13 mai 2018

La Belle de Joza - Květa Legátová

9782369141143-abde3En mars, Patrice et Eva ont organisé un Mois de l'Europe de l'Est auquel je n'ai pas pu participer. Trouvant cette idée excellente, je vous propose avec retard quelques billets sur des lectures qui rentrent dans cette thématique.

On commence avec La Belle de Joza, un très court roman écrit par un auteur de quatre-vingt ans qui a été un joli coup de coeur.

Nous sommes en Tchécoslovaquie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Eliška vit à Brno où elle mène un carrière de médecin. Elle a un amant, Richard, et appartient à un groupe de résistants. Après une série d'arrestations, Eliška doit s'enfuir avec l'un de ses patients, Joza, dans son village de Moravie, Zelary.
Si Joza est un homme sympathique, sa physionomie est repoussante, ses manières bourrues, et Eliška comprend très vite qu'à Zelary, c'est lui l'idiot du village. Elle doit cependant l'épouser et accepter de vivre dans un endroit où les moeurs et le confort sont très éloignés de ce qu'elle a toujours connu.

La quatrième de couverture de mon livre compare cette histoire à La Belle et la Bête. Ce texte tient du conte, c'est vrai. J'ai aussi beaucoup pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer.
Lire ce livre, c'est plonger dans les paysages de la Moravie, une région dont le nom évoque en général des images d'un autre temps. C'est bien ce qui arrive à Eliška. Jeune femme indépendante, professionnellement et sentimentalement parlant, elle arrive dans un endroit où les femmes sont au mieux maîtresses de leur foyer, au pire maltraitées par les hommes sans que cela soulève la moindre opposition. Les logements n'ont ni l'électricité ni l'eau courante et les intérieurs sont démunis de tout objet non fonctionnel. Parmi la population, l'alcool et la violence font partie du quotidien. Le choc est rude, d'autant plus qu'Eliška est certaine que Joza, qui se montre conciliant dans les premiers temps, ne tardera pas à révéler sa véritable nature.
Pourtant, notre héroïne fait des efforts pour s'acclimater. Elle se lie avec ses voisines, même si ces relations sont surtout pratiques. Elle découvre un monde où les superstitions, les traditions, ont une grande place. Le médecin qu'elle est va ainsi travailler avec une guérisseuse.
Et puis, surtout, elle apprend à aimer son nouvel environnement. Avec Eliška, souvent accompagnée de Joza, nous parcourons les montagnes autour de Zelary. Pendant des mois, le temps semble suspendu, et Eliška se détache de ses anciennes convictions et découvre une autre façon de vivre pleinement sa vie. Il ne s'agit pas tant d'une critique de son ancien mode de vie que d'une ode à des lieux et des populations certes pas toujours tendres (être une femme n'est vraiment pas facile), mais que l'on évoque trop vite comme étant arriérées.

Lorsque les libérateurs russes arrivent enfin, les choses ne se passent pas comme prévu. Si l'on pense davantage aux soldats souriants, embrassés par les femmes, acclamés par les populations libérées, il ne faut pas oublier que la guerre révèle les pires côtés de l'homme, qu'il soit dans un camp ou dans l'autre.

J'ai adoré ce petit livre qui m'a envoûtée du début à la fin et j'ai été très déçue d'apprendre que seul un autre livre de Květa Legátová était disponible en français. Une nouvelle pépite des Editions Phébus.

Les avis de Kathel (qui a aussi pensé à Marlen Haushofer) et de Sylire.

Libretto. 156 pages.
Traduit par Eurydice Antolin.
2002 pour l'édition originale.


02 mai 2018

"Je me promets d'éclatantes revanches" : Découvrir Charlotte Delbo

gobyAprès la Shoah, certains se sont demandés si la poésie pourrait survivre. D'autres ont pensé que les mots ne pourraient jamais retranscrire l'horreur des camps. En lisant Charlotte Delbo, on ne peut que constater qu'elle a donné tort à ces affirmations.

J'ai découvert Charlotte Delbo un peu par hasard, en parcourant le livre que Valentine Goby a écrit sur cette femme, puis en me jetant sur les récits que cette dernière a fait de son expérience concentrationnaire, d'abord à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück.

Charlotte Delbo, c'est une femme proche des milieux communistes, assistante de Louis Jouvet qui, pendant l'Occupation, entre dans la Résistance. Arrêtée avec son mari et d'autres résistants, elle est ensuite incarcérée. Les hommes sont fusillés au Mont Valérien, les femmes envoyées à Auschwitz où elles arrivent fin janvier 1943. Transférée un an plus tard à Ravensbrück puis libérée le 23 avril 1945, Charlotte Delbo finit par rentrer en France où elle publiera vingt-cinq ans plus tard une série de trois livres, Auschwitz et après, une collection de textes, de témoignages et de poésies sur l'horreur qu'elle a vécu.

Dans son livre Je me promets d'éclatantes revanches, phrase tirée d'une lettre de Charlotte Delbo à son employeur, Valentine Goby évoque sa rencontre avec cette femme hors du commun. Si la partie concernant l'expérience de lectrice de Valentine Goby ne m'a pas complètement convaincue, sa présentation de Charlotte Delbo, la femme et l'écrivaine, est passionnante.

