26 mars 2021

Dieu, le temps, les hommes et les anges - Olga Tokarczuk

tokarczukLes gens croient vivre plus intensément que les animaux, les plantes et – à plus forte raison – les choses. Les animaux pressentent que leur vie est plus intense que celle des plantes et des choses. Les plantes rêvent qu’elles vivent plus intensément que les choses. Les choses, cependant, durent ; et cette durée relève plus de la vie que quoi que ce soit d’autre.

Antan est un village à la fois hors du temps et bien ancré dans la campagne polonaise, pris en étau entre l'immense Russie et l'Etat germanique.
Ses habitants sont à la fois des créatures merveilleuses et des êtres humains jusqu'à la moelle. Nous les suivons sur trois générations.

Sur les ossements des morts m'avait conquise l'an dernier, mais je comprends avec Dieu, le temps, les hommes et les anges pourquoi Olga Tokarczuk a sa place parmi les plus grands.
Je connais peu d'auteurs capables de jouer sur différents tableaux avec autant de réussite, et qui écrivent des livres aussi beaux tout en étant abordables par le plus grand nombre.

C'est un roman poétique, cruel, réaliste, qui nous propose une galerie de personnages inoubliables. Fidèle à son amour de la nature et des animaux, ces derniers occupent une place de premier ordre dans cette oeuvre de Tokarczuk.

Que sommes-nous ? Peu de choses, face aux éléments, comme le curé qui éprouve une haine absurde et vaine contre la rivière Noire ou comme Florentine qui craint la lune. Encore moins, face au Temps, le motif principal de ce livre, celui qui se glisse derrière chaque phrase, chaque élément, du petit moulin à café jusqu'au lilas poussant près de la maison des Divin. De nouveau-né, nous devenons enfant, puis adulte. Nous prenons le rôle de parent et de grand-parent. Chaque étape est une petite mort. Jusqu'à la vraie.

— Regarde, lui dit-elle, cette herbe saigne.
Il se pencha et aperçut des gouttes de sang qui perlaient à l’extrémité des tiges coupées. Cela lui parut monstrueux, il commença à avoir peur, voulut battre en retraite, tourna les talons, et découvrit Misia qui gisait dans l’herbe, les yeux clos, vêtue de son uniforme d’écolière. Il comprit qu’elle était morte du typhus. 
— Elle est vivante, dit la Glaneuse. Mais c’est toujours comme ça, il faut d’abord mourir.

Les humains ne sont pas les seuls à évoluer, les lieux également sont soumis aux caprices des saisons et des époques. L'histoire est cyclique mais se déplace, Antan est donc condamnée, comme ses habitants.

Quelle réalité est la bonne ? Celle de Florentine et ses deux lunes ? Celle de Ruth, qui croit Antan entourée d'un mur invisible et infranchissable ? Celle qui permet l'extermination de tous les Juifs du bourg voisin ?
Le châtelain Popielski, en cherchant la réponse à cette question (à moins qu'il ne s'y perde volontairement), perdra la raison. Isidor, le marginal, n'ira jamais plus loin que des listes de quatre éléments (mais lui aussi veut oublier).

celui qui a vu l’enceinte du monde souffre plus que quiconque de sa condition de prisonnier.

Enfin, vient la grande question : Dieu existe-t-il ? Le temps a-t-il un but ? La réponse semble évidente. Elle éclate dans les guerres, dans les viols que font subir les soldats aux jeunes filles, dans la négligence dont font preuve certains enfants envers leurs parents. Dieu n'est qu'un outil pour l'homme, qui le modifie pour l'accorder au temps présent (encore lui). On peut choisir de l'ignorer.

Un livre intemporel, qui emprunte au conte pour nous parler de condition humaine. Bouleversant.

Les avis de Claudialucia, Ingannmic, Marilyne, Agnès, Kathel et Athalie.

Robert Laffont. 394 pages.
Traduit par Christophe Glogowski.
1996 pour l'édition originale.

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06 août 2018

L'Echelle de Jacob - Ludmila Oulitskaïa

oulitskaia« Mon nom est Nora. C’est ta mère qui l’a choisi. Tu as lu Ibsen ? »

Moscou, 1975. Alors que Nora vient de mettre au monde son fils, elle reçoit un appel de son père, lui annonçant la mort de sa grand-mère Maria (Maroussia). L'enterrement doit être organisé rapidement et la responsable de l'immeuble communautaire dans lequel vivait la défunte ne donne que quelques heures à Nora et Heinrich pour vider les lieux. Nora choisit donc de garder les livres de Maroussia et s'empare également d'une malle contenant les lettres échangées par sa grand-mère et son grand-père, qu'elle n'a jamais connu. Pourquoi Maria a-t-elle expressément demandé à ne pas être enterrée auprès de son époux ? Pourquoi Jacob Ossetski a-t-il été rejeté par sa famille ? En remontant au début du XXe siècle et en suivant tour à tour Nora, ses parents, ses grands-parents mais aussi son fils, nous découvrons avec l'auteur l'histoire d'une famille depuis la Russie tsariste jusqu'au début des années Poutine.

