22 juillet 2021

Honoré et moi - Titiou Lecoq

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Honoré de Balzac est aujourd'hui un monstre incontestable de la littérature. A sa mort, tout le monde veut se l'approprier, à gauche comme à droite. Les féministes comme les misogynes peuvent se délecter de ses textes. Son oeuvre est intemporelle et permet d'expliquer jusqu'à l'élection d'Emmanuel Macron, ce Rastignac (entre autres personnages balzaciens) du XXIe siècle.
Pourtant, malgré le succès réel qu'il a rencontré de son vivant, Balzac n'a pas échappé aux critiques et aux moqueries. Incarnant la popularisation du roman au XIXe siècle, il a mis le sujet de l'argent sur le devant de la scène, aussi bien dans ses livres que dans sa vie. Un crime impardonnable, puisque cela signifiait que l'artiste ne vit pas d'amour et d'eau fraîche et qu'il doit travailler pour produire ses oeuvres.

" Quand Zweig parle "d'amour de l'argent", il ne semble pas envisager que Honoré avait simplement besoin de gagner sa vie. En réalité, ce n'est pas lui-même qu'il abîme, c'est l'idée que Zweig se fait de l'art, des artistes et des grands hommes. Honoré désacralise l'écriture et c'est insupportable aux yeux de certains. "

Il y a quelques semaines, j'ai décrété, sûre de moi, que je n'aimais pas du tout les essais trop familiers, les variations de registre et que j'étais une inconditionnelle de l'académisme dans le style. Il faut croire que Titiou Lecoq est l'exception qui confirme la règle.
Honoré et moi multiplie les écarts de langage, et son autrice s'adresse à ses lecteurs comme à des amis proches. Cela ne m'a pas empêchée d'apprendre des tas de choses, tout en ayant l'impression d'avoir passé quelques soirées à rire comme une hyène avec une copine, en disant du mal de quelqu'un qu'au fond on aime bien.

Titiou Lecoq nous offre un Honoré en chair et en os, écrivain mais surtout homme plein de faiblesses, d'illusions, de mauvaise foi. On le suit dans ses projets fous et ruineux. On découvre aussi ses techniques de travail, ses horaires farfelus et ses sources d'inspiration. Entre deux entreprises catastrophiques, on le voit dessiner peu à peu sa Comédie Humaine.

"Si son temps de labeur est partagé entre jour et nuit, c'est parce que la nature même de son travail est divisée en deux. : écriture et réécriture. Elle révèle que, d'une certaine manière, Balzac a inventé le traitement de texte avant les ordinateurs. Il déteste travailler sur ses manuscrits écrits à la main. Il a besoin de voir le texte imprimé pour continuer.  "

Réfutant la thèse selon laquelle l'écrivain aurait été la victime d'une mère destructrice, Titiou Lecoq n'oublie pas sa casquette de féministe. Pour cela, elle utilise aussi bien les fait que les propres ouvres de Balzac qui dénoncent les viols conjugaux et dépeignent avec une perspicacité surprenante les contraintes de la maternité. Ce qui lui a au passage valu d'être méprisé, puisqu'on ne traite pas de sujets aussi insignifiants (surtout quand, au même moment, un Victor Hugo s'attaque à la peine de mort). Dommage que Beauvoir n'ait pas analysé Balzac dans Le Deuxième Sexe, cela aurait été fabuleux.

Une biographie passionnante, alliant rigueur et subjectivité, et qui nous montre un homme loin du grand cliché de l'artiste, qui a utilisé la littérature pour vivre sa vie.

Les avis de Maggie, Claudialucia, Keisha et Choup.

L'Iconoclaste. 294 pages.
2019.


23 juin 2021

Ada ou la beauté des nombres - Catherine Dufour

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" L’humilité n’est pas son fort, et c’est ce qui lui permettra de voir loin. "

S'il est un domaine dans lequel les femmes brillent encore plus qu'ailleurs par leur absence, c'est bien l'histoire des sciences. Certaines ont pourtant permis, faisant fi de tous les obstacles que leur condition mettait devant elles, des avancées précieuses. C'est le cas d'Ada Lovelace, à laquelle Alan Turing en personne a rendu hommage pour ses travaux préfigurant l'informatique et l'intelligence artificielle.

Très enthousiaste lorsque j'ai entamé ma lecture, j'ai failli l'abandonner au bout d'une cinquantaine de pages. Le style utilisé par Catherine Dufour, artificiellement familier (lol, boloss, BFF, bien roulée...), m'empêchait d'apprécier un fond pourtant remarquable en termes de vulgarisation et d'analyse. Finalement, comme l'ont noté d'autres personnes, ces effets de style deviennent moins nombreux par la suite. Il est alors possible d'apprécier sans réserve ce portrait passionnant.  

Ada Lovelace est la fille légitime de Lord Byron, qui ne s'en est jamais occupé, et d'une mère ayant adopté des méthodes d'éducation destructrices. Elle bénéficie cependant d'une instruction variée et de fréquentations prestigieuses (Mary Somerville, Charles Babbage...) qui lui permettent de développer sa curiosité hors du commun. Bien que mariée très jeune et mère de trois enfants, elle ne renonce pas à ses centres d'intérêt.

