19 février 2020

Miroir de nos peines - Pierre Lemaître

lemaîtreLouise a trente ans lorsque débute la "Drôle de guerre". Bien qu'exerçant le métier d'institutrice, elle est aussi serveuse dans le restaurant de Monsieur Jules. Un jour, le docteur, grand habitué de La Petite Bohème, demande un curieux service à la jeune femme, service qui va bouleverser sa vie.
Gabriel, de son côté, est mobilisé sur la Ligne Maginot, dont le rôle est d'empêcher l'invasion allemande (ce qui, comme chacun le sait, sera fort utile...). Parmi ses camarades de garnison se trouve un certain Raoul Landrade, "la plaque tournante de tous les magouillages", qui va l'entraîner malgré lui dans des situations des plus inconfortables.
Enfin, Désiré Migault est un véritable caméléon. Avocat brillant, responsable de la propagande ou prêtre, il n'a pas son pareil pour convaincre les plus récalcitrants. Qui le démasquera ?

Je dois faire partie des rares personnes aimant lire à ne jamais avoir lu Pierre Lamaître. J'avais bien commencé Au revoir là-haut lors de sa sortie, mais le style de Pierre Lemaître ne supportait vraiment pas la comparaison avec Erich Maria Remarque dont je venais d'achever la lecture. Depuis, j'ai vu la superbe adaptation du roman par Albert Dupontel, qui m'a donné envie de redonner sa chance à l'auteur.
Je ne vais pas faire de mystère, je suis assez déçue par ce livre.
Pourtant, Miroir de nos peines n'est pas un livre épouvantable, que ce soit clair. C'est l'auteur en personne qui le lit dans l'édition Audiolib, et le moins qu'on puisse dire est qu'il s'agit d'un très bon conteur. Il aime ses personnages, leur donne vie avec talent et a beaucoup d'humour. Désiré, Raoul et Monsieur Jules en particulier m'ont séduite. Ce sont des personnages hauts en couleur, irrésistibles malgré (ou plutôt grâce à) leur aplomb ou leur mauvais caractère. Grâce à eux, Lemaître nous délecte de descriptions de la débâcle de l'armée française, que la censure dissimule de manière éhontée jusqu'au bout. Ainsi, Désiré, devenu censeur modèle, rature les lettres des soldats à leur famille :

"Il ouvrit les lettres des soldats à leurs parents et, considérant qu’il fallait s’attaquer prioritairement au cœur de la syntaxe, il supprima tous les verbes. Les destinataires reçurent alors des courriers du type : « On      ferme, tu      . On      d’une corvée à l’autre sans      vraiment ce qu’on      là. Les copains      souvent, tout le monde      . »

Chaque matin, le service recevait des instructions nouvelles que Désiré appliquait aussitôt avec zèle et précision. S’il était rappelé de censurer toute information concernant, par exemple, le pistolet-mitrailleur MAS 38, outre les verbes, Désiré caviardait tous les « M », les « A » et les « S ». Cela donnait quelque chose comme : « On      fer e, tu      . On      d’une corvée l’utre n      vr i ent ce qu’on      l. Le cop in      ouvent, tout le onde      . »

Même les pires moments sont rapportés de façon presque humoristique ou sont sont contrebalancés par les bonnes choses qui en ressortent.
Au final, rien n'est vraiment grave, et pour moi c'est là où le bât blesse. Je n'ai rien contre les histoires tragiques racontées sur le ton de l'humour. Je l'ai dit, j'adore Dupontel, et le film de Kheiron, Nous trois ou rien (qui se passe en partie dans les prisons iraniennes...), est l'un des films que j'ai le plus appréciés ces derniers temps. Mais ici, rien ne semble grave ou presque. A part le meurtre de sang froid de quelques prisonniers, à aucun moment je n'ai ressenti à quel point cette histoire était dramatique. Au bout d'un moment, j'ai été lassée par ce ton guilleret, ce récit devenant mièvre et dans lequel les coïncidences se mettent à pleuvoir pour boucler la boucle et permettre à tout le monde de s'en sortir, de se retrouver et de s'aimer. C'est sympathique mais insuffisant pour me plaire.

Pour les adeptes de l'auteur, il annonce dans un entretien après sa lecture qu'il va écrire une nouvelle trilogie qui se déroulera durant les Trente Glorieuses. Pour ma part, je vais m'arrêter là.

Audiolib. 14h01.
2020.


22 janvier 2020

Les mains du miracle - Joseph Kessel

kesselC'est une curieuse histoire que nous raconte Joseph Kessel dans Les mains du miracle. Je connaissais les actions étonnantes et culottées du frère d'Hermann Goëring mais j'ignorais tout du docteur Felix Kersten, le médecin d'Heinrich Himmler.

