30 novembre 2022

Malina - Ingeborg Bachmann

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"Ma vie est finie, car il s’est noyé dans le fleuve au cours du transport, celui qui était ma vie. Je l’ai aimé plus que ma vie."

Dans une rue de Vienne, "Moi" est partagée entre deux hommes, Malina, le compagnon rassurant, et Yvan, l’amant. "Moi" tente d’écrire. Des lettres, dont elle écrit d’innombrables versions, des journaux, un livre aussi. Mais les mots ne viennent pas, les phrases sont interrompues. Où va-t-on ?

L’existence d’Ingeborg Bachmann a été marquée par le nazisme de son père, ainsi que par sa liaison tragique avec Paul Celan, poète rescapé de la Shoah. Ce dernier se jettera dans la Seine, elle périra par le feu. Cécile Ladjali a tiré de cette histoire son roman Ordalie, qui m'a fait découvrir Bachmann

Malina est une plongée dans l’âme de cette écorchée vive, dans ses émotions extrêmes et contradictoires. Ce n’est pas un texte facile. Autriche oblige, la psychanalyse imprègne le texte, mais Bachmann étant poétesse, nous échappons aux poncifs du genre, laissant la place à de sublimes passages où la symbolique des mots (souvent nébuleuse, certes) embarque le lecteur dans des tourbillons éprouvants qui le laissent déboussolé.
Bien que l’autrice prétende poser son cadre et présenter ses personnages, la narratrice ne se dévoile que par bribes. De plus, la chronologie est brouillée et "moi" semble s’enfoncer toujours plus loin dans les eaux troubles de ses pensées.

"Il n'y a pas d'unité de mesure pour ce temps où d'autres s'insèrent, il n’y a pas de mesure pour le non-temps où se joue ce qui ne fut jamais dans le temps."

Simone de Beauvoir a montré que les femmes tirent leur valeur de l’homme. Qu’il soit en chair et en os, fantasmé, prêt de nous ou qu’il nous accorde à peine un regard, ce dernier est une énergie, une validation. La narratrice de Malina est une application remarquable de ce phénomène. Malina et Ivan semblent être des amarres de prime abord, mais des amarres qui se révèlent autoritaires. Ils la consument. Exiger d'une personne qu'elle ne vous soit pas dévouée, c'est encore la diriger.

"Moi" cherche à se sauver, à être sauvée. Elle est hantée par la Deuxième Guerre mondiale et ses horreurs, et par son enfance (à moins que l'un symbolise l'autre).

"Je suis dans la chambre à gaz, la plus grande chambre à gaz du monde, et seule dedans. Contre le gaz, on ne se défend pas."

Refusant certaines conclusions, elle ne se complait cependant pas dans le statut de victime ou de soumise. Elle s'indigne contre les accusations de consentement dans les crimes commis contre elle. Elle écrit frénétiquement, cherche une voix, échoue, puis recommence.

"Presque toujours, c'est au moment précis où l'on voudrait apercevoir ou saisir quelque chose, l'Oral ou le mot pour le dire, qu'on culbute."

Une plume incroyable, dont je trouve des échos chez Virginia Woolf ou Clarice Lispector, même si Bachmann a sa propre tonalité.

Points. 280 pages.
Traduit par Philippe Jacottet.
1973 pour l'édition originale.

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30 novembre 2021

Mélodie de Vienne - Ernst Lothar

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"Même si c'est un fou qui met le feu au monde, le monde brûle."

Au numéro 10 de la Seilerstätte réside la famille Alt dans un très bel immeuble. Mozart en personne a joué sur l'un des instruments de la firme de pianos familiale. En 1888, Franz Alt, petit-fils du fondateur de l'entreprise, décide d'épouser la jeune Henriette Stein, fille d'un grand professeur viennois d'origine juive.

Ce roman décrivant la longue agonie de l'Empire Austro-Hongrois (puis de l'Autriche) depuis le suicide du prince héritier Rodolphe à l'Anschluss a de nombreuses qualités. Il se lit avec une grande facilité, l'écriture est belle, le discours engagé. Ernst Lothar nous fait observer, avec un habile effet de miroir, la chute d'une famille et d'un État qui ne sont plus que des chimères depuis très longtemps.
Derrière les relations complexes des Alt surgit une capitale où s'opposent les époques, où les bals et les amours de contes de fées côtoient des mouvements sociaux et des revendications nationalistes de plus en plus forts.

