10 mars 2021

La Porte - Magda Szabó

SZABOAlors qu'elle ne parvient pas à concilier ses tâches domestiques avec ses activités littéraires, une ancienne camarade de classe conseille à la narratrice d'embaûcher la gardienne d'un immeuble proche, qui s'occupe aussi de plusieurs foyers du quartier. C'est ainsi que nous rencontrons Emerence, une vieille dame au caractère bien trempé qui choisit ceux qui sont dignes qu'elle fasse le ménage chez eux.
Durant deux décennies, les deux femmes vont se côtoyer, s'affronter et surtout s'aimer. Cependant, pas plus que les autres, la narratrice n'aura le droit de voir ce qui se trouve dans la demeure d'Emérence, où personne n'a pénétré depuis des années.

Moi qui aime les histoires mettant en scène des personnages hauts en couleurs, j'ai été servie avec Emérence. Elle n'est pas facile à aimer. Moqueuse, orgueilleuse, à la limite de la folie parfois. Son attitude avec le chien Viola est impardonnable pour n'importe qui sensible au bien-être des animaux.

Pourtant, au fur et à mesure qu'elle lance quelques révélations, et dévoile ainsi les horreurs traversées par la Hongrie au XXe siècle, on se prend à être ému par cette femme. Hérétique, anti-intellectuel, rebutée par la politique, elle a miraculeusement échappé au sort habituel des opposants, mais sa vie est loin de ne comporter que des épisodes joyeux. Après les deux guerres mondiales et toutes les exactions commises, l'Europe de l'Est a dû supporter la période soviétique, les exécutions sommaires, la propagande, la délation. Par ailleurs, les événements de l'Histoire n'ont jamais empêcher les drames intimes, les coeurs brisés et les égos détruits.

Le mieux, c’est de ne jamais aimer personne, comme ça personne ne sera dépecé, personne ne se jettera d’un wagon.

L'attitude secrète d'Emerence la rend suspecte. Est-elle uniquement une victime (un terme qui la ferait bondir) ou a-t-elle également profité de la déportation des Juifs pour piller ses anciens employeurs ? Que cache-t-elle derrière sa porte ?
On commence ce livre en pensant découvrir les chroniques d'une femme de ménage loufoque, mais on se prend une leçon de vie et de dignité. Magda Szabó pourrait s'arrêter là, cependant elle ne semble pas adepte des personnages lisses et n'épargne pas son héroïne des dernières cruautés que la nature humaine et le cycle de la vie peuvent lui infliger.

Tu ne peux pas pleurer Emerence, les morts sont toujours vainqueurs. Seuls les vivants perdent.

– C’est sur nous que je pleure. Nous sommes tous des traîtres.

Un livre émouvant sur une drôle d'amitié, et une première rencontre réussie avec cette autrice hongroise dont d'autres titres me tentent sérieusement.

Les avis d'Eva, de Titine et de Valérie (qui m'a fait réaliser qu'il s'agissait d'un récit basé sur des faits réels).

Le Livre de poche. 344 pages.
Traduit par Chantal Philippe.
1987 pour l'édition originale.

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11 janvier 2013

L'heritage d'Esther - Sándor Márai

heritage estherEsther, une femme d'âge mûr, prend la parole pour nous raconter le retour, après vingt ans de séparation, de l'homme qu'elle a aimé, Lajos. Celui-ci, après lui avoir tout promis, a épousé sa soeur, puis a rapidement quitté la scène en laissant de nombreuses dettes derrière lui. Le retour de Lajos soulève chez Esther et ses amis des interrogations, des espoirs, et aussi des craintes sur ses véritables intentions.

Il semble courant de comparer Sándor Márai à des auteurs comme Stefan Zweig ou Arthur Schnitzler, et c'est ce qui m'a attirée. Après la lecture de ce livre, je lui trouve effectivement des points communs avec le premier (sans doute parce que je le connais mieux) à la fois dans les sujets qu'il aborde et dans sa manière de le faire. L'écriture de Márai est froide comme l'est l'atmosphère de la modeste maison qu'Esther, la vieille fille fânée, partage avec Nounou. Le temps semble s'être arrêté, et les personnages traversent l'existence comme des fantômes.

"Dans mon esprit, Nounou doit vivre encore très longtemps. Pourquoi pas ? Elle n'a aucune raison de mourir - pas plus qu'elle n'a de raison de vivre !"

Esther refuse de l'admettre, mais elle en est au même point.
Le retour de Lajos provoque un enthousiasme très étrange. Il a laissé de mauvais souvenirs parmi les habitants du village et parmi les connaissances d'Esther. Elle-même a vu sa vie se terminer après leur séparation. Pourtant, on dirait que le simple fait que quelque chose se passe provoque un regain de vie chez les personnages. Est-il venu en ami ou en ennemi ? Compte t-il régler ses dettes ? A t-il l'intention d'emporter le peu qu'il avait laissé la dernière fois ?
On attend la confrontation entre Lajos et Esther avec impatience et inquiétude tant le rapport de force semble inégal. Et pourtant, lorsque la grande explication a lieu, ça devient très intéressant. L'idée que l'on s'était forgée des personnages se révèle fausse.  En lieu et place d'un homme séduisant et maître en matière de manipulation et d'une vieille fille aussi naïve que vingt ans plus tôt, on trouve un homme minable dont les artifices ne font plus effet et une femme qui sait ce qu'elle est prête à accepter. Alors, bien sûr que le comportement de Lajos est à vomir, et que ses accusations contre Esther sont d'une lâcheté remarquable. Il est aussi évident que le choix final d'Esther a de quoi faire hurler. Pourtant, je pense que peu de gens auraient pu imaginer qu'elle agirait comme elle le fait avec autant de clairvoyance. C'est elle qui compte au final, pas Lajos, même s'il gagne sur le papier .

Dire que cette lecture a été un bonheur serait un mensonge. Je l'ai effectuée avec beaucoup d'intérêt cependant, et je serai curieuse de lire d'autres livres de cet auteur hongrois.

L'avis de Titine.

Le livre de poche. 155 pages.
Traduit par Georges Kassai et Zéno Bianu.
1939 pour l'édition originale.

Posté par lillounette à 20:22 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
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