06 janvier 2016

Thérèse Raquin - Emile Zola

product_9782070418008_195x320Dès les premières lignes, lorsqu'on ouvre un Zola, il est impossible de ne pas être happé, tant les décors sont précis et vivants (oui, j'ai décidé d'écrire des choses étranges). C'est dans le passage du Pont-Neuf que le drame de la famille Raquin va se jouer, et nous y pénétrons pour la première fois alors que les protagonistes ont disparu depuis des années.

Thérèse Raquin est recueillie encore enfant par sa tante, qui l'élève du côté de Vernon, avec de son fils maladif, Camille. A l'âge adulte, les deux jeunes gens se laissent marier et mènent une vie calme à la campagne, jusqu'au jour où Camille décide de se rendre à Paris pour réussir sa vie professionnelle.
Mme Raquin finance pour elle-même et sa belle-fille l'achat d'une boutique surplombée par un appartement où ils logent. La monotonie de la vie que mène la famille n'est rompue que lors des soirées du jeudi, où un ancien commissaire de police, ami de Mme Raquin, vient en compagnie de son fils et de l'épouse de ce dernier.
La morne et maléable Thérèse est cependant transfigurée lorsque Camille invite un soir Laurent, une vieille connaissance. 

Après plus de deux ans sans lire Zola, j'avais oublié à quel point ses livres sont puissants.
Tout d'abord, je l'ai dit en introduction, ses descriptions des décors, des personnages, des scènes sont d'une qualité que je ne crois pas avoir croisée chez un autre auteur à part Balzac. On peut lui reprocher d'en faire toujours plus dans la noirceur, mais la scène à la morgue est l'une des plus fortes du roman.

"La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu’il y a un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent des émotions à bon marché, s’épouvantent, plaisantent, applaudissent ou sifflent, comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que la morgue est réussie, ce jour-."

Si Zola fascine toujours autant, c'est bien pour ce qu'il arrive à saisir et à retranscrire de la nature humaine. Nous connaissons les Rougon-Macquart et leurs vices, les personnages de ce roman sont tout aussi cupides, lâches et égoïstes, des amants meurtriers aux invités du jeudi soir qui considèrent qu'une hôte n'a pas à pleurer son fils devant ses invités.

Mais ce qui frappe surtout dans ce livre, ce qui le différencie de ceux de l'auteur que j'ai lus jusqu'à présent, c'est son appartenance au roman policier et au fantastique. En immense auteur, Zola n'aborde cependant pas ces genres de façon traditionnelle. Ainsi, nous vivont le meurtre, ses préparatifs et ses suites avec le point de vue des meurtriers. De plus, ce qui nous est décrit ne concerne pas le fait de savoir si oui ou non, ils seront pris. Laurent et Thérèse ont tué pour être ensemble, mais leur humanité leur revient en pleine face dès lors qu'ils n'ont plus de calculs froids à faire. C'est là qu'intervient le fantastique. A proprement parler, il n'y a rien de surnaturel dans Thérèse Raquin. Pourtant on y croise le fantôme le plus terrifiant. Zola, décrit les remords des meurtriers et leurs terreurs en jouant avec les décors, les ombres... La morsure de Camille dans la nuque de Laurent semble aussi vivante que le portrait du défunt, le corps de la victime se presse constamment contre les deux amants, entre eux.

Enfin, le portrait de Thérèse fascine. Elle est initialement en retrait, bien comme il faut, docile. Son coup de foudre pour Laurent en fait une créature fougueuse, sexuelle et volontaire. D'insipide, voire laide, elle devient belle au point de surprendre son amant qui voyait en elle une façon facile de se soulager. Elle est la digne compagne des personnages féminins de romans qui, comme elle, se perdent pour avoir voulu vivre.

C'est toujours un bonheur de lire Zola.

Folio. 344 pages.
1867.

Posté par lillounette à 10:22 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
Tags : , ,
06 novembre 2013

Son Excellence Eugène Rougon - Emile Zola

son_excellence_eugene_rougon

Alors que tout Paris se prépare à célébrer le baptême du prince impérial, Eugène Rougon démissionne de la présidence du Conseil d'Etat. Ses amis se précipitent chez lui pour le réconforter et l'assurer de leur soutien. Parmi eux, la belle Clorinde est déterminée à l'aider à reconquérir le pouvoir.
Le grand homme a beau jurer qu'il ne souhaite plus que devenir propriétaire terrien et s'éloigner de la vie politique, ses proches ne sont pas dupes et refusent encore plus de renoncer aux privilèges qu'il leur avait promis avant sa chute.

Bon, ce livre ne sera pas mon Zola préféré, je reste sous le charme de La Curée, mais il reste un excellent roman.
Le sujet central est la politique sous le Second Empire, et là où il y a du pouvoir, il y a toujours un Rougon. Eugène, fils de la terrible Félicité, est entouré d'une clique que nous ne quitterons pas du livre, qui est en effet une succession de scènes où ces personnages se retrouvent (baptême impérial, soirée entre amis, bal à la préfecture des Deux-Sèvres...). Comme nous sommes chez Zola, les personnages sont bien entendu tous plus vils, intéressés et détestables les uns que les autres. J'ai même eu de la peine pour Rougon, c'est dire. Ses "amis" attendent de lui des pluies de faveur, lui en veulent de ne pas accomplir de miracle, et lorsqu'ils s'aperçoivent que sa chute est inéluctable, ils ne font qu'agir pour la précipiter un peu plus tout en sauvant leur peau.
Clorinde est un personnage particulièrement révélateur à ce sujet. Cette jeune et belle italienne que Rougon ne parvient pas à saisir sait se rendre aussi irrésistible aux yeux des grands hommes que fatale lorsqu'elle décide de détruire un homme qui l'a vexée et qui ne peut plus lui servir. Sa cruauté envers Rougon lors de la vente de charité à l'Orangerie est magistralement décrite par Zola.
Cela dit, cette manie de toujours se raccrocher aux branches et de ne pas hésiter à renier ses précédentes prises de position pour conserver sa place dans la vie politique me semble réaliste et toujours très actuelle.