Ce qui surprend d'abord, c'est qu'une telle personne soit presque inconnue aujourd'hui. A cela, Valentine Goby apporte plusieurs explications. La première concerne la personnalité de Charlotte Delbo, volontaire, enjouée, qui ne cadre pas avec ce que les journalistes et les gens en général veulent entendre :

delbo1"... comment imaginer point de vue plus iconoclaste, plus en décalage avec tant de témoignages rapportés des camps d'extermination : l'idée que d'Auchwitz, on peut revenir ; se délivrer, par la grâce de l'écriture."

Et en effet, malgré ses blessures, ses moments de doute ("la déportation est une perte sèche", analyse Valentine Goby), il semble bien que l'ancienne déportée refuse de se laisser dicter sa conduite. Elle boit et mange joyeusement, prend la parole pour dénoncer les scandales de son temps (la Guerre d'Algérie, le régime soviétique), et fait la nique à ses anciens tortionnaires en allant jusqu'à s'acheter une gare, qu'elle rénove et qui devient sa maison. Une gare, le motif avec lequel elle ouvre le premier volet de sa trilogie, Aucun de nous ne reviendra.

"Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.
C’est la plus grande gare du monde."


Ca donne le ton.

Plutôt isolée (elle n'appartient pas à des réseaux influents, et s'éloigne rapidement du communisme quand elle voit sa mise en oeuvre par l'URSS), elle peine à se faire publier. Lorsqu'enfin, les éditions de Minuit publient ses oeuvres, Valentine Goby souligne que des incompréhensions entre Charlotte Delbo et son éditeur ne lui permettent pas d'obtenir une grande visibilité en librairie. Lorsqu'elle décède en 1985, peu en France la connaissent.

Pourtant, son oeuvre le mérite. Par son sujet évidemment. Ainsi qu'elle en témoigne dans ses livres, elle et ses camarades s'étaient promis de raconter si elles revenaient.

Mais surtout, Auschwitz et après devrait être lu parce qu'il s'agit d'une oeuvre magistrale. En peu de mots, avec des comparaisons simples, en se concentrant sur ses sensations physiques, Charlotte Delbo nous fait ressentir l'enfer vécu par les déportés. Elle n'invente pas, n'extrapole pas, ce qui donne à son texte une puissance immense. Parmi les passages qui m'ont le plus retournée, sa description de la soif :

delbo2" La soif, c’est le récit des explorateurs, vous savez, dans les livres de notre enfance. C’est dans le désert. Ceux qui voient des mirages et marchent vers l’insaisissable oasis. Ils ont soif trois jours. Le chapitre pathétique du livre. À la fin du chapitre, la caravane du ravitaillement arrive, elle s’était égarée sur les pistes brouillées par la tempête. Les explorateurs crèvent les outres, ils boivent. Ils boivent et ils n’ont plus soif. C’est la soif du soleil, du vent chaud. Le désert. Un palmier en filigrane sur le sable roux.

Mais la soif du marais est plus brûlante que celle du désert. La soif du marais dure des semaines. Les outres ne viennent jamais. La raison chancelle. La raison est terrassée par la soif. La raison résiste à tout, elle cède à la soif. Dans le marais, pas de mirage, pas l’espoir d’oasis. De la boue, de la boue. De la boue et pas d’eau.

Il y a la soif du matin et la soif du soir.
  Il y a la soif du jour et la soif de la nuit.
  Le matin au réveil, les lèvres parlent et aucun son ne sort des lèvres. L’angoisse s’empare de tout votre être, une angoisse aussi fulgurante que celle du rêve. Est-ce cela, d’être mort ? Les lèvres essaient de parler, la bouche est paralysée. La bouche ne forme pas de paroles quand elle est sèche, qu’elle n’a plus de salive. Et le regard part à la dérive, c’est le regard de la folie. Les autres disent : « Elle est folle, elle est devenue folle pendant la nuit », et elles font appel aux mots qui doivent réveiller la raison. Il faudrait leur expliquer. Les lèvres s’y refusent. Les muscles de la bouche veulent tenter les mouvements de l’articulation et n’articulent pas. Et c’est le désespoir de l’impuissance à leur dire l’angoisse qui m’a étreinte, l’impression d’être morte et de le savoir. "

Les dents collées aux joues tellement elles sont sèches, les ruses pour avoir de l'eau qui risquent de lui coûter la vie, les comportements animaliers lorsque de l'eau, n'importe laquelle, se trouve à portée... Plus que du reste, dans les camps de la mort, Charlotte Delbo a souffert de la soif.

Il y a aussi, évidemment, les atrocités commises par les SS, gratuites souvent, les courses de la mort, l'appel interminable du matin, les chiens, les maladies. La plupart, même les plus fortes, les mieux loties, meurent rapidement. Constamment, les prisonnières voient et sentent l'odeur des fours crématoires, qui brûlent sans relâche les corps humains. Des corps humains si maigres, si horriblement ridicules, comme elle le note en décrivant des cadavres, que les déportées ne savent même plus laquelle elles sont lorsqu'elles se retrouvent face à une vitrine. 

Comment ont-elles survécu, elles qui n'étaient même pas les plus fortes (du moins le pensent-elles) ? Charlotte Delbo nous raconte la solidarité au sein des groupes (sans dissimuler les mesquineries cruelles entre bandes ou les moments égoïstes), seule garantie de ne pas forcément mourir si on a un moment de faiblesse. Elle nous parle aussi de ces moments de grâce, comme la vue d'une tulipe à la fenêtre d'une maison ou lorsque l'atroce chef de camp s'agenouille devant une prisonnière pour l'aider à lacer ses chaussures. L'auteur ne s'explique pas elle-même comment son esprit a pu continuer à fonctionner, mais les membres de son groupe parviennent à monter de mémoire une pièce de Molière qu'elles jouent devant des Polonaises.

