21 février 2022

La Débâcle - Emile Zola

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Avant-dernier opus des Rougon-Macquart, La Débâcle s’étend de la guerre franco-prussienne de 1870 jusqu'à la Commune. Alors qu'à Paris, la propagande tente de maintenir l’illusion d’une victoire imminente, sur le front les rumeurs n'en finissent pas de se contredire. Laissés pour compte, affamés, les soldats français s'organisent comme ils peuvent. Parmi eux, Jean Macquart et Maurice Levasseur, se lient d'une profonde amitié.

Grande fresque historique dénonçant la guerre avec fermeté, ce roman mêle à la fois les tragédies collectives et les drames individuels. Fait notable chez Zola, il n'y a pas de personnage haïssable dans les rangs français (l'auteur avait choisi son camp). Si l'on occupe longuement le champ de bataille, le romancier nous montre aussi les conséquences de la guerre sur tout un territoire. Villes et champs sont dévastés et jonchés de cadavres puants, les animaux sont massacrés en même temps que les hommes, les populations brutalisées et financièrement saignées par les vainqueurs.

Avec son style toujours très visuel, Zola nous fait assister à des scènes inoubliables de chevaux débandés, de blessés amputés à la chaîne. Plus tard, les massacres de la Commune sont difficilement soutenables, et l'auteur nous offre un final le long de la Seine à la fois sublime et terrible dans Paris incendié.

Comme toujours avec cet auteur, on ressort bouleversé et impressionné. Ce livre intègre la liste de mes Zola préférés, ce qui n'est pas peu dire.

Folio. 663 pages.
1892 pour l'édition originale.

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30 janvier 2022

Elle et Lui -George Sand

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« Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva… ce qu'il y devait trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu conscience d'elle-même. »

Toute personne qui s'intéresse un peu à George Sand a entendu parler de sa relation avec Alfred de Musset. Ce dernier en a tiré La Confession d'un enfant du siècle. En 1859, George Sand livre sa version des faits dans Elle et Lui.

Si ce livre n'a pas émoussé mon intérêt pour l'autrice, aussi bien parce que je sais qu'elle a écrit des choses très différentes que parce qu'il comporte de nombreux points remarquables, je dois reconnaître qu'il n'a pas été un coup de coeur.

Dans son autobiographie, George Sand se montre critique vis-à-vis du réalisme. Force est de constater que l'autofiction n'est pas le domaine dans lequel elle est le plus à l'aise. J'ai eu le sentiment de lire une histoire maquillée de manière très artificielle. Thérèse et Laurent ne sont pas écrivains mais peintres, le troisième laron n'est pas médecin mais un vieil ami de la famille... La forme romanesque est grossièrement utilisée et n'apporte à mon avis pas grand chose au récit.

Cela dit, j'ai trouvé Thérèse très moderne. Ses réflexions disent beaucoup de l'autrice et de sa vision de l'amour et de la création artistique. La jeune femme, à l'image de George Sand, mêle sa soif d'indépendance et de bonheur amoureux à un tempérament extrêmement discret et à une attitude sérieuse. Pour elle, c'est ce qui permet à la fois d'aimer vraiment et de pouvoir travailler. A l'inverse, Laurent/Musset est en proie à des excès de désespoir, de colère et de joie, et il est d'autant plus instable qu'il aime boire et fréquenter des milieux qui gâchent son potentiel. 

La relation entre Thérèse et Laurent est également intéressante. Dès le début, rien ne va entre eux, et pourtant Thérèse ne parvient pas à mettre un terme à cette relation qui la détruit et qui brise sa fragile réputation.

" Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent, souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les effrayants symptômes de la tempête et du naufrage. "

Elle se comporte en mère, en sauveuse. Il est un enfant capricieux qui aime jouer les désabusés. Ils s'aiment pour les mauvaises raisons et ce sont les mêmes mauvaises raisons qui les attachent l'un à l'autre. Mais, même si c'est Thérèse qui est la plus maltraitée et qui perd le plus, elle est en revanche loin de se contenter de cette position de dominée. La culpabilité qu'elle éprouve parce qu'elle ne se montre pas plus compréhensive finit par céder devant son besoin impérieux de faire ce qui est bien pour elle. Difficile d'être en désaccord avec cela.

Folio. 384 pages.
1859 pour l'édition originale.

24 septembre 2021

Lettres d'une Péruvienne - Françoise de Graffigny

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Dans les lettres qu'elle adresse à son promis, Zilia, une princesse inca, raconte l'enlèvement par les conquistadors espagnols dont elle a été victime. Libérée par un navire français sur lequel le jeune Déterville la prend sous sa protection, elle est ensuite conduite en Europe. Là-bas, elle découvre une culture très différente de la sienne et des manières qui ne cessent de la surprendre.
Tombé amoureux d'elle, son protecteur accepte malgré tout de l'aider à retrouver son fiancé.