"En France, dès qu'il y a cinq messieurs dans un salon, il y a cinq gouvernements en présence. Ca n'empêche personne de servir le gouvernement reconnu. Hein, n'est-ce pas ? C'est histoire de causer."

Derrière ces personnages et leurs manigances, Zola décrit la vie politique sous Napoléon III, les bouleversements dans l'attitude de celui qui était pourtant arrivé au pouvoir dans une république avant d'être proclamé empereur, de faire museler la presse et d'encourager les excès de zèle du ministère de l'Intérieur.

"... je vous conseille de frapper haut. Vous avez bien là-bas des avocats, des négociants, des pharmaciens, qui s'occupent de politique. Coffrez-moi tout ce monde là. Ca fait plus d'effet."

Etrangement, les choses ne tournent pas si mal. Heureusement qu'Eugène est un Rougon, et non pas un Mouret ou un Macquart... Il est quand même bien seul avec tout son pouvoir.

Folio. 474 pages.
1876 pour l'édition originale.

Posté par lillounette à 14:56 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
Tags : , , ,
20 mai 2012

"Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues ! "

9782070383047FSJe termine ma pause zolienne de l'année (quoique, on ne sait jamais) avec La Conquête de Plassans. Après deux tomes à Paris, ce quatrième volet des Rougon-Macquart nous ramène dans le berceau de la famille, où nous avions laissé Adélaïde Fouque, désormais enfermée dans un asile, et quelques membres bien sympathiques de sa descendance.

L'abbé Faujas arrive un soir, en compagnie de sa mère, chez Marthe et François Mouret. Il est peu avenant et un mystère plane sur son passé, ce qui ne lui laisse pas présager un avenir brillant dans la petite ville de Plassans, où les rumeurs se répandent très vite. Pourtant, grâce à des appuis invisibles et à son intelligence, l'abbé Faujas va conquérir tour à tour la maison des Mouret, le clergé de Plassans, puis toute la ville.

Bien qu'il soit moins flamboyant que Le Ventre de Paris, je crois que j'ai préféré ce livre où toutes les mauvaises actions se font insidieusement et où les personnages semblent se livrer à un concours de celui qui aura le plus d'ambition et le moins de scrupules (encore plus que d'habitude).
Au début, la situation semble normale, et les personnages prêts à repousser les assauts des Faujas. François et Marthe ne sont pas franchement des gens pieux, et leur famille est solide. Parmi leurs enfants, Octave court les filles et Désirée n'aime que les animaux. Seul Serge semble corruptible. Puis, sans qu'on comprenne pourquoi, on se retrouve avec une Marthe complètement illuminée, qui s'auto-flagelle au sens propre du terme, un Mouret qu'on plaindrait presque (il ne faut pas trop pousser non plus), et un abbé Faujas transformé en sex-symbol. Enfin, pour ce dernier aspect, ça ne dure que le temps de la conquête, puisqu'il renoue rapidement avec ses habits troués, et sa haine du peigne. Après tout, avec un charisme comme le sien, pourquoi se gêner ?

"Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle ; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le quitter : elles venaient à lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre."

Evidemment, Zola critique ici férocement le clergé et les comportements excessifs de certains croyants. Le plus formidable dans cette histoire, c'est qu'il montre avec brio comment on peut en venir à adorer ceux qui nous méprisent le plus. Le club des groupies de Faujas est composé de femmes, alors qu'on a droit à ce qu'il pense du sexe féminin à plusieurs reprises et qui tient en quelques mots très flatteurs : "la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute finale". Bref...
Autre menace qui plane tout au long du livre : la folie. La grand-mère est enfermée, et on se demande pendant un bon moment qui de Marthe ou de Mouret ira lui tenir compagnie en premier (en tant que cousins germains, ils descendent aussi directement d'elle l'un que l'autre).

Comme d'habitude avec Zola, on a droit à des scènes extraordinaires dans ce livre. Je vais essayer de ne pas en dire trop, mais l'incendie est un moment qui m'a scotchée, avec tous ces notables regardant périr des gens comme s'ils assistaient à un feu d'artifice. Nul doute qu'ils sont repartis à leurs affaires très rapidement. Et cette dernière phrase ! Je me souviens encore de la toute fin de La Faute de l'Abbé Mouret, grossière et provocatrice, mais on est encore au-delà (évidemment, je vous laisse la découvrir).

Et les Rougon ? Ben, les Rougon, ça va. On pourrait penser que Félicité serait embêtée du scandale provoqué par son allié et sa fille. Malheureusement, comme le dit Macquart, ils savent prévoir dix portes de sortie à chaque situation, ce qui leur assure de remporter à chaque fois la victoire, même si ça tue un ou deux membres de leur famille au passage.

Quand je pense que je remonte avec eux à Paris pour le prochain tome, ça promet !

D'autres avis chez Stéphie, Cuné (très intéressant, puisqu'il formule des critiques que je partage sur les notables de Plassans et sur le comportement de Marthe, bien qu'elles n'aient en ce qui me concerne pas altéré la forte impression que ce livre m'a faite), Kalistina et Cléanthe.