Déportée à Ravensbrück, Charlotte Delbo et ses compagnes sont libérées par la Croix-Rouge un jour d'avril 1945, le 23, date anniversaire de sa rencontre avec son mari fusillé.

delbo3Le dernier tome d'Auschwitz et après, Mesure de nos jours, évoque le retour. Ce moment tant attendu est, pour la plupart, une épreuve de plus. Beaucoup découvrent que leurs proches ont disparu. Pour celles qui, comme Charlotte Delbo, ont été préservées de la douleur de la perte de leur mari pendant leur détention, la liberté leur rend aussi le temps et la force de s'effondrer. 
Face aux gens, qui leur paraissent faux (elles ont acquis durant leur détention une perspicacité redoutable pour sonder l'âme humaine), qui ne veulent pas entendre leur récit, qui sont convaincus d'avoir aussi connu l'horreur, Charlotte Delbo et ses compagnes culpabilisent.

" Les mots n’ont pas le même sens. Tu les entends dire : « J’ai failli tomber. J’ai eu peur. » Savent-ils ce que c’est, la peur ? Ou bien : « J’ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac. » Ils disent : j’ai peur, j’ai faim, j’ai froid, j’ai soif, j’ai sommeil, j’ai mal, comme si ces mots-là n’avaient pas le moindre poids. "

Elles avaient promis de vivre pour les autres, et le monde qu'elles retrouvent est toujours aussi terrible.

Pourtant, Charlotte Delbo ne s'avoue pas vaincue. Peu à peu, elle retrouve ses sens. Puis le goût de la lecture.

" Comment cela s’est-il passé ? Je ne sais pas. Un jour, j’ai pris un livre et je l’ai lu. Je voudrais pouvoir dire comment cela s’est fait. Je ne m’en souviens plus du tout. Je ne me souviens pas non plus du titre. Cela ferait bien si je nommais quelque chef-d’œuvre. Non. C’était un livre parmi tous les autres, celui qui m’a rendu tous les autres. "

Je suis lâche et n'ai donc lu que peu de témoignages de rescapés des camps nazis. Pourtant, cette oeuvre qu'est Auschwitz et après, je l'ai dévorée en quelques jours seulement. Parce que Charlotte Delbo est un immense écrivain. Ses mots, que ce soit dans ses textes en prose ou dans ses poèmes sont d'une justesse et d'une beauté incroyable. C'est dérangeant quelque part, de savourer des mots qui content l'horreur, mais c'est ce qui rend cet auteur si accessible.

Un billet beaucoup trop long, j'en ai conscience, mais un coup de foudre littéraire.

" Apprendere, en latin, c'est saisir. Être en mouvement. Donc, adhérer à l'existence. Un verbe magnifique. Peut-être le plus beau que je connaisse. Danser, marcher, rire, moins que ça c'est n'être plus que biologiquement, et non consciemment, vivant. Charlotte Delbo aurait pu ajouter pleurer, crier, aimer et même écrire - se mouvoir en paroles, toutes façons de projeter le corps dans le monde, de manifester sa porosité, de laisser son empreinte. Refuser l'inertie si semblable à la mort, qui injurie les morts. C'est tant de modestie, et tant d'exigence. " (Valentine Goby)

Je me promets d'éclatantes revanches. Valentine Goby. L'Iconoclaste. 2017.

Auschwitz et après. Charlotte Delbo. Editions de Minuit :
             1. Aucun de nous ne reviendra. 1970. 181 pages.

             2. Une connaissance inutile. 1970. 186 pages.
             3. Mesure de nos jours. 1971. 208 pages.

21 avril 2018

Le poids des secrets, Intégrale - Aki Shimazaki

9782742790319FSComme son nom ne l'indique pas, Aki Shimazaki est un auteur de nationalité canadienne. Installée au Québec depuis presque trente ans, elle écrit en français, mais c'est bien dans son pays d'origine, le Japon, que se passe l'histoire du Poids des secrets.

Lorsqu'elle meure, Yukiko laisse deux lettres à sa fille. La première lui est adressée, la seconde est destinée au frère de Yukiko, Yukio, un oncle dont Nakiko ignorait l'existence. C'est ainsi que nous remontons à la Seconde Guerre mondiale, côté japonais.
Alors que l'attaque sur Nagasaki est imminente, un autre drame se joue à l'endroit où la bombe va frapper. Une adolescente découvre que celui qu'elle aime est son demi-frère, et commet un horrible crime.

A l'origine, j'avais prévu de ne lire que le premier tome de la série, Tsubaki. Cependant, au bout de cette petite centaine de pages, bien que partiellement convaincue, il m'a fallu lire la suite de cette histoire. J'ai donc dévoré l'intégrale en une semaine environ (cela représente moins de six cents pages).

Chacun des cinq livres est raconté d'un point de vue différent, les mêmes événements étant ainsi rapportés par plusieurs personnes qui ne prennent pas le temps de se parler.