Sinistre figure du régime nazi dont il était le numéro deux, Heinrich Himmler est surtout connu pour sa responsabilité dans la mort de dizaines de millions de personnes durant la Seconde Guerre mondiale. Fasciné par son Führer, séduit par l'idée d'une race aryenne dominant le monde et raciste jusqu'à la moelle, rien ne pouvait a priori le détourner de ses activités meurtrières. Pourtant, Himmler a, à plusieurs reprises durant les années de guerre, renoncé à des éliminations et déportations massives. Derrière ces actions, il ne faut pas voir l'oeuvre du repentir, mais celle d'un homme, le docteur Felix Kersten.
Appelé auprès du Reichsführer en 1938, celui-ci lui avoue souffrir de douleurs terribles. Kersten, médecin spécialisé dans les massages thérapeutiques, est le seul qui parvient à lui apporter du soulagement malgré sa haine du nazisme. Devenu le confident et le seul ami d'Himmler, il use alors de son influence pour sauver des milliers de vies.

Joseph Kessel est un ancien résistant et spectateur du procès de Nuremberg. Lorsqu'il entend pour la première fois l'histoire de Felix Kersten, il se montre sceptique. Ce sont les documents et les témoignages recensant les actions du médecin pendant la Deuxième Guerre mondiale qui le convainquent que cet homme a bel et bien usé de son influence pour obtenir des faveurs d'Heinrich Himmler.

J'ai écouté ce livre avec intérêt, mais je dois avouer que cette première lecture de l'année est plutôt une déception. Tout d'abord, si l'histoire pourrait être passionnante, je trouve l'intérêt littéraire de cette œuvre limité. Le récit est monotone. Même lorsque Kersten se promène avec des documents qui lui vaudraient l'échafaud s'ils étaient découverts ou lorsqu'il échappe de peu à une tentative d'assassinat, le style reste plat et nous ne ressentons aucune tension.
Mais surtout, alors que l'auteur prend soin de ne pas succomber à un enthousiasme débordant dans les premières pages de son livre,  Les mains du miracle est finalement une véritable hagiographie. Joseph Kessel ne cesse de répéter que son héros n'a agit que par bonté d'âme, faisant fi de tout danger. Cependant, les faits rapportés reposent presque exclusivement sur le témoignage du principal intéressé.
Le traitement même du personnage d'Himmler est curieux. Dans cette biographie romancée, nous approchons l'un des principaux bourreaux nazis. J'avais eu l'occasion de lire un livre sur les criminels cambodgiens dans lequel il était question de la distance mise par les hommes entre eux et les pires criminels, qualifiés de "monstres". Cela s'applique évidemment aux dignitaires nazis, dont personne n'admettrait une seconde qu'il pouvait s'agir d'hommes avec lesquels nous partageons (dans une certaine mesure) des sentiments, des ressentis et des attitudes. Joseph Kessel ne rend pas Himmler sympathique mais l'on se demande comment il aurait pu atteindre un tel grade dans le système nazi s'il était réellement comme le décrit Kersten. C'est un homme très seul, l'un des rares à ne pas s'enrichir grâce à sa position, et probablement aussi l'un des plus fanatiques. Mais, dans le livre, il est au mieux méprisable et ressemble à une véritable marionnette entre les mains de son médecin. Lorsque Kersten, découvrant la pendaison de l'un de ses amis (accusé d'avoir participé à l'attentat de 1944 contre Hitler), le gronde comme un enfant de cinq ans, on le sent tout penaud. Les chefs nazis en général apparaissent comme des hommes immatures, passant leur temps à se disputer la faveur de leur chef, à moitié fous et d'une bêtise confondante. A aucun moment Himmler ne semble soupçonner le moins du monde son médecin, qui pourtant lui dit ne pas partager ses opinions, de vouloir oeuvrer contre le régime nazi. Kessel a beau expliquer que le dignitaire nazi est trop imbu de lui-même et dépendant de Kersten pour envisager une telle trahison, une telle simplicité d'esprit me laisse sceptique.

Alors, Felix Kersten était-il un véritable héros dont les actions ont été éclipsée par celles du comte Bernadotte, ou bien ses actions ont-elles été bien plus limitées que Joseph Kessel le laisse entendre ? Nous n'aurons évidemment jamais la réponse à cette question. Dans tous les cas, il en a fait un personnage romanesque de peu d'intérêt.

L'avis d'Ysppaddaden (à qui le caractère hagiographique du livre n'a pas échappé non plus).

Ecoutez Lire. 9h20.
1960 pour l'édition originale.

25 avril 2018

Mémoire de fille - Annie Ernaux

ernauxJe n'en parle pas beaucoup ici, mais depuis ma lecture de Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux est devenue l'un des auteurs que je lis le plus.

Dans Mémoire de fille, elle convoque la jeune fille de dix-huit ans qu'elle était en 1958, alors que la Guerre d'Algérie n'est encore connue que sous le nom "d'événements".
Annie Duchesne, cloîtrée dans des institutions scolaires religieuses et surveillée étroitement par ses parents, se rend dans un centre où elle a été engagée comme monitrice d'une colonie de vacances durant l'été. Là-bas, elle va connaître ses premières expériences sexuelles et rencontrer son premier amour.