" À douze ans, Ada semble en forme : elle se passionne pour la mécanique, essaye de construire des ailes articulées, dissèque des corbeaux morts, rédige un « livre de Flyology » et rêve d’avions à vapeur. Elle lit tout ce qu’on lui met sous la main avec voracité. "

Mary Somerville, femme de sciences et professeur de mathématiques d'Ada Lovelace

Dans l'Angleterre victorienne, les mathématiques ne sont pas encore la discipline reine et apparaissent souvent comme une distraction accessible même aux femmes. Pourtant, les enjeux sont colossaux. Sans calculatrice, il faut se débrouiller avec des tables qui servent dans les constructions, la navigation, la finance ou l'armée. La moindre erreur (et elles sont légions) peut être fatale.
Dépassant son maître, Charles Babbage, brillant mais concentré sur son objet de travail, Ada Lovelace utilise son intuition pour imaginer que les machines pourront faire des mathématiques un moyen et non plus seulement une fin.

Si la jeune femme a assez de culot pour ne pas se faire voler son travail, on lui refuse le droit de publier sans la tutelle d'un homme. Brouillée avec Babbage, elle qui voudrait étudier de nombreux domaines, se retrouve démunie. C'est la fin du rêve et le début de la frustration.

" Les dames du XIXe sont volontiers malades. D’abord, la maladie constitue la seule excuse valable pour échapper aux corvées attribuées aux femmes. Et, dans une existence où on n’a le droit de rien choisir, tout est corvée et n’engage guère à sortir de son lit. Ensuite, le refoulement féroce et précoce de chaque désir est une excellente façon de somatiser par tous les bouts. Là-dessus, la société pousse à la roue : la maladie est un outil de contrôle. C’est un bon prétexte pour enfermer. Dans la Physiologie du mariage, Balzac explique en détail, et avec un parfait cynisme, comment détruire la santé des femmes pour mieux les tenir, en les empêchant de bouger et en les nourrissant mal. "

Après une liaison et des excès aux courses, l'histoire en finit avec elle en la faisant mourir d'un cancer très douloureux. Elle sera cependant célébrées dans des nécrologies merveilleuses de sexisme, saluant son "intelligence complètement masculine"...

Une biographie qui met en lumière une femme brillante et méconnue, brisée dans son élan par son époque.

Fayard. 244 pages.
2019.

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11 juin 2021

Les Brontë - Jean-Pierre Ohl

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Jean-Pierre Ohl est l'un des rares auteurs français dont j'achète les livres les yeux fermés depuis mon coup de coeur pour Les Maîtres de Glenmarkie, découvert grâce à Lou il y a des années. Passionné de littérature anglaise, il a publié deux biographies chez Folio. La première, sur Dickens, m'avait enchantée l'année dernière. Cette année, j'ai profité du Mois Anglais pour lire sa biographie des Brontë.

Cette lecture, très agréable, souvent passionnante, m'a également permis de réfléchir à ce qu'est un bon biographe. Concernant la vie des Brontë, les trois soeurs et le frère, il existe peu de documents originaux. Seule Charlotte a entretenu des correspondances régulières qui n'ont pas été détruites, et c'est encore elle qui a survécu aux autres membres de sa fratrie et entrevu les prémices du mythe des Brontë. D'Emily et Anne, il ne subsiste presque rien.
Jean-Pierre Ohl s'est donc livré, comme Elizabeth Gaskell ou Daphne du Maurier avant lui, à la reconstitution d'un puzzle incomplet et entouré de mythes.

Comment trois soeurs isolées, filles de pasteur, ont pu écrire des livres aussi puissants et perturbants dans l'Angleterre victorienne ? Emily avait-elle débuté un second roman ? Si oui, qui l'a détruit ? Qu'en est-il de Branwell ?

Si l'inspiration des Brontë s'explique assez facilement par les nombreuses lectures et les expériences des différents membres de la fratrie, qui ont dès le plus jeune âge puisé dans un vivier commun pour écrire, d'autres explications ne demeurent que des hypothèses. Expliquant les points de vue des biographes qui l'ont précédé, Ohl émet le sien en s'appuyant sur les documents qui le confortent et en tentant de pénétrer la psychologie des Brontë. Je dois admettre que je n'ai pas toujours été convaincue par ses arguments, mais il n'y aurait aucun intérêt à lire plusieurs biographies si leurs auteurs s'abstenaient de toute interprétation.

Comme tous les biographes, Ohl s'interroge sur le potentiel prétendument gâché de Branwell. Il remet beaucoup en cause la légende noire du frère Brontë et se montre très indulgent et prudent avec lui. Mais est-ce si important ? Est-ce qu'il ne faudrait pas surtout se demander quelles oeuvres les soeurs Brontë auraient produites si elles n'avaient pas été si pauvres ? Si elles avaient été des hommes ? Si elles avaient vécu ?
L'obsession pour Branwell est un élément qui m'interroge de plus en plus. Il a certes beaucoup inspiré ses soeurs et a publié quelques poèmes. Mais, s'il avait été une femme, n'aurait-il pas été qualifié de simple muse ? 

Parmi les éléments qui m'ont enchantée au cours de cette lecture, il y a cette impression de découvrir les vrais individus derrière la légende. C'est la première fois que j'entrevois les relations complexes des membres de la fratrie (autres que celles qui concernent les frasques de Branwell). Chaque soeur apparaît bien distinctement : Charlotte, timide, orgueilleuse, insatisfaite et conservatrice (elle ira jusqu'à qualifier La Recluse de Wildfell Hall "d'erreur absolue" ). Emily, sauvage sauf lorsqu'elle le veut bien. Anne, bienveillante et discrète à l'extrême.

