17 avril 2016

La physique des catastrophes - Marisha Pessl

9782070361311Attention, coup de coeur !

Bleue von Meer se souvient à peine de sa mère, amatrice de papillons, décédée dans un accident de voiture. Depuis, elle vit seule avec son père, le charismatique professeur de sciences politiques Gareth von Meer. Leur duo est à peine perturbé par les nombreuses conquêtes de ce dernier, que Bleue surnomme les Sauterelles, et qui ont toutes en commun d'avoir fait des passages fort éphémères et souvent pathétiques dans la vie de Gareth.
Jusqu'à ses dix-sept ans, Bleue n'a jamais effectué une année complète dans la même ville, son père travaillant en tant que professeur invité de deux ou trois (souvent obscures) universités par an.
Pourtant, pour l'année de terminale de Bleue, le père et la fille s'installent à Stockton, où se trouve la prestigieuse école de St-Gallway.
Là-bas, un groupe d'élèves surnommé "Le Sang Bleu" par les autres membres de l'école, à la fois envieux et effrayés, l'intègre étrangement. Bleue ne tarde pas à découvrir que cette invitation est en fait l'oeuvre d'Hannah Schneider, professeur à St-Gallway, amie secrète du Sang Bleu, qui porte un intérêt particulier à la nouvelle venue.

Marisha Pessl a publié ce premier roman avant même ses trente ans, et pourtant il a tout des grands.
Lorsqu'on lit le résumé et le début du roman, difficile de ne pas penser à un autre pavé enchanteur, Le maître des illusions. Comme dans le livre de Donna Tartt, Marisha Pessl évoque un groupe d'étudiants à part, choisi par un professeur, dont les réunions vont s'achever sur un drame annoncé dès le départ. Sauf que cette fois, ce n'est pas un élève qui est victime du dérapage, mais Hannah Schneider, le professeur.
Celle-ci est assez insaisissable. Dès le début, de nombreuses questions émergent. D'où lui vient cet intérêt pour Bleue ? Est-elle déséquilibrée, perverse, meurtrière ou simplement naïve, immature et amoureuse ? Le lecteur est dans la même position que l'héroïne, à la recherche d'indices. Mais chaque théorie est enterrée par des éléments contradictoires, puis revient sur la liste des hypothèses envisageables dans un cercle qui ne prend fin (et de façon incomplète) que lorsque le récit s'achève.
Résumer ce livre à un genre précis n'est pas possible. Officiellement, c'est une autobiographie fictive (celle de Bleue). Son universitaire de père l'a prévenue, on n'écrit pas le récit de sa vie sans bonne raison, sinon ça n'interessera personne, à part notre mère et notre chat. Il l'a aussi avertie de la nécessité de faire un travail rigoureux.

"Arrange-toi toujours pour que tes affirmations soient référencées avec précision, et, dès que possible, ajoute des supports visuels..."

De ce fait, Bleue parsème son récit de citations d'auteurs (sans doute pas tous réels, j'admets ne pas avoir vérifié), organise tous ses chapitres autour d'un livre classique (au lecteur de trouver le lien entre le titre du chapitre et son contenu, certains font mal au coeur lorsqu'on les relis). Cet hommage à la littérature rend le livre ludique, souvent drôle, érudit, et plutôt original. 
Mais La physique des catastrophes, on s'en rend compte essentiellement dans la deuxième moitié du livre, c'est aussi un thriller. A partir de la fête masquée chez Hannah, il n'est plus possible de nier que la relation qui lie le groupe d'élèves à son enseignante est malsaine, et qu'ils n'ont pas saisi quelle était leur place exacte dans le puzzle que Bleue tente tant bien que mal de reconstituer.
Enfin, on pourrait qualifier ce livre de roman d'apprentissage. Bleue arrive à Stockton avec une vision de la vie, de ses parents, du monde qui l'entoure, qui se retrouve totalement bouleversée un an plus tard. Il n'est alors plus question de courses de choses totalement inutiles dans des hypermarchés symbolisant le capitalisme triomphant.

Je pourrais vous dire que ce roman a des défauts. Quelques longueurs sur huit cents pages, des coïncidences un peu grosses. Mais étrangement, tout passe. Avec une vue d'ensemble, on s'aperçoit que de nombreux passages qui ressemblaient à des ellipses sans lien avec l'intrigue principale étaient en fait primordiaux pour comprendre l'histoire. Comme si Marisha Pessl avait joué avec nous en nous endormissant un peu avant de nous asséner une formidable gifle.