Folio. 466 pages.
1874 pour l'édition originale.

 

Posté par lillounette à 11:38 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,
12 mai 2012

Le Ventre de Paris - Emile Zola

750997_2878652Un an après La Curée, qui m'avait enchantée, je reprends ma découverte des Rougon-Macquart avec Le Ventre de Paris. Et une nouvelle fois, je bénis ceux qui m'ont permis de redécouvrir Zola, qui s'est imposé comme l'un de mes auteurs préférés, chose qui m'aurait bien fait rire il y a quelques années.

Ce volume se déroule à Paris, aux Halles, où l'on prépare la nourriture, où on la vend, et où les rancoeurs sont dures. Florent revient du bagne. Condamné à l'exil en Guyane en 1851, il a réussi à s'enfuir et à regagner la France au bout de quelques années. A Paris, il retrouve son frère Quenu qui l'accueille chez lui avec sa femme Lisa, la soeur d'une certaine Gervaise. Pour éviter qu'il ne soit repris par la police, Florent se fait passer pour un parent de Lisa.
Cependant, c'est sans compter sur les commères des Halles et les rivalités entre les femmes, particulièrement la belle Lisa et la belle Normande.

Bien que je place ce livre un cran au-dessous de La Curée, j'ai passé un merveilleux moment en sa compagnie. On plonge dans les Halles de Paris, on sent, on voit la nourriture, on entend le bruit, l'agitation des tous ces commerçants, et une fois de plus on découvre un Paris en ébullition.

"Je bats, je bats, je bats, n'est-ce pas ? continua le garçon, en faisant aller sa main dans le vide, comme s'il fouettait une crème. Eh bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle soit comme graissée par le sang, de façon à ce que le gant rouge soit bien du même rouge partout... Alors, on peut dire sans se tromper : 'Le boudin sera bon'."

La modernité s'installe, la politique n'est jamais loin, et la reconstitution de Zola captivante. Florent a été exilé pour des raisons politiques, il revient dans une France toujours gouvernée par l'empereur qu'il déteste. Ce qu'il néglige, c'est le fait que les Halles, qui semblent coupées du monde, où l'on oublie les menaces extérieures, sont avant tout un lieu où les mégères s'épanouissent, et où l'on n'hésite pas à broyer les gens pour le plaisir d'avoir de quoi discuter. Malgré lui, Florent est pris dans la querelle qui oppose sa belle-soeur à une poissonnière, et ses rêves de changer le monde dans ce contexte sont une condamnation à mort.
A nouveau, le portrait des "honnêtes gens" est cinglant. Le passage où Lisa va voir la police afin de dénoncer son beau-frère, et qu'elle découvre les lettres de dénonciation de la plupart des personnages du livre est particulièrement parlant. Elle-même est un personnage ambigü. Ses protestations d'honnêteté sont rapidement contredites, quand elle comprend que ses intérêts sont menacés. Difficile de lutter contre l'hérédité...

Comme d'habitude avec Zola, j'ai terminé ma lecture furieuse contre les personnages (pourtant, Florent n'est pas franchement attachant), mais enchantée par la peinture proposée par l'auteur.
La prochaine fois, on se retrouve à Plassans !

D'autres avis chez Cuné, Kalistina, Stéphie, Cléanthe.

Folio. 470 pages.

Posté par lillounette à 09:23 - - Commentaires [18] - Permalien [#]
Tags : , ,
25 avril 2011

Les Chouans - Honoré de Balzac

21374719Les Chouans est le premier grand roman de Balzac. Ecrit en 1828, il s'agit d'un roman historique (et plein d'autres choses), qui revient sur la Révolution française et les troubles liés à cette époque.
Nous sommes en 1799. Bonaparte est alors Premier consul, et Fouché, ministre de la police, l'aide dans sa lutte contre les royalistes. Les chouans ont  en effet repris la lutte dans l'ouest de la France, menés par le jeune marquis de Montauran, surnommé le Gars.
Marie de Verneuil est envoyée en Bretagne pour séduire le chef des blancs et le livrer aux républicains. Evidemment, les choses ne se passent pas comme prévu. Dès la première rencontre, Marie et Montauran tombent amoureux. Corentin, émissaire de Fouché, qui accompagne Marie et qui espère l'épouser, est furieux, tout comme la redoutable Mme du Gua, qui lorgne sur Montauran. Les deux jalous étant les personnages les plus charismatiques et les plus féroces du livre, je vous laisse imaginer les coups tordus auxquels on a droit.

Ce livre dormait dans ma bibliothèque depuis des années, et après ma lecture, j'ai vraiment du mal à me l'expliquer (c'est pas comme si j'avais une PAL d'une taille effrayante).
Je ne sais pas si c'est le meilleur roman de Balzac, sa structure est parfois un peu bancale, au point qu'il faut souvent être très attentif pour repérer les changements de personnage ou de camp. Pourtant, il est déjà porté par un souffle romanesque incroyable. Comme souvent, je me suis beaucoup amusée en lisant les descriptions des personnages. Les hommes de Hulot, le chef militaire des bleus, nous offrent un spectacle impressionnant : 

"Quelques-uns des paysans, et c'était le plus grand nombre, allaient pieds nus, ayant pour tout vêtement une grande peau de chèvre qui les couvrait depuis le col jusqu'aux genoux, et un pantalon de toile blanche très grossière, dont le fil mal tondu accusait l'incurie industrielle du pays. Les mèches plates de leurs longs cheveux s'unissaient si habituellement aux poils de la peau de chèvre et cachaient si complètement leurs visages baisés vers la terre, qu'on pouvait facilement prendre cette peau pour la leur, et confondre, à la première vue, ces malheureux avec les animaux dont les dépouilles leur servaient de vêtement. Mais à travers ces cheveux l'on voyait bientôt briller leurs yeux comme des gouttes de rosée dans une épaisse verdure; et leurs regards, tout en annonçant l'intelligence humaine, causaient certainement plus de terreur que de plaisir. Leurs têtes étaient surmontées d'une sale toque en laine rouge, semblable à ce bonnet phrygien que la République adoptait alors comme, emblème de la liberté."

