11 juin 2021

Les Brontë - Jean-Pierre Ohl

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Jean-Pierre Ohl est l'un des rares auteurs français dont j'achète les livres les yeux fermés depuis mon coup de coeur pour Les Maîtres de Glenmarkie, découvert grâce à Lou il y a des années. Passionné de littérature anglaise, il a publié deux biographies chez Folio. La première, sur Dickens, m'avait enchantée l'année dernière. Cette année, j'ai profité du Mois Anglais pour lire sa biographie des Brontë.

Cette lecture, très agréable, souvent passionnante, m'a également permis de réfléchir à ce qu'est un bon biographe. Concernant la vie des Brontë, les trois soeurs et le frère, il existe peu de documents originaux. Seule Charlotte a entretenu des correspondances régulières qui n'ont pas été détruites, et c'est encore elle qui a survécu aux autres membres de sa fratrie et entrevu les prémices du mythe des Brontë. D'Emily et Anne, il ne subsiste presque rien.
Jean-Pierre Ohl s'est donc livré, comme Elizabeth Gaskell ou Daphne du Maurier avant lui, à la reconstitution d'un puzzle incomplet et entouré de mythes.

Comment trois soeurs isolées, filles de pasteur, ont pu écrire des livres aussi puissants et perturbants dans l'Angleterre victorienne ? Emily avait-elle débuté un second roman ? Si oui, qui l'a détruit ? Qu'en est-il de Branwell ?

Si l'inspiration des Brontë s'explique assez facilement par les nombreuses lectures et les expériences des différents membres de la fratrie, qui ont dès le plus jeune âge puisé dans un vivier commun pour écrire, d'autres explications ne demeurent que des hypothèses. Expliquant les points de vue des biographes qui l'ont précédé, Ohl émet le sien en s'appuyant sur les documents qui le confortent et en tentant de pénétrer la psychologie des Brontë. Je dois admettre que je n'ai pas toujours été convaincue par ses arguments, mais il n'y aurait aucun intérêt à lire plusieurs biographies si leurs auteurs s'abstenaient de toute interprétation.

Comme tous les biographes, Ohl s'interroge sur le potentiel prétendument gâché de Branwell. Il remet beaucoup en cause la légende noire du frère Brontë et se montre très indulgent et prudent avec lui. Mais est-ce si important ? Est-ce qu'il ne faudrait pas surtout se demander quelles oeuvres les soeurs Brontë auraient produites si elles n'avaient pas été si pauvres ? Si elles avaient été des hommes ? Si elles avaient vécu ?
L'obsession pour Branwell est un élément qui m'interroge de plus en plus. Il a certes beaucoup inspiré ses soeurs et a publié quelques poèmes. Mais, s'il avait été une femme, n'aurait-il pas été qualifié de simple muse ? 

Parmi les éléments qui m'ont enchantée au cours de cette lecture, il y a cette impression de découvrir les vrais individus derrière la légende. C'est la première fois que j'entrevois les relations complexes des membres de la fratrie (autres que celles qui concernent les frasques de Branwell). Chaque soeur apparaît bien distinctement : Charlotte, timide, orgueilleuse, insatisfaite et conservatrice (elle ira jusqu'à qualifier La Recluse de Wildfell Hall "d'erreur absolue" ). Emily, sauvage sauf lorsqu'elle le veut bien. Anne, bienveillante et discrète à l'extrême.

Et puis, le travail. Même si l'on pourrait facilement penser que le génie littéraire coulait dans les veines de cette famille, ce n'est pas le cas. Dès l'enfance, les Brontë écrivent et ont une passion pour cela. Il leur faudra pourtant accomplir un énorme travail pour produire les textes qui continuent de fasciner près de deux cents ans plus tard. Comme toujours, nous avons surtout des informations sur Charlotte. Il semblerait que sa rencontre avec Constantin Heger à Bruxelles lui ait permis de renoncer à une vision romantique de l'artiste et de saisir l'importance du travail littéraire. Ses livres seront plus tard conçus avec moults pauses et remaniements.

Ayant déjà lu, à plusieurs reprises pour certains, une bonne partie des livres des Brontë, je n'ai pas ressenti un besoin irrépressible de me jeter sur leurs oeuvres. En revanche, j'ai savouré certaines analyses de Jean-Pierre Ohl. Ainsi, je trouve très juste son sentiment que Jane Eyre annonce les romans introspectifs tout en étant l'héritière du romantisme. De même, moi qui place Wuthering Heights tout en haut de l'oeuvre des Brontë, j'apprécie de le voir décrit comme une oeuvre allant au-delà de la simple histoire d'une passion destructrice pour laquelle  le roman passe parfois. 
Loin d'être aussi enthousiaste concernant Charlotte Brontë que lorsqu'il évoque Dickens, Ohl pointe aussi les faiblesses de la romancière dans ses oeuvres moins connues, en particulier son incapacité à traiter de thèmes politiques ou sociaux.