J'ai beau avoir lu avec plaisir quelques livres écrits au XVIIIe siècle, je continue à craindre un ennui profond lorsque je tombe sur l'un d'entre eux. C'est à l'occasion de la sortie du hors-série de Lire Magazine Littéraire sur les femmes autrices que j'ai découvert les noms de nombreuses écrivaines de cette époque.

Après avoir lu ces Lettres d'une Péruvienne, je ne renonce pas complètement à mes a priori, mais il est indéniable que cette lecture a mis à mal certaines de mes représentations.

Tout d'abord, Françoise de Graffigny nous offre une vision non essentialiste des femmes. Pour elle, la religion et l'éducation ont une grande part de responsabilité dans l'ignorance et les défauts que son héroïne observe chez les femmes françaises. Elle s'indigne du mépris dont sont victimes ces dernières et met en lumière le décalage entre les mythes entourant l'idée de la femme et les femmes réelles.

Le régime monarchique et l'aristocratie ne sont pas épargnés non plus. Zilia est outrée de voir que le roi et ses sujets sont dans une relation très inégale, favorable avant tout au premier. Par ailleurs, étant elle-même une aristocrate désargentée, Françoise de Graffigny dénonce la course à l'oppulence apparente que se livrent les nobles français ainsi que les relations superficielles ou hypocrites qu'ils entretiennent par domestiques interposés.

Certains aspects du livre sont moins novateurs. Le mythe du bon sauvage, très présent dans la description des Incas, interpelle de nos jours. Cependant, comme il s'agit avant tout pour Françoise de Graffigny d'analyser la société française, on peut considérer que le monde d'où vient Zilia est purement fictif.

Autre point noir, le personnage de Déterville. Présenté comme un exemple de morale et de bienveillance, il a également une conception très personnelle du consentement, exhibe sa découverte (un être humain, rappelons-le), et sa réaction face aux refus de Zilia nuance nettement son dévouement (il va jusqu'à menacer de se suicider et à s'autocongratuler de ne pas l'avoir violée alors que cela aurait été si facile...).

Enfin (attention, spoilers !! ), bien que Zilia soit une femme audacieuse, elle ne prend pas les rênes de son destin uniquement par la force de son caractère mais parce qu'elle considère sa fidélité envers l'homme qui l'a trahie comme un principe indiscutable.

Je ne conseille pas ce livre à celles et ceux qui souhaiteraient faire une lecture entraînante. Les lettres de Zilia sont souvent très ampoulées et répétitives. Les personnages n'ont pas une grande consistance. Cependant, les réflexions de l'autrice font de ce texte un document très intéressant et la brièveté de l'ouvrage (une centaine de pages) permet de ne pas sombrer dans un ennui irréversible. 

Flammarion.
1747 pour l'édition originale.

30 juin 2020

Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne

Vingt mille lieues sous les mersAlors qu'un supposé monstre marin géant sème la terreur sur toutes les mers du globe, un navire est affrété pour le capturer. Le Professeur Arronax, professeur au Musée d'Histoire naturelle de Paris, fait partie de l'équipage. Il est accompagné par son serviteur, le fidèle Conseil. A bord de l'Abraham Lincoln, ils font la connaissance d'un harponneur canadien, Ned Land.
L'expédition ne se déroule pas comme prévu, mais elle conduira nos personnages à vivre de nombreuses aventures jusqu'au fond des mers.

C'est Ellettres et Lili qui m'ont enfin décidée à découvrir Jules Verne, dont je ne crois pas avoir lu la moindre ligne ni même vu une seule adaptation jusque-là. Cette rencontre n'est pas un coup de foudre, mais je l'ai quand même appréciée.

La première raison pour laquelle ma lecture n'a pas été un succès complet est totalement indépendante de l'oeuvre de Jules Verne. La version audio est déplorable. Le lecteur a une voix semblable à celle des répondeurs vocaux des services après-vente. Il ne respecte pas la ponctuation et lit toutes les phrases avec le même enthousiasme benêt. Tous les personnages ont la même voix, ce qui est très perturbant. Moi qui écoute beaucoup de livres, c'est la première fois que je suis confrontée à ce problème.
En ce qui concerne le texte, certaines énumérations d'espèces de poissons m'ont un peu lassée et la vision du monde de Jules Verne est assez caractéristique du XIXe siècle. L'auteur n'est pas non plus toujours très fin lorsqu'il nous donne des explications scientifiques. Le ton professoral adopté par le Capitaine Nemo, qui explique en détails toutes ses inventions, n'est pas ce qu'il y a de plus passionnant, surtout pour un lecteur de notre époque.
Pour en finir avec les défauts du livre, les personnages manquent de profondeur à mon goût. Nous n'avons pas accès à leurs pensées profondes ni à aucun détail intime les concernant. Les trois "invités" du Nautilus parlent uniquement de leurs conditions de vie, de leur envie de partir de plus en plus pressante. Ils n'évoquent jamais le moindre la moindre personne qui les attendrait, comme s'ils étaient aussi retirés du monde que leur capitaine.