La première description de Corentin vaut aussi le détour, d'autant plus que Balzac semble lui même hilare en nous dépeignant son costume.
Avec ce roman, nous sommes au coeur de la guerre que se livrent les royalistes et les républicains, avec tous les coups bas, tous les comportements opportunistes et toutes les horreurs que cela suppose. Et bien que l'on soit plutôt épargnés au niveau des descriptions sanglantes, j'ai vraiment eu du mal à me concentrer sur l'exécution sommaire qui intervient à la fin du roman et qui précipite les événements. En revanche, j'ai adoré le début du roman, avec la première opposition entre chouans et bleus, et l'apparition du Gars. C'est très réussit.
L'histoire d'amour entre le Gars et Marie de Verneuil est bien sûr au coeur du roman. Mon côté fleur bleue a été comblé par cette relation passionnée qui naît en l'espace de trois minutes. J'ai enragé à chaque difficulté rencontrée, et pleuré toutes les larmes de mon corps à la fin (bon, j'exagère un peu). Mais les personnages qui ont le plus retenu mon attention sont plutôt les personnages périphériques. Marche-à-terre, Corentin, Mme du Gua (j'aimerais vraiment savoir qui elle est réellement, Balzac sous-entend qu'elle a déjà fait des siennes), Galope-Chopine sont en effet beaucoup plus actifs et intriguants.

En résumé, voilà un roman que j'ai lu d'une traite. Il est assez différent de ce que j'ai pu lire de l'auteur jusqu'à présent, mais je recommande sans hésitation.

D'autres avis chez Emeralda et Whiterose.

Honoré de Bazac. Les Chouans. 1829. 508 pages.

Posté par lillounette à 13:46 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
Tags : , ,


11 avril 2011

"Tu n'as jamais fait le rêve, toi, d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ? "

01008955852En seconde, après avoir dévoré Iphigénie de Racine pour les cours, j'ai enchaîné avec la version d'Euripide que contenait mon édition (Euripide, grand amour de ma première année de fac). Il faut savoir que je fais partie de ceux qui, en sixième, ont adoré leurs cours sur la mythologie grecque, et qui ont parcouru toutes les histoires sur le sujet qui leur tombaient entre les mains. Donc, quand j'ai vu une pièce intitulée Phèdre, je l'ai mise dans mes bagages pour l'autre bout du monde, à côté du tome 2 de Harry Potter. J'ai évidemment adoré.

Je vous sens perdus, le rapport avec Zola ne vous saute pas aux yeux ?!

Puisqu'il faut tout vous dire, La Curée est une version moderne de Phèdre. Du moins, c'est ainsi que les esprits perfides me l'ont dit pour mieux me perdre. Phèdre est mariée à Thésée, héros vainqueur du minotaure (et gentleman de premier ordre, qui abandonne Ariane, qui lui a sauvé la vie, dès qu'il en a l'occasion). Sauf que les people grecs ont une vie encore plus agitée que celle des gens qu'on voit dans Closer, donc Phèdre est un peu folle amoureuse d'Hippolyte, le fils que Thésée a eu de sa première femme. Ca va très mal tourner.

La Curée est construit sur un schéma similaire. Aristide Rougon, fils de l'ignoble Pierre, avait eu le temps de retourner sa veste à la fin de La Fortune des Rougon, en passant du côté de l'empereur lors du coup d'Etat de 1851. Il se rend alors à Paris, devient Aristide Saccard, et cherche à se faire une place dans le beau monde. Il trouve d'abord du travail, puis sa première femme a le bon goût de mourir, ce qui lui permet d'épouser Renée, une riche héritière qui a besoin d'un mari suite à un viol ayant provoqué une grossesse. Pour le remercier d'avoir sauvé l'honneur de sa nièce, la tante verse à Aristide des sommes phénoménales, et dote Renée de maisons et de terrains, en essayant toutefois de s'assurer qu'Aristide ne pourra mettre la main dessus (pauvre naïve).
Les années passent, Renée fait une fausse couche, puis vit sa vie tranquillement, sans être contrariée le moins du monde par son époux, lorsque celui-ci décide de faire venir à Paris le fils qu'il a eu de son premier mariage. Renée est immédiatement séduite par Maxime, un jeune homme qu'elle prend plaisir à habiller et à trimballer au milieu de ses amies. Moins de dix ans plus tard, les deux compères deviennent amants, et Renée subit le sort qui est réservé à ceux qui approchent les Rougon d'un peu trop près. 

Ce livre est magnifique, brillant, cruel et vrai. Dès la première page, dans la calèche de Renée, on est envoûté.
Zola décortique avec une précision chirurgical le monde parisien du Second Empire. Nous sommes alors en plein période haussmanienne, les grands axes de la capitale sont creusés, et certains en profitent pour spéculer et s'en mettre plein les poches. En tête, nous avons évidemment Aristide, qui s'associe avec d'autres individus sympathiques pour monter ses magouilles, et qui profite d'informations obtenues avant tout le monde pour déterminer ses investissements immobiliers. Son principal souci durant le livre est d'obtenir l'argent de sa femme. La relation entre Aristide et Renée est difficile à déterminer pendant une bonne partie du roman. Ils s'ignorent et le vivent très bien la plupart du temps.  Elle lui permet de l'exhiber comme il exhibe son hôtel et ses richesses, il éponge ses dettes la plupart du temps. J'aime beaucoup la manière dont Zola décrit la vie familiale chez les Saccard, une fois Maxime devenu adulte.

