23 mars 2010

Les Faux-Monnayeurs ; André Gide

9782070349609Folio ; 502 pages.
1925
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De Gide, je n'ai eu l'occasion de lire que La Symphonie pastorale, qui ne m'a pas laissé un souvenir impérissable, loin s'en faut. Heureusement qu'Ys est passée par là pour me proposer une lecture commune des Faux-Monnayeurs, sinon il serait encore en train de dormir pour longtemps dans les tréfonds de ma bibliothèque.

Cette histoire est difficile à résumer. Elle débute alors que le jeune Bernard Profitendieu découvre qu'il n'est pas le fils de l'homme qui l'a élevé. Très remonté, il décide d'en profiter pour prendre sa vie en main. Il écrit une lettre sans concession à celui qui était son père jusque là, et quitte le domicile parental. Réfugié chez un ami, Olivier Molinier, il écoute celui-ci lui parler de son oncle Edouard, qui arrive à Paris le lendemain.
Dans le même temps, Vincent, le frère aîné d'Olivier, abandonne la femme mariée qu'il a mise enceinte durant un séjour dans un sanatorium à Pau, qui se trouve être une amie intime d'Edouard, et il se lie avec une aristocrate et le célèbre écrivain Passavant.

Tout en possédant une intrigue qui captive de bout en bout, Les Faux-Monnayeurs est construit avec beaucoup d'habileté par André Gide.
Les points de vue sont multiples, tout comme les supports de la narration, ce qui permet de donner du rythme à l'intrigue, avec une foule de personnages très différents, parfois sympathiques, parfois exaspérants, dont la place ne se révèle que progressivement. Le centre de ce monde est cependant caractérisé par un personnage en particulier, celui de l'oncle Edouard, dont on devine avant même de connaître ses entreprises littéraires qu'il incarne une projection de l'auteur dans le texte. Gide a ainsi écrit un roman intitulé Les Faux Monnayeurs dans lequel un personnage fait la même chose.
Cela donne lieu à un questionnement sur ce que doit être le roman, à une époque où ce dernier se cherche, et est profondément remis en cause. La genèse du livre d'Edouard occupe la plus grande place à ses yeux, davantage que le résultat, c'est à dire le livre lui-même.
A cela, Gide donne une résonnance universelle, en s'interrogeant sur l'existence, sur l'amour, sur la jeunesse.

"Il me semble parfois que je n'existe pas vraiment, mais simplement que j'imagine que je suis. Ce à quoi je parviens le plus difficilement à croire c'est à ma propre réalité. Je m'échappe sans cesse et ne comprends pas bien, lorsque je me regarde agir, qua celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde, et qui s'étonne, et doute qu'il puisse être acteur et contemplateur à la fois."

Où est la réalité et que doit-on en faire ? Comment l'exprimer ? C'est d'autant plus difficile de trancher dans une société où tout n'est qu'hypocrisie et faux-semblants. Les faux-monnayeurs ne sont pas incarnés que par les gamins qui s'adonnent au trafic de fausse monnaie. Il y a beaucoup de faux dans ce texte : des faux-pères, des faux-maris parfaits, des faux-enfants conformes à ce que leurs parents désirent, des faux-amis, des faux sentiments. Cela se traduit par une incapacité à communiquer ses réelles émotions, et à des êtres partagés. Bernard avec son père, Laura avec les hommes de sa vie.

"Je crois que le secret de votre tristesse (car vous êtes triste, Laura) c'est que la vie vous a divisée ; l'amour n'a voulu de vous qu'incomplète ; vous répartissez sur plusieurs ce que vous auriez voulu donner à un seul. Pour moi, je me sens indivisible ; je ne puis me donner qu'en entier."

Les Faux-Monnayeurs est un roman intelligent dans lequel on se perd avec délice, et que l'on peut apprécier à différents niveaux. C'est un coup de coeur.