Malgré tout, coincée dans un sous-marin avec ces quatre personnages assez hermétiques, j'ai été plutôt captivée par l'histoire du Professeur Arronax. Nous explorons toutes les mers du monde, certaines batailles contre les éléments ou certains animaux sont épiques et donnent de la vivacité au récit.

Enterrement sous-marin -Edouard RiouSurtout, l'énigmatique Capitaine Nemo est un personnage à la hauteur de sa réputation. Dans Bleak House de Dickens, un personnage prend ce pseudonyme signifiant "personne" pour se dissimuler aux yeux du monde. Le commandant du Nautilus aussi a décidé de rayer sa personne de la surface. Il apparaît comme misanthrope, rejette la terre et ses habitants avec le plus grand dégoût. Ne se nourrissant que des produits de la mer, il a juré qu'il ne remettrait jamais les pieds sur un continent émergé. Malgré cela, il reste un homme comme en témoigne son attitude affable à l'égard de ses passagers. Son affection pour son équipage transparaît à plusieurs reprises. Plus tard, nous découvrons aussi qu'il n'a pas complètement tourné le dos à ses semblables mais je ne vous en dirais pas plus. Ce personnage est la force principale du livre.

J'ai aussi apprécié le discours écologiste de ce roman. Ce n'est pas la première fois qu'un auteur du XIXe siècle parle de la protection de l'environnement dans une oeuvre que je lis. J'imagine qu'un amoureux des merveilles de la Terre comme Verne ne pouvait ignorer ces questions.

 

" — A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour détruire ! Nous n’avons que faire d’huile de baleine à bord.

— Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous nous avez autorisés à poursuivre un dugong !

— Il s’agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que

c’est un privilège réservé à l’homme, mais je n’admets pas ces passe-temps meurtriers. En détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action blâmable. C’est ainsi qu’ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin, et qu’ils anéantiront une classe d’animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous en mêliez. »

Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c’était perdre ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait évidemment pas ce qu’il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait raison. L’acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l’Océan. "


Un première lecture de Jules Verne dont je ressors surtout intriguée. Il me faudra d'autres lectures pour me faire un avis sur l'auteur.

Audible. 17h02.
Lu par Mathieu Thomas.
1869-1870 pour l'édition originale.


Il existe aussi chez Folio. 705 pages.

 

Source: Externelogo-challenge-pavevasion

09 mai 2020

Les Misérables - Victor Hugo

misérables" Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. "

En 1815, après avoir passé dix-neuf ans au bagne (initialement pour un simple vol de pain), Jean Valjean est libéré. " Il avait cru à une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. " Rejeté par tous, il trouve refuge pour une nuit chez le père Myriel, évêque de Digne.
Durant la nuit, l'ancien forçat vole les couverts en argent du prélat et s'enfuit. Arrêté par les gendarmes et ramené au domicile du père Myriel, Jean Valjean se croit perdu. Pourtant, l'évêque nie le vol et offre deux chandeliers au récidiviste.
" - Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. "
Décidé à ne plus faire que le bien, Jean Valjean s'établit à Montreuil-sur-Mer, fait fortune, aide les pauvres, conseille les paysans.
Cependant, un inspecteur de police, Javert, est bien décidé à traquer l'ancien forçat et à ne pas le laisser mener l'existence d'un homme ordinaire.

Jean Valjean à la sortie du bagne. Gustave Brion

Si Zola, Balzac et Dumas sont régulièrement évoqués sur les blogs littéraires, d'autres auteurs emblématiques du XIXème siècle sont beaucoup plus discrets. Victor Hugo est pourtant un auteur que j'apprécie depuis de très nombreuses années et que je compte bien découvrir davantage.

Je ne vais pas vous dire que je n'ai jamais trouvé le temps long. Hugo est un maître dans le domaine de la digression et, selon ses affinités, tel ou tel passage de cet énorme pavé va presque inévitablement sembler interminable au lecteur.

Et pourtant, quel souffle romanesque, quelle solennité, quelle richesse et quelle poésie on trouve dans ce livre !

Hugo nous offre un panorama du premier tiers du dix-neuvième siècle, de Waterloo aux débuts de la Monarchie de Juillet. Bien que l'Empire puis la royauté aient triomphé, ils portent involontairement en eux les apports de la Révolution française.
Les Misérables est un livre politique. Hugo y plaide à de nombreuses reprises pour l'instruction gratuite et obligatoire pour tous. Son héros, qui n'en a pas bénéficié, va s'instruire par les livres. L'auteur attaque aussi la gestion de la société par ses dirigeants. Il s'indigne du manque d'équité dans la redistribution des richesses (décidément, mes lectures se répondent en ce moment). Pour lui, toute réflexion, toute pensée doit avoir pour but le progrès, elle ne peut se suffire à elle-même. Les auteurs ont un rôle à jouer.
Le système judiciaire indigne Hugo. La peine de mort lui est insupportable, de même que le bagne, qui brise les hommes et les pousse à la récidive.

" Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant ; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré ; il en sortit sombre. Que s'était-il passé dans cette âme ? "

Cosette. Gustave BrionUn personnage incarne la Justice implacable, l'inspecteur Javert. Cet homme intelligent, incorruptible, même à son endroit, voit en Jean Valjean un criminel alors même que toutes ses actions en font un saint.

" Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent ; il n'avait le choix qu'entre ces deux classes ; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police. "

Javert n'est pas qu'un personnage, c'est le porte-parole de la société, qui ne voit pas l'homme derrière le forçat et qui n'attend qu'une occasion pour le renvoyer au bagne. Mais, est-ce cela, la justice ?

Je disais plus haut que certains passages m'avaient paru interminables. Je dois cependant reconnaître qu'ils ont malgré mon ressenti leur utilité. En effet, ce livre n'est pas l'histoire d'un pan de la société comme la plupart des autres romans. C'est un monde à lui tout seul. On y croise toutes les tendances politiques, le clergé, les riches et les pauvres, les honnêtes et les malfrats.

Pour incarner ce monde, on trouve dans Les Misérables une galerie de personnages inoubliables. L'évêque de Digne, qui devrait être insupportable tant il est bon. Le vieux conventionnel fidèle à ses idéaux révolutionnaires jusqu'à son lit de mort. Le Père Mabeuf, cet amoureux des livres et de son jardin, qui sacrifie son dernier trésor pour sa femme de charge. Eponine, la fille Thénardier, fidèle à celui qu'elle aime jusqu'à la mort. Monsieur Gillenormand, ce vieillard plein de défauts mais fou de son petit-fils. Javert et Jean Valjean, évidemment.

Et puis, les enfants. Hugo est magnifique lorsqu'il parle des enfants. J'ai été bouleversée par Cosette, brimée par les Thénardier, mais déposant son soulier dans la cheminée le soir de Noël.

L'Eléphant de la Bastille. Les Misérables" Cosette, avec cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.
C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a jamais connu que le désespoir. "

Mais mon préféré restera sans conteste Gavroche, ce bébé mal-aimé des Thénardier devenu un garçon aussi généreux qu'insolent, aussi brave qu'inconscient. On rit de toutes ses bêtises et de toutes ses effronteries. Croisant deux gamins abandonnés, il les ramène dans son abri, l'éléphant de la Bastille, projet artistique napoléonien avorté, mais refuge de choix.

" L'Empereur avait eu un rêve de génie ; dans cet éléphant titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et faisant jaillir de toute part autour de lui des eaux joyeuses et vivifiantes, il voulait incarner le peuple ; Dieu en avait fait une chose plus grande, il y logeait un enfant. "

Enfin, Les Misérables est un hommage à Paris. L'auteur connaît par coeur les rues, les bâtiments et même les égouts de la capitale, cette ville qui connaît tant de transformations au dix-neuvième siècle. Il nous en décrit les moindres briques.
Il connaît son peuple et la révolte qui l'anime.

Un roman que j'aurais aimé découvrir sans en connaître le moindre morceau. Je pense que je l'aurais encore plus apprécié.

L'avis d'Icath.

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Thélème. 56h52.
Lu par Michel Vuillermoz, Elodie Huber, Pierre-François Garel, Louis Arène et Mathurin Voltz.
1862 pour l'édition originale.


30 juillet 2019

La Bête humaine - Emile Zola

beteAprès avoir découvert l'ancienne liaison de sa femme et du bienfaiteur de celle-ci, Roubaud, sous-chef de gare au Havre, décide d'assassiner l'amant lors d'un trajet de train entre Paris et Rouen. Le hasard fait que Jacques Lantier, fils de Gervaise Macquart est témoin du meurtre.

Ce titre de la série des Rougon-Macquart était l'un de ceux que j'étais le plus impatiente de découvrir. On me l'avait présenté comme un roman palpitant avec une dimension policière et je n'ai pas été déçue. En effet, tout en gardant son style habituel, Zola joue ici dans un registre que je ne lui connaissais pas.
Bien entendu, il n'est pas question de résoudre une énigme, mais de montrer en quoi le meurtre d'un notable et l'enquête qui l'entoure sont révélateurs du climat politique et de la noirceur humaine. Pour la Justice, il s'agit avant tout de choisir le coupable qu'elle préfère. La priorité est avant tout d'enterrer tout ce qui pourrait salir les personnages respectables, même face à des preuves incontestables.

"Puis, mon Dieu ! la justice, quelle illusion dernière ! Vouloir être juste, n’était-ce pas un leurre, quand la vérité est si obstruée de broussailles ? Il valait mieux être sage, étayer d’un coup d’épaule cette société finissante qui menaçait ruine."

Si l'on cherchait encore la preuve que Zola n'est que cynisme face à ses personnages et à l'Empire, la voilà. 

