02 avril 2020

Captive - Margaret Atwood

atwoodLe 18 juillet 1843, au nord de Toronto, Thomas Kinnear et sa femme de charge, Nancy Montgommery, sont sauvagement assassinés. Les meurtriers sont James McDermott et Grace Marks, deux autres employés de la maison, qui s'enfuient ensuite avec les objets de valeur qu'ils peuvent emporter. Rattrapés aux Etats-Unis, ils sont enfermés puis jugés à Toronto, procès à l'issue duquel ils sont condamnés à mort. La peine de Grace Marks est finalement commuée en prison à vie.
Dès les premiers instants, des voix s'élèvent pour prendre la défense de Grace Marks. Des pétitions demandant la libération de la jeune fille de seize ans voient le jour. Ces défenseurs pensent que Grace n'est pas coupable et qu'elle est la troisième victime de James McDermott.
Des années plus tard, le docteur Simon Jordan décide de rencontrer Grace et de découvrir la vérité.

Quand on s'intéresse au féminisme et à l'histoire des femmes en général, Margaret Atwood est un auteur qui semble incontournable. Captive est en effet un portrait de femme, mais pas seulement.
A travers cette histoire, nous voyons apparaître devant nous le Canada du XIXe siècle. Née en Irlande dans une famille d'autant plus pauvre que le père dépense en alcool les maigres ressources à disposition, Grace s'embarque avec les siens vers le continent américain alors qu'elle est à peine une adolescente. La traversée est éprouvante, mais une partie de la famille arrive finalement en Ontario. Nous l'observons alors faire ses premiers pas en tant qu'employée de maison.
La période est instable, les tensions politiques et religieuses nombreuses. A cette époque, les femmes sont particulièrement vulnérables. Atwood nous décrit avec précision la vie de Grace, à tel point que le drame qui l'a rendue célèbre n'est pas toujours en ligne de mire. Aimant les romans ayant un fond historique, j'ai apprécié cet aspect du livre, même si je pense que quelques coupes auraient été appréciables. Grace Marks et James McDermott étant Irlandais, les enquêteurs sont d'autant plus sévères à leur égard que la réputation de cette population est mauvaise.

J'ai dit plus haut que Margaret Atwood était connue pour ses écrits engagés. Sur ce point, j'ai été un peu déçue. Il est bien question de femmes maltraitées, d'avortements, de grossesses et de relations sexuelles hors mariage. Mais le destin de Grace n'est pas assez utilisé pour faire une illustration de cela. Captive est une histoire basée sur des faits réels. C'est à la fois une force, puisque cela rend le récit plus palpitant et une faiblesse étant donné que le parti pris de Margaret Atwood est de ne pas trop dévier des faits connus. Cela donne une fin à mon sens assez décevante. Pendant tout le récit, on s'interroge sur Grace. On se demande s'il s'agit d'une victime, d'une femme souffrant de troubles mentaux, d'une Shéhérazade ou bien d'une manipulatrice hors pair. Pourtant, au lieu de nous dévoiler une femme dans toute sa complexité, Atwood tourne autour du pot et se contente d'utiliser Grace Marks pour évoquer l'arrivée de la psychologie dans les enquêtes et de poser sans y répondre la question de la responsabilité des criminels en cas de troubles mentaux.
Par ailleurs, la majeure partie du récit se concentre sur les souvenirs de Grace et sa version du drame. L'enquête du docteur sur le terrain commence très tardivement. Le personnage de Simon Jordan lui-même est décevant. Il disparaît au moment où l'on aurait besoin de son éclairage.

J'ai donc apprécié ma lecture tout en déplorant quelques longueurs et un contrat de base qui n'est à mon sens pas complètement respecté à cause d'un refus de l'auteur de prendre parti. Cela ne m'empêchera pas de lire d'autres de ses oeuvres.

Les avis de Lili et de Maggie.
Une lecture qui rentre dans le Challenge Pavévasion de Brize.

Audible. 18h.
Lu par Elodie Huber.
1996 pour l'édition originale.

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09 mars 2016

Les forêts du Grand Nord...

9782859409043"D'autres voix lui parlaient encore. Des profondeurs de la forêt, il entendait résonner tous les jours plus distinctement un appel mystérieux, insistant, formel ; si pressant que parfois, incapable d'y résister, il avait pris sa course, gagné la lisière du bois."

Buck mène une vie de chien confortable auprès de son riche propriétaire lorsqu'il est enlevé par des trafiquants de chiens et envoyé au Canada pour devenir chien de traîneau. Cette superbe bête au grand coeur va devoir affronter l'hiver du grand Nord, mais aussi la brutalité de certains maîtres et certains de ses semblables pour avoir la chance de conduire tout à l'avant du traîneau.

Ceux qui me connaissent peuvent témoigner que je n'ai pas l'âme d'une aventurière. J'aime voyager, me promener au grand air, voir des paysages à couper le souffle. En revanche, je suis une trouillarde doublée d'une snob qui a besoin d'avoir son petit confort. Autant dire que les voyages de plusieurs semaines par des températures polaires sur un traîneau tiré par des chiens avec nuit sous une tente de fortune, c'est un peu la définition du cauchemar pour moi.