"Le père, la belle-mère, le beau-fils agissaient, parlaient, se mettaient à l’aise, comme si chacun d’eux se fût trouvé seul, vivant en garçon. Trois camarades, trois étudiants, partageant la même chambre garnie, n’auraient pas disposé de cette chambre avec plus de sans-gêne pour y installer leurs vices, leurs amours, leurs joies bruyantes de grands galopins. Ils s’acceptaient avec des poignées de main, ne paraissaient pas se douter des raisons qui les réunissaient sous le même toit, se traitaient cavalièrement, joyeusement, se mettant chacun ainsi dans une indépendance absolue. L’idée de famille était remplacée chez eux par celle d’une sorte de commandite où les bénéfices sont partagés à parts égales ; chacun tirait à lui sa part de plaisir, et il était entendu tacitement que chacun mangerait cette part comme il l’entendrait. Ils en arrivèrent à prendre leurs réjouissances les uns devant les autres, à les étaler, à les raconter, sans éveiller autre chose qu’un peu d’envie et de curiosité."

Les deux compères sont véritablement Renée et Maxime. Elle est jeune, jolie, un peu idiote (Zola ne l'épargne pas), et surtout facile à attraper pour Maxime. Il est séducteur, paresseux, vaniteux, et l'ambition des Rougon ne tardera pas à le rattraper et à le rendre tout aussi méprisable que les autres membres de sa famille.
Une autre figure a retenu mon attention, celle de Sidonie, la soeur d'Aristide. Elle a les traits caractéristiques des Rougon, et malgré ses airs de vieille fille aigrie, elle est redoutable. C'est elle qui trouve Renée pour Aristide, lui proposant de l'épouser alors que la première épouse de son frère est sur son lit de mort, et ne perd pas une miette de la conversation (ce passage m'a retourné l'estomac).  
Je trouve en plus que l'ombre de Balzac n'est pas très loin dans ce livre, que ce soit au niveau de l'intrigue, des personnages, ou de certaines scènes (lorsque Saccard est avec sa femme sur la but Montmartre, je pense à Rastignac), ce qui n'est pas pour me déplaire.

Un grand Zola.

D'autres avis chez Cuné, Stephie, Pimprenelle, Kalistina, Cléanthe, Canthilde, Dominique et Thom.

Emile Zola. La Curée. Folio. 380 pages.

Posté par lillounette à 19:31 - - Commentaires [26] - Permalien [#]
Tags : , , ,
02 avril 2011

La Fortune des Rougon ; Emile Zola

9782070341429FS

Je vous ai déjà parlé de mes rapports conflictuels avec Zola. Maintenant que nos relations sont au beau fixe, je n'ai plus peur de lui, et j'ai décidé de faire les choses correctement. Donc je vais lire tous les Rougon-Macquart, en essayant de le faire plus ou moins dans l'ordre.

On commence avec La Fortune des Rougon, qui ouvre la série.

Nous sommes à Plassans, en 1851. Deux jeunes enfants, Miette et Sylvère, s'aiment à travers un puits et au milieu d'un cimetière. Dans le même temps  a lieu le coup d'Etat du futur Napoléon III, qui divise Plassans et ses environs comme il divise les Rougon et les Macquart (dont les affinités sont complètement opportunistes).

Ce tome, que j'ai aimé sans adorer (même si c'est Zola), met en place les bases du travail que l'auteur accomplira avec les vingt volumes que comporte la série. Il prévoit de montrer le pouvoir de l'hérédité à travers une famille ayant un ancêtre commun dont l'esprit est plus que tourmenté.
On se familiarise donc avec l'arbre généalogique familiale. Adélaïde Fouque épouse Rougon, avec qui elle a un fils, Pierre. Une fois veuve, elle devient la maîtresse passionnée du braconnier Macquart qui lui donne deux enfants illégitimes, Antoine et Ursule. C'est cette dernière qui crée la troisième branche en épousant Mouret. A partir de là, Zola tire plusieurs générations qui lui serviront pour alimenter la galerie des personnages de tout son cycle.