J'ai savouré avec un plaisir coupable ces commérages entre les habitantes de la gare. Cela m'a rappelé ma lecture de Pot-Bouille qui m'avait enchantée l'an dernier.
Mais, ce qui m'a le plus emportée dans ce livre, c'est la façon dont Zola fait vivre la ligne de chemin de fer entre Paris et Le Havre. Nous le suivons le long des boucles de la Seine. Nous nous mettons à admirer, à aimer les locomotives de Jacques et de Pecqueux comme si elle était réellement humaine. Rien ne les rend plus impressionnantes que leurs colères puis leur agonie dans des scènes que je préfère vous laisser découvrir. J'ai terminé ce roman à bout de souffle tant la dernière scène est éprouvante.

On pourrait reprocher à Zola de faire sans demi-mesure, comme souvent. Aucun personnage n'est épargné et l'on a affaire à une concentration de meurtriers impressionnante et surtout peu crédible. Pourtant, il y a dans ce livre des pages d'une puissance rare qui m'amènent à le ranger parmi mes favoris dans l'oeuvre de l'auteur.

Le billet de Karine.

Folio. 504 pages.
1890 pour l'édition originale.

22 juillet 2018

Le Comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas

cristo1A l'aube des Cent Jours, alors que les tensions sont à leur apogée entre royalistes et bonapartistes, Edmond Dantès rentre à Marseille. Ce jeune marin de dix-neuf ans a un bel avenir devant lui. M. Morrel, son employeur, veut le nommer capitaine. Il s'apprête également à épouser la belle Mercédès, une catalane de dix-sept ans à qui personne ne résiste.
Trois hommes, jaloux des succès de Dantès, vont alors comploter pour le faire accuser de bonapartisme. Arrêté, on le conduit au substitut du procureur du roi, qui va définitivement le réduire au silence pour ne pas se compromettre, et l'envoyer au château d'If. Lorsque le prisonnier s'échappe enfin, au bout de quatorze ans, il est bien décidé à se venger de ceux qui l'ont brisé.

Quel roman ! Je souhaitais le lire depuis très longtemps, mais entreprendre la lecture d'un tel pavé fait souvent peur. J'avais lu, il y a quelques mois, une adaptation manga de ce texte, et je craignais donc que cela me gâche ma lecture. Cela n'a absolument pas été le cas. Ce livre est tellement foisonnant, passionnant, que je ne me suis pas ennuyée une seule seconde.
Dans cette immense fresque qu'est Le Comte de Monte-Cristo, il est question de trésors enfouis, de contrebandiers, de brigands, de beautés orientales. On y croise aussi des empoisonneuses, des duélistes et des êtres sans scrupules, prêts à tout pour l'argent ou le pouvoir. On voyage de Marseille à Paris, en passant par les îles méditerrannéennes et l'Italie. En arrière-plan se dessine le contexte historique dans lequel se déroule l'action. Tous ces éléments vont être utilisés par le comte pour mettre en oeuvre sa vengeance.
Lui-même est un personnage duquel émane un charisme hors du commun. On imagine sans peine ses cheveux noirs et son regard sombre, son impassibilité, sa bestialité. Son sens de la mise en scène donne lieu à des tableaux toujours frappant, parfois terrifiants, comme lorsqu'il savoure le malaise du fils de son pire ennemi lors d'une exécution.

« Pour cette fois, Franz n’y put tenir plus longtemps; il se rejeta en arrière, et alla tomber sur un fauteuil à moitié évanoui.
Albert, les yeux fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la fenêtre.
Le comte était debout et triomphant comme le mauvais ange. »

P1200687Il n'hésite pas à revêtir toutes sortes de costumes ou à prendre différents noms aux accents exotiques (oui, pour moi un nom de lord anglais est exotique). Tous les regards se tournent vers lui lorsqu'il pénètre dans une pièce, il désarme avec éloquence ceux qui tentent de le contredire, tout procureurs du roi qu'ils soient. Ses années de captivité l'ont rendu insensible à la détresse de ceux qu'il veut punir, et ce caractère impitoyable confine parfois à la cruauté. Si les ennemis du comte souffrent de la vengeance qui s'abat sur eux, ses amis sont également les victimes de sa dureté. Son comportement avec Haydée, mise en présence de l'assassin de son père sans qu'elle y ait été préparée, ou envers les Morrel père et fils, qui auraient tous deux pu s'ôter la vie si le comte avait été moins chanceux dans ses calculs, m'a peut-être davantage glacée que ce que Monte-Cristo fait subir à ses ennemis.