Cela ne m'empêche pas d'apprécier les récits comme ceux de Jack London, qui m'a une nouvelle fois comblée avec ce très court roman. Cet homme brillant prend les traits d'un loup pour nous parler des hommes et de leur faiblesse face à la nature. Il évoque aussi les liens qui peuvent attacher un chien à son maître, même lorsque l'appel de la forêt se fait de plus en plus fort. Le tout avec une écriture sombre et poignante.

Une centaine de pages de pur bonheur littéraire.

1903 pour l'édition originale.

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14 juillet 2013

Le chemin des âmes - Joseph Boyden

joseph-boyden-chemin-des-ames"La folie, c'est de nous apprendre à tuer ; c'est de récompenser ceux qui le font bien."

Une vieille indienne vient accueillir son neveu Xavier, qui rentre blessé d'Europe après avoir combattu avec les Alliés et son ami Elijah durant la Première Guerre mondiale. Ensemble, ils rentrent chez eux en canoë, elle inquiète et lui à demi-conscient, terrassé par ses blessures et la morphine qu'il s'injecte. Au cours de ce voyage, ils invoquent chacun les souvenirs de leur enfance et ceux relatifs à ce qu'il s'est passé dans le nord de la France.

J'ai très longtemps hésité à lire ce livre pourtant encensé lors de sa sortie. Si le Canada m'attire, je suis toujours réticente face aux récits de guerre qui font du mal à mon petit coeur. Cette fois cependant, alors que j'avais commencé ma lecture en espérant que les passages dans les tranchées seraient aussi brefs que possible, je me suis surprise à les dévorer et même à les attendre à chaque interruption nous ramenant dans les forêts de l'Ontario.
Cela vient du fait que la plupart des événements qui se produisent n'ont rien d'une aventure. C'est le cheminement intérieur de Xavier que nous suivons. Né d'une mère indienne alcoolique, il est élevé par les bonnes soeurs jusqu'à l'âge de cinq ans dans une de ces écoles où l'on vous interdit de parler votre langue, où l'on vous inculque les merveilleuses valeurs chrétiennes et où l'on tente d'effacer en vous tout ce qui ne serait pas conforme au mode de vie occidental avant de vous expédier dans une réserve. Un jour, sa tante, qui a échappé à ce traitement, vient le chercher. Elle lui apprend à chasser, à vivre isolé, et surtout elle l'initie à la spiritualité. Ils descendent d'une lignée de chasseurs de windigos, ces créatures meurtrières jamais rassasiées ayant un jour dévoré l'un des leurs. Elijah, l'ami que Xavier a connu à l'école, vient les rejoindre quelques temps plus tard, d'abord pour les vacances puis de manière permanente. Devenus inséparables, c'est ensemble qu'ils s'engagent pour aller combattre en Europe, impatients et persuadés comme tout le monde que le conflit sera bref. Rien ne leur sera épargné. Après un entraînement intensif et un mode de vie auquel Xavier a beaucoup de mal à s'adapter, ils arrivent en France et sont envoyés en première ligne. Commencent alors les combats où l'on s'entretue pour gagner dix mètres, où celui qui a le malheur de s'endormir pendant sa garde est fusillé pour l'exemple, et où tuer devient une chose mécanique. Xavier et Elijah sont vite repérés pour leurs qualités de tireurs. Ils sont donc systématiquement envoyés en reconnaissance, ont le droit de se mettre à l'écart pour guetter l'ennemi et surtout gagnent le respect de leurs camarades. Xavier reste un peu en retrait, mal à l'aise avec la langue anglaise et vite lassé par ce conflit interminable qui lui prend son ouïe, mais Elijah ne manque pas une occasion de se vanter et de faire le fanfaron avec son bel accent de lord anglais.
Si ce livre parle de deux jeunes Cree qui vont à la guerre, il parle surtout de ce que la guerre leur fait. Pour la plupart, les soldats sont des gamins. Souvent, quelques mois, voire jours, suffisent à les rayer de la surface. Pour les autres, elle les rend sourds, les mutile, les transforme en morphinomanes, et pire, elle les change. Les amitiés ne tiennent pas, laissent place à la jalousie, la rivalité et la méfiance. De gamins effrayés, ils se transforment en bêtes assoiffées de sang, qui tuent avec plaisir. Pour résumer, elle les rend fous. C'est ce qui arrive à Elijah, qui se transforme en windigo sous le regard impuissant de son ami. Aux yeux de ses camarades, Elijah est un héros, un tireur d'élite, mais Xavier sait qu'il scalpe désormais ses ennemis, et sans doute même qu'il les dévore.
En s'appuyant avec beaucoup d'intelligence sur la culture indienne, Joseph Boyden nous livre sa vision de la guerre à travers ses deux héros. Le résultat est inéluctable et surtout puissant.

Un très beau roman.

L'avis de La petite marchande de prose.

Albin Michel. 391 pages.
Traduit par Hughes Leroy.
2004 pour l'édition originale.

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