Et puis, le travail. Même si l'on pourrait facilement penser que le génie littéraire coulait dans les veines de cette famille, ce n'est pas le cas. Dès l'enfance, les Brontë écrivent et ont une passion pour cela. Il leur faudra pourtant accomplir un énorme travail pour produire les textes qui continuent de fasciner près de deux cents ans plus tard. Comme toujours, nous avons surtout des informations sur Charlotte. Il semblerait que sa rencontre avec Constantin Heger à Bruxelles lui ait permis de renoncer à une vision romantique de l'artiste et de saisir l'importance du travail littéraire. Ses livres seront plus tard conçus avec moults pauses et remaniements.

Ayant déjà lu, à plusieurs reprises pour certains, une bonne partie des livres des Brontë, je n'ai pas ressenti un besoin irrépressible de me jeter sur leurs oeuvres. En revanche, j'ai savouré certaines analyses de Jean-Pierre Ohl. Ainsi, je trouve très juste son sentiment que Jane Eyre annonce les romans introspectifs tout en étant l'héritière du romantisme. De même, moi qui place Wuthering Heights tout en haut de l'oeuvre des Brontë, j'apprécie de le voir décrit comme une oeuvre allant au-delà de la simple histoire d'une passion destructrice pour laquelle  le roman passe parfois. 
Loin d'être aussi enthousiaste concernant Charlotte Brontë que lorsqu'il évoque Dickens, Ohl pointe aussi les faiblesses de la romancière dans ses oeuvres moins connues, en particulier son incapacité à traiter de thèmes politiques ou sociaux.

Dernier point fort de ce livre, vous y trouverez une peinture discrète mais intéressante du milieu littéraire de l'époque. Thackeray vous agacera probablement, vous (re)découvrirez Harriet Martineau, vous croiserez Elizabeth Gaskell. George Henry Lewes, futur compagnon de George Eliot, est un critique impitoyable de Charlotte. Face à eux, la jeune femme est souvent une cible de choix.

Encore une belle lecture avec ce Mois Anglais !

Folio. 307 pages.
2019.

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08 juin 2020

Charles Dickens - Jean-Pierre Ohl

dickens" Pour trouver un équivalent français à sa gloire, il faudrait additionner celles de Balzac, pour l’ampleur et la richesse du tableau social d’une époque, Hugo ou Zola, pour la stature morale et l’envergure de l’homme public, Dumas, enfin, pour l’engouement populaire. Et encore échouerait-on à saisir le lien si particulier qui unissait l’auteur à sa nation, le tacite plébiscite en vertu duquel il devint, malgré les critiques féroces que lui inspiraient bien des coutumes et des institutions de son pays, le chantre de tout un peuple. "

J'ai beau aimer les auteurs anglais plus que tous les autres, Charles Dickens ne m'a pour l'instant jamais conquise au point de le citer parmi mes incontournables. Autant dire qu'il fallait bien que j'admire des admirateurs de l'écrivain pour que je me lance de nouveau dans l'un de ses romans.
J'ai lu la biographie de Marie-Aude Murail juste après la naissance de mon fils. Ce livre est très beau, mais avec un nouveau-né je n'envisageais pas de lire des pavés de plus de mille pages. En revanche, cette biographie de Jean-Pierre Ohl, dont j'ai adoré Les Maîtres de Glenmarkie et apprécié les autres livres est tombée au bon moment. Ohl n'a pas écrit cette biographie par hasard. Ses livres sont truffés d'allusions à Charles Dickens, quand ils ne sont pas des réécritures de ses livres (Monsieur Dick ou le dixième livre est une drooderie).

Les amateurs de biographies exhaustives et pointues préfèreront sans doute se plonger dans la biographie de Peter Ackroyd dont la renommée n'est plus à faire, mais pour les autres ce travail de Jean-Pierre Ohl sera une délicieuse incursion dans la vie de Charles Dickens.

On y découvre d'abord l'enfance plutôt traumatisante du petit Charles. Né dans une famille qui aurait pu vivre confortablement, il est victime de l'insouciance de ses parents. Vivant au-dessus de leurs moyens ou montant des projets irréalistes, John et Elizabeth Dickens vont compromettre l'éducation de leur fils qui devra de plus travailler dans des conditions difficiles alors que son père est enfermé à la prison pour dettes. De cette expérience heureusement brève, il gardera une rancune tenace contre ses parents (surtout sa mère), une connaissance parfaite de Londres et de ses rues ainsi qu'une vision précise des bas-fonds de la capitale anglaise.

Prison de la Marshalsea

Dès son entrée dans la vie adulte, il devient un journaliste remarquable, capable de retranscrire les événements parlementaires qu'il couvre comme nul autre. Mais, très vite, il se lance dans l'écriture de feuilletons. Son succès est foudroyant, aussi bien grâce à son génie qu'en raison de son culot. Ainsi, lorsqu'on lui propose de collaborer à une oeuvre illustrée par Robert Seymour, alors bien plus connu que lui, il obtient que ce soit sa vision et non celle du dessinateur qui prime. L'oeuvre en question deviendra Les Papiers posthumes du Pickwick Club. Il y aura ensuite de nombreux romans que l'auteur se chargera de faire publier de la façon la plus rentable pour lui, quitte à se brouiller avec ses éditeurs.
Bourreau de travail, Dickens tient à publier un récit de Noël chaque année. Il lance son propre journal, publie Elizabeth Gaskell, se lie avec Wilkie Collins (en revanche, George Eliot refuse ses propositions). C'est un auteur très engagé dans la lutte contre la pauvreté. Les workhouses le dégoûtent. Sa popularité est telle que ses oeuvres inspirent les politiques. Il ne se gênera donc pas pour se servir de sa plume en faveur des plus faibles.
Avec le soutien de ses éditeurs, il entreprend un grand voyage aux Etats-Unis dont il reviendra très mitigé. L'esclavage le révolte, l'amour de l'argent des Yankees aussi. De plus, en l'absence d'une loi internationale sur les droits d'auteur, les éditeurs américains publient les textes de Dickens sans le rétribuer, ce qui constitue pour lui une perte financière considérable.