On ressort de cette lecture à la fois mal à l'aise et en manque d'un autre livre de cette trempe. Ca tombe bien, Marisha Pessl vient de publier Intérieur nuit, qui semble reprendre les ficelles de son premier roman.

Folio. 822 pages.
Traduit par Laeticia Devaux.
2006 pour l'édition originale.

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17 novembre 2010

Tendre est la nuit ; Francis Scott Fitzgerald

9782253052296Le Livre de poche ; 414 pages.
Traduit par Jacques Tournier.
1934
.

J'ai découvert Francis Scott Fitzgerald il y a deux ans, avec Gatsby le Magnifique, qui s'est avéré être une de mes lectures les plus marquantes de ces dernières années. Tendre est la nuit est l'autre grand roman de l'auteur dans la conscience collective. Il a pas mal fait parler de lui au moment de la sortie de la biographie romancée de Zelda Fitzgerald, Alabama Song de Gilles Leroy (que je n'ai pas lu), parce qu'il serait lié à la vie de l'auteur et de sa femme. Étant donné que je n'ai pas lu le livre de Gilles Leroy, ni aucune autre biographie du couple Fitzgerald, je vais me contenter de vous parler du livre lui-même.

Rosemary Hoyt est une jeune fille de dix-huit ans, nouvelle starlette de cinéma, qui passe des vacances en compagnie de sa mère sur la côte d'Azur. Alors qu'elle observe les touristes sur une plage, elle aperçoit pour la première fois Dick Divers et Nicole, son épouse. Ce couple est envoûtant, et semble mener une vie tranquille et parfaite.
Rosemary tombe immédiatement sous le charme de Dick, et va suivre les Divers jusque chez eux puis jusqu'à Paris, où elle ne tarde pas à entrevoir ce qui se cache derrière ces paillettes et ces apparences de bonheur.

Ce livre est un chef d'œuvre. Étrangement, je lui préfère peut-être (pour le moment) Gatsby le Magnifique, mais Tendre est la nuit est un roman que l'on lit avec la gorge de plus en plus nouée au fur et à mesure que le vernis s'écaille.
Dick est psychiatre, et il a succombé à l'une des tentations les plus malsaines (il aurait dû davantage lire Freud). Sa relation avec Nicole est complètement brouillée par ce choix désastreux.

"Il avait de plus en plus de mal à reconnaître, à coup sûr, ce qui n'était qu'un détache9782253157694_Gment professionnel, un réflexe d'autodéfence, et ce qui indiquait peut-être une désaffection de son coeur. Lorsqu'on s'habitue à l'indifférence, ou qu'on la laisse s'atrophier, on finit par se sentir vide.Dick s'était habitué à se sentir vide de Nicole, et il la soignait contre sa volonté, en refusant toute contrainte émotionnelle. On dit des cicatrices qu'elles se referment, en les comparant plus ou moins aux comportements de la peau. Il ne se passe rien de tel dans la vie affective d'un être humain. Les blessures sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu'à n'être qu'une pointe d'épingle. Elles demeurent toujours des blessures. Il faudrait plutôt comparer la trace des souffrances à la perte d'un doigt, ou à celle d'un oeil. Peut-être, au cours d'une vie entière, ne vous manqueront-ils vraiment qu'une seule minute. Mais quand cette minute arrive, il n'y a plus aucun recours."

Et pourtant, il y a tellement de poésie et d'intelligence dans ce roman ! Il dresse un portrait amer de ces riches américains qui se pavanent en Europe, en prenant bien soin de dissimuler leurs secrets honteux. Comme dans Gatsby, les gens sont prêts à mordre au premier signe de faiblesse.
Le roman est construit en trois parties où l'on suit un personnage différent. On rencontre d'abord les Divers à travers les yeux de Rosemary, jeune fille naïve et innocente. Rosemary est une jeune actrice qui est encore très proche de sa mère, et qui découvre l'amour (ou du moins ce qu'elle croit être de l'amour) en la personne de Dick Divers. Les charges qui pèsent sur ce dernier nous sont alors dévoilées en remontant dans le passé, jusqu'à sa rencontre avec sa femme, une héritière richissime (
quand lui ne dispose que de ses revenus professionnels), belle, intelligente, mais blessée.  La véritable héroïne du livre, Nicole, le personnage le plus mystérieux et le plus difficile à cerner, ne nous est révélée qu'à la fin. On réalise alors que la relation qu'elle forme avec son mari est devenue encore plus complexe au fil des années, au point de rendre Dick tout aussi dépendant d'elle qu'elle l'était de lui.