La Fortune des Rougon s'attarde surtout sur la première génération, celle des enfants d'Adélaïde. Pierre Rougon, épaulé par sa cupide épouse Félicité, vole à son frère et à sa soeur l'héritage des Fouque, et tente de se faire une place parmi les gens importants de Plassans. Il ne recule devant rien pour parvenir à ses fins, ne renonce jamais, vole, manipule, ment, sacrifie ses "amis", tout ça sans le moindre complexe. Antoine Macquart, paresseux et brusque, ne vaut guère mieux. Dégoûté par l'attitude de son frère, il se complaît dans la victimisation, et se repose sur son épouse et ses enfants pour traîner toute la journée.
Les deux frères se vouent une haine tenace, qui cause en fin de compte davantage de dégâts à Plassans que les troupes insurgées. Zola les dépeint avec un style vif, fin et plein d'ironie, mais ça ne m'a pas empêchée d'être régulièrement au bord de l'écoeurement en compagnie de ces deux hommes, qui sont en plus entourés de personnages tout aussi méprisables et ridicules.
D'autres aspects de ce roman m'ont moins convaincue. Le personnage de Sylvère, adolescent un peu nigaud est aussi bien construit que les autres, mais son histoire avec Miette ne m'a pas spécialement émue (entre La Faute de l'Abbé Mouret et La Fortune des Rougon, je crois que Zola devient vite lourd avec ses histoires d'amour s'étalant sur des dizaines de pages), et est assez mal rattachée au reste du livre. Seule la mort de la petite fille, enroûlée dans son drapeau, est bouleversante. Sylvère et Miette sont un peu des déchets pour les Rougon, qui voient dans leur innocence et leur gaucherie le risque de leur chute lorsqu'ils daignent tourner la tête vers eux.
La présentation de l'arbre généalogique n'est pas non plus ce qu'il y a de plus passionnant, mais je pense qu'un autre que Zola aurait pu faire bien pire. En tout cas, avec Gervaise déjà alcoolique, Aristide  qui a dépassé son père en matière d'opportunisme (j'avoue, je me suis bien fait avoir), et la grand-mère qui perd la tête, ça promet de belles choses dans les romans à venir...

Malgré ses défauts, ce premier tome reste un livre brillant, servit par une plume incroyable. Je ne vous promets pas d'aller aussi vite que Cuné, mais je pense quand même vous parler de La Curée d'ici la fin de1718394131 l'année.

D'autres avis chez Cuné, Béné, Kalistina, Cléanthe, Stephie, Dominique et Pimprenelle.

Ce billet me permet de poursuivre le Challenge nécrophile, dans les catégories "auteur mort dans des circonstances particulières" et "auteur enterré à Paris".

Folio ; 460 pages. 1871.

Posté par lillounette à 15:20 - - Commentaires [21] - Permalien [#]
Tags : , ,
30 septembre 2010

La Faute de l'Abbé Mouret ; Emile Zola

9782070338290FSFolio ; 503 pages.
1875.

Mon histoire avec Zola, c'est un peu celle d'Elizabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy (attention, je vais délirer). De tous les auteurs que j'ai étudiés dans le secondaire, je crois que c'est le seul dont je gardais un souvenir désastreux. Il m'a valu la pire note de ma vie en cours de français (après une lecture très laborieuse), et mon orgueil blessé a alors décrété que tout était de la faute de Zola.
Finalement, les années passant, j'ai eu l'occasion d'entendre des avis très contradictoires sur l'auteur, suffisamment argumentés pour que j'accepte de tendre de nouveau l'oreille lorsque j'entendais son nom, et finalement je l'ai fait. J'ai lu Au Bonheur des Dames, et j'ai réalisé que Zola gagnait peut-être à être connu. Il restait à confirmer que je pouvais apprécier cet auteur pour autre chose que ses très rares concessions à l'amour heureux (je force le trait, l'écriture dans Au Bonheur des Dames est incroyable, et l'on n'est pas tout à fait dans un conte de fées...), alors j'ai ploufé entre les Rougon-Macquart présents dans ma bibliothèque.

La Faute de l'Abbé Mouret est le cinquième volume de la série. Il met en scène Serge Mouret (le frère d'Octaaaave !), abbé des Artaud, où vivent des campagnards descendant d'une même famille. Alors que la paroisse est en proie au vice, que les messes sont dites sans personne pour les écouter, et que les jeunes filles se marient systématiquement parce qu'elles sont enceintes, l'abbé Mouret est le plus intègre des hommes. Ses tourments sont si grands qu'il refuse toute idée de matérialité. Sa seule passion est  pour la Vierge, une passion presque sensuelle. Le Frère Archangias, misogyne notoire, (et hypocrite fini) est d'ailleurs là pour prévenir tout écart du curé.
Pourtant, lorsque son oncle Pascal le mène au Paradou, cette demeure à l'écart, où vivent un philosophe athée et Albine, une enfant sauvage et naturelle, la vie de l'abbé Mouret bascule. Il oublie son passé, et renaît au sein de cet Eden aussi envoûtant que menaçant, amoureux fou d'Albine.

Ce livre est extraordinaire, tout simplement. J'avoue avoir connu des moments difficiles pendant la seconde partie qui contient des descriptions indigestes pour moi actuellement, le passage entre les deux premières parties m'a paru abrupte (malgré des explications par la suite), et pourtant je tiens là l'un de mes plus gros coups de coeur de l'année.
La Faute de l'Abbé Mouret est une réécriture de la chute, Serge et Albine étant de nouveaux Adam et Eve. Ils sont nus lorsqu'ils se rencontrent. La pureté de la jeune fille est celle des êtres que la société (et encore plus celle où le Père Archangias évolue) n'a pas atteints, il est amnésique et donc renaissant.

"Serge ne pouvait plus vivre sans le soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffées du grand air qui faisaient s'envoler les rideaux de l'alcôve. Même le bleu, l'éternel bleu commençait à lui paraître fade."

Mais la santé nouvelle de jeune homme est fragile, le Paradou contient la même tentation que l'Eden original, et Serge redevient l'abbé Mouret.
Outre la fatalité (ou plutôt l'hérédité), Serge et Albine sont les victimes d'une France qui se transforme. Le Frère Archangias n'est prêt à faire aucune concession à la morale dont il se croit le garant, et son opposition avec le Philosophe, le gardien d'Albine (qui fait au passage preuve d'une irresponsabilité totale lorsqu'il laisse Albine s'occuper seule de Serge), est frontale. Moi qui savoure les discours anticléricaux, j'ai été servie. Si l'abbé Mouret est parvenu à m'émouvoir, c'est parce que ses tourments étaient ceux de Serge, l'homme. L'abbé est un acharné au début du livre.