Catherine Hogarth par Maclise, ami de DickensMalgré son succès, les deuils se succèdent tout au long de sa vie et expliquent selon son biographe la tristesse qui se dégage des oeuvres de Dickens, même dans les situations comiques. Après avoir connu un premier échec amoureux, l'écrivain épouse Catherine Hogarth, dont il aura dix enfants. Cependant, il est très attaché à la soeur de son épouse, Mary, qui vient vivre avec eux et dont la mort brutale semble avoir été le plus grand drame de sa vie.

"Charles ôte alors de la main de Mary une bague qu’il glisse à son propre doigt où elle restera jusqu’à sa mort."

Georgiana, la cadette des soeurs Hogarth prendra la place de Mary et se montrera très proche de son beau-frère également, allant jusqu'à le soutenir lors de la rupture des époux Dickens, lorsque Charles rencontre le dernier amour de sa vie, Ellen Ternan, une jeune actrice.

S'il admire son oeuvre et fait avec brio des liens entre la vie de son sujet et son oeuvre, Jean-Pierre Ohl ne fait pas de Charles Dickens un saint. C'est un génie qui a inspiré jusqu'à Kafka, un homme soucieux de l'éducation des masses, qui abhorre la violence, mais dans l'intimité il est un père plutôt absent et un mari difficile. Avec ses amis, ses éditeurs et ses ennemis, il sait se montrer impitoyable et revanchard. La seule chose qu'il ne peut supporter est la vision d'une veuve ou d'un orphelin.

" Lorsque Macrone meurt subitement, il consacre de longues semaines de son temps précieux à composer un volume dont les ventes seront intégralement versées à la veuve de son ancien « ennemi ». "

La fin de sa vie, bien qu'il soit au sommet de sa gloire, que ses lectures publiques soient plébiscitées et qu'il double son patrimoine, est marquée par l'angoisse. Dès quarante ans il ressemble à un vieil homme. Le scandale provoqué par sa liaison avec Ellen Ternan le plonge dans la paranoïa. Cinq ans exactement avant sa mort, il est victime d'un accident de train terrible qui le marque profondément. Le Dickens dont les tenues bariolées attiraient les moqueries a bien changé.

La biographie ne prend pas fin avec la mort de Dickens, qui a trouvé le moyen de garder son oeuvre vivante pour l'éternité. En effet, il laisse derrière lui un roman inachevé, Le Mystère d'Edwin Drood, qui a rendu fou nombre de ses admirateurs, dont Jean-Pierre Ohl qui consacre un dernier chapitre à ce sujet.

Une lecture très agréable qui m'a donné envie de lire la biographie des soeurs Brontë par Jean-Pierre Ohl et de redonner sa chance à Dickens. Depuis ma lecture de cette biographie, j'ai débuté Bleak House. Affaire à suivre donc (1350 pages tout de même ! ).

L'avis de Karine.

Folio. 320 pages.
2011.

18 février 2010

Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen ; Stefan Zweig

monde_d_hierLe Livre de Poche ; 506 pages.
Traduit par Serge Niémetz.
1944
.

C'est durant ses années d'exil, à partir de 1934, que Stefan Zweig entreprend l'écriture d'un livre où il évoque, à l'aide de sa seule mémoire, les événements de sa vie, depuis la Vienne de son enfance à "l'agonie de la paix" européenne. Ce n'est pas vraiment le récit de sa vie, mais plutôt le portrait d'un monde qu'il aimerait retenir, avec toutes ses figures marquantes. En vain.

"entre notre aujourd'hui, notre hier et notre avant-hier, tous les ponts sont rompus."