J'ai découvert Ludmila Oulitskaïa en début d'années avec Sonietchka, qui m'avait beaucoup plu, mais la froideur du style me faisait craindre de ne pas réussir à apprécier un livre de six cents pages écrit avec le même détachement. En fin de compte, je suis restée plutôt à l'écart des personnages certes, mais les seuls passages qui m'ont ennuyée sont les lettres de Jacob à sa femme. L'auteur n'est pas complètement responsable puisqu'il s'agit au moins en partie de documents authentiques. En effet, Ludmila Oulitskaïa nous raconte dans ce livre l'histoire (romancée) de ses propres grands-parents.
La Grande Histoire est indissociable des joies et des drames qui ont accompagné ces quatre générations d'Ossetski. Tout d'abord, ils sont juifs. Les pogroms, comme ceux de 1919 à Kiev, emportent plusieurs de leurs membres. Être juif signifie ne pas avoir accès aux études comme les autres, être sur la liste des boucs-émissaires, être comme marqué d'un sceau spécial, même lorsque les pratiques religieuses et communautaires sont devenues limitées ou inexistantes. Ensuite, si Maria vient d'une famille modeste, celle de Jacob est aisée, du moins jusqu'à la révolution de 1917 où l'entreprise familiale est nationalisée. Les personnages s'en sortent plutôt bien, les rationnements et la rareté des produits ne les empêchent pas de manger à leur faim, ils ont un toit et se débrouillent toujours pour travailler. Cependant, Jacob passera de nombreuses années en exil et cette famille d'artistes voit à plusieurs reprises son travail censuré. Indirectement, nous assistons également à des purges qui mèneront à des exécutions.
L'Echelle de Jacob, c'est aussi l'histoire d'une famille aussi dérangée que les autres. Lorsque Jacob et Maroussia se rencontrent, c'est le coup de foudre. Bien que passionnés l'un par l'autre, les années de séparation et leurs dissensions politiques (Maria est une communiste convaincue) finissent par briser leur couple.

« il y a une limite à ce qui est agréable. Ensuite, c’est horriblement désagréable. Au début, c’est très très agréable, mais quand c'est très très, on passe du paradis à l'enfer. »

Les unions sont rarement heureuses ou conventionnelles ici. Heinrich, le fils de Jacob et Maria, épouse une femme qui ne l'aime pas et qui le quitte pour un grand amour digne d'adolescents mielleux. Quant à Nora, sa vie sentimentale se partage entre un mari inadapté au monde (très beau personnage) et un metteur en scène avec lequel elle vivra plusieurs décennies d'une relation aussi sincère que sporadique. C'est sans doute le prix à payer pour être des femmes fortes.

« Cette nuit, j’ai relu des récits de Tchekhov. Le pauvre, le pauvre ! Quelles expériences malheureuses il a eues, selon toute évidence, dans ses relations avec les femmes. Et comme cela s’est reflété dans ses récits. J’ai mis du temps à trouver le sommeil, parce que d’autres idées se bousculaient dans ma tête – des récits sur l’audace et la détermination des femmes, sur leur aptitude au sacrifice. Nekrassov est le seul à avoir décrit cela dans la littérature russe, quand il parle des femmes des décembristes. Même chez Tolstoï, il n’y a pas de personnage positif de femme moderne, il y a de charmantes jeunes filles, mais pas de vraies femmes, des femmes d’action. C’est bizarre, mais c’est Pouchkine qui a le mieux senti cela ! À une époque où l’éducation des filles n’existait tout simplement pas. Un minimum d’éducation religieuse, plus l’art de tenir une maison. Et avec ce minimum, la Tatiana d’Eugène Onéguine, une vraie personnalité ! Le sens de sa propre dignité. »

Je termine par ce qui m'a le plus plu, l'amour des livres et de l'art présent presque à chaque page. Oulitskaïa parle avec passion d'inombrables auteurs, russes pour la plupart. On sent tout ce que les livres ont apporté aux personnages et il est impossible de ne pas avoir envie d'y jeter aussi un oeil. Il y a bien quelques passages sur des essais scientifiques trop pointus pour l'allergique aux sciences dures que je suis, mais j'ai appris que Ludmila Oulitskaïa avait eu une carrière de biologiste avant d'écrire des romans, ce qui explique cet intérêt. Jacob rêvait d'écriture et de musique, Maroussia aurait dû être une actrice exceptionnelle, Nora est scénographe (les descriptions de ses dessins sont merveilleuses et m'ont fait découvrir un métier dont j'ignorais tout). Quant à Yourik, il est obsédé par les Beatles. Si une naissance finit par réconcilier les Ossetski avec leur passé, c'est aussi cette passion de l'art qui les lie quoi qu'il arrive.

Un roman foisonnant, souvent addictif, qui m'a donné envie de lire aussi bien des auteurs russes que des témoignages sur la période soviétique.

Gallimard. 619 pages.
Traduit par Sophie Benech.
2015 pour l'édition originale.

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