"La mépris de la science lui venait ; il voulait rester ignorant, afin de garder l'humilité de sa foi."

Bien que la préface de mon édition insiste sur le fait que l'auteur ne prend pas clairement partie pour cette position, j'ai trouvé que l'Eglise était assez durement tournée en dérision, parfois avec humour, parfois de manière dramatique. L'assaut de l'église mené par les poules de Désirée au début du roman est délectable. Cette scène incongrue n'est d'ailleurs pas la seule du roman. La fin tragique est ainsi associée à une intervention aussi malvenue que pleine d'humour de la part de la sœur de l'Abbé.
J'ai également eu mes moments de rage. J'avais beau savoir que ça finirait mal, observer Serge et Albine se repousser a été éprouvant. Cela sans aucun doute grâce au style puissant de Zola, qui nous offre des passages d'une force incroyable. Ce livre contient ainsi l'une des morts les plus poétiques et les plus tristes que j'ai lues.

Vraiment un moment de lecture incroyable. Je peux encore moins que d'ordinaire prévoir mes lectures, mais je vais tenter de revenir au plus vite vers Zola.


Posté par lillounette à 17:23 - - Commentaires [34] - Permalien [#]
Tags : , , ,
26 avril 2009

Madame Bovary ; Gustave Flaubert

resize_4_Pocket ; 478 pages.
1857.

Flaubert et moi avons une relation très compliquée. Je me suis jetée sur L'éducation sentimentale quand j'étais en terminale, convaincue qu'il allait s'agir du livre de ma vie. J'ai en vain tenté de le terminer durant trois étés, avant de me jurer que je ne relirai jamais Flaubert. Mais j'ai entendu tellement de bien de Madame Bovary, tant sur les blogs que de la part de mes quelques amis livrophiles, que j'ai été convaincue de renouer avec cet auteur. En plus, Une vie de Maupassant est bourré de clins d'oeil à cette oeuvre. J'étais donc à nouveau sûre de faire une merveilleuse rencontre, et je dois avouer que je ne suis pas tout à fait convaincue...

Charles Bovary est un jeune médecin établi en Normandie. Au cours d'un premier mariage, plutôt raté et de courte durée, avec une femme plus âgée, il tombe amoureux de la fille de l'un de ses patients, Emma Rouault. Ils se marient à la mort de la première madame Bovary, mais le bonheur ne vient pas pour Emma. Elle rêve d'avoir la vie des héroïnes des romans qu'elle dévore, et donc de mener une existence luxueuse et d'aimer inconditionnellement un homme admirable.
Parce qu'il pense que sa femme en a besoin pour sa santé, l'ennuyeux et dévoué Charles décide de déménager. Ils vont vivre à Yonville-l'Abbaye, un petit village où les places sont chères. Là-bas, Emma pense parvenir à trouver ce qui lui manque dans des relations extra-conjugales et un train de vie ruineux.

Je suis dans un état un peu particulier après ma lecture de ce livre. Je l'ai trouvé inégal en fait. Des passages m'ont impressionnée quand d'autres ont manqué de me faire mourir d'ennui. J'ai adoré la première et la troisième partie, mais la deuxième m'a souvent pesé. En fait, l'absence totale ou presque de piment dans la vie d'Emma m'a fait beaucoup d'effet.
Pourtant, il s'agit indéniablement d'un livre audacieux. Le personnage d'Emma est universel. On la comprend et la méprise tour à tour. Elle est à la fois la pauvre idiote qui se jette dans les bras de tout ce qui ressemble à l'amour tel qu'elle le conçoit (même l'Eglise, d'une façon très bien tournée de la part de Flaubert), et celle qui agit en refusant de tenir un rôle de potiche. Elle le fait naïvement et de façon irresponsable, mais elle a plusieurs fois l'occasion au cours de sa courte existence de marcher la tête haute (contrairement à bien des hommes du roman). Cela la conduit à de grosses désillusions. Celle qui m'a particulièrement marquée est lorsqu'elle retire définitivement son estime à Charles :

"Emma, en face de lui, le ragardait ; elle ne partageait pas son humiliation, elle en éprouvait une autre : c'était de s'être imaginé qu'un pareil homme puisse valoir quelque chose, comme si vingt fois elle n'avait pas suffisamment aperçu sa médiocrité."

Elle détonne cette madame Bovary, au milieu de tous ces êtres soit ridicules, soit odieux (ce Lheureux !!), soit complètement lâches. Deux autres personnages ont particulièrement attiré mon attention. Homais, tout d'abord. Je croyais au début qu'il était le fameux Rodolphe (j'ai lu Madame Bovary en extrait BD quand j'étais petite)... Son ambition le rend peu sympathique, et il sait se rendre parfaitement ridicule (même si personne n'est à même de s'en apercevoir), mais il est aussi le porte-parole de certaines idées à fort potentiel (qui elles aussi sont vouées à demeurer inconnues).
Léon ensuite, est très intéressant. Il aime la musique allemande, "celle qui porte à rêver", et devient celui qui joue le rôle de la maîtresse dans sa liaison avec Emma. Le roman en lui même est rempli d'une ironie amère, et Léon n'est pas le plus épargné.
J'attendais beaucoup du style de Flaubert en général, et je suis satisfaite, mais pas pour les raisons que j'attendais. Je ne l'ai pas trouvé particulièrement beau (enfin, ça dépend avec qui on compare...), mais j'admets qu'il est très efficace. J'ai ri, j'ai été écoeurée et bouleversée. J'ai adoré la scène des pistolets et l'escapade de Léon et Emma en calèche, je me suis caché les yeux quand Hippolyte se fait opérer, la mort d'Emma est parfaite, et son ennui m'a aussi parfaitement atteinte (désolée, je n'ai pas pu m'en empêcher).