Annie Ernaux s'est toujours mise en scène dans ses livres, non par besoin de se montrer, mais afin de créer des romans universels. Certaines de ses thématiques sont douloureuses et d'autres honteuses, ce qui est le cas ici.

Avant même les premières lignes du roman, dès la citation de Poussière de Rosamond Lehmann, relatant l'embarras ressenti par l'héroïne d'avoir exposé ses sentiments, Annie Ernaux annonce la couleur. Elle n'est pas fière de la jeune fille de 1958, et elle n'admet leur lien de parenté que difficilement. Le portrait que l'auteur brosse d'elle-même est tout sauf flatteur : on découvre une jeune fille immature, inexpérimentée et transparente, fascinée par les icônes de ces années-là, qui n'a aucune conscience que tous se moquent d'elle et en abusent.

Outre la gêne que ressent l'auteur vis-à-vis de celle qu'elle était il y a un demi-siècle, elle explique qu'elle n'est évidemment plus la même, et qu'il lui est très difficile de reconstituer la personne qu'elle était alors, de deviner ses ressentis, sans être polluée par des expériences ultérieures. Annie Ernaux mène une véritable réflexion sur l'écriture autobiographique, soulevant des questions que je n'avais jamais lues aussi clairement dans un récit autobiographique.

Plus je fixe la fille de la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde. Est-ce qu’elle est moi, cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que
je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré
je lise le roman complet inséré dans les pages des Bonnes soirées toutes les semaines
je rêve d’aller enfin en "sur-pat"
je sois pour le maintien de l’Algérie française
je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout
je n’aie lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc.
je m’appelle Annie Duchesne.

L'entreprise d'Annie Ernaux est une réussite absolue. Elle décortique les faits, les gestes et les émotions du premier amour (premier gros béguin) avec un réalisme saisissant. Elle analyse avec brio ce que même l'^tere le lus indifférent permet à celle qui l'aime de découvrir sur elle-même, même des mois plus tard.

Paradoxalement, si j'ai admiré le talent de l'auteur, ce livre ne sera pas mon préféré d'elle. En effet, l'Annie Duchesne que l'on découvre n'est pas très attachante (ni même intéressante). Ce n'est pas de sa faute, elle ressemble à la plupart des adolescentes de son âge. Mais, la vieille peau que je suis (en fait, pas tellement, mais l'adolescence commence à remonter pas mal) a largement dépassé le stade de ces tergiversations typiques des premières amours. C'est un pari osé de créer sciemment une héroïne si peu intéressante afin de respecter son engagement initial, mais Ernaux s'y tient sans complexe.

Outre la reconstitution de la jeune fille du titre, on retrouve les thématiques qui hantent l'oeuvre d'Annie Ernaux : la réussite scolaire, toujours couplée à la honte du milieu d'origine, les relations compliquées avec les parents, et la place de la femme. J'ai presque cinquante ans de moins que l'auteur, mais ce qu'elle raconte de sa jeunesse est universel. Même, malheureusement, pour les filles pour le coup nettement plus jeunes que moi, certaines réflexions  qu'Annie Duchesne a entendues dix ans avant Mai 68, sont toujours d'actualité. 

Un roman sur un autre maillon de la vie d'Annie Ernaux et ses conséquences, et peut-être celui où elle se montre le moins sûre de son entreprise, à la fois obsédée et terrifiée par la réalité de ce qu'elle retranscrit.

"Il me semble que j'ai désincarcéré la fille de 58, cassé le sortilège qui la retenait prisonnière depuis plus de cinquante ans dans cette vieille bâtisse majestueuse longée par l'Orne, pleine d'enfants qui chantaient C'est nous la bande des enfants de l'été.
Je peux dire : elle est moi et je suis elle."

Les avis de Sylire et de Lou.

Je remercie les éditions Folio pour cette lecture.

Folio. 164 pages.
2016 pour l'édition originale.

 

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20 octobre 2017

Le Château des Bois Noirs - Robert Margerit

CVT_Le-chateau-des-Bois-Noirs_4827Robert Margerit est un auteur qui semble plutôt tombé dans l'oubli. L'excellente maison d'édition Phébus continue cependant de publier ses oeuvres, ce qui ne pouvait qu'attirer mon attention. De plus, la Booktubeuse Lemon June, dont je suis les avis avec attention, a publié une vidéo sur ce roman qui ne peut que convaincre de se jeter dessus.