Le poids des traditions a brisé plusieurs des personnages (et en a involontairement sauvé au moins une autre). Lorsqu'elle rencontre son amant, Mariko n'est qu'une fille sans père et sans passé, ce qui l'empêche d'être une épouse convenable. Pourtant, ce fait qui semble expliquer toute l'histoire, n'est que l'arbre qui cache la forêt, car tous ont leurs petits secrets inavouables. A force de marcher sur des oeufs, les personnages s'éloignent les uns des autres. Seul le lecteur, en suivant les différents protagonistes, connaît l'étendue du désastre. Seul le lecteur sait que les personnages pourraient rire de l'ironie du sort ensemble s'ils communiquaient et brisaient ces non-dits insupportables.
Ce qu'Aki Shimazaki donne à voir avec cette série, c'est l'impression que l'on a de connaître les autres, quand nous nous contentons souvent de projeter sur eux ce que nous voudrions ou craignons qu'ils soient. Cela donne des décalages pouvant prêter à sourire (qui voudrait savoir que ses grands-parents ont aimé d'autres gens, ou pire, qu'ils se sont trompés ? ), ou qui sont source de souffrance durant toute une vie.

Dans cette histoire de famille vient s'imposer la grande Histoire, celle du Japon des années 1920 aux années 1980. J'ignorais tout du tremblement de terre de 1923, de la présence chrétienne au Japon, ainsi que des relations entre la Corée et le Japon. Le poids du passé imprègne à la fois les personnages et la société niponne dans son ensemble dans cette série. Le dévouement obligatoire à l'empereur et à la patrie justifie la mise au ban de familles entières, celles dont les membres ont été fait prisonnier et qui n'ont pas eu le courage de se suicider. Ces injonctions et intolérances poussent ainsi les individus à dissimuler, parfois durant des décennies, ce qu'ils ont vécu, pour protéger leur famille. 

51JJPr-qBxLCette série est aussi servie pas une écriture magnifique, pleine de lucioles et de fleurs. N'attendez pas de grandes envolées lyriques, Aki Shimazaki a un style minimaliste que je n'ai pas immédiatement apprécié, mais qui m'a envoûtée, surtout à partir du troisième tome, Tsubame. Tout est décrit simplement, de façon assez froide, et c'est ce qui rend cette histoire d'occasions ratées et de bonheurs incomplets à la fois si belle et si triste.

On referme ces petits livres sans avoir toutes les réponses, mais c'est cohérent avec le reste de la série, qui dévoile pudiquement et furtivement des bribes de souvenirs. A l'image de Tsubaki, la petite-fille, celle qui n'a pas vécu les drames de sa famille, nous ne pouvons qu'imaginer ce qu'il y aura après le coup de sonnette de Yukio, ou ce que Tsubaki finira par découvrir.

" Le mot « sinistre » me fait penser à la scène du soir de la bombe atomique qu’Obâchan m’a racontée une fois : « J’ai vu une volée de lucioles au-dessus du ruisseau, qui était écrasé par les ruines des bâtiments. Les lumières de ces insectes flottaient dans le noir comme si les âmes des victimes n’avaient pas su où aller. » Je me demande où ira l’âme d’Obâchan. Va-t-elle errer pour toujours entre ce monde et l’autre monde ? Ses jours sont comptés. J’espère qu’elle trouvera le calme et pourra mourir en paix, comme Ojîchan. "

Je tiens là mon premier gros coup de coeur de l'année, totalement inattendu. Moi qui ne sors presque jamais de mes habitudes en matière de littérature, je compte bien dévorer au plus vite le reste de l'oeuvre d'Aki Shimazaki et découvrir davantage la littérature japonaise.

A découvrir absolument.

L'avis de Lou.

Babel. 1999-2004.

Source: Externe

14 janvier 2018

Sonietchka - Ludmila Oulitskaïa

516YuZqfarLSonietchka est une jeune fille sans aucune beauté, et sa personnalité introvertie la rend plutôt invisible, surtout aux yeux des hommes. Elle n'est pourtant pas malheureuse, puisqu'elle lit et a la chance de travailler dans une bibliothèque. Lorsque Robert Victorovitch, un peintre beaucoup plus âgé qu'elle, lui demande de l'épouser suite à une seule visite sur son lieu de travail, Sonietchka accepte. Ce bonheur inespéré lui semble si accidentel qu'elle en savoure chaque moment.

C'est en lisant La Marche du cavalier, essai fouillis de Geneviève Brisac, que j'ai entendu parler de Ludmila Oulitskaïa pour la première fois. Sonietchka n'est pas vraiment un roman, il s'agit plutôt d'une longue nouvelle. Cette histoire a un goût de trop peu tout en étant très agréable.
Evidemment, le personnage de Sonietchka est attachant. C'est une lectrice passionnée, vivant d'abord sa vie à travers les personnages des romans qu'elle dévore. La littérature est aussi ce qui la sauvera à la fin de son bonheur conjugal. Son abnégation force le respect tout en étant aussi la garantie de son bonheur. Bien que ne pouvant pas tout maîtriser, Sonia sait tirer parti de chaque situation.
L'autre aspect du livre qui m'a beaucoup intéressée est la peinture que dresse Oulitskaïa du monde soviétique. La guerre et le bagne sont évoqués, le mari de Sonietchka ayant été emprisonné. Les habitations sont très simplement équipées, certains territoires ne peuvent être occupés qu'un temps et la population n'a aucun autre choix que celui d'obéir. 
Malgré tout, les personages évoluent dans un milieu qui n'est pas imperméable aux idées nouvelles. La fille de Sonia et de Robert, Tania, ainsi que son amie Jasia, refusent d'avoir les mêmes entraves que leurs aînés. Bien qu'étant un système totalitaire, la société russe ne reste pas immobile.

Une jolie lecture qui m'a permis de découvrir un auteur que je relirai volontiers.