En fait, j'ai vu un texte foisonnant et bourré de qualités se dérouler devant mes yeux, mais je n'ai pour ma part connu que des tentatives de décollage vers l'extase qui n'ont pas réussi à prendre (sauf pour la troisième partie, un peu tard malheureusement pour parler de coup de foudre). C'est horriblement frustrant.

Les avis hystériques de Caro[line], de Fée Bourbonnaise et Nibelheim.
Je suis désolée que tu ne me parles plus Erzébeth...

Posté par lillounette à 20:49 - - Commentaires [31] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
22 avril 2009

Mémoires de deux jeunes mariées ; Honoré de Balzac

177267_0_1_Le Livre de Poche ; 380 pages.
1842.

J'ai récemment fait la découverte d'un texte de Balzac intitulé Physiologie du mariage, qui contient des idées étonnantes (pour l'époque) sur les femmes en tant qu'épouses. Je ne l'ai pas lu (à part un bout d'extrait contenu dans mon édition du Père Goriot), mais ce qu'on m'en a dit m'a donné envie de dépoussiérer Mémoires de deux jeunes mariées, où je pensais voir développés des principes du même ordre.

1824. Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe viennent de quitter le couvent où elles ont vécu pendant un peu moins de dix ans.
La première appartient au meilleur monde, et retrouve à Paris une famille qui ne désirait pas vraiment la revoir. Elle découvre peu à peu la société des hommes, mais aucun ne provoque en elle un intérêt quelconque. Alors que son père est nommé à Madrid, pour l'accompagner, elle prend des leçons d'espagnol avec un jeune homme exilé. Il est laid, mais il l'intrigue de plus en plus. Elle finit par apprendre qu'il est un grand d'Espagne déchu, qui a renoncé à son titre et à sa fiancée au profit de son frère.
Louise est une amoureuse de l'amour, aussi va t-elle se lancer à coeur perdu dans son histoire avec Felipe, et jouir de la passion qu'il éprouve à son endroit, sans éprouver le bonheur de la maternité (je n'aurais jamais pensé écrire ces mots ici...).
Renée a quant à elle été sortie du couvent pour être mariée à un noble campagnard, Louis de l'Estorade. Il a été brisé par la retraite de Russie, de laquelle il n'est rentrée qu'après des années d'angoisse pour ses parents. Il a trente-sept ans, et s'éprend follement de Renée, qui ne l'aime pas, mais qui se laisse épouser. Pour la jeune fille, le bonheur viendra de la maternité.
Nous suivons les deux amies au gré des lettres qu'elles s'échangent durant plus de dix années, rythmées par les nombreux bouleversements politiques que connaît la France.

Que dire, si ce n'est que j'ai encore passé un excellent moment avec Balzac grâce à ce livre ? Pour être tout à fait honnête, il n'aurait pas fallu que ce soit plus long, mais j'ai lu ce livre pratiquement d'une traite. Je suis impressionnée par les capacités de l'auteur à se mettre dans la peau des deux héroïnes. Si je n'avais pas su qu'il s'agissait d'un roman de Balzac, j'aurais été convaincue que seule une femme pouvait avoir écrit un tel roman. 
Avec ces lettres, on entre directement dans le domaine de l'intime de ces deux héroïnes, entre lesquelles un280px_BalzacMemoirsYoungWives01_1_ parallèle se tisse tout au long du livre. Elles sont jeunes et piquantes au début, dans une certaine mesure, mais surtout pleines de considérations sur le monde, considérations issues de leur éducation au couvent et de quelques lectures (autrement dit, pas grand chose de concret). Elles parlent de bonheur, le vivent différemment. Renée est comblée par la maternité, et se contente d'une vie morne à travers ses enfants. Elle suit le schéma qui a été décidé pour elle.
Louise est différente. Elle méprise sa mère qu'elle a du mal à considérer comme telle, et son choix de vivre passionnément et pleinement ses amours semble la priver de la possibilité d'avoir des enfants. Elle est manipulatrice (j'ai trouvé la scène où Felipe descend de son arbre au plus vite extrêmement drôle, j'ai honte), et devient peu à peu pathétique, mais je préfère mille fois sa vie à celle de Renée. Son insouciance, qui va jusqu'à lui faire croire que l'on peut vivre indéfiniment d'amour et d'eau fraîche est naïve, et lui coûte très cher, mais il s'agit d'un trait de personnalité que je ne peux reprocher. Ce n'est d'ailleurs pas comme si elle ignorait la fragilité de sa position : "Je suis si haut que s'il y avait une chute je serais brisée en mille miettes."
Ces deux jeunes femmes sont en effet étranges, complexes, et mènent leur bonheur en fonction de leurs illusions, tout en ayant une conscience des réalités très poussée.
On voit assez peu la société dans ce roman de Balzac, ou plutôt on la voit avec un angle différent de celui qui était adopté dans Le Père Goriot par exemple. Mais son ombre est bien présente : "tu as sagement accompli les lois de la vie sociale, tandis que je suis en-dehors de tout. "
Et l'on a ce qui me touche le plus chez cet auteur, les décors vivants, dans lesquels se reflètent les hommes.

Je dois encore vous parler de Ferragus, et je devrais ensuite passer à un autre auteur. Peut-être qu'Emma Bovary va finalement me convaincre...