Peu après la Seconde Guerre mondiale, Hélène, jeune femme de la bonne société parisienne, épouse un propriétaire terrien auvergnat, Gustave Dupin de la Vernière. Après un voyage de noces en Italie, le couple rentre chez lui. En voyant pour la première fois son nouveau foyer, Hélène découvre que son mari lui a menti sur sa situation. Le "château" est une bâtisse bien plus modeste que ce qu'elle imaginait, et l'état de délabrement dans lequel se trouvent aussi bien la maison que son parc les rend lugubres. De plus, si la mère de Gustave est une femme chaleureuse, les serviteurs font peur à la jeune femme et son mari passe ses journées seul à contempler les timbres qu'il collectionne.
Très vite, Hélène s'ennuie. Le désir que son époux éprouve pour elle ne compense pas la solitude à laquelle elle est livrée la plupart du temps, il a même tendance à la dégoûter de plus en plus. Lorsque Fabien, le frère cadet de Gustave, rentre à la Vernière, la vie d'Hélène reprend des couleurs. Pour combien de temps ?

Le Château des Bois Noirs est un roman que j'avais très envie d'adorer. J'aime les ambiances gothiques, les maris ambigus (le résumé me faisait penser à Rebecca et à Vera), les huis-clos oppressants. Cependant, si la lecture de ce texte a été très facile, je ne pense pas en garder un souvenir impérissable.

Le début est pourtant prometteur, le domaine de la Vernière se prêtant à merveille à une histoire sombre. On imagine sans mal la maison battue par les vents, les murs et les sols délabrés, l'odeur de renfermé, les allées laissées à l'abandon et les bois profonds du domaine. Ces lieux ont été le théâtre d'horribles scènes au cours de l'histoire, quoi de plus normal qu'il s'en produise de nouveaux ? Quant aux domestiques, le mutique Antoine et sa sorcière de mère, ils semblent sortis tout droit d'un film d'horreur.

J'ai beaucoup aimé la dernière partie, lorsque la noirceur reprend ses droits et que l'on se retrouve à mener l'enquête pour comprendre les événements qui se sont produits.

Mais, si le décor est bien planté et le dénouement réussi, je n'ai pas cru à cette histoire en raison des incohérences entre les différentes parties du roman. La description du couple central est un échec. Le drame qui se joue à la Vernière repose sur la personnalité monstrueuse de Gustave, sa part bestiale et passionnée, mais il y a des chaînons manquants entre le Gustave que rencontre Hélène et l'homme froid des derniers chapitres. D'abord présenté par l'auteur comme timide et maladroit (mais plein de bonnes intentions), on se retrouve avec un homme décrit comme égoïste, calculateur et cruel. J'ai davantage vu dans cette histoire un mariage raté, des époux qui n'ont rien en commun (et qui devraient s'ennuyer ferme l'un avec l'autre), qu'un homme suffisamment intéressé par son épouse pour agir comme il le fait. Les deux principaux personnages féminins du roman ne m'ont pas non plus convaincue. Hélène a davantage le profil d'une jeune femme allergique à la campagne voire snob que celui d'une victime. Je trouve également l'attitude de Mme Dupin incohérente. Une femme aussi généreuse et clairvoyante vis-à-vis de son fils n'aurait jamais laissé Hélène épouser Gustave. Seuls les personnages secondaires, Fabien, les deux serviteurs et les voisins restent fidèles à eux-mêmes du début à la fin.

Je vous assure que cela me fait enrager de devoir dire du mal de ce livre, même si ma déception est loin d'être totale. J'aurais adoré vivre ma lecture comme Lemon June. La plume de Robert Margerit étant très agréable, je pense malgré tout relire un jour l'auteur.

Libretto. 259 pages.
1954 pour l'édition originale.

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21 juillet 2017

Le choeur des femmes - Martin Winckler

product_9782072722677_195x320Jean [Djinn] Atwood est un prodige de la médecine. Lorsqu'on est major de sa promotion, que les représentants des groupes pharmaceutiques nous courtisent et que la chirurgie gynécologique nous tend les bras, difficile de se sentir concerné par les "histoires de bonnes femmes". Pour valider son internat, le docteur Atwood va cependant devoir effectuer un stage de six mois avec le docteur Karma. Un cauchemar, car ce médecin pratique son métier de façon peu conventionnelle.

C'est un énorme malentendu qui m'a conduite vers ce livre. J'avais le souvenir que la regrettée Erzébeth avait adoré cette lecture. En retournant voir son billet après avoir acheté ce roman, j'ai eu la surprise de lire qu'elle l'avait en fait détesté.
Que les choses soient claires, c'est mauvais. C'est même très mauvais. Et surtout, c'est de pire en pire. Mais, il y a certains passages intéressants.
Pour ceux qui ne connaissent pas Martin Winckler, il s'agit d'un (ancien) médecin qui, via son site internet, lutte contre les idées fausses concernant la sexualité, la contraception, le désir d'enfant... Il dénonce également l'attitude d'une grande partie du corps médical, qui se montre infantilisant vis-à-vis des patients. J'ai beau ne pas avoir une grande expérience du corps médical, j'ai quand même été confrontée à des médecins pas toujours ouverts à certaines demandes et à de l'agacement quand je posais trop de questions à leur goût. Et si j'en crois les demandes de noms "bons" médecins dans mon entourage, mon cas est loin d'être isolé. Attention, je connais des médecins dévoués, patients et bienveillants. Je suis aussi persuadée que l'on agit aussi souvent par mimétisme, comme le faisait telle ou telle personne, sans forcément réaliser que ce n'est pas l'idéal. Mais il est aussi normal qu'on dise que ces comportements sont inadaptés voire destructeurs. J'ai apprécié de lire que la médecine n'avait pas réponse à tout, et que les patientes remettant en cause certaines vérités (comme la pilule efficace à 100% si elle est prise correctement) ne sont pas forcément des menteuses. A travers le personnage du docteur Karma, Martin Winckler rappelle également que le rôle du médecin n'est pas de juger ses patientes, et encore moins de les punir.
Nombre des patientes que les deux médecins reçoivent, mais aussi celles qui leur écrivent, ont droit à la parole dans ce livre, et l'effet choral est en effet plutôt bien réussi. On sent toute la frustration, la colère, la douleur des ces femmes qui ne sont pas toujours bien traitées, que ce soit chez elles ou en dehors.

