20 février 2007

Je t'oublierai tous les jours ; Vassilis Alexakis

22340579739782070336364_2_Édition Folio ; 256 pages.
5,60 euros.

" « Un jour où je déjeunais seul chez Démocrite, tu es apparue à l'entrée de la salle et tu as regardé attentivement autour de toi. J'avais terminé mon repas et je lisais le journal. Ton regard ne s'est pas attardé sur moi, pas plus qu'il ne s'est attardé sur les autres clients. J'ai essayé de contenir ma déception. J'ai songé que cela faisait douze ans que nous ne nous étions pas vus. »

Au fantôme surgi un midi dans un restaurant d'Athènes, et qui n'est autre que sa mère aujourd'hui disparue, Vassilis Alexakis raconte ce qui est advenu depuis. Avec beaucoup de légèreté et d'humour, il relate la petite histoire, la sienne, ses amours, ses enfants, et la grande, les jeux Olympiques, la victoire de la Grèce à l'Euro 2004, le Rwanda, le 11 septembre. Il évoque aussi, avec retenue et pudeur, l'enfance en Grèce, les vacances, les souvenirs du temps où sa mère vivait encore, poursuivant ainsi une conversation, l'ultime, avec celle qui lui donna le goût de la littérature.
"

J'aime bien les titres mélancoliques ces jours-ci... Lorsque ce roman est sorti (en 2005), je me souviens avoir été interpellée par son titre justement. Mais je crois que j'avais alors lu quelque chose qui m'avait dissuadée de le lire. En fait, je suis tombée dessus un peu par hasard, en furetant à la bibliothèque. La quatrième de couverture de l'édition Stock, qui ne contient que l'extrait mentionné ci-dessus, m'a intriguée. Je l'ai donc rajouté à ma PAL.

Après la lecture assez bouleversante de Auprès de moi toujours, je pensais que ce livre serait une bouffée d'air, un roman léger, parfait pour me remettre d'aplomb. Ceux qui l'ont lu doivent doucement rigoler... Ce roman n'est pas triste, il s'agit d'une preuve d'amour d'un fils pour sa mère dont la lecture est plutôt agréable. Enfin, une fois qu'on a compris de quoi ça parle. Parce que moi, je pensais d'abord qu'il parlait à un ancien amour, puis à sa belle-mère dont il avait fini par tomber amoureux. Jusqu'à ce que j'aille sur le site de Lire, qui disait que "évidemment" c'est un fils (et même Vassilis Alexakis en personne) qui parle à sa mère amnésique. A ce moment-là, je me suis sentie très bête... Et puis je me suis demandée si j'allais continuer ma lecture, le récit me déconcertant toujours plus au fil des pages (et de mes recherches). J'étais alors à la page 100, page fatidique pour certains d'entre nous, qui s'arrêtent ici quand une lecture leur déplaît.
Sauf que j'étais intriguée, de nouvelles interrogations venaient à moi, et je déteste ne pas finir un livre. Et puis, je ne lis jamais d'auteurs grecs. Bref, j'ai décidé de continuer.

Mais après cette remise en question de ma lecture (c'est bizarre de passer d'une lettre d'amour à une lettre d'amour à une mère), j'ai vraiment ramé pour m'y remettre. Les cent pages suivantes ont été ennuyeuses à mourir. Plein de détails, de noms de personnes que j'oubliais aussitôt, rien de bien parlant.
Mais, mais, mais, à la page 206, nouveau coup de théâtre : "Soudain, la présidente du Comité d'organisation, une femme au visage impassible comme un masque, a pris la parole. J'ai eu la stupéfaction de l'entendre s'exprimer en anglais ! Elle a balayé d'emblée le grec, l'unique dénominateur commun aux diverses périodes historiques qu'elle nous avait présentées. Elle a privé notre langue, si peu connue, de la chance exceptionnelle qui s'offrait à elle d'effectuer en un instant le tour du monde."  Là, j'ai compris que l'auteur ne s'adressait pas seulement à sa mère pour raviver ses souvenirs. La perte de mémoire de la mère du narrateur fait en fait écho à la disparition progressive de certaines cultures. Tous ces détails qui m'avaient barbée au plus haut point dans les cent pages précédentes, ils avaient pour but de faire ce que les Jeux Olympiques d'Athènes n'ont pas permis. Vassilis Alexakis nous fait partager l'amour de la Grèce, sa patrie, dans ce livre. Tout de suite, ça m'a paru beaucoup plus attrayant.

Mon troisième point de vue m'a permis de découvrir des phrases pleines de justesse sur l'importance des racines culturelles d'un individu. " -Nous avons besoin de deux langues, m'a t-il dit, une pour parler avec les autres et une pour parler avec nous mêmes." (page 224). Ses observations sur l'actualité mondiale correspondent pour beaucoup à mes propres impressions. Vassilis Alexakis n'a pas écrit un roman prétentieux, bien au contraire. Il ne cite que des anecdotes, des faits, et ne se pose en aucun cas en défenseur de telle ou telle cause. Il n'est pas là pour ça. Il veut simplement partager avec sa mère et son lecteur une part de ce qu'il est. 