"... je suis un Autrichien qui sait que l’Autriche n’est une nécessité vitale qu’aux Habsbourg et aux Viennois. Et si tu veux, aux habitants de Salzbourg et de Graz ! Un peuple sans sentiment national est une absurdité. Et les Autrichiens n’en ont pas."

Après la disparition de François-Joseph et la défaite de 1918, l'Autriche plonge dans une misère et une colère qui seront les meilleurs terreaux pour le triomphe du nazisme quelques années plus tard.

Ernst Lothar, ainsi qu'il le dit lui-même, a voulu écrire un roman d'amour à sa patrie. Il loue ses grands hommes, ses grands artistes, sans toutefois s'aveugler sur ses injustices et ses incohérences. Le discours qu'il porte est à la fois grave et plein de foi dans l'avenir.

Si ce livre est parfait sur le papier, j'ai cependant eu du mal à rester captivée par son histoire qui couvre une période tellement grande que l'on a à peine le temps de commencer à voir se dessiner les personnages qu'ils ont déjà vieilli et changé. Je trouve également que l'histoire n'est pas toujours bien rythmée. Cela dit, ces bémols ne m'empêchent pas de recommander ce livre à ceux qui s'intéressent à cette période de l'histoire et qui aiment les sagas familiales.

Liana Levi. 672 pages.
Traduit par Elisabeth Landes.
1944 pour l'édition originale.

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31 janvier 2015

Le mur invisible - Marlen Haushofer

cvt_le-mur-invisible_2772Pour commencer l'année 2015 (oui, il était temps...), voici un livre aussi étrange que captivant, auquel je n'aurais peut-être pas accordé d'attention sans le conseil avisé d'une libraire.

Une femme d'âge plutôt avancé se rend au chalet de chasse de sa cousine et du mari de celle-ci, Hugo. Peu après leur arrivée dans ce lieu reculé, le couple part au village et ne revient jamais. En effet, un mur invisible est apparu entre la clairière et la vallée, protégeant notre narratrice de ce qui a tué tous les hommes tout en la retenant prisonnière. Elle va dès lors devoir organiser sa survie dans la montagne avec pour seuls compagnons un chien, une chatte et une vache. Deux ans plus tard, elle débute le récit de ce qui lui est arrivé, avec les quelques stylos et feuilles de papier dont elle dispose.

D'après la postface, le contexte d'écriture de ce livre est important pour comprendre le point de départ du roman de Marlen Haushofer. Que signifie ce mur ? La peur d'une guerre nucléaire sans doute, le livre ayant été rédigé en pleine Guerre Froide. Vraisemblablement, notre narratrice a échappé à une attaque qui a fait d'inombrables victimes. Elle soupçonne même pire, qu'il n'y ait pas eu de vainqueur, que la course aux armements ait conduit à l'extinction pure et simple de la race humaine.

Mais ce livre ne s'arrête pas là. Il nous fait aussi réfléchir à ce qui fait appartenir au genre humain dès lors qu'il n'y a plus qu'une seule survivante. L'homme est un animal sociable, et notre héroïne n'a plus personne pour connaître et prononcer son nom. Elle ne nous dira jamais comment elle s'appelle, mais chacun de ses animaux se voit attribuer un nom, lui permettant ainsi de faire mine de vivre entourée et de combattre la solitude. Elle prend soin de ses bêtes, s'y attache, et souffre cruellement de leur perte.

Ce portrait de femme qui n'a plus rien à perdre est d'autant plus touchant qu'elle ne succombe jamais au désespoir. Elle tombe malade, a tout perdu, mais on s'identifie d'autant plus facilement à elle qu'elle ne passe pas son temps à se plaindre. Au contraire, elle se laisse aller à certaines confidences que son statut de dernière survivante lui autorise. Elle avoue que sa place de femme, d'épouse et de mère ne l'a pas autant comblée que ce qu'elle a toujours laissé croire. Cette catastrophe qu'elle vit est une libération pour elle dans une certaine mesure. S'il n'y a plus de regard extérieur, il n'y a plus non plus de faux-semblants. Ce mur n'a pas seulement fait d'elle une prisonnière.
Quelque part, pour la première fois, elle existe, vit l'instant présent, est dans un lieu où rien ne peut être dénaturé par une personne extérieure. A un moment, alors qu'elle tente de décrire quelque chose, elle réalise à quel point les mots ont le pouvoir de changer les choses, et à quel point ils peuvent être vains parfois.