Dernier point fort de ce livre, vous y trouverez une peinture discrète mais intéressante du milieu littéraire de l'époque. Thackeray vous agacera probablement, vous (re)découvrirez Harriet Martineau, vous croiserez Elizabeth Gaskell. George Henry Lewes, futur compagnon de George Eliot, est un critique impitoyable de Charlotte. Face à eux, la jeune femme est souvent une cible de choix.

Encore une belle lecture avec ce Mois Anglais !

Folio. 307 pages.
2019.

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01 juin 2018

Le Monde infernal de Branwell Brontë - Daphné du Maurier

branwellDe nombreuses légendes existent au sujet des membres de la famille Brontë. Comment ces trois soeurs, filles de pasteur et vivant isolées du monde ont-elles pu écrire certains des romans anglais les plus célèbres ? Leur unique frère, Branwell, était-il aussi doué, violent et fou qu'on l'a dit ?

Le monde infernal du titre, bien qu'il semble jouer sur la légende noire de Branwell Brontë, fait en réalité référence aux histoires écrites par les enfants de la fratrie. En effet, dès leur plus jeune âge, Charlotte et Branwell, alors inséparables, écrivent leurs chroniques angrianes. Emily et Anne participeront également à cette entreprise. Selon Daphné du Maurier, ces écrits de jeunesse sont la source de l'esprit créatif des Brontë. J'ai eu l'occasion de lire quelques extraits de ce monde inventé par Branwell et ses soeurs il y a quelques années. Si elles ne sont pas, loin s'en faut, au niveau des romans qui ont rendu la famille célèbre, ces juvenilia ont visiblement eu une influence énorme sur leurs auteurs, Branwell Brontë en tête.
Petit, roux et myope, le seul fils Brontë, très complexé, a selon Daphné du Maurier utilisé son monde infernal pour se créer un alter ego qui est son parfait contraire : grand et fort, aussi séduisant que séducteur.

Bien qu'il n'ait jamais bénéficié d'une instruction en dehors de chez lui (Du Maurier soupçonne que l'attitude protectrice de son père s'explique par le fait que Branwell était probablement épileptique), la famille Brontë est persuadée que le jeune homme est promis à un avenir brillant. Cependant, ses écrits ne trouveront jamais le moindre éditeur, et les extraits de ses poèmes fournis par Daphné du Maurier deviennent de plus en plus éprouvants à lire, aussi répétitifs et indigestes que morbides. 
On connaît aussi quelques portraits réalisés par Branwell Brontë, mais après un refus d'admission à la Royal Academy et une très courte et peu florissante carrière de portraitiste, il semble abandonner ses ambitions.
Ses tentatives d'exercer en tant qu'employé des chemins de fer ou de précepteur seront également des échecs.

Autorportrait de Branwell Brontë

En parallèle, Charlotte et Emily se rendent à Bruxelles. Anne est préceptrice pour les Robinson. Si Daphné du Maurier n'est pas certaine que l'on puisse établir des liens systématiques entre leurs oeuvres et les rencontres qu'elles font ou l'état de leur frère, elle pense que cette ouverture sur le monde et la confrontation de leurs textes avec des professeurs a permis aux soeurs Brontë de dépasser le stade des écrits de leur enfance, chance dont Branwell ne bénéficiera pas. Plus leur frère sombre et plus elles agissent discrètement pour se faire publier. Après un premier recueil de poèmes qui ne trouvera que deux acheteurs et de nombreux refus d'éditeurs, Jane Eyre est publié en un temps record et rencontre un véritable succès.

"Combien l'enfant Branwell se serait réjoui des succès de sa soeur... Mais l'homme, non. A l'homme, il fallait tout dissimuler. Il ne pouvait les partager."

De son côté, plus l'on avance dans le temps, et plus Branwell se réfugie dans son monde imaginaire et semble accumuler les mensonges. Ainsi, s'est-il réellement pris de passion pour Mrs Robinson ou a-t-il inventé cet amour pour se valoriser auprès de sa famille, de ses amis et (surtout) de lui-même ? A-t-il écrit le début des Hauts de Hurlevent ? Il semblerait qu'Alexander Percy, son héros de fiction, ne suffisait plus dans les dernières années de sa vie, alors que plus personne excepté lui n'espérait le voir devenir quelqu'un.
Au presbytère où tous les enfants Brontë sont rentrés, rien ne va plus. Alors que sa biographe insistait sur l'affection et la complicité qui unissait dans sa jeunesse Branwell et sa famille, les lettres de Charlotte à une amie montre l'exaspération qu'il provoque avec ses crises et ses excès d'alcool. On le traite toujours avec affection, mais comme un enfant qui se comporterait mal. Il dort dans la chambre de son père, et personne ne songe qu'il puisse souffrir d'une maladie réelle avant qu'il ne soit trop tard.
On connaît la suite, les quatres membres de la fratrie passés à la postérité meurent très jeunes, même si Charlotte aura le temps de publier quatre romans.

Une biographie adoptant un angle de vue original, très agréable à lire et bien documentée (même si les sources existantes sont peu nombreuses). J'ai envie de me replonger dans les oeuvres des soeurs Brontë.

Un autre avis ici.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour ce livre.

Petit Quai Voltaire. 344 pages.
Traduit par Jane Fillion.
1960 pour l'édition originale.