Ainsi, nous débutons dans une capitale autrichienne somptueuse, qui n'a d'amour que pour l'art, et qui a une vision positiviste du monde."Tout, dans notre monarchie autrichienne, presque millénaire, semblait fondé sur la durée, et l'Etat lui-même semblait garant de cette pérennité." Vienne n'est plus un centre politique européen de premier plan pour Zweig, qui y voit une opportunité pour la ville de prendre un rythme lent. Les informations sur les guerres et les révolutions semblent lointaines, la précipitation de la jeunesse est refoulée, les bonnes moeurs et l'hypocrisie qui les entoure sont prêchées. Zweig s'ennuie à l'école, mais ses camarades et lui sont assoiffés de connaissances, et se rendent à l'université, dans les librairies, dans les cafés, partout où l'on peut obtenir des informations. Ils vénèrent les nouveaux génies, et essaient d'avoir toujours d'avoir les bonnes intuitions en ce qui concerne les futurs grands artistes.
Une fois à l'université, Zweig s'inscrit en philosophie, puis part à travers l'Europe. Il se lie ainsi d'amitié avec de nombreuses grandes figures des arts de l'époque. Romain Rolland, Emile Verhaeren et d'autres deviennent ses amis intimes. Il voyage sans passeport, dans un monde qui n'éprouve pas de suspicion face aux touristes étrangers. Il se sent européen avant tout. "Nous poussâmes des cris d'allégresse, à Vienne, quand Blériot franchit la Manche, comme s'il était un héros de notre patrie. Grâce à la fierté qu'inspiraient à chaque heure les triomphes sans cesse renouvelés de notre technique, de notre science, pour la première fois, un sentiment de solidarité européenne, une conscience nationale européenne, était en devenir." Ses écrits trouvent très tôt un très bon éditeur et un public enthousiaste.   
Mais ce monde à qui tout était promis se retrouve dans une obscurité paradoxale. "Nous avons dû donner raison à Freud, quand il ne voyait dans notre culture qu'une mince couche que peuvent crever à chaque instant les forces destructrices du monde souterrain..." Les progrès techniques n'y ont rien fait non plus, bien au contraire."Nulle part je ne puis me procurer de renseignements, car dans le monde entier les relations postales de pays à pays sont rompues ou entravées par la censure. Nous vivons aussi isolés les uns des autres qu'il y a des centaines d'années, alors que l'on n'avait inventé ni les bateaux à vapeur, ni les chemins de fer, ni l'avion, ni la poste. " La course aux armements débute. Après l'attentat de Sarajevo, la Première Guerre mondiale est déclenchée. Zweig est horrifié, mais il croit encore que le monde n'est pas perdu. Malgré le Traité de Versailles et l'humiliation de l'Allemagne, il tente de participer à l'esprit de Genève et d'oeuvrer pour la paix.
Ses espoirs fondent, bien entendu. Avec la montée d'Hitler, il voit des amis le rejeter, l'Autriche lui semble de moins en moins être sa patrie. Ses voyages en Italie et en Russie ne lui font que trop bien comprendre ce quelles sont les menaces que présente le nazisme. Avec tant d'autres, il est censuré, parce que juif. La guerre n'est plus ressentie comme honteuse, et bientôt Zweig n'a plus que la fuite comme solution. Il se rend d'abord à Londres, apatride et sans illusions, puis en Amérique du Sud.
Il ne verra jamais la fin de la guerre, puisque c'est au Brésil qu'il se donne la mort au début de l'année 1942.

Cela fait déjà une quinzaine de jours que j'ai terminé ce livre, et quelques reproches subsistent. J'ai adoré rencontrer les gens dont parle Zweig, le suivre dans son parcours. Son livre est très riche, et donne une envie irrépressible d'en savoir plus sur l'Europe Centrale.
D'un autre côté, j'ai du mal à être totalement enthousiaste. Zweig manque manifestement de recul. Il est désespéré quand il écrit son livre (ce qui est tout à fait compréhensible), mais de ce fait, j'avais aussi l'impression d'être plongée dans un monde qui mélange le vrai et le faux, et qui occulte totalement l'existence du second degré. Je vais essayer de le formuler sans être blessante, mais le personnage même de Zweig n'est pas toujours très sympathique. Il fait gosse de riches pleurnichard* à diverses reprises, ses observations sont parfois naïves, sans doute à cause de son origine sociale, et malgré ses protestations de modestie, on sent qu'il ne se prend pas pour n'importe qui. Il dit dans sa préface avoir une confiance absolue en la mémoire pour faire le tri de façon logique et intelligente, je ne suis pas de son avis.
D'une façon globale, j'ai toujours détesté les livres-témoignages.  Je trouve qu'ils transforment presque inévitablement une image négative de leur auteur, alors même que les sujets dont ils parlent sont censés provoquer la sympathie du lecteur (je ne citerai pas de titre, mais je pense notamment à un livre qui a ému toute la France il y a quelques années, et dont j'ai trouvé l'auteur absolument infect). Toutefois, Le Monde d'hier est bien meilleur, puisqu'il ne s'agit pas d'un simple livre "ma vie, mon oeuvre, mon drame". Et le Zweig qui transparaît n'est qu'un Zweig à un instant donné, mais en tant que personnage de livre, je n'avais pas toujours envie de m'y intéresser. 

Un livre très intéressant, mais pour lequel j'éprouve quelques réserves malgré tout.

Livre lu dans le cadre du challenge Ich Liebe Zweig de Caro[line] et Karine.

Challenge Ich liebe Zweig

Les avis de Caro[line], Karine et Nanne, qui ont aimé sans réserve.

*Ok, pour la gentillesse, on repassera...

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26 janvier 2010

Virginia Woolf, biographies de Viviane Forrester et d'Alexandra Lemasson

41526_004_1DDB8F8AL'un des premiers biographes de Virginia Woolf sera son neveu, Quentin Bell, publié en 1972. Alors que, dans l'entourage de la romancière, la plupart sont déjà morts, il donne le coup d'envoi à la légitimation de la légende autour de Virginia Woolf, celle qui la décrit comme folle et frigide notamment.
Les travaux récents remettent toutefois en cause cette représentation de la romancière. Alexandra Lemasson, tout comme Genviève Brisac et Agnès Desarthe, est beaucoup plus modérée.