Cependant, si l'aspect documentaire et les idées de départ sont plutôt louables, Martin Winckler n'est pas du tout convaincant lorsqu'il prend la casquette de romancier. Ses personnages sont extrêmement caricaturaux. Karma n'est même pas attachant, sa bienveillance est tellement poussée à l'extrême qu'elle sonne faux et qu'il en devient insupportable. Le docteur Atwood est encore pire en passant d'interne butée et formatée à médecin encore plus fabuleux que Karma... Inutile de chercher des nuances chez les personnages secondaires, il n'y en a pas non plus.
Si la lecture est fluide, il y a beaucoup de redites, de passages inutiles et mal écrits (les chansons/poèmes en particulier).
Impossible également de ne pas évoquer les énormes ficelles. Les rebondissements de la fin sont ridicules, et Winckler n'hésite pas à en ajouter encore et encore pour nous caser toutes les thématiques possibles : secrets de famille, perversion, transsexualité, gros complexe d'Oedipe, mutilations, euthanasie...  le tout enrobé d'une dose supplémentaire de bons sentiments ! Difficile de desservir davantage ces questions complexes et donc de mieux rater son roman. Quant à la façon dont l'auteur boucle la boucle... je préfère ne pas en parler.

Une lecture catastrophique pour commencer le challenge Pavé de l'été de Brize.

L'avis d'Erzébeth. Yue Yin a été enchantée.

Folio. 682 pages.
2009 pour l'édition originale.

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01 juillet 2017

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants - Mathias Enard

9782356412881-TUn titre poétique, une couverture brumeuse, il ne m'en avait pas fallu plus pour acheter ce livre à sa sortie...  tout ça pour le ranger dans ma bibliothèque où il patientait depuis. Ayant quelques heures de travail peu prenantes intellectuellement cette semaine, j'ai sauté sur l'occasion d'enfin découvrir ce texte de Mathias Enard en version audio.

Michel-Ange vient de subir une fois de trop les caprices du pape Jules II. Furieux, il retourne à Florence, où des émissaires du sultan ottoman lui demandent de se rendre à Constantinople. Bajazet veut construire un pont au-dessus de la Corne d'Or, reliant les deux rives de la capitale ottomane. Dans cette entreprise, il a fait appel aux plus grands. Michel-Ange réussira-t-il là où le grand Léonard de Vinci en personne a échoué ?

Lire ce livre, c'est plonger dans une ambiance rappelant les histoires de sultans et de princesses des Mille et une nuits, les odalisques d'Ingres et les romans de Pierre Loti. J'ignore si Mathias Enard a lu Aziyadé et Fantômes d'Orient, mais j'ai souvent eu l'impression d'y trouver des références. Je ne suis jamais allée à Istanbul, mais cette ville habite les romans qui s'y déroulent comme peu d'autres.
A la frontière de civilisations qui tour à tour s'affrontent, échangent, se mêlent, cette cité permet plus qu'une autre au génie des artistes de s'exprimer. Ce n'est bien sûr pas un hasard si Michel-Ange a été choisi par le sultan Bajazet. Il s'agit de créer un pont hautement symbolique, sublime. De faire rayonner Constantinople, ville refuge pour les non chrétiens chassés d'Espagne, et pour cela d'utiliser tous les talents disponibles sans se soucier de leurs origines. Une tâche que la plupart des nations aimeraient accomplir encore aujourd'hui.
Mais là où les intentions sont bonnes, les hommes échouent souvent. A son arrivée, Michel-Ange est accueilli et guidé par le poète Mesihi, qui tombe amoureux de l'artiste florentin. Il admire la force de travail de celui qui est déjà un héros dans les cités italiennes et qui en tire un immense orgueil (à défaut d'être bien traité et rémunéré par ses illustres commanditaires). L'esprit de l'architecte est cependant préoccupé par son coup d'éclat. Jules II ne risque-t-il pas de le punir s'il apprend sa présence auprès d'un infidèle ? Lequel de ses rivaux menace de tout révéler ? Michel-Ange est aussi fasciné par la créature andalouse (homme ou femme, il l'ignore) qu'il a vue danser et noue des amitiés qui pourraient se révéler dangereuses.
Chacun des membres du trio amoureux s'exprime, via des missives réellement écrites ou par le biais de monologues amoureux ou menaçant prononcés au-dessus de la tête de Michel-Ange endormi. La musique ajoutée au livre audio renforce également cette impression de lointain et de monde imaginaire.