 

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30 mars 2013

La Recluse de Wildfell Hall - Anne Brontë

La-Recluse-de-Wildfell-HallMon billet est plein de révélations sur le roman, je vous déconseille de le lire si vous souhaiter le découvrir sans rien savoir dessus.

L'arrivée de la mystérieuse Mrs Graham et de son fils Arthur dans la demeure délabrée de Wildfell Hall provoque la curiosité de ses voisins. Elle semble veuve, solitaire, ce qui est largement suffisant pour que toutes sortes d'histoires circulent sur son compte. Gilbert, jeune propriétaire terrien, n'apprécie pas vraiment ses manières froides dans un premier temps, puis à force de la fréquenter, il en tombe amoureux. Il cherche alors à comprendre pourquoi elle semble se cacher de ses anciens amis, et quelles relations elle entretient vraiment avec son propriétaire, dont on murmure qu'il est le père de son enfant.

Ce livre est étonnant. D'un côté, il peut paraître assez sage, voire moralisateur. Notre héroïne est une jeune fille naïve avant son mariage. Elle croit pouvoir tout contrôler, et son attitude est très religieuse. Quand elle rencontre son mari, elle rejette en bonne amoureuse passionnée tous les avertissements de ses proches. "Je le sauverai", leur dit-elle, et elle se tiendra à cette résolution jusqu'au bout. Cet excès de bonté peut sembler agaçant à un lecteur d'aujourd'hui tant cela ressemble à une leçon de morale contre les erreurs de jeunesse.
Le dénouement du livre également est sans surprise, puisque les gentils triomphent alors que les méchants paient pour leurs égarements. Contrairement à ses soeurs, qui ont créé en Heathcliff et Rochester des hommes bourrés de défauts, tout en leur donnant le statut de héros, Anne Brontë ne fait pas d'Arthur un être que l'on peut comprendre. Il est pitoyable, méchant, égoïste, et il n'aura pas le moindre moment de gentillesse avant de quitter la scène. Ce n'est pas lui dont on se souvient une fois le livre refermé. En ce qui concerne l'autre prétendant, Gilbert est certes loin d'être un prince charmant lorsqu'on l'observe avec un oeil neutre, et je trouve sa jalousie inquiétante pour la suite, mais je ne pense pas qu'Anne Brontë ait montré ses excès dans le but de faire de son personnage un homme imparfait. Elle veut plutôt montrer par ce biais l'attachement qu'il éprouve pour Mrs Graham et permettre le développement de son intrigue.

Malgré ces aspects, ce serait une erreur de considérer ce livre avec dédain, car on se serait complètement mépris sur ses objectifs. Remis dans le contexte du milieu du XIXe siècle, on comprend en effet l'émoi qu'il a suscité ainsi que l'audace dont il fait preuve. Ce livre parle en fait de violences conjugales et d'alcoolisme, un sujet que je ne pense pas avoir déjà vu développé dans un autre roman de cette époque, et encore moins aussi crûment. Je reprochais plus haut à Anne Brontë son manque de romanesque, mais cela vient du fait que l'auteur, ainsi qu'elle le dit dans la préface de son livre, vise à offrir une oeuvre réaliste. Vu sous cet angle, c'est une réussite. Par le biais de son journal, Helen, notre héroïne, nous livre le récit complet des abandons, des humiliations et des menaces dont elle sera l'objet durant son mariage. Son quotidien n'est fait que d'attente, de violence et de désespoir. Son mari est très souvent absent, il ne vient qu'accompagné d'amis aussi débauchés que lui, et son jeu favori consiste à tourmenter sa femme et à essayer de faire de son fils son parfait portrait.
Anne Brontë nous montre bien la situation impossible dans laquelle se trouve son héroïne. Elle cherche d'abord à aider son mari, à le changer. L'auteur devait bien connaître ce sentiment, puisque son frère, Branwell Brontë, souffrait lui-même d'alcoolisme. Quand son amour pour son mari a disparu, Helen ne cherche plus qu'à se protéger. Mais, c'est une femme, donc elle n'a pas la moindre possibilité de partir aux yeux de la loi, encore moins avec son fils. La honte qu'elle éprouve l'empêche par ailleurs de s'ouvrir à ses proches. Heureusement pour elle, elle n'est pas seulement la jeune sotte qui a épousé Arthur, ce qui lui permet de trouver assez de ressources pour s'enfuir, bravant ainsi les règles de la société dans laquelle elle vit.
Pas étonnant qu'un roman mettant en scène une femme forte ait provoqué quelques colères lors de sa parution.

Je pourrais poursuivre ce billet en vous parlant de l'atmosphère mystérieuse qui règne autour de Wildfell Hall, ou encore de la construction du livre à partir de plusieurs points de vue, mais ce que j'en ai retenu est surtout son intrigue. Anne Brontë ne m'inspire pas la même passion que ses soeurs, mais elle n'en est pas moins un auteur admirable auquel il serait regrettable de ne pas s'intéresser.

Traduit par Georges Charbonnier, André Frédérique et Frédéric Klein.
Phébus. 471 pages.
1848 pour l'édition originale.