Folio. 108 pages.
Traduit par Sophie Benech.
1992 pour l'édition originale.

08 octobre 2017

Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka

9782356415783-TGros succès de la rentrée littéraire il y a quelques années, j'ai profité du Mois américain pour enfin découvrir ce livre de l'auteur américaine d'origine japonaise, Julie Otsuka.

Dans les années 1920, de nombreuses jeunes femmes japonaises prennent le bateau pour rejoindre aux Etats-Unis un mari qu'elles n'ont jamais rencontré. Les marieuses ont bien fait leur travail, promettant à ces filles issues de milieux sociaux hétérogènes qu'un avenir brillant les attendait. Après plusieurs semaines à voyager inconfortablement, les nouvelles mariées rencontrent enfin leur époux. Au déracinement s'ajoute alors la déception d'avoir été trompée : les maris n'ont pas la profession promise, ni les biens. Ils sont plus âgés et leurs manières souvent brutales. Parties trouver une vie meilleure, les jeunes femmes doivent exercer des professions fatiguantes, peu rémunératrices voire humiliantes, tout en étant de plus regardées comme des êtres inférieurs par les Américains.

Ce roman frappe d'abord par sa forme originale. On s'attend à découvrir des personnages dessinés nettement, une narratrice principale, mais nous n'entendrons jamais que le chant uni de ces femmes s'exprimant majoritairement à la première personne du pluriel. Loin d'affaiblir les individualités, ce choix de l'auteur renforce l'expression de leurs peurs, de leurs souffrances. Parfois, un "je" traverse le texte, mais sans que l'on sache qui l'a prononcé ni s'il s'agit d'une voix déjà entendue (et peu importe). Ce style est poétique, dansant, et très bien adapté au format court (je pense que ça lasse sur plusieurs centaines de pages). Lorsqu'à un moment, le chant s'interrompt pour laisser la place à d'autres narrateurs, on sent toute la brutalité de ce qui s'est produit.
Moi qui aime les livres évoquant des destins de femmes, j'ai été servie. Nos héroïnes ne sont pas des victimes sans personnalité, Julie Otsuka ne tombe pas dans le misérabilisme et décrit les faits simplement, voire avec détachement. Elle ne nous épargne rien des brutalités subies lors de la nuit de noce ou ensuite, du mépris dont elles sont victimes, de leurs difficultés à s'habituer à leur nouvelle vie, à avoir des enfants. Mais ce sont aussi des femmes déterminées. Dès la traversée vers les Etats-Unis, certaines choisissent de laisser leur corps s'exprimer ou de renoncer à leur projet marital. Le mariage n'est pas synonyme de malheur pour toutes, et certains passages concernant les Japonaises employées dans les belles maisons m'ont rappelé le meilleur des relations employeur/employée de La Couleur des sentiments. A l'image de la plupart des gens, elles construisent leur vie à partir des possibilités qui s'offrent à elles.
Être une femme n'est pas simple au début du XXe siècle, être une migrante l'est encore moins. Ces femmes sont d'abord contraintes de faire des métiers qui sont les plus mal vus dans leur pays d'origine. Leurs propres enfants finissent par rejeter leur mode de vie (il y a par ailleurs de superbes passages sur la maternité dans ce livre). Enfin, le regard qu'on porte sur elles n'est pas celui que l'on destine à des êtres humains libres et égaux. On souhaite posséder leur corps, leur savoir-faire. Certains compliments sur les Japonais sont de simples préjugés racistes auxquels elles ne peuvent que se conformer. Si elles ne tirent pas parti de l'idée selon laquelle les Japonais sont les plus sérieux, que pourront-elles faire ? 
Enfin, quand vient la guerre après l'attaque de Pearl Harbor, ces Japonaises réalisent que plusieurs décennies aux Etats-Unis ne les ont pas rendues moins suspectes. Traitées comme du bétail et jugées coupables sans procès, personne ou presque ne trouve anormal qu'on les déplace en leur faisant abandonner toute leur vie derrière eux. Pire, beaucoup profitent de la situation et prennent ce qu'ils ont toujours jalousé (les migrants mieux lôtis que les "vrais habitants", ça ne vous rappelle rien ? ).

Un beau texte qui raconte bien plus que l'histoire de ces femmes et qui trouve une résonnance particulière encore aujourd'hui.

L'avis de Lili.

Audiolib. 3h47.
Traduit par Carine Chichereau.
Lu par Irène Jacob.
2012 pour l'édition originale.


20 mars 2016

Sarnia - G.B. Edwards

sarniaEbenezer Le Page, vieil homme de quatre-vingt ans, décide de coucher sur papier le récit de sa vie à Guernesey. A l'exception d'une rapide excursion sur Jersey et d'une nuit forcée sur l'île de Lihou, il n'a jamais quitté sa petite terre natale.
Il a connu deux guerres, vu vivre et mourir la plupart de ses proches, aimé les femmes (surtout la belle Liza Quéripel), soigné ses tomates. C'est aussi au cours de son existence que Guernesey est devenue un territoire moderne, touristique, contre lequel il a du mal à ne pas se dresser.

Je pensais en ouvrant ce roman trouver une oeuvre dont le souffle romanesque m'emporterait immédiatement. L'image qu'évoque Guernesey pour moi est tellement empreinte de romantisme, de vent, de furie, d'ambiance délicieusement désuète, que lorsque j'ai dû freiner mes ardeurs face à un début de récit tranquille et très factuel, je me suis demandé où j'avais atterri.
Au final, on tombe très vite sous le charme d'Ebenezer (en même temps, comment ne pas tomber sous le charme d'un Ebenezer ?). Il est ronchon, réactionnaire, assez misogyne (les femmes en pantalon, quelle horreur !), mais c'est un tel numéro qu'on ne peut que l'apprécier. 