"Virginia Woolf a la réputation d'être un auteur difficile. Sa vie elle-même est nimbée d'un halo de mystère. Ses dépressions. Sa folie. Son suicide. Tout semble converger pour faire de cette femme une héroïne tragique. En 1966, le dramaturge Edward Albee écrit une pièce sans relation avec la romancière mais dont le titre suggère à merveille les sentiments qu'elle a le don de susciter. Presque malgré elle. Qui a peur de Virginia Woolf ? Beaucoup de monde. Qui l'a lue ? Beaucoup moins. Il faudrait donc commencer par ses livres sans jamais avoir entendu parler de sa vie. Ignorer sa légende pour découvrir sa vérité. Commencer par la fin dans l'espoir de redécouvrir le début et que surgisse au détour d'une phrase le rire de cette femme pour qui seule la vie imaginaire valait la peine d'être vécue."

Virginia_Woolf_with_her_father__Sir_Leslie_StephenEn effet, il suffit de se pencher sur les écrits de Virginia Woolf pour s'apercevoir de son humour, de sa vitalité, de sa curiosité et de sa connaissance de la sensualité.   
La réputation de folie entourant la romancière s'est développée bien avant sa mort. Elle en a conscience, et note dans son Journal en 1922 :

"Le seul intérêt que l'on me porte en tant qu'écrivain provient, je commence à m'en rendre compte, de ma bizarre personnalité."

Très tôt, elle doit faire face à des drames successifs et cruels ; sa mère, sa demi-soeur, son père avec lequel elle entretient des rapports ambigus, puis son9782070307265_1_ frère, lui sont arrachés en l'espace de dix ans. Elle traverse des crises qui l'établissent aux yeux des siens comme fragile psychologiquement. Qu'en était-il réellement ? Cette question semble hanter ses biographes aussi bien qu'elle-même. Je m'interrogeais il y a de cela quelques mois sur la raison pour laquelle elle avait écrit Nuit et Jour, qui ressemble si peu à ses autres romans. C'est ici que Viviane Forrester trouve une explication :

"Le premier [roman] offert, La Traversée des apparences, provenait des racines de son désir, de ses peurs, de sa substance, d'un travail de sept ans. Le suivant dépendra de sa crainte d'être jugée victime de déraison : elle voudra le présenter comme la preuve du contraire, d'où la "platitude" qu'elle lui reconnaîtra."

Quel rôle ont joué Vanessa Bell, sa soeur, et Leonard Woolf, son mari, dans cette idée que Virginia Woolf avait d'elle-même ? Leonard Woolf était lui même un homme en proie à la mélancolie, et a pu répercuter ses propres démons sur sa femme, Alexandra Lemasson et Viviane Forrester s'accordent sur ce point. Cependant, la biographie de Viviane Forrester est un véritable charge contre le mari de Virginia Woolf, ce colonialiste zélé, dépressif, manipulateur, qui a fait croire à tous que sa femme était frigide quand il l'était, qui lui a imposé une vie parfaitement contrôlée, sans enfants, et qui l'a délaissée quand elle avait le plus besoin de lui. A lire cette biographie, on pourrait croire qu'il l'a lui même poussée dans l'eau.
Je trouve le travail de Viviane Forrester intéressant, et je n'ai aucune raison de vouloir imaginer à tout prix un Leonard parfait. Elle refuse de dire que Virginia Woolf était folle et déprimée en permanence, moi aussi.

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Toutefois, j'ai du mal avec ses arguments. Il y a beaucoup d'interprétations psychologiques (j'ai régulièrement pensé à ma mère, très portée sur la chose, en lisant ce texte), et donc non vérifiables. Ce qu'elle dit est souvent possible, mais pas irréfutable, ou du moins peut aisément être nuancé. Je pense par exemple à l'accusation de négligence portée contre Leonard, qui ne voit pas que sa femme est au bord du gouffre et qui la conduit la veille de sa mort chez unLeonard_et_Virginia médecin incompétent selon Viviane Forrester. Pour elle, Leonard a seulement voulu voir un médecin pour être rassuré, lui. Il ne me semblait pas que les gens qui se suicident étaient repérables, et faire l'autruche n'est pas non plus un comportement si incompréhensible. Je pense que Viviane Forrester a joué un rôle important pour réhabiliter Virginia Woolf, mais Leonard était sans doute un être complexe également, et les remarques qui se veulent modérées n'empêchent à mon sens pas de le montrer comme le grand méchant de l'histoire.
Il y en a d'autres, des méchants, dans cette histoire. De ce fait, cette biographie est la plus sombre que j'ai lue sur l'auteur. Ou plutôt sur sa famille, parce que Virginia Woolf est finalement assez en arrière-plan, la place occupée par ses fantômes étant majeure. Heureusement, la quatrième partie arrive pour justifier un peu toutes ces informations sulfureuses. Viviane Forrester commence alors à évoquer réellement l'oeuvre et à l'expliquer. Alexandra Lemasson, tout en évoquant la vie de Virginia Woolf, a choisit un parti plus intéressant à mes yeux en la liant en permanence avec le travail de la romancière tout au long du livre. Son étude est passionnante, pleine d'entrain et se lit comme un roman pour qui veut découvrir Virginia Woolf en douceur.   
On y rencontre d'abord l'enfant, celle qui passe des vacances merveilleuses à St. Ives, que Virginia Woolf recherchera plus tard dans La Chambre de Jacob, Vers le Phare, ou Les Virginia_et_VanessaVagues :

"Depuis la chambre des enfants, la vue sur la baie de St. Ives est d'une beauté à couper le souffle. Virginia passe des heures à observer le va-et-vient perpétuel de la flottille de pêche. Ce qu'elle préfère, ce sont les jours de régate. Tous ces drapeaux et ces petites personnes aussi agitées sur terre que sur mer qui donnent l'impression de s'être évadées d'un tableau français."