« — Oh ! si fait ! dit le comte. Entendons-nous : je me battrais en duel pour une misère, pour une insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela avec d'autant plus d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise à tous les exercices du corps et à la lente habitude que j'ai prise du danger, je serais à peu près sûr de tuer mon homme. Oh ! si fait ! je me battrais en duel pour tout cela ; mais pour une douleur lente, profonde, infinie, éternelle, je rendrais, s'il était possible, une douleur pareille à celle que l'on m'aurait faite : œil pour œil, dent pour dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes choses, ces élus de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de réalités.
— Mais, dit Franz au comte, avec cette théorie qui vous constitue juge et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous teniez dans une mesure où vous échappiez éternellement vous-même à la puissance de la loi. La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer. »

cristo2L'autre personnage que j'ai trouvé sublime dans chacune de ses (rares) apparitions est Mercédès. Je me suis longtemps demandé comment une femme pouvait ne pas reconnaître son ancien amant adoré, je n'ai pas été déçue.  Cette femme est magnifique, je regrette qu'il paraisse impossible dans les romans de cette époque qu'un personnage de sexe féminin puisse s'émanciper ailleurs qu'au couvent, dans un nouveau mariage ou dans un célibat béat. Mais alors, que d'étincelles dans chacune de ses rencontres avec Monte-Cristo ! Elle est la seule capable de lui imposer des limites, d'opposer sa fermeté à l'orgueil démesuré de ce personnage qui désarme tout Paris. Face à Mercédès, le comte redevient Edmond, malgré tous ses déguisements.
Alexandre Dumas, payé à la ligne, donne moult détails. Pourtant, à aucun moment je n'ai senti qu'un passage aurait pu être enlevé. Les techniques de travail de l'abbé Faria sont indispensables pour comprendre comment son oeuvre, matérielle et intellectuelle, est possible. La description du carnaval de Rome est l'une des plus visuelles du roman. Toutes les intrigues secondaires, de la relation amoureuse secrète aux histoires de brigands kidnappeurs, en passant par les esclaves venus d'Orient et les nouveaux-nés sacrifiés, s'imbriquent parfaitement, et servent à construire l'intrigue principale. La jeune génération, très présente, remplie d'honneur et de passion, est parfois un peu excessive dans ses chagrins, mais Albert, Valentine, Maximilien, Beauchamp ou encore Franz sont si sympathiques qu'on leur pardonne tout.

Pas de grandes réflexions, de l'action en permanence, des personnages un peu trop passionnés ou manichéens parfois, Le Comte de Monte-Cristo est ce que je considère comme un vrai roman populaire. Cela ne l'empêche pas d'être très bien écrit, solidement construit et de mettre en scène des figures inoubliables.

Les avis de Karine, Lili et Tiphanie (plus mitigée).

Sixtrid. Environ 50h d'écoute.
Lu par Eric Herson-Macarel
1844-1846 pour l'édition originale.

pavé

08 juillet 2018

Pot-Bouille - Emile Zola

pot bouille" - Tenez, je vous rapporte votre Balzac, je n'ai pas pu le finir... C'est trop triste, il n'a que des choses désagréables à vous dire, ce monsieur-là ! "

Si Au Bonheur des Dames a d'innombrables adeptes, Pot-Bouille, qui raconte les débuts d'Octave Mouret à Paris, semble moins connu et apprécié. Pour ma part, alors que je craignais d'être déçue, j'ai savouré ce livre de la première à la dernière ligne, alternant les versions papier et audio. 

Rue de Choiseul, l'immeuble haussmanien de Monsieur Vabre jouit d'une réputation très respectable. Tout juste arrivé de Plassans, Octave Mouret s'installe auprès des Campardon, qui vivent avec leur fille Adèle. Dans ce même immeuble vivent les Vabre, les Duveyrier, les Josserand et les Pichon qui emploient les bonnes logées au dernier étage.
En suivant chacun des personnages, nous découvrons bientôt une société où l'hypocrisie règne en maître.

Il est indéniable que Zola se montre d'une cruauté sans nom à l'égard de la petite bourgeoisie, mais la description de toutes les mesquineries des personnages du roman est rendue extrêmement drôle. Pendant tout le roman, j'ai vu en Mme Josserand une Mrs Bennet en puissance (le personnage de Jane Austen est une femme merveilleuse en comparaison de cette horrible femme), avec tous ses calculs pour marier ses filles et sa mauvaise foi inébranlable. Comme dans d'autres romans de la série, Zola ne parvient pas à décrire un mariage ou une agonie durant laquelle ses personnages ne se conduisent pas de façon pitoyable, et imaginer Berthe courant en chemise pour échapper à son mari qui vient de la surprendre avec son amant ne m'a pas paru cher payé pour son attitude à l'égard de son frère handicapé. Certes, on rit souvent jaune, et la démonstration est poussée à l'extrême, mais Zola n'est pas le seul auteur du XIXe siècle à avoir évoqué les mariages arrangés et leurs travers ainsi que le rapport malsain à l'argent dans de nombreuses familles.
Par ailleurs, sous ses airs de caricature, ce roman soulève des questions importantes, notamment en ce qui concerne les femmes. Zola nous livre des scènes crues mettant en lumière leur situation toujours plus difficile que celle des hommes dans des cas pourtant similaires. Une femme ne peut tromper son mari sans se déshonorer quand les frasques de ces messieurs sont un plaisir sans fin pour eux et leurs amis. De même, les bonnes, bien qu'elles ne soient pas décrites comme des saintes (loin de là), n'ont souvent pas d'autre choix que de céder aux avances de leurs employeurs, qui se fichent bien de savoir comment elle gèreront une grossesse non désirée hors mariage.
Sans même évoquer ces liaisons illégitimes, Zola, par l'intermédiaire de Berthe, donne l'une des définitions les plus justes que j'ai lues de la chasse aux maris, ramenant bonnes et maîtresses au même niveau :