"J'ai bien peur mon cher Mister Le Page, a-t-il dit, l'air franchement désolé pour moi, que vous soyez un anachronisme."


A travers son récit, on découvre l'histoire de Guernesey, cette île pas vraiment anglaise ni vraiment normande comme on a tendance à la désigner. Lorsqu'Ebenezer vient au monde à la fin du XIXe siècle, c'est une île dont les habitants ont pour beaucoup des liens de parenté, où l'on parle en patois, et qui est peu fréquentée par les touristes. Il y grandit avec sa soeur Tabitha, son ami Jim, ses petits cousins Raymond et Horace. La vie de famille est d'abord rythmée par les querelles ridicules des deux tantes, Hetty et Prissy. Puis, les premiers drames se produisent avec la Première Guerre mondiale, qui emporte des maris et des fils.
Ce qui m'a le plus plu dans ce livre, c'est de voir la petite Guernesey prise dans la grande Histoire. Cette île minuscule, du fait de son appartenance à la Grande-Bretagne, envoie des soldats, subit l'Occupation, et semble si fragile face à ces grandes armées.

"La guerre vint. Elle vint à mon insu. Un jour tout était normal, et le lendemain, c'était la guerre."

Mais n'allez pas croire que Sarnia est un livre déprimant. Certes, on passe du rire aux larmes à de nombreuses reprises. Mais c'est surtout une déclaration d'amour pour Guernesey (on a envie de s'y précipiter après avoir achevé notre lecture), pour ses habitants (Ebenezer est un grand sentimental) et une histoire pleine d'anecdotes familiales comme seules les vieilles personnes en ont, qui redonnent le sourire même dans les moments les plus sombres.

Un livre unique et passionnant servi par une magnifique plume.

Points. 637 pages.
Traduit par Jeanine Hérisson.
1981 pour l'édition originale.

20 janvier 2016

Le complot contre l'Amérique - Philip Roth

51DgC-NjtoLPhilip Roth a sept ans lorsque Charles Lindbergh, héros de l'aviation et antisémite notoire, remporte l'élection présidentielle américaine de 1940, privant ainsi Franklin D. Rossevelt d'un troisième mandat, et les Alliés d'une aide certaine dans leur combat contre l'Allemagne nazie.
Si certains juifs décident de travailler avec l'administration Lindbergh, d'autres, dont la famille Roth, sont effondrés par la nouvelle et redoutent le pire. Car les républicains ont beau jurer qu'ils n'oeuvrent que pour le bien de leur patrie, et qu'ils ne visent aucune communauté en particulier, les comportements antisémites se multiplient sans réaction ferme des autorités. De plus, les relations diplomatiques avec le régime hitlérien ont beau se faire sous couvert de vouloir préserver la paix aux Etats-Unis, elles semblent trop cordiales pour tromper les esprits critiques.

C'est une remarque de Cuné dans un de ses billets qui m'a poussée à enfin ouvrir un roman de Philip Roth, qui me tentait et m'effrayait depuis des années. J'aime l'histoire, les dystopies/uchronies, les romans sur l'enfance, alors celui-ci m'a comblée.
J'ai trouvé l'auteur très habile de mêler ses souvenirs d'enfance à une histoire qui n'a pas existé. Cela donne au récit une authenticité qui trouble le lecteur et lui fait ressentir d'autant plus fortement le drame de l'élection de Lindbergh. J'ignore si les incidents antisémites que vit son petit personnage ont eu lieu, mais j'imagine qu'il s'est servi de sa propre expérience pour relater l'expulsion de la famille Roth d'un hôtel de Washington et surtout les remarques des personnages qu'ils croisent.
Ce qui démarque cette uchronie de beaucoup d'autres (pourtant appréciées dans ces pages) sorties ces dernières années, c'est son actualité et l'engagement clair de son auteur. En lisant ce livre, je n'ai pu que penser à certains événements politiques actuels. L'élection de Lindbergh décomplexe un discours autrefois chuchoté par ses partisans. En France en 2015, grâce à l'intervention de politiques pas forcément d'extrême-droite, il n'est plus surprenant de tenir publiquement et fièrement des propos racistes ou de se vanter de voter pour des idées nauséabondes. Je me suis récemment demandé si la caissière qui me parlait des réfugiés comprendrait que je signale ses propos inadmissibles à sa direction il y a quelques semaines.
Ce que raconte ce livre, c'est aussi la façon dont une famille vit cet événement dramatique. Très peu d'autres personnages interviennent en dehors du cercle familial des Roth, et le théâtre des événements est essentiellement leur petit trois pièces du quartier juif de Newark. Chacun des membres de la famille vit l'élection de Lindbergh et ses conséquences sur sa vie à son échelle. Les parents de Philip sont effondrés, et leur responsabilité d'adulte vis à vis des enfants qu'ils ont à charge est difficile à tenir (faut-il fuir ? résister pour montrer l'exemple, au risque de perdre beaucoup socialement ?), la tante Evelyn y voit un moyen d'élever sa médiocre existence. Pour les plus jeunes, ils ne peuvent que mêler cette crise aux bouleversements qu'ils traversent en raison de leur âge. L'un s'engage dans l'armée canadienne, l'autre collabore en guise de crise d'adolescence. Le petit Philip, lui, ne comprend pas tout, écarquille les yeux, et continue à être un enfant. Quelles que soient les circonstances, un enfant rêve d'aventure, d'ailleurs, et n'ose pas se rendre à la cave sans demander aux morts qui s'y cachent de ne pas l'effrayer.