Celle aussi qui écrit avec Vanessa et Thoby le Hyde Park Gate News. Plus tard, il y aura la femme, belle, intelligente, curieuse, drôle, moderne, exigeante, mais aussi peu sûre d'elle, parfois mesquine et envieuse (comme de Katherine Mansfield et de James Joyce). Elle anime le groupe de Bloomsbury, qui comporte des personnalités toutes plus fascinantes les unes que les autres, fonde la Hogarth Press qui fait des choix audacieux. Dans les deux biographies, on trouve des anecdotes délicieuses, comme celle de Dreadnought Hoax. En 1910, Adrian Stephen, Virginia Woolf, Duncan Grant et d'autres, se font passer pour une délégation princière venue d'Abyssinie auprès de la marine britannique. Ainsi, pendant quelques heures, on leur fait des courbettes. Ils se sont maquillés avec du cirage, et la moustache de Duncan se décolle, mais la farce réussit. La marine apprécie moyennement la vérité lorsqu'elle l'apprend quelques jours plus tard.

Virginia_Woolf_in_Dreadnought_Hoax

Il y a aussi la dépression qui suit le mariage de Virginia et Leonard Woolf, les dix ans d'exil à Richmond, les médecins, dont l'auteur se vengera dans ses textes, comme Mrs Dalloway. Les doutes. Et encore les deuils. Lytton Strachey, le grand ami du couple Woolf, puis Roger Fry, l'ancien amant de Vanessa, auquel Virginia consacre une biographie, un "pensum" pour Viviane Forrester. En 1937, Julian, le fils aîné de Vanessa et Clive Bell est tué en Espagne. La guerre est là, et Virginia va s'effondrer. Le 28 mars 1941, elle pose en évidence trois lettres pour Leonard et Vanessa, sa soeur avec qui elle a entretenu une relation faite de hauts et de bas, sort de sa maison, remplit ses poches de pierre, et va se jeter dans l'Ouse, qui borde une zone industrielle.

Bien qu'imparfaites (mais toute biographie l'est nécessairement, et je pense que les travaux engagés sont une chose indispensable), ces deux portraits de Virginia Woolf se lisent très facilement, et permettent de découvrir une petite part de la femme qu'elle était.

30 juillet 2009

Lou, Histoire d'une femme libre ; Françoise Giroud

resize_3_Le Livre de Poche ; 155 pages.
2002.

J'ai dans ma bibliothèque des ouvrages dont je suis incapable d'expliquer la présence. Mais Virginia Woolf ayant publié Rilke, qui a été l'amant de Lou Andréas-Salomé, je me suis dit que c'était l'occasion de découvrir ces deux personnages.

Lou Andréas-Salomé (1861-1937), née à Saint-Petersbourg, dans la famille d'un officier du tsar, a été l'une des femmes les plus amirées et brillantes de son temps. Elle a envoûté Nietzsche, Rilke, et nombre d'autres hommes, en s'appuyant sur une curiosité intellectuelle inaltérable, et ces éléments ont contribué à lui permettre de mener librement sa vie.

Je suis très mitigée après ma lecture de cette biographie. Je ne connaissais absolument pas le personnage de Lou Andréas-Salomé, donc je ne peux pas me prononcer sur le fond, mais la façon dont le personnage est présenté m'a laissée perplexe.
Pour commencer, je n'ai rien contre les auteurs qui sont en pâmoison devant leur sujet d'étude, mais chez Françoise Giroud, cela sonne faux, quand elle ne donne pas l'impression de délirer. Le texte emploie le registre soutenu, mais pour nous montrer qu'elle est la meilleure amie de Lou, l'auteur nous balance des remarques complètement à côté de la plaque, qualifie la soeur de Nietzsche de "pure salope" et place un "elle m'énerve Lou quand elle fait telle chose" quand ça l'amuse. Encore une fois, je ne dis pas que ces remarques sont inexactes, mais ces variations brutales du registre employé ont gêné ma lecture.
Surtout qu'à plusieurs reprises, Françoise Giroud avance des interprétations qui manquent d'arguments pour les soutenir, ce qui décrédibilise encore son propos. Elle explique par exemple que pour elle, Lou a refusé tout rapport sexuel avant l'âge de trente-cinq ans parce qu'elle aurait été victime d'inceste, mais à part dire qu'elle aimait beaucoup son père et avait cinq frères, rien n'étaye sa thèse. Le livre entier me semble même contradictoire. Il s'agit de nous démontrer que Lou a été une femme libre, qui a dominé les hommes qui papillonaient autour d'elle et qui subvenait elle-même à ses besoins (d'ailleurs nous avons droit à une conclusion dans laquelle Françoise Giroud se lâche complètement), mais c'est pourtant à travers tous ses amants que Françoise Giroud nous présente Lou. Connaître le nom du premier qui a eu le droit de coucher avec cette dernière, et l'énumération des noms de ses amants semblent être les questions fondamentales de l'étude, bien plus que son oeuvre et son influence. Comme si, à trop vouloir nous montrer une femme forte, libre, et dominatrice, Françoise Giroud avait produit l'effet contraire à celui qu'elle désirait.