J'ai beaucoup aimé la fin, qui joue toujours, selon moi, sur le double sens du roman. A une femme qui lui demande de l'oublier, une connaissance du narrateur a répondu : "Je t'oublierai tous les jours." C'est aussi ce que répond Vassilis Alexakis à sa mère, ce qu'il fait pour sa Grèce.

" Le récital n'a pas duré longtemps. Le jeune homme s'est dirigé vers le bar, au milieu du pont. J'ai persisté pour ma part à scruter l'obscurité. Soudain, j'ai entendu quelques notes s'échapper de l'harmonica. J'ai cru que le jeune homme était revenu et j'ai regardé autour de moi. Il était toujours au bar. D'autres notes ont résonné, jouées de façon incertaine. Je me suis aperçu alors que l'harmonica était resté sur un banc, placé le long de la balustrade. Les notes ne retentissaient qu'à chaque brusque déplacement d'air. Tu te rends compte ? Le vent jouait de l'harmonica. " (page 284)

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08 novembre 2006

Cousine K ; Yasmina Khadra

2266144553

Edition Pocket ; 107 pages.
5,20 euros.

"Entre les murs d’une grande propriété isolée, un homme et sa mère vivent dans l’attente du retour du fils aîné. Torturé par un amour qu’il dit avoir à jamais perdu et par le manque de sentiments que lui témoigne sa mère, l’homme se souvient de son enfance et des épisodes tragiques qui l’ont rythmée.
Récit flamboyant d’une souffrance incandescente, Cousine K relate la folie d’un homme et ses efforts désespérés pour conjurer une enfance vécue comme une malédiction. Une enfance faite de lambeaux, une île maudite, désertique, comme une prison aux grandes fenêtres de ronces. Survivant de ce long hiver, le personnage campé par Yasmina Khadra nous conte l’enfer quotidien de celui qui attend un geste d’affection comme on espère sa libération de l’antre de la mort. Avec une justesse qui fait de ce texte bref une perle noire aux émotions contradictoires, il confirme son sens de l’observation dans cette exploration de l'esprit humain en proie aux démons de la haine. --Hector Chavez --."

C'est le premier livre que je lis de cet auteur, et même si j'ai beaucoup aimé, je ne sais pas s'il y en aura d'autres. C'est une atmosphère très pesante que l'on trouve dans ce roman. Yasmina Khadra décrit très bien la solitude de son personnage, qui est totalement inexistant pour son entourage, et qui en souffre énormément. Peu de choses l'atteignent vraiment, il ne pleure pas son père par exemple, pourtant décédé de manière très brutale. Cependant il est profondément blessé par sa mère, qui ne prend même pas la peine de l'appeler par son propre nom. Et l'on sait combien l'amour et le regard d'une mère peuvent déterminer la vie de ses enfants...
Le narrateur, dont on ne connaît pas le nom (il est trop insignifiant aux yeux des autres pour être nommé), est fasciné par cette cousine K, pourtant très méchante avec lui. Mais, elle a le mérite à ses yeux de savoir qu'il existe. Toute la souffrance emmagasinée par le narrateur va le plonger peu à peu dans la folie, et le rendre obsédé par une seule idée, se rendre utile. C'est bien cela qu'il gémit un soir, il veut être serviable, parce que c'est la seule façon qu'il a d'exister.
Cet homme semble d'abord totalement apathique, puis blessé, avant d'apparaître comme un fou. Mais l'auteur parvient, malgré le sentiment d'horreur qui nous saisit, à nous faire compatir pour son héros.
Un livre bouleversant !

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19 septembre 2006

Acide Sulfurique ; Amélie Nothomb

2226167226Édition Albin Michel ; 192 pages.
15,90 euros.

Imaginez un jeu de télé réalité dans un camp de concentration et d'extermination.

Sans être une fan d'Amélie Nothomb, j'aime bien lire ses livres, et elle ne m'a jamais déçue. Acide Sulfurique a fait beaucoup de bruit lors de sa sortie. C'est normal, tous ses romans font couler beaucoup d'encre et déchaînent les passions. Mais cette fois, le contenu de ce roman était directement visé, c'est pourquoi j'ai voulu me faire une idée.
Certes, c'est un sujet délicat que l'auteur a choisi, et qui a pu en choquer plus d'un. Mais je ne vois pas du tout ce livre comme quelque chose d'irrespectueux. Amélie Nothomb a choisi de dénoncer la télé-réalitétélé-réalité, et pour donner du poids à son argumentation, elle a pris un exemple très dur. Pour ma part, je trouve que le pari est plutôt réussi, et que l'histoire n'est pas si invraisemblable que cela (ce qui est très inquiétant d'ailleurs).

En fait, ce livre est un produit 100% Nothomb, avec sa plume excentrique et provocatrice. Ça se lit vite, ça s'oubliera vite aussi sans doute, mais pour ma part j'ai passé un très bon moment. 

Posté par lillounette à 13:19 - - Commentaires [8] - Permalien [#]