La maîtrise de Roth s'exprime jusqu'au bout. Ne pas savoir exactement ce qu'il advient de Lindbergh était la meilleure des fins. Après tout, ceci n'était qu'un fantasme, un cauchemar.

Un très beau livre et une belle rencontre avec Philip Roth.

Folio. 557 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2004 pour l'édition originale.

 

02 février 2014

" Les plus belles choses, disait-il toujours, vivent une nuit et s'évanouissent avec le matin. "

56757571Rien de tel, pour mettre un terme à une panne de lecture, que de se tourner vers les auteurs qui savent vous envoûter. Cela faisait presque cinq ans que je n'avais pas lu Kazuo Ishiguro, mais les retrouvailles ont été somptueuses.

1948. Masugi Ono est un peintre retraité. Il s'est retiré dans une villa confortable avec la plus jeune de ses filles, Noriko. Alors que les négociations pour le mariage de cette dernière sont en cours, il se remémore sa jeunesse, ses erreurs, et observe le basculement du Japon vers un nouveau monde.

Comme à son habitude, c'est par le biais d'un narrateur faisant le bilan de sa vie que Kazuo Ishiguro s'exprime. Le début est donc posé, assez vague. On comprend qu'Ono a été un personnage important, et sa vie semble tranquille. A mesure qu'il fait des allers-retours dans le temps, on perçoit cependant qu'il a beaucoup perdu avec la guerre, mais qu'il n'est pas seulement une victime pour la société japonaise.
Un artiste du monde flottant devient en fait assez vite un livre parlant de l'histoire du Japon. Il nous explique comment ce pays a basculé vers l'impérialisme, à quel point le patriotisme a compté durant la guerre, et comment il a fallu gérer l'après, les conséquences de la capitulation. Le tout est fait avec beaucoup de retenue et de finesse. Kazuo Ishiguro met l'accent sur l'être humain, reste à son niveau, et c'est ce qui rend son livre aussi réussi.

"Nous avons été des hommes ordinaires durant une époque qui ne l'était pas : nous n'avons pas eu de chance."

J'ai une connaissance très limitée de la littérature japonaise, mais il semble y avoir de nombreuses oeuvres traduisant le malaise des générations nées après la Deuxième Guerre mondiale vis à vis de ce que leurs aînés ont fait, comme on peut en trouver en Allemagne. Les mentalités japonaises ont évolué. Les visées expansionnistes, le rejet du modèle occidental font partie du passé, et ce livre met l'accent sur les différents bouleversements que cela entraîne dès la fin de la guerre. Ono rencontre des jeunes gens très désireux de tirer un trait sur la guerre. Le ménage est fait dans les entreprises, le suicide de certains dirigeants est accueuilli avec soulagement, un homme handicapé est roué de coups parce qu'il continue à entonner des chants patriotiques.
Ono lui-même est renié par ses anciens disciples car ce livre pose aussi la question des finalités de l'art. Clairement, plusieurs visions s'opposent dans ce livre par le biais des grands maîtres que l'on croise. Le peintre doit-il peindre l'invisible, rester dans le monde flottant, ou au contraire ancrer son travail dans le monde réel ? Ono est allé au-delà de cette dernière conception de son travail. Il a "trahi" son ancien maître pour soutenir la politique de propagande de son pays. Bien que rempli de bonnes intentions, il ne peut que reconnaître son erreur quelques années plus tard. D'abord de manière sous-entendue, puis clairement lorsque s'achève le livre.

Probablement l'un des meilleurs romans de l'auteur (je sais, je dis ça à chaque fois). 

Un artiste du monde flottant - Kazuo Ishiguro
Folio. 342 pages.

Traduit par Denis Authier.
1986 pour l'édition originale.

 

11 juillet 2012

Un bonbon anglais

9782290035467"A l'heure de sa vieillesse, Flora aurait beau oublier constamment le nom des gens, les évènements qui s'étaient produits une semaine plus tôt, les titres des livres, le côté éphémère de la vie, elle se rappellerait toujours aussi bien le quai de Dinard où, plantée sous la pluie battante, elle regardait les vedettes s'éloigner."

L'été dernier, j'ai passé un moment délicieux avec La Pelouse de camomille de cet auteur anglais qui a commencé à écrire à soixante-dix ans. Alors pour une fois, quand j'ai acheté ce livre, je l'ai immédiatement entamé, et le charme a de nouveau opéré.

Nous sommes en 1926 à Dinard, où de nombreuses familles anglaises viennent passer leurs vacances. Flora Trevelyan a dix ans, et elle promène les chiens des uns et des autres, vaguement surveillée par une gouvernante, jusqu'au jour où elle rencontre Cosmo, Hubert, Félix, Mabs, Tashie et Joyce. Bien que plus âgés, les adolescents sont séduits par les grands yeux de Flora et choqués par le comportement de ses parents. Obsédés l'un par l'autre, ces derniers ne voient en elle qu'une gêne, et s'en occupent le moins possible. Peu importe, Flora passera les meilleures vacances de sa vie, avant d'être envoyée pendant des années dans une pension où elle reste 1er janvier au 31 décembre, ses parents étant repartis en Inde où Denys Trevelyan travaille.
Elle retrouvera finalement ses amis des années plus tard, après avoir souvent rêvé des bras de Cosmo, Hubert et Félix.