Au final, j'ai davantage envie de découvrir les travaux des hommes de la vie de Lou Andréas-Salomé que d'approfondir ma connaissance de cette femme qui était pourtant au centre de cette biographie. Je l'ai lue jusqu'au bout parce qu'elle est très courte, mais je n'ai pas réussi à aller au-delà des défauts de ce texte et ne pense pas recroiser Françoise Giroud en tant qu'écrivain à l'avenir. Je déteste être aussi méchante...

Nanne a été nettement plus convaincue.   

Après cette lecture, j'ai découvert un texte de Rainer Maria Rilke, La Princesse Blanche, Une scène au bordresize_8_ de la mer, dans sa première version et sa version définitive.Il s'agit d'une pièce de théâtre se déroulant dans un palais au bord de la mer. Le prince est absent pour la première fois depuis onze ans, et sa femme, qui n'était qu'une enfant lorsqu'elle l'a épousé, pense que son amant va enfin pouvoir lui offrir, même si cela n'est que pour une nuit, un sens à sa vie.

"... Mais les enfants deviennent des reines...
LA PRINCESSE :
Oui, quand on les arrache à l'enfance,
à ses roses, ses légendes,
et que la couronne d'oranger n'offre,
croient-elles, que des ombres froides,
alors oui : les enfants même deviennent des reines."

Nous voguons entre rêve, vie et désespoir avec ce très court texte du poète allemand. Cette lecture n'a rien d'un conte de fées, et contient une certaine profondeur et de très beaux passages. Cependant, je connais bien trop peu le théâtre, l'auteur, et ce à quoi Rilke fait référence pour vous en dire davantage.

Rainer Maria Rilke, La Princesse Blanche, une scène au bord de la mer, Zoé, Genève, 1898.1904.

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11 novembre 2006

Jane Austen. Passions discrètes ; Claire Tomalin

2746700115

Editions Autrement ; 411 pages.
22,95 euros.

"A l'enfant, pour qui les livres étaient un refuge. A la petite fille que son imagination entraînait dans des directions surprenantes à mesure qu'elle se découvrait le pouvoir de raconter des histoires. A la jeune fille énergique qui aimait danser et plaisanter ; qui rêvait d'un mari et s'exerçait à écrire des romans de toute la force de son intelligence. A la jeune personne de vingt-cinq ans qui jugea qu'elle n'aimait pas les gens et qu'elle ne pouvait plus écrire ; qui fut tentée de faire un mariage rassurant et sans amour et en repoussa la tentation. A la femme qui donnait son amitié aux gouvernantes et aux domestiques. A l'auteur publié, rayonnant de sa réussite et de la maîtrise de son art. A la mourante qui a affronté la mort avec courage et continua à écrire jusqu'à ses derniers instants. La Jane Austen que je préfère est celle qui se rit des opinions du monde. C'est une chance qu'elle ait une telle faculté de rire."

Il s'agit de la première biographie que je lis, sauf erreur de ma part, pour le plaisir. Et je dois bien avouer que je me suis régalée. Un peu comme dans un roman, plus on avance, et plus l'histoire que nous raconte Claire Tomalin est passionante. On a l'impression, avec tous les détails donnés par l'auteur, d'avoir été introduits dans le monde de Jane Austen. Les personnages de son entourage sont décrits avec précision pour que l'on comprenne au mieux le milieu de Jane Austen, malgré le manque de sources existantes à son sujet. Des tas de petites anecdotes sont contées, et nous montrent que l'on peut supposer que dans tel ou tel personne, Jane Austen a trouvé l'un des personnages de son roman.
Par ailleurs, d'un point de vue historique, cette biographie est extrêmement riche sur la façon de vivre au XIXème siècle d'une jeune fille comme Jane Austen, mais pas seulement, cette dernière ayant des frères qui ont dû mener à bien leurs affaires, d'autres qui s'embarquent dans la marine au moment des guerres contre les révolutionnaires français, un membre de sa famille (par alliance) guillotiné.
Ce contexte est celui dans lequel Jane Austen a rédigé ses oeuvres. J'aime beaucoup les passages où Claire Tomalin nous parle des pièces de théâtre de James Austen, le frère aîné de Jane, des premiers écrits extrêmement cyniques de cette dernière. D'ailleurs, lorsque l'on connaît le goût prononcé de Jane Austen pour les fins heureuses, on se demande quel est le lien avec ses oeuvres toujours très noires de jeunesse. En fait, c'est probablement la "maturité" (le mot n'est pas très pertinent quand on sait qu'elle a écrit plusieurs de ses romans avant l'âge de trente ans...) qui l'a amenée à modérer ses écrits, et à récompenser les gentils et les repentants. Ceci tout en gardant son ironie implacable qui me ravit tant. C'est ceci qui est absolument inimitable chez Jane Austen, l'alliance de l'étude du genre humain sur fond d'une sublime histoire d'amour avec un regard d'une sévérité absolue sur la société qui entoure ses héros.
J'ai quelques désaccords avec Claire Tomalin sur l'interprétation des livres de Jane Austen ; pour moi Marianne Dashwood épouse bel et bien le Colonel Brandon par amour, il est écrit qu'elle découvre que l'on peut aimer deux fois. En revanche, je n'ai jamais pensé qu'Elizabeth Bennet puisse être amoureuse de George Wickham. Elle a un faible pour lui, mais ce n'est pas de l'amour selon moi.
Mais sinon, vraiment, c'est une lecture que je recommande à tous ceux qui aiment Jane Austen. L'hommage que lui rend Claire Tomalin est vraiment à la hauteur du personnage.

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