C'est poignant, sublime, un de ces livres dont on dévore les pages en sachant qu'ils nous dévoilent un auteur dont on ne se détachera plus.

J'ai depuis commencé la lecture de Accordez-moi cette valse, écrit par Zelda Fitzgerald, qui relate les mêmes faits. On en reparle très bientôt.

Les avis de Popila et de Delphine.

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02 janvier 2010

American Psycho ; Bret Easton Ellis

9782020253802_1_Points ; 512 pages.
Traduit par Alain Defossé. 1991
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Moi qui croyait être rodée en matière de beurkitude, je viens de me prendre un démenti cuisant en pleine face.

Patrick Bateman est un jeune homme qui correspond parfaitement au type que tout le monde déteste en cette période de crise économique. C'est un jeune loup de la finance superficiel, dédaigneux, obsédé par l'argent, les restaurants huppés, les marques, les belles cartes de visite, et son apparence physique. Accessoirement, il est aussi psychopathe.
Nous le suivons à travers son journal, dans une vie où tout le monde semble pareil à lui. Il est constamment entouré, ne dîne jamais seul, n'a aucune difficulté à ramener des filles chez lui, mais cela ne fait que davantage ressortir sa solitude. Il est riche, donne le sentiment d'être quelqu'un d'important, mais en dehors de quelques types assez inutiles, personne, pas même son avocat, ne connaît son nom.

J'ai ouvert ce livre sans avoir la moindre idée de ce que j'allais y trouver. Les cinq cents pages que composent ce livre pourraient être monotones, mais Patrick Bateman a un truc pour vous captiver qui fait qu'on ne peut pas lâcher son journal avant de l'avoir fini. Je n'ai eu aucun problème à lire les énumérations interminables de noms de marques (et lorsqu'on éprouve autant d'intérêt que moi pour ces choses là d'ordinaire, je vous assure qu'on pourrait aussi bien lire du chinois), les compte-rendus des soirées à répétition, les conversations dépourvues d'intérêt, parce que bien vite, on décèle toute la critique que contiennent les mots et les actes décrits. Tous les êtres que fréquente Bateman sont vides, à l'exception peut-être de sa naïve secrétaire, Jean. Lorsqu'il cite des psychopathes ou évoque ses crimes dans le détail au fil de la conversation, ses interlocuteurs font au mieux comme s'ils trouvaient ça drôle, au pire comme s'ils n'avaient rien entendu (c'est sans doute le cas d'ailleurs, tellement chacun est préoccupé avant tout de sa personne). 
Etrangement, c'est lorsqu'il cède à ses pulsions meurtrières que Bateman devient intéressant (pulsions réelles ou fantasmes, d'ailleurs). Certaines scènes sont carrément ignobles. Patrick Bateman, en plus d'aimer tuer, a une imagination débordante en la matière. Il torture ses victimes (il déteste particulièrement les sans-abri, les types qui réussissent mieux que lui, ainsi que les femmes) avant de les laisser agoniser, puis d'aller dîner tranquillement avec ses "amis" (ce qui fait que pendant quelques instants, on prie pour que la victime soit morte). Et c'est de pire en pire. En réalité, il est profondément malheureux parce qu'il se sent aussi vide que les autres.

"Comment pourrait-elle donc comprendre que rien ne pourrait jamais me décevoir, puisque je n'attends plus rien."

Et voilà comment le personnage le plus froid et le plus cruel parvient à attirer la pitié du lecteur...

Un livre qui m'a totalement conquise. J'avais peur que les cinq cents pages se fassent sentir, mais il n'y a pas le moindre coup de mou dans ce texte. C'est assez marqué années 80/90 (je pense aux réflexions sur le SIDA, aux réflexions musicales), mais le fond est indémodable. Et pour couronner le tout, je viens de réaliser que l'adaptation a comme acteur principal mon Christian à moi. 

C'est assez moyen comme billet pour débuter l'année, je m'en excuse...

Ofelia, veux-tu m'épouser ? (je plaisante, je voulais juste jouer les briseuses de ménage en ce début d'année)

challenge 100 ans billet

Posté par lillounette à 19:22 - - Commentaires [41] - Permalien [#]
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