La fin abrupte ramène cependant bien vite le lecteur sur Terre, qui laisse à regret ce livre s'achever.

Une histoire prenante, servie par une jolie plume et la voix rapidement envoûtante de Thibault de Montalembert (qui double Hugh Grant quand même !). 

L'avis de Karine.

Audiolib. 3h20.
2010 pour l'édition originale.

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25 juin 2017

L'amour et les forêts - Eric Reinhardt

81j+ZjS8dcLBénédicte Ombredanne est professeur agrégé de lettres dans un lycée de Metz. Egalement mariée et mère de deux enfants, propriétaire, elle a coché la plupart des cases qui permettent pour beaucoup d'estimer si une personne est heureuse. Elle-même fait tout ce qu'elle peut pour préserver l'image parfaite que sa famille renvoie.
Pourtant, lorsque les Ombredanne sont bien à l'abri des regards, Jean-François, le mari, n'a plus rien du compagnon idéal.

J'ai éprouvé pour ce livre une certaine fascination, je l'ai lu avec avidité, mais je ne suis pas entièrement convaincue.
La construction du livre, sa chronologie, sont intéressantes. J'ai apprécié la première partie, lorsque l'on découvre à travers les yeux de Bénédicte Ombredanne (impossible de l'appeler par son prénom, l'auteur lui-même ne le fait jamais) le personnage de Jean-François. Il a l'air perdu, vaincu, comme si le livre commençait par la fin. Le mépris avec lequel son épouse le traite alors ressemble à s'y méprendre à celui de toutes ces épouses qui décident qu'elles ont entendu pour la dernière fois leur mari leur dire qu'il ne recommencera plus. Et qui partent en claquant la porte... ou en s'inscrivant sur Meetic. Le retournement du rapport de force n'en est que plus violent pour le lecteur (qui pensait finalement lire l'histoire d'une reconstruction).
Les descriptions des maltraitances dont Bénédicte Ombredanne est victime sont impitoyables. L'utilisation de nombreux dialogues renforce la violence verbale du mari, et le lecteur en vient à prendre pour lui les accusations et les  phrases humiliantes destinées à la jeune femme. L'auteur est d'autant plus habile que, pour nous montrer la solitude à laquelle Bénédicte Ombredanne est condamnée, il utilise les enfants du couple (et sa fille Lola en priorité). Leur égoïsme (il est normal que leur mère fasse tout pour eux, c'est leur mère) se transforme en mépris puis en rejet total.
Comment alors, ne pas plonger dans la littérature, l'imaginaire ? Les parenthèses enchantées permettent à l'héroïne et au lecteur de trouver un refuge. Bénédicte Ombredanne est professeur de lettres, spécialiste de Villiers de L'Isle-Adam. Sa lecture d'Eric Reinhardt lui a rappelé l'un des pouvoirs de la fiction, celui d'imaginer différentes existences possibles pour une seule personne. J'ai moins marché avec les dialogues amoureux. Ils ne sont pas seulement surannés, mais aussi très mièvres, et les dialogues dignes d'une tragédie qui aurait été écrite par certains rappeurs très populaires dont je m'abstiendrai de prononcer le nom.

A14779" - Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon coeur ! Est-ce que je puis vivre sans vous ? Le seul air que je veuille respirer, c'est le vôtre ! "

J'ose penser que c'est volontaire, que ces échanges visent à contrebalancer complètement la réalité.

Ce qui m'a gênée dans ce livre, c'est sa construction finale. Je n'ai pas trouvé le personnage d'Eric Reinhardt utile dans la dernière partie. La façon dont il découvre ce qui est arrivé à Bénédicte Ombredanne est peu crédible. Les nouveaux personnages sortent de nulle part et je n'ai pas non plus aimé les raisons données au comportement de Jean-François. La perversion ne s'explique pas si simplement. Céder à la facilité et aux grosses ficelles est décevant lorsque le reste est plus subtile.

Un roman sur un sujet plutôt difficile en ces temps où tout le monde est un pervers narcissique, qu'Eric Reinhardt traite avec les moyens qu'il maîtrise le mieux, ceux d'un auteur. Quelques longueurs, quelques défauts, mais un livre qui reste longtemps en tête.

Une lecture un peu spéciale car il se trouve que j'avais ce roman dans deux formats, dont la version audio. C'est cette dernière que j'ai utilisée pour la première moitié du roman. Marie-Sophie Ferdane incarne très bien Bénédicte Ombredanne et rend les tableaux des forêts particulièrement vivants.