Cette histoire, dans laquelle il ne se passe rien, et qui n'est que le récit des journées répétitives d'une femme qui doit subvenir à tous ses besoins en puisant ses ressources dans la nature, est difficile à lâcher. Ce n'est pourtant pas parce que je me sens l'âme d'un Robinson. Laissez-moi deux jours dans les même conditions et je vous assure que je vais surtout réussir à me couper un doigt, me casser une jambe et me faire encorner (et c'est loin d'être le pire scénario imaginable quand on connaît mes capacités). C'est cette tension permanente qui anime notre narratrice, ses réflexions, sa capacité à faire de ses bêtes et de son environnement de véritables personnages qui nous fait tourner les pages.

Si je devais vous résumer ce livre en quelques mots, "bizarre", "oppressant" et, curieusement, "espoir" sont ceux qui me viennent spontanément. Puis, je vous conseillerais de le découvrir, pour qu'il vous hante aussi.

L'avis de Cuné.

Actes sud.
1963 pour l'édition originale.

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28 juillet 2009

Mademoiselle Else ; Arthur Schnitzler

resize_5_Le Livre de Poche ; 93 pages.
Traduit par Henri Christophe.
Fräulein Else. 1924.

C'est après ma lecture de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme que je suis allée regarder de plus près le rayon de littérature germanophone de ma librairie. Mademoiselle Else était un titre qui m'était vaguement familier, alors je l'ai choisi.

Else est une jeune fille de dix-neuf ans. Alors qu'elle séjourne auprès de sa tante en Italie, elle reçoit une lettre de sa mère qui lui apprend que son père a encore éffectué des transactions illégales et qu'il risque la prison et le déshonneur s'il ne verse pas trente mille gulden (qui deviendront cinquante mille) dans les jours qui suivent. Le seul espoir de la famille repose sur Dorsday, un homme d'âge mûr qui séjourne au même endroit qu'Else, et qui déplaît fortement à la jeune fille. Sollicité, Dorsday accepte à une condition : qu'Else pose nue devant lui pendant un quart d'heure.

Voilà un petit livre que je vous encourage vivement à découvrir, si ce n'est pas déjà fait. Je me trompe peut-être, mais il me semble que ce texte s'insère bien dans le contexte de développement de la psychanalyse dans lequel il a été écrit.
Il m'a frappée par sa modernité. Dans sa forme d'abord. Il s'agit d'un monologue intérieur, fait de phrases très courtes, lapidaires, décomplexées. Je n'ai pas lu le texte original, mais la traduction emploie un vocabulaire familier, cru, sans doute très loin de celui que la bonne société attendait de la part d'une jeune fille de bonne famille, même dans ses pensées. Else n'est dupe de rien, laisse ses pensées s'égarer sans tabou, donne des opinions dures mais clairvoyantes sur tout le monde. Elle voit les hypocrisies et les faiblesses des autres, et son regard est désabusé.
Seulement, cela ne l'empêche pas d'être bouleversée pas la requête de Dorsday. "Cette fin de journée n'est plus merveilleuse du tout." Dorsday n'est pas l'unique raison du désarroi dans lequel s'enfonce la jeune fille. Elle est sincère lorsqu'elle dit au marchand d'art, dans sa tête, qu'il ne doit pas endosser toute la responsabilité de la situation. C'est une question de fierté, mais il est évident que Dorsday sert essentiellement à dévoiler qu'Else n'est pas la jeune fille solide et désinvolte qu'elle tente d'imaginer dans la première partie du livre. A cause de lui, elle réalise que le monde n'est pas seulement pourri dans son imagination, mais également dans la réalité, et cela, elle ne parvient pas à le gérer. Else est une jeune fille trop moderne pour son temps, et le tiraillement qu'elle ressent, entre ses idées exhibitionnistes, je-m'en-foutiste, et ses notions d'honneur, est insupportable. Elle se révèle fragile, et ne comprend pas que sa famille, et surtout son père qu'elle adore (quand elle méprise sa mère), puisse la mettre dans une telle situation.

En quelques pages, Mademoiselle Else devient donc un texte terrifiant, qui n'a qu'une seule issue possible, et Schnitzler n'oublie pas un seul instant de continuer à asséner à son héroïne des vérités insupportables sur les gens qui disent l'aimer. Du grand art.

Il s'agit d'un livre culte pour Malice. Brize et Kalistina l'ont lu également.    

Posté par lillounette à 14:30 - - Commentaires [27] - Permalien [#]
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