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30 octobre 2009

Pêle Mêle

En raison de problèmes divers, je n'ai pas pu faire de billets très nombreux ces derniers temps. Il se trouve que j'ai aussi, dans ce laps de temps, effectué des lectures sur lesquelles je ne sais pas vraiment quoi dire, soit parce que je connais trop mal leur auteur ou la période à laquelle ces livres ont été écrits, soit parce qu'ils ne m'ont pas enthousiasmée et sont désormais beaucoup trop lointains pour que j'écrive un billet dessus. 

irsympas_1_Commençons avec La Symphonie pastorale d'André Gide. Un pasteur, à la fin du XIXe siècle, est appelé après la mort d'une vieille femme. Dans la maison, il découvre une étrange créature, aveugle et muette, qu'il recueille chez lui afin de l'éduquer. Alors qu'il pensait se poser simplement en maître, auprès de celle qu'il baptise Gertrude, il découvre lui aussi une nouvelle vision du monde. La jeune fille ne sait pas mentir, faire semblant de comprendre. "Est-ce que vraiment, disait-elle, la terre est aussi belle que le racontent les oiseaux ? Pourquoi, vous, ne me le dites-vous pas ? Est-ce par crainte de me peiner en songeant que je ne puis la voir ? Vous auriez tort. J'écoute si bien les oiseaux ; je crois que je comprends tout ce qu'ils disent." Progressivement, le pasteur, sans qu'il le devine, tombe éperdument amoureux de Gertrude. Il tente de la modeler, de la garder dans ce monde intemporel et bien régenté qu'ils semblent habiter. Il refuse de voir ses sentiments pour la jeune fille. C'est sa propre femme qui tente de lui ouvrir les yeux ! Gertrude, elle, est d'une docilité et d'une sincérité totale. Jusqu'à ce que la bulle éclate. 
Ce texte est rempli de poésie, et met en scène des personnages en dehors de tout, dans un monde qui se suffit presque à lui même.
Je n'ai pas été subjuguée par cette lecture, mais elle m'a permis de passer un agréable moment, et m'a donné envie de déterrer Les Faux Monnayeurs qui dort dans ma PAL depuis un moment déjà.

Les avis de Sylvie et de Kalistina.   

J'ai aussi replongé dans diverses lectures concernant Virginia Woolf. Je vous parlerai de cellesISBN_978_2_7210_0271_6_1_1_ qui m'ont apporté quelque chose plus tard, et je vais me contenter de vous toucher deux mots de Virginia Woolf ou la dame sur le piédestal d'Anne Bragance. Je ne connais pas du tout cette dernière, mais le titre m'a fait foncer tête baissée dans ce livre qui ne m'a rien appris sur Virginia Woolf, et qui raconte d'une façon très étrange et très personnelle l'impact que cette dernière a eu sur la vie d'Anne Bragance. La forme est très étrange, le livre est décousu, et je me suis sentie une indiscrète dans une sorte de journal intime plein de ratures, de retours en arrière, de tentatives d'écritures (Bragance insère par exemple des extraits de ses propres romans, ce qui est totalement sans intérêt quand on ne la connaît pas). Un essai pas du tout concluant.

1363_medium_1_Van Gogh le suicidé de la société est un texte que l'on peut lire aussi bien pour Van Gogh que pour Artaud. Je connais vaguement le premier (La nuit étoilée est l'une de mes toiles préférées), et j'ignorais tout du second. J'ai donc découvert un écrivain qui prend une plume superbe, à la fois drôle et tragique, pour évoquer à la fois un homme qu'il admire et en qui il se voit. Il s'agit également d'une charge contre la psychiatrie et la société en général, qui cherche ce qui n'existe pas, et qui non seulement ne reconnaît pas ses génies, mais qui en plus absorbe leur énergie jusqu'à les tuer. Le sentiment de persécution exprimé par Artaud est sans doute exagéré, mais ses phrases et sa passion sont tellement belles que j'ai été obligée de les savourer.

"Ce n'est pas à force de chercher l'infini que Van Gogh est mort,
qu'il s'est vu contraint d'étouffer de misère et d'asphyxie,
c'est à force de se le voir refuser par la tourbe de tous ceux qui, de son vivant même, croyait détenir l'infini contre lui."