Les avis de Sylvie et de Dominique.

Folio. 412 pages.
2014 pour l'édition originale.

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17 juin 2017

La terre qui penche - Carole Martinez

product_9782072714535_195x320"Est-ce ainsi que pleurent les rivières ?"

Dès les premières pages, lorsque la Loue, la rivière qui borde le Domaine des Murmures, après s'être figée, déverse sa colère et sa douleur en emportant tout sur son passage, nous retrouvons ce qui nous envoûte tant chez Carole Martinez...

Blanche est née au milieu du XIVe siècle, dans un monde dévasté par la Peste noire. Orpheline de mère et à peine éduquée, cette fille de châtelain a été conduite aux Murmures afin d'être donnée au fils du seigneur de Haute-Pierre avant de mourir à l'âge de douze ans.
C'est elle qui nous raconte son histoire, voyageant à travers les siècles.

Ce roman est si beau que j'ignore comment vous en parler. J'ai vécu ma lecture en me laissant totalement emporter par cette narratrice à deux têtes, la petite fille et sa vieille âme.
Avec cette histoire, Carole Martinez nous embarque dans un univers mêlant histoire, chansons et merveilleux. C'est le Moyen-Âge, rude, violent et meurtri. Les femmes y sont des objets de marchandage. Si aucune n'est particulièrement attachante, leurs actions s'expliquent bien souvent par l'impuissance à laquelle leur condition les condamne. Qu'elles soient maîtresse du Domaine des Murmures, filles de seigneur, cuisinière un peu sorcière dont les filles mortes continuent à hanter les forêts ou prisonnière de la rivière, elles partagent toutes la même douleur.
Je vous rassure, les hommes sont aussi mal lotis, condamnés à cacher leurs sentiments ou écorchés vifs.

Parmi ces personnages, un trio se détache. Blanche s'étant juré de ne jamais être le bien d'un homme, s'éprend de son promis, l'éternel Enfant, Aymon. D'abord présenté comme un jeune garçon dont la déficience intellectuelle embarasse, cet être solaire est finalement la clé du bonheur de notre héroïne. Elle qui a réussi à mettre à terre l'ogre de ce conte et à le transformer en cheval, trouve en Aymon un allié qu'aucune noirceur ne peut atteindre. Il est le seul à voir les loups de Blanche, ceux qui veillent sur elle. C'est par son biais également qu'elle rencontre un jeune charpentier, Eloi. Celui-ci vient compléter un triangle amoureux, harmonieux et chaste. Ensemble, ils parviennent à vivre avec le soutien de la Nature et de ses créatures, à repousser le malheur au loin. Pour un temps du moins.

En effet, ce livre n'est pas seulement un huis-clos rempli de tendresse. Le passé et le futur sont des inconnus que le lecteur découvre avec la même angoisse. Que s'est-il passé avant la naissance de Blanche ? Qui était sa mère ? Comment Blanche, qui annonce dès la première page sa mort à l'âge de douze ans, est-elle morte ? A-t-elle eu le temps d'apprendre à écrire son nom ? La peste les a-t-elle tous réduits au silence ? Au fil des chapitres, différentes personnes vont se confier à Blanche, parfois sans se douter qu'elle écoute. Carole Martinez fait ainsi tomber les masques et dévoile des personnages bien plus complexes que ce que la petite fille imaginait au début de l'histoire.

J'ai refermé ce livre à regret, complètement bouleversée. C'est un énorme coup de coeur.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Les avis d'Yspaddaden et de Gambadou.

Folio. 427 pages.
2015 pour l'édition originale.

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14 mai 2017

Le chemin du diable - Jean-Pierre Ohl

jpohlAngleterre, 1824. Alors que la construction du chemin de fer a commencé, supervisée par l'ingénieur George Stephenson, les ouvriers découvrent le cadavre d'une femme enfoui sous l'eau. Un poignard, encore enfoncé dans le corps de la victime, et les lambeaux de vêtements rafinés qui l'habillent font immédiatement penser qu'il pourrait s'agir de Lady Mathilde Beresford, l'épouse française du maître de Wooler Manor exilé depuis des années en Amérique du Sud.
Alors qu'Edward Bailey et son clerc Seamus Snegg débutent leur enquête, Leonard Vholes, avocat londonien des Beresford, se souvient de sa rencontre avec cette famille qui lui a apporté beaucoup de malheur.

