaucoup d'encre à sa sortie. Certes, il ne se passe rien à North Dormer et les choses sont dites de façon voilées, mais le décalage est grand entre la tranquilité de la nature et les tourments auxquelles Charity Royall est confrontée. La jeune fille, malgré son passé dans la montagne, est tout ce qu'il y a de plus convenable aux yeux de ses voisins, tant que les choses du sexe sont restreintes à l'intimité de son domicile (en gros, avoir un père adoptif qui louche sur vous n'est pas un sujet problématique si rien n'est ébruité).
Sa rencontre avec Lucius Harney change tout. L'éveil des sentiments chez cette jeune fille au caractère bien trempé est merveilleusement décrit par Edith Wharton, qui nous offre un livre dans lequel la sensualité réside dans des images telles un feu d'artifice du 4 juillet. Ironie du sort, cet amour, pourtant vrai, est inacceptable, et ses conséquences, bien que prévisibles, sont impitoyables.
Ce livre est bien plus sombre que je ne le pensais lorsque je l'ai ouvert. Il est frustrant aussi, puisque tout s'achève rapidement, et que l'on ignore la réaction de Harney aux nouvelles qui lui parviennent finalement.

Maintenant, je suis suffisamment intriguée pour vouloir continuer ma découverte de cet auteur.

"Un remous plus vif décoiffa un jeune homme qui passait par là, fit tournoyer un instant son chapeau et le déposa au milieu de l'étang.
Comme le jeune homme courait, cherchant à le repêcher, Charity Royall remarqua que c'était un étranger et qu'il était habillé avec une certaine recherche. Elles vit aussi qu'il riait à belles dents, comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures.
Le coeur de la jeune fille se contracta. Elle avait toujours eu ce mouvement de recul qui se produisait toujours chez elle à la vue d'un visage insouciant et heureux."
   

Les avis de Lou, Florinette, Tamara et Stéphanie.