Bon, pour être tout à fait honnête, je pense que La Pelouse de camomille est un livre largement supérieur à celui-ci, mais ça n'empêche pas de passer un bon moment.
Au niveau des thématiques abordées, Mary Wesley continue à créer des personnages féminins forts, qui se libérent des chaînes de leur condition en essayant d'exister autrement qu'à travers le mariage et la maternité. Flora est une enfant qui n'a pas été désirée, et que les gens se sont amusés à enfermer pendant des années loin des quelques personnes qui se soucient d'elle, à déguiser comme une poupée, ou à se refiler sans se soucier une seconde de son bien être. Elle saura en tirer le meilleur parti pour sa vie d'adulte.
L'auteur gratte aussi avec une impertinence rare le vernis autour des braves gens, appelant un chat un chat et se moquant des petits secrets des uns et des autres. Les parents de Flora sont probablement les pires parents de la terre, et les mensonges sur lesquels ce mariage d'amour repose finissent par être délicieux tellement on en vient à les détester.
Malgré cette ironie mordante présente tout au long du livre, on ressent une certaine nostalgie à sa lecture, qui s'explique sans doute par l'âge de son auteur. Une nouvelle fois, la jeunesse des personnages passe vite, et le prix de la liberté est fait de désillusions et de sacrifices. Les rêves d'une enfant de dix ans sont souvent décevants lorsqu'ils finissent par s'accomplir.

"Tandis qu'elle défaisait le lit de ses employeurs, elle se prit à regretter d'avoir revu Félix ; il l'avait dépouillée d'un rêve qui, bien que fâné, lui avait été doux."

 Theoma a aussi été conquise.

J'ai Lu. 539 pages.
Traduit par Michèle Albaret.
1990 pour l'édition originale.

 

15 août 2011

La Pelouse de Camomille - Mary Wesley

9782290016626FSCinq cousins, Calypso, Polly, Walter, Oliver et la petite Sophy, se retrouvent chaque été en Cornouailles, chez leur oncle Richard, amputé d'une jambe pendant la Grande Guerre, et leur tante Helena. La maison est bordée par une pelouse de camomille, et par des falaises, sur lesquelles les jeunes gens ont tracé le Parcours de l'épouvante, jeu auquel Sophy peut enfin participer cette année. Nous sommes en 1939,et c'est le dernier été de presque insouciance. Les jumeaux du pasteur, Paul et David, viennent s'ajouter à la joyeuse bande. Oliver, fraîchement rentré de la Guerre civile espagnol, est adulé par Sophy, mais n'a d'yeux que pour la belle Calypso, qui ne rêve quant à elle que d'épouser un homme riche. De leur côté, Richard et Helena, qui forment un couple morne, font la rencontre de deux réfugiés, Max et Monika Erstweiler, dont le fils Pauli est en camp de concentration.

Ce petit livre écrit par une dame venue à l'écriture à l'âge de soixante-dix ans est un véritable bonbon anglais, plein d'humour, d'impertinence, avec malgré tout un arrière-goût amer.
On se plonge avec délice dans les récits d'enfance de ces cousins, qui arrivent à l'âge adulte la tête pleine d'idées. Les garçons s'engagent dans l'armée le coeur vaillant, les filles restent à Londres pour travailler et, étrange consolation, mènent une vie qu'elles n'auraient jamais eu sans la guerre. A leur manière, Richard et Helena sortent aussi de leur coquille à partir de cet été 1939. C'est avant tout une histoire de femmes, puisque nous restons à l'arrière, et que les hommes sont essentiellement analysés dans leurs rapports avec les personnages de l'autre sexe et montrés sous un jour plutôt défavorable et peu nuancé, mais j'ai eu du mal à ne pas m'attacher aux plus jeunes personnages masculins.
La nostalgie embrume tout le récit, car il s'agit en fait de souvenirs, rapportés par plusieurs protagonistes quarante ans plus tard, à l'occasion d'un enterrement. Les fils de l'histoire sont ainsi peu à peu démêlés, dévoilant des choses que l'on n'aurait pas forcément soupçonnées (et l'on n'est vraiment pas épargnés parfois...).
On grince un peu des dents, parce que les personnages sont souvent égoïstes. Mais, ils mettent suffisamment d'honnêteté dans leurs actions pour qu'on les aime. Même Calypso, qui finit par tomber les masques, et même Helena, souvent détestable, qui apparaît bien plus avisée en vieille dame. Elle qui semblait ne se préoccuper que de sa personne et de ses nouvelles découvertes n'avait finalement pas les yeux dans sa poche pendant la guerre. Et puis, Polly, les jumeaux, Sophy... difficile de ne pas s'inquiéter pour eux, et de vivre leurs drames.1718394131

J'ai passé un excellent moment avec ce livre, lecture idéale en plein mois d'août. Une adaptation du roman existe sous la forme d'une mini-série. Le casting (Jenifer Ehle et Toby Stephens, entre autres) est très prometteur.

"Prenez garde à vos rêves, car ils risquent de se réaliser."

D'autres avis chez Theoma, Karine, Fashion, Lily.

Nouvelle participation au challenge nécrophile, puisque Mary Wesley est morte en 2002.

J'ai lu. 382 pages.
Traduit par Samuel Sfez. 1984.