Si je n'ai pas trouvé ce livre sans défaut, je ne me suis pas ennuyée une seconde en le lisant et je l'ai même trouvé bien trop court.
On retrouve bien dans ce livre l'amoureux des livres et surtout de l'Angleterre victorienne qu'est Jean-Pierre Ohl. Byron est abondamment cité, Jane Austen et Jane Eyre ne sont pas loin, de même que les romans  gothiques de Matthew G. Lewis et d'Ann Radcliffe. On retrouve tous ces auteurs dans les thèmes et l'ambiance du livre. Charles Dickens, qui occupe une place particulière dans l'univers de Jean-Pierre Ohl, est cette fois un personnage du roman.
Encore tout jeune garçon, le futur auteur est aussi bien croqué que les autres personnages centraux. J'espérais retrouver Crook, qui m'avait beaucoup marquée dans ses précédents romans, mais Ohl nous gâte avec le duo formé par Bailey et Snegg. De même, lorsqu'on suit Vholes dans ses souvenirs, les époux Beresford et la frêle Ophelia nous laissent entrevoir l'atmosphère tendue qui règne dans leur intimité, et l'exotique Newton nous donne l'impression d'être plongé dans un mystère de Wilkie Collins. Voir ces personnages évoluer à des époques et par des biais différents (témoignage, journal intime, enquête de Bailey) est d'autant plus intriguant qu'on ne comprend pas tout de suite qui est le personnage qui tire les ficelles.
Impossible de parler de ce livre sans évoquer son discours sur la condition ouvrière, les femmes et l'industrialisation dans l'Angleterre du XIXe siècle. J'ai lu ce roman en pleine période électorale, donc les réflexions de ces personnages de fiction sur le libéralisme d'Adam Smith, les luttes de classes ou encore la main d'oeuvre étrangère (même s'il s'agissait alors d'Irlandais) m'ont d'autant plus touchée.
En ce qui concerne l'enquête, je la trouve intéressante et j'aime découvrir la vérité par bribes, mais je trouve que les ficelles de certaines histoires périphériques (Byron, Sam Davies...) sont un peu grosses et les explications bancales. De même, l'attitude finale des Beresford me semble incohérente avec ce qu'ils ont montré durant tout le reste du roman.

Mais je chipote et il faut bien admettre que j'ai fini ce roman avec une furieuse envie de recroiser les personnages dans de futurs romans. Je pourrais bien relire Les Maîtres de Glenmarkie en attendant.

Gallimard. 367 pages.
2017.

27 décembre 2016

Regarde les lumières mon amour - Annie Ernaux

Source: Externe

Le supermarché peut-il être objet d'écriture ?

"Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l'air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu'on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l'élaboration de cette mémoire."

Le succès des romans "tranches de vie" témoigne de l'intérêt que nous éprouvons pour les témoignages autour des métiers que nous côtoyons et pensons connaître. Beaucoup de lecteurs ont ri aux anecdotes d'une caissière ou découvert le quotidien d'un vigile avec ce type de livres. Cependant, une fois ces ouvrages refermés, il me manquait une invitation à me questionner, un "et après ?". Annie Ernaux est une simple cliente de supermarché, mais dans son très court journal consignant les visites effectuées dans le magasin Auchan des Trois Fontaines à Cergy, elle nous invite à nous interroger sur ce que notre rapport au supermarché dit de nous et de notre société.

Comme elle est écrivain, Annie Ernaux se demande ce qui explique l'absence des supermarchés dans la littérature. Pourquoi n'ont-ils pas accédé à la "dignité littéraire" un demi-siècle après leur apparition ? Après tout, il s'agit de l'un des rares endroits où tout le monde ou presque se croise, "où chacun a l'occasion d'avoir un aperçu sur la façon d'être et de vivre des autres", que ce soit par les heures ou ils fréquentent un lieu ou par les articles qu'ils posent sur le tapis roulant. Mais un supermarché, c'est de façon communément admise l'opposé de la culture. A tel point qu'y acheter un livre est un acte presque honteux. Pourquoi alors l'écrivain s'y intéresserait-il ? 
Autre raison évidente à cette absence du lieu dans la littérature : "les super et hypermarchés demeurent une extension du domaine féminin". Tout est fait essentiellement pour les femmes, à commencer par la publicité beaucoup plus agressive quand il s'agit de toucher ce public. Les rayons jouets estampillés "filles" apprennent même à jouer aux courses dès le plus jeune âge.

Bref, le supermarché, un sous-sujet. Et pourtant...

On dit toujours d'Annie Ernaux qu'elle a une écriture plate. Ici, elle décrit sans le moindre effet de style, sans chercher à provoquer le rire ou la consternation. Ses phrases sont dépouillées, froides, laconiques. Elle rend l'inhumanité de la grande distribution en égrénant à la manière de dépêches AFP les destructions meurtrières d'usines fabriquant des produits pour Auchan, Carrefour et autres chaînes de magasins grand public. Elle compte les caisses libre-service qui remplacent peu à peu les caissières, décrit l'empressement de chacun à la caisse, évoque les chariots arpentant les rayons sans que les regards de leurs chauffeurs ne se croisent une seule fois. Elle rend visible ce que nous ne voyons pas, à savoir tous ces gens qui sont des personnages trop souvent dissimulés par l'omniprésence de l'hypermarché quand nous faisons nos courses. Rien que du vrai que n'importe qui pourrait confirmer, mais qui fixé sur une page glace et interpelle.

Brillant.

L'avis de Clara.

Folio. 2016.
96 pages.

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