" Toute l’histoire de son mariage revenait, dans ses phrases courtes, lâchées par lambeaux : les trois hivers de chasse à l’homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des salons bourgeois ; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les impudeurs de l’innocence spéculant sur les appétits des niais ; puis, le mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son désir. "

Certes, là où une ouvrière termine en prison pour infanticide, une fille de bonne famille sera sauvée par la toute puissance des apparences qui règne dans la bourgeoisie, mais personne n'est complètement dupe.
Si Pot-Bouille ne peut détrôner Au Bonheur des Dames dans sa description des débuts du capitalisme et de la consommation de masse, nous voyons dès à présent les ravages d'un magasin aux stratégies commerciales agressives sur le petit commerce. Le futur empire d'Octave Mouret rachète des locaux et commence à grignoter des parts de marché. Le représentant des Rougon-Macquart n'est pas le seul personnage principal, mais on voit déjà se dessiner chez lui les traits de caractère qui feront de lui l'homme que rencontre Denise dans le roman suivant.

Zola semble assumer ce roman non pas comme un romancier mais presque comme un journaliste, ce qui l'amène à sous-entendre sa présence dans le roman. Je ne connais pas assez sa vie pour en deviner davantage, mais j'imagine qu'il a dû faire grincer bien des dents.

Les avis de Lili, Tiphanie et Karine.

Sixtrid. 14h36.
Lu par Marc-Henri Boisse.
1882 pour l'édition originale.

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17 mars 2018

La Cousine Bette - Honoré de Balzac

la-cousine-bette-de-balzac-livre-audio-cd-mp3-et-telechargementLisbeth Fisher, dite Bette, a suivi sa cousine à Paris lorsque le baron Hulot en a fait sa femme. Adeline, qui n'était alors qu'une jeune paysanne alsacienne, est une épouse modèle, fidèle et reconnaissante. Cependant, le baron aime les femmes, ce qui met la famille dans une situation financière délicate.
Lorsqu'Hortense, la fille Hulot, vole son protégé à la cousine Bette, celle-ci fait le serment de briser toute la famille.

Cela faisait très longtemps que je n'avais pas lu Balzac à cause de mon projet de découvrir tous les Rougon-Macquart. La Cousine Bette est l'un des titres souvent cité parmi les réussites de l'auteur, ce que je confirme, mais je me demande si je n'aurais pas encore plus apprécié ma lecture en ayant d'abord lu César Birotteau. Ce dernier livre n'est que cité, mais les clins d'oeil qui y sont faits dans La Cousine Bette tombaient forcément un peu à plat. D'un autre côté, des références aux Chouans sont également faites, et je dois bien avouer que ma lecture remonte un peu trop pour ma mémoire de poisson rouge...
Cela dit, dès les premières lignes, j'ai retrouvé le plaisir que j'éprouve toujours (ou presque) en lisant Balzac. Je trouve son écriture plus brouillonne que celle de Zola (chez qui rien ne dépasse), mais tout aussi puissante et évocatrice.
Il est cruel, mais drôle aussi. Dès les premières pages, j'ai ri en écoutant le père Crevel faire grossièrement la cour à la baronne Hulot :

« Si je n’avais pas ma Josépha, puisque le père Hulot délaisse sa femme, elle m’irait comme un gant. » Ah ! pardon ! c’est un mot de mon ancien état. Le parfumeur revient de temps en temps, c’est ce qui m’empêche d’aspirer à la députation.

Les personnages, bien que peu attachants, sont merveilleusement bien croqués. Bette a un mauvais fond, et son amie Valérie est une femme détestable. Pourtant, j'ai plutôt apprécié de lire leurs manigances et tremblé à l'idée que la vieille fille ne soit découverte. Il faut dire qu'elle y va fort la Lisbeth, à embrouiller tout le monde et à croiser les doigts pour que personne ne se doute qu'elle raconte n'importe quoi. On a envie qu'un tel culot soit récompensé. De plus, on ne peut pas dire qu'ils soient très attachants ces Hulot, ni très tendres avec leur cousine.
En toile de fond, nous avons la Monarchie de Juillet, la nostalgie de l'Empire, les évolutions sociales. Les derniers soldats de l'Empire meurent, la religion perd du terrain, et surtout, l'argent et le monde des banques dominent tout. C'est d'ailleurs pour cette raison que Lisbeth a décidé de ruiner les Hulot en poussant son cousin à dépenser tout son argent (et celui de l'Etat) dans des femmes cupides. 
Le baron est un homme faible, et la sensualité et l'extase, comme dans Nana, ne se trouvent pas dans le mariage. Il est notable que Balzac, comme Zola, décrit la fascination éprouvée par les femmes "honnêtes" pour celles qui leur prennent leur mari, fascination que l'on pourrait presque qualifier d'envie. Adeline Hulot n'a rien en commun avec une Josépha, mais leur rencontre est l'un des moments forts du livre, lorsque deux milieux féminins que les hommes ne fréquentent jamais ensemble en viennent à se côtoyer.

Moi qui aime les romans avec un fond historique, je vais essayer de ne pas trop attendre avant de savourer un nouveau Balzac. En tout cas, celui-ci est une excellente pioche.

Thélème. 16h30.
Lu par Manon Combes.

10 février 2018

Nana - Emile Zola

Source: ExterneNana est la fille de Gervaise, l'héroïne de L'Assommoir. D'abord actrice sans talent et petite prostituée, elle parvient à envoûter la bourgeoisie du Second Empire.

Les romans de Zola sont puissants, avec des images qui marquent durablement et un sens de la mise en scène remarquable. C'est particulièrement notable dans Nana.
Nous rencontrons d'abord notre héroïne indirectement, par des échanges de paroles entre des personnes venues assister à l'un de ses spectacles. Tout le monde, y compris le lecteur, s'impatiente, s'attendant donc à voir entrer en scène une femme unique, irrésistible.

"A ce moment, les nuées, au fond, s'écartèrent, et Vénus parut. Nana, très grande, très forte pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement dénoués sur les épaules, descendit vers la rampe avec un aplomb tranquille, en riant au public."

Toute la pression retombe très vite, Nana étant bien mauvaise. Les langues se délient, on se moque et on l'insulte. Pourtant, tous seront bientôt à ses pieds.
Nana n'est pas une jeune fille attachante, talentueuse ou intelligente, mais elle a une soif de liberté et une audace qui rendent ses coups de pied à la bonne société jouissifs. Elle venge son milieu en rendant sa vulgarité irrésistible à tous les hommes de bonne famille. Malgré le mépris que les membres de la haute société ont pour les courtisanes, c'est à l'extérieur des mariages bourgeois que l'on peut expérimenter la sensualité. Les Muffat, mari et femme, en sont un parfait exemple. Il est amusant de constater que ces deux mondes ne se côtoient pas officiellement au début. Ainsi, les hommes agissent comme s'ils ne connaissaient pas Nana lorsqu'ils la rencontrent, et les femmes l'observent du coin de l'oeil. Puis, on croise la jeune fille dans les soirées. Son triomphe est total (bien que toujours empreint de vulgarité) lors d'une course hippique à la fin du roman, lorsque le nom de la pouliche victorieuse, baptisée Nana en l'honneur de la courtisane, est scandé par toute l'assistance (encore une de ces scènes mythiques des Rougon-Macquart).
Mais Nana est une Macquart, et son ascension ne peut être éternelle. Je reconnais avoir trouvé Zola plus cynique que cruel à son égard. Après la lente agonie de Gervaise dans L'Assommoir, je m'attendais à une chute tout aussi douloureuse pour sa fille. Cette dernière se montre tellement odieuse parfois que j'ai bien cru à plusieurs reprises que le retour de bâton allait être immédiat. Elle a la naïveté de croire en l'amour et en l'amitié, elle se retrouve dans la situation d'une femme battue ou obligée de payer l'affection qu'on lui donne. Elle rêve d'avoir le rôle d'une femme honnête, elle doit bien vite retourner à sa place. Avant d'admettre sa défaite, elle aura tout de même rendu quelques coups.

"Elle demeurait seule debout, au milieu des richesses entassées de son hôtel, avec un peuple d’hommes abattus à ses pieds. Comme ces monstres antiques dont le domaine redouté était couvert d’ossements, elle posait les pieds sur des crânes ; et des catastrophes l’entouraient, la flambée furieuse de Vandeuvres, la mélancolie de Foucarmont perdu dans les mers de la Chine, le désastre de Steiner réduit à vivre en honnête homme, l’imbécillité satisfaite de la Faloise, et le tragique effondrement des Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veillé par Philippe, sorti la veille de prison. Son œuvre de ruine et de mort était faite, la mouche envolée de l’ordure des faubourgs, apportant le ferment des pourritures sociales, avait empoisonné ces hommes, rien qu’à se poser sur eux. C’était bien, c’était juste, elle avait vengé son monde, les gueux et les abandonnés."

En arrière-plan, comme toujours, Zola nous offre quelques descriptions sublimes des aubes parisiennes et des grands travaux.

Je craignais l'écoute de ce livre en raison des avis négatifs dont cette version audio fait l'objet. Pour ma part, je l'ai trouvée très agréable.

Si j'ai eu quelques difficultés à entrer dans ce livre, il a fini par me conquérir entièrement.

L'avis de Karine.

Sonobooks. 16h40.
1880